‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 6 sur 94 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

à peine depuis une semaine en mer quand un coup de vent nous assaillit et nous sépara des corvettes la Mutine, et la Bonne-Citoyenne. La division se trouva donc réduite à quatre frégates.

Je n'imposerai pas au lecteur le récit des souffrances que me fit éprouver ce mauvais temps, de rabattement d'esprit qu'il me causa. Ah ! s'il m'eût été donné alors de pouvoir, par le seul effort de ma volonté, retourner à terre, mon père ne m'eût pas attendu longtemps.

Toutefois, j'étais si jeune et si plein d'enthousiasme, que le premier rayon de soleil chassa toutes mes sombres idées, et me rendit à mes espérances et à mes rêves.

Quinze jours après notre départ de la rade de l'île d'Aix, après avoir reconnu Madère, nous relâchâmes, au port de Santa-Cruz de l'île de Palma, l'une des Canaries, où nous restâmes toute une semaine. A peine mon cousin Beaulieu était-il débarqué qu'il me fit appeler à son hôtel. C'était la première fois qu'il s'inquiétait de moi depuis notre départ de France ; aussi ne fut-ce pas sans une certaine appréhension que je franchis le seuil de la porte de sa chambre. J'ignorais si c'était le capitaine ou le parent que j'allais voir : mes doutes à cet égard ne durèrent pas longtemps.

— Eh bien ! mon cher Louis, me dit-il en me donnant une cordiale poignée de main, comment te trouves-tu de ton nouvel état ? Ravi, n'est-ce pas ? Et pourtant tu n'as pas encore entendu le bruit du canon, tu n'as pas vu couler une frégate anglaise, tu n'as pas assisté à un abordage... Quel bonheur t'est réservé ! Quant à moi, je dois te confesser que je suis très satisfait de ta conduite... Je suis sévère comme le devoir, c'est vrai ; mais dans le fond, — ne va pas abuser au moins de cet aveu, — je suis tout à fait bon homme... Pendant les quinze jours de mer que nous venons de faire, quoique je n'eusse pas l'air de m'occuper de toi, je te suivais constamment de l'œil, à la dérobée... et, je te le répète, ta manière d'agir mérite toute mon approbation... Tu réussiras, c'est moi qui te le prédis.

De Palma, nous fîmes route pour le cap de Bonne-Espérance, que nous relevâmes très au large. Ce fut alors que l'amiral de Sercey ouvrit, conformément à ses instructions, le pli ministériel qui devait lui indiquer

la destination de la division. Cette destination, comme chacun s'y attendait, était l'Inde.

Kernau, dans la joie de son âme, fut le premier à m'annoncer cette bonne nouvelle ; il se sentait si heureux qu'il ne pouvait s'empêcher, tout en accomplissant son service, de battre sur le pont de prodigieux entrechats. Il étouffait de bonheur. A partir de ce moment, Kernau, quoique attaché comme moi à la timonerie, et par conséquent dispensé en partie des manœuvres, se montrait l'homme le plus zélé du bord. Il lui semblait, dans son impatience fébrile, qu'il aidait à la marche de la frégate.

Au reste, puisque l'occasion se présente ici de parler de mon brave mateloi, je dois constater, pour obéir à la justice, qu'il remplissait avec une conscience et une intelligence parfaites la mission de m'instruire que lui avait confiée mon cousin ; je dois même ajouter qu'ils outrepassait parfois son rôle.

— Vois-tu, matelot, me disait-il en m'entraînant exécuter une manœuvre qui ne nous regardait ni l'un ni l'autre, pour devenir ce qu'on appelle un marin, faut mettre la main à toutes les sauces. Si tu ne fais que ce que le devoir t'ordonne, tu n'apprendras jamais rien sur un navire de guerre. Tu resteras dix ans calfat, dix ans timonier, dix ans gabier, dix ans je ne sais plus quoi, coq ou cuisinier,, peut-être, et dans quarante ans tu ne seras pas un matelot. Trémousse-toi ferme, mon vieux, on ne sait pas ce qui peut arriver. Qui est-ce qui te dit que nous ne nous trouverons pas bientôt, toi et moi, foulant le pont d'un navire qui ne sera plus un navire de guerre ?... D'abord, dans l'Inde» on fait ce qu'on veut... c'est le pays des occasions... Enfin, suffit ; je me comprends...

Lorsque nous atteignîmes le banc des Aiguilles, nous y éprouvâmes l'inévitable mauvais temps qui règne toujours dans ces parages. Un jour que le vent donnait avec plus de force qu'à l'ordinaire, Kernau, en entendant l'officier de quart commander de prendre un ris, m'entraîna

avec lui.

— Allons, vieux, me dit-il, (c'était son terme d'amitié,) allons un peu voir quel temps il fait là-haut.

Quoique je fusse peu habitué à la gymnastique maritime et que le

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