CHAPITRE SIXIÈME
Le chef de l'expédition s'avança vers lui, puis, s'arrêtant à deux pas, il remit vivement son poignard dans le fourreau, et, tirant son chapeau, il s'inclina profondément devant PHermite d'un air où le respect et l'admiration se lisaient :
— Capitaine ! lui dit en assez bon français l'officier anglais, qui, le voyant couvert du sang de Graffin, le crut grièvement blessé, croyez à toute la douleur que j'éprouve de vous trouver dans un tel état... Veuillez, je vous en supplie, me faire l'honneur de disposer de moi selon vos ordres.
— Je vous remercie, monsieur, lui répondit l'Hermite touché de cette délicatesse et de ce bon procédé ; puis d'un signe de main il l'avertit qu'il était prêt à le suivre.
Alors l'Hermite, soutenu par ses officiers et par ceux des vaisseaux anglais, qui s'empressent autour de lui, parvient jusqu'au cutter du général.
Avant de pousser au large, l'officier commandant, dont la voix arrive jusqu'à moi, lui demande ses ordres relativement à l'officier qu'il a vu mort à ses côtés.
— Il a désiré, répond l'Hermite, que ses restes subissent le sort de la Preneuse, qu'il n'a pas quittée un seul jour depuis sa mise à l'eau.
— Mais j'ai ordre de la brûler, s'écrie l'Anglais.
— En ce cas, messieurs, dit l'Hermite en s'adressant à son étatmajor, remontez à bord et ensevelissez le corps de notre bien-aimé camarade dans nos couleurs nationales... Dépêchez-vous... je vous en prie, je souffre beaucoup.
En effet, pendant le temps que dura cette triste opération, la tête de l'Hermite resta constamment cachée dans ses mains. Quand le cutter se mit en marche, il jeta un dernier et suprême regard d'adieu à sa pauvre frégate ; mais cette fois aucune émotion ne perçait sur son visage : des yeux ennemis l'observaient.
Je crois devoir rapporter ici, pour ne pas entraver la marche de ce récit, les particularités suivantes, dont je n'eus naturellement connaissance que plus tard :
Lorsque l'Hermite arriva devant les vaisseaux anglais, Ton y savait déjà, par les signaux, qu'il se trouvait dans le cutter et qu'il était blessé ou malade.
A cette nouvelle, l'amiral Pellew (depuis lord Exmouth) fait hisser, en signe d'honneur, le pavillon français à la tête du mât de misaine des deux 74 ; puis, dès que le cutter se trouve le long de son bord, un cartahu descend de la grande vergue et amène aux pieds de l'Hermite un fauteuil artistement gréé. Enlevé doucement par cet appareil, le noble prisonnier se trouve bientôt sur le passavant du vaisseau commandant où l'attendait l'amiral.
L'Hermite s'avance alors péniblement au milieu des officiers du bord qui, tous, le chapeau à la main, sont rangés en haie sur le gaillard d'arrière.
— Capitaine, lui dit sir Edouard Pellew en le saluant, permettezmoi de serrer votre main... la main du plus vaillant homme de guerre, je le déclare hautement, qui soit, à ma connaissance, au monde.
L'Hermite s'incline et lui présente son épée.
— Je l'accepte, s'écrie noblement l'amiral, comme celle d'un héros, elle ne me quittera jamais... Puis retirant alors la sienne et l'offrant à l'Hermite : — Je ne puis, continua-t-il, vous offrir en échange que celle d'un bon et loyal marin... Veuillez, je vous en prie, la conserver en souvenir de l'estime profonde que vous m'inspirez.
Puis l'amiral Pellew, après avoir prononcé ces paroles avec âme, prie l'Hermite de s'appuyer sur son bras, et le conduit dans un magnifique appartement qu'il lui a fait préparer et qui est contigu au sien.
Je demanderai à présent au lecteur la permission de revenir à mon humble personne restée à bord de la Preneuse.
Ne désirant pas plus être fait prisonnier par les Anglais que brûié vif, j'attendis que le cutter qui emportait l'Hermite fût éloigné de quelques brasses de la frégate ; puis je m'affalai à la mer par le côté de bâbord. Comme j'étais excellent nageur, que l'eau était tiède et tranquille, la terre pas trop éloignée de moi, je ne me serais nullement préoccupé de ma position sans une fort désagréable pensée qui me vint à l'esprit : celle que je pourrais bien rencontrer des requins. Or, je l'avoue, cette perspective m'épouvantait beaucoup : aussi ne futce pas sans un vif plaisir que je me hâtai de grimper dans une embarcation qui cherchait les blessés et qui me recueillit.