‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 53 sur 94 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

tion... une politesse des Anglais, qui, sachant l'horreur qu'ils m'inspirent, me dispensent d'une visite chez eux...

M. Graffin, qui a prononcé ces mots avec effort, tout en essayant de sourire, s'arrête épuisé.

— Pauvre ami 1 dit l'Hermite, qui attire par un mouvement paternel la tète du malheureux contre sa poitrine.

Dès ce moment le capitaine est vaincu ; l'homme bon et excellent jusqu'à l'abnégation a triomphé de lui : l'Hermite pleure comme un enfant.

— Ce n'est rien, commandant, répète Graffin, qui s'oublie pour consoler l'Hermite : une égratignure... j'en guérirai... et je prendrai ma revanche... sous vos ordres... La voix du pauvre blessé devient de plus en plus faible : cependant il parvient à dominer sa faiblesse et reprend bientôt, en s'arrêtant à chaque parole qu'il prononce :

— Au fait, capitaine, à quoi bon vouloir vous tromper ? Ma blessure est trop grave pour pouvoir être dissimulée. Oui, je vais mourir... c'est vrai... J'ai une grâce à solliciter de vous... ne me refusez pas... Laissez-moi poursuivre sans m'interrompre... Je voudrais... être enseveli dans les couleurs nationales... là, à cette même place où je suis... au banc de quart. Je voudrais... je voudrais que l'on me laissât sur la frégate... Me le promettez-vous?

— Oui, Graffin!... vos derniers souhaits seront fidèlement et religieusement exécutés, répond le capitaine, je vous le jure...

— Merci... capitaine... Oh !... si jamais... si jamais... vous voyez ma bonne mère... dites-lui... que... je suis tombé... comme doit tomber un officier français... la face tournée vers l'ennemi... que j'ai pensé à elle, que je n'ai pas souffert!...

L'enseigne s'arrêta un moment, puis reprit en se retournant vers les cinq officiers, ses collègues :

— Merci, messieurs, de l'amitié que vous m'avez toujours témoignée... L'infortuné jeune homme, en prononçant ces derniers mots, essaya

de sourire, mais ses traits, contractés par la souffrance, trahirent sa volonté. Quelques soubresauts nerveux agitèrent son corps, et sa tète s'affaissa sur le pont, tandis qu'il murmurait encore :

— Les couleurs nationales... ma mère... capitaine... la Preneuse!

Il était mort ! *

Le capitaine ferma alors les yeux pendant quelques secondes, puis relevant tout d'un coup brusquement la tête :

— Delbarade ! s'écria-t-il en essayant de se dresser sur ses pieds, je vous le répète pour la dernière fois : accordez-moi donc la grâce d'incendier la frégate, d'amener le pavillon et de m'abandonner aux soins des Anglais, qui ne peuvent tarder à nous amariner... Vous ne pouvez plus rien pour moi, messieurs... sauvez-vous, je vous en conjure!

Nous croyons inutile d'ajouter que cette dernière recommandation de l'Hermite ne pouvait influer et n'influa en rien sur la généreuse détermination prise par ses officiers ; pas un d'eux ne songea à le quitter ; seulement on amena le pavillon..

Depuis la mort de Graffin, le feu des Anglais avait cessé ; peut-être fut-il frappé par leur dernier coup de canon.

A peine quelques minutes s'étaient-elles écoulées, que j'aperçus un groupe d'embarcations anglaises qui se dirigeaient à force de rames vers nous ; je m'empressai de me jeter au milieu de quelques matelots qui étaient tombés frappés à mort à la même place.

Le spectacle que présentait la frégate était alors aussi triste que terrible. Les bastingages étaient presque rasés ; le pont, labouré par les boulets, était jonché de cadavres affreusement défigurés, de débris humains ensanglantés ; enfin, au pied du banc de quart, M. Rivière, à genoux, soutenait le capitaine dans ses bras, tandis que le médecin de la frégate lui prodiguait ses soins ; à côté de l'Hermite, et la tête inclinée, comme s'il dormait d'un paisible sommeil, reposait le cadavre de Graffin !

Tel était le sublime et lugubre tableau qui apparut aux Anglais quand leur lève-rame m'annonça qu'ils venaient amariner la Preneuse.

Au moment même où les ennemis mirent le pied sur la frégate, l'Hermite ouvrit les yeux et, puissance irrésistible d'une âme fortement trempée, parvint, malgré sa faiblesse, à se dresser debout.

(i) Voilà quels hommes sortaient de la triste école, philosophique et révolutionnaire, de cette époque. Il J avait parmi eux, comme il y en a partout, des sujets bien doués, naturellement vertueux, généreux, héroïques mais comment n'être pas saisi d'horreur en voyant de tels hommes, en face de la mort, avoir un so^Teoi; pour leur chef, pour leur patrie, pour leur mère, et ne pas même prononcer le nom de Dieu, entre les mai»; duquel ils vont tomber pour subir le plus redoutable de tous les jugements !

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