‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 52 sur 94 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

PHermite pour dompter sa fièvre commençât à se déclarer, soit que la douleur de voir le navire confié à sa responsabilité succomber dans la lutte lui eût causé une angoisse trop vive, soit enfin que la surexcitation produite par le combat ne le soutînt plus l'heure de la défaite sonnée, toujours est-il que PHermite, malgré ses efforts, malgré sa volonté de fer, pâlit en cet instant et fut obligé de s'appuyer sur l'enseigne Graffin. Pendant quelques instants il lutte contre la nature, mais enfin ses forces l'abandonnent, il penche la tête, ferme les yeux et s'évanouit.

Toutefois, avant de perdre connaissance, il trouve encore la force, soutenu par l'idée fixe qui le domine, d'ordonner à M. Delbarade d'incendier la Preneuse.

— Monsieur Delbarade, monsieur Viellard, s'écrie Graffin, aidez-moi à transporter le capitaine dans le canot qui stationne du côté de la terre ; pendant ce temps-là, ces messieurs incendieront la frégate.

Hélas ! malgré les efforts réunis, non pas seulement de l'enseigne et du lieutenant, mais bien de tous les officiers, auxquels je me suis joint, il nous est impossible, à cause de la trop grande inclinaison de la carène du navire, et de l'immobilité complète de PHermite, de le porter jusqu'à l'embarcation qui l'attend. Bientôt cette immobilité de notre pauvre capitaine est remplacée par des spasmes nerveux ; ses officiers désolés le couchent sur le pont, et le contemplent douloureusement en silence...

Les moments sont précieux, les secondes valent des heures. M. Delbarade, après avoir rapidement consulté ses collègues, se décide, avec leur approbation, à faire accoster la yole par la hanche de tribord, qui, comme on le sait, se présente au large du côté de l'ennemi. Malheur ! à peine cette frêle embarcation a-t-elle doublé le couronnement de la frégate, que, mitraillée par le feu des vaisseaux, elle coule à pic, entraînant au fond de la mer, dans ses débris ensanglantés, les quelques hommes qui la montent.

Une stupéfaction morne et profonde s'empare des officiers : c'est un bien triste spectacle que celui que j'ai devant les yeux ; tellement triste même, que je ne songe plus à la pluie de mitraille qui tombe à l'entour de nous !

L'Hermite gît étendu du côté de terre entre le banc de quart et le tillac. L'enseigne Graîfin, agenouillé près de lui, soutient sa tête. De temps en temps, le noble jeune homme secoue par un brusque mouvement du cou les larmes qui obscurcissent sa vue, et qu'il ne songe pas, tant son désespoir est grand, à cacher ; puis il fixe alors d'un œil ardent les vaisseaux ennemis, dont on n'aperçoit, à travers un épais rideau de fumée, que les sommets des mâts, et une expression de rage indicible dilate ses narines, relève sa lèvre supérieure et plisse son front.

Oh ! s'il lui était donné de monter à l'abordage, personne ne lui résisterait ; ce serait un lion déchaîné au milieu d'un troupeau. Mais, non, il lui faut, dans son inaction, ajouter à son désespoir la cruelle souffrance que lui cause la pensée de son impuissance ! Enfin, n'y tenant plus, il appuie doucement contre le banc de quart la tête de l'Hermite, jette vivement son uniforme sur le pont, et se dirige vers le côté de bâbord.

— Où allez-vous, Graffin ? lui demande M. Delbarade.

— Je m'en vais chercher à la nage une autre embarcation pour remplacer la yole coulée, répond-il.

— C'est une idée. Allez !

A peine M. Graffin a-t-il fait deux pas, qu'il s'arrête subitement en portant vivement la main sur son cœur.

— Vous êtes blessé, s'écrie M. Raoul.

— Oh ! ce n'est rien, répond-il en voulant continuer sa route ; mais ses forces trahissent sa volonté, il recule et tombe à côté de l'Hermite. Un flot de sang coule à gros bouillons de sa poitrine, qui a été frappée en plein par un biscaïen.

Alors se passa une scène navrante, et que je n'oublierai jamais...

L'Hermite, phénomène étrange de ce mystérieux et inexplicable fluide sympathique que l'on ne connaîtra jamais, au moment même où l'infortuné Graîfin s'affaisse près de lui, ouvre les yeux en l'appelant par son nom : il était privé de connaissance lorsque le fatal biscaïen a frappé l'enseigne, et il sait que l'enseigne est blessé !

— Me voici, capitaine, près de vous, répondit l'héroïque jeune homme en essayant d'affermir sa voix. Ce n'est rien... ne faites pas atten-

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