‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 56 sur 94 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

mense et délirante, vers les cieux: les forts, aux aguets, mêlent aussitôt la grande voix du canon aux joyeuses clameurs de la foule : c'est un hymne bruyant, un triomphe improvisé et véritable, à rendre jaloux un roi !

Enfin le canot accoste, abritant les premiers rangs des spectateurs sous ses couleurs parlementaires. Le quai disparaît sous le flot des assistants ; on se pousse, on se jette à l'eau pour voir de plus près le héros que la générosité de sir Pellew rend à la France.

L'Hermite veut s'élancer sur la plage, mais son pied ne la touche pas ; saisi au milieu de son élan par cent bras enthousiastes, il est enlevé sur un pavois improvisé avec des avirons, et malgré les efforts que lui fait tenter sa modestie, malgré ses prières, malgré sa résistance, il est porté en triomphe au milieu des cris de joie de son nombreux cortège vers le palais du gouvernement.

Quant à moi, l'un des premiers je l'ai reconnu, le premier je l'ai salué d'un cri parti du cœur lorsqu'il est descendu à terre ; il m'a remarqué et il m'a souri ; peut-être m'eût-il appelé par mon nom, s'il n'eût été occupé à se dérober aux empressements de la foule ; je me suis trouvé heureux de cette reconnaissance et de ce sourire, mais, hélas ! ma joie est tempérée, en remarquant que des six officiers restés si noblement avec leur capitaine, trois manquent en ce moment à l'appel. Deux ont été retenus prisonniers par sir Pellew pour constater la destruction de la Preneuse, le troisième est l'enseigne Graffin !

Depuis quelques jours que l'Hermite était à terre, j'avais déjà été à deux reprises lui présenter mes respects, et chaque fois il m'avait reçu avec une bienveillance toute particulière ; cela était au reste fort naturel, car en dehors de notre connaissance commencée à Rochefort, à la table de mon cousin Beaulieu-Leloup, j'étais le seul homme d'équipage qui eût assisté, en ne voulant pas abandonner la frégate, à la mort de l'infortuné Graffin ; l'Hermite, j'en suis persuadé, me tenait compte de ce souvenir !

— Mon cher Louis, me dit un matin mon excellent M. Montaient, je pars dans la journée pour mon habitation de la Poudre-d'Or, qui est située, comme vous le savez, à cinq ou six lieues de la ville ; je compte que vous voudrez bien m'y accompagner. J'espère pouvoir y rester une semaine. Acceptez-vous ?

— Avec le plus grand plaisir.

— Ma foi, reprit M. Montalant après une légère pause, je voulais vous ménager une surprise, mais à quoi bon ? pourquoi vous priver pendant cinq à six heures d'un bonheur que vous pourriez goûter dès à présent ? Sachez donc, mon cher Louis, que le capitaine l'Hermite a bien voulu accepter l'invitation que je lui ai faite, afin de l'aider à rétablir sa santé délabrée, de venir passer quelques jours dans mon habitation de la Poudre-d'Or. Vous pourrez le voir et causer avec lui tout à votre aise.

Je remerciai le bon M. Montalant avec effusion, puis, deux heures plus tard, enfourchant un petit cheval du Cap qu'il avait fait seller pour moi, je me dirigeais vers son habitation ; quant à lui, il était déjà parti depuis une heure, en voiture, avec le capitaine l'Hermite.

Si, depuis que j'avais quitté mon père, il y avait plus de deux ans, au bout de l'allée des Veuves, à Paris, j'étais devenu, d'un enfant peu expérimenté, un quasi-marin, cela ne m'avait pas rendu meilleur écuyer que n'eût pu l'être un collégien, car, je l'avoue, je n'avais jamais encore de ma vie monté à cheval.

Je ne sais s'il faut attribuer à mon inexpérience, ou bien à la vivacité de ma monture, peut-être plutôt encore à ces deux causes réunies, les mésaventures qui m'arrivèrent pendant mon petit voyage ; toujours est-il que deux fois je fus désarçonné.

Ma bête, fière probablement de ces premiers avantages, augmentait de plus en plus de vivacité, tandis que moi, humilié de ces défaites et voulant prendre ma revanche, je redoublais d'opiniâtreté. De ce manque complet d'entente cordiale entre le cavalier et la monture résulta naturellement un assez long retard pour moi. Il était près de quatre heures, lorsque je parvins en vue de l'habitation ; seulement, soit que mon cheval, furieux de voir qu'en dépit de lui je fusse venu à mes fins, soit que la joie de mon triomphe eût donné trop d'énergie à ma cravache, toujours est-il qu'en passant auprès d'un champ de cannes à sucre, il se cabra si subitement et avec une telle violence, qu'il m'envoya voltiger par-dessus sa tête.

Je me relevais, humilié, meurtri et contusionné, lorsqu'un coup rude et inattendu que je reçus sur l'épaule manqua me faire retomber

Page 1