‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 50 sur 94 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Un sujet de tableau, qui eût été, certes, préférable, pour un peintre de talent, à la reproduction des volcans enflammés qui allaient vomir leurs flammes et leur lave, c'était M. Graffin lui-même.

Ce jeune homme à l'œil hardi et brillant, au front resplendissant d'une noble et chevaleresque audace, au sourire doux et joyeux pendant le combat, présentait certes un motif d'étude d'un effet saisissant. M. Graffin, selon son habitude, avait, dans la prévision d'un amarinage ou d'une lutte à l'arme blanche, apporté le plus grand soin à sa toilette. Sa maxime était que, pour soutenir dignement l'honneur de la France, on devait se montrer avec tous ses avantages à l'ennemi.

Il était environ trois heures lorsque le feu commença.

L'effectif des forces de la Preneuse, y compris les renforts que nous avons reçus, se compose d'environ deux cents hommes.

À bâbord, du côté du rivage, et, par conséquent, à l'abri du feu de l'ennemi, stationnent la chaloupe consacrée aux blessés et à la réserve des marins, et quelques légères embarcations destinées à entretenir les communications avec la terre.

Bientôt nous voyons briller les uniformes des artilleurs français sur les pointes de la baie ; on y installe précipitamment des batteries pour nous venir en aide. A cette vue, l'Hermite ne peut s'empêcher de lever les épaules d'un air de pitié.

— Ces canons de petit calibre nous seront inutiles... ils sont hors de portée...

En effet, ces pièces ne tardèrent pas à ouvrir leur feu, et je pus me convaincre, pendant une éclaircie de fumée, que leurs boulets n'arrivaient pas jusqu'aux vaisseaux : n'importe, nos hommes de la batterie ignorent ce fait, et cet appui qu'ils croient posséder à terre stimule leurs efforts et augmente leur confiance. Au reste, jamais combat ne s'est engagé avec plus de vivacité que celui que nous livrons en ce moment. Les renforts que nous avons reçus veulent se montrer dignes de notre équipage ; nos hommes ont une revanche à prendre sur les Anglais pour nos désastres de la baie de Lagoa : tous savent que le pourtour de la baie est recouvert par la population entière de l'Ile de France, que des milliers d'yeux épient leur contenance,

comptent leurs coups, contemplent leurs prouesses. La rage, la vengeance et l'amour-propre sont en jeu. On se fera tuer jusqu'au dernier; on ne se rendra jamais.

Au reste, notre position est loin d'être désespérée. Maintenant que la Preneuse est immobile sur sa quille et ses appuis, à portée de recevoir des secours de toute espèce, elle peut soutenir dignement le feu des quatre-vingts canons de gros calibre qui vomissent sans relâche sur elle la flamme et le fer. Et puis, l'Hermite, avant de commencer le combat, nous a prévenus que tant qu'une des vingt-trois pièces de 18 qui arment notre frégate-citadelle pourra faire feu, nous n'abaisserons pas nos couleurs nationales : il faut donc, pour nous vaincre, que l'ennemi nous démolisse sur place.

Depuis deux heures que dure la canonnade, nos hommes sont admirables de zèle et d'ardeur : aveuglés par la fumée, accablés par une chaleur brûlante, ils ont jeté bas la plupart de leurs vêtements, et ressemblent à des démons dansant dans une fournaise. En glissant sur les cadavres de leurs camarades gisant dans la batterie, ils se sont relevés couverts de sang : c'est affreux à voir.

Notre tir, dirigé avec une rare adresse, a déjà causé les plus grands ravages à l'ennemi. Par moments même, le feu des Anglais s'arrête pendant quelques secondes ; les vaisseaux doivent se consulter entre eux pour savoir s'ils continueront un combat dont les conséquences peuvent être si désastreuses pour eux en cas d'insuccès, et leur donner un si mince avantage en cas de réussite.

L'Hermite se tient presque constamment dans les porte-haubans du tribord, pour surveiller l'état des appuis qui soutiennent la frégate : plusieurs, que l'on ne peut remplacer, sont, hélas ! brisés par des boulets anglais ; mais notre capitaine cache, sous l'air de la plus profonde indifférence, cette découverte qui le désole, et que nous n'apprendrons que plus tard.

Une seule fois j'ai un soupçon de ce qui se passe en surprenant un regard qu'échangent entre eux L'Hermite et Delbarade ; ce regard, quelque rapide qu'il soit, est si plein d'anxiété et d'angoisse, qu'il vaut à lui seul une longue explication. Au reste, nos marins, ignorants de ce qui se passe en dehors du bord, continuent leur feu avec un

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