‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 57 sur 94 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

par terre. Je crus, au premier moment, à une attaque, et me rejetant vivement en arrière de quelques pas, je me mis en défense.

En effet, un homme portant un costume de planteur se tenait droit et immobile devant moi.

— Pourquoi m'avez-vous frappé? demandai-je avec fureur à l'inconnu, en m'apprêtant à m'élancer sur lui ; mais celui-ci, me tendant les bras :

— C'est du propre de dire comme ça des mots à son matelot ! me répondit-il. Eh ! embrasse-moi donc, petit... Ça me fait plaisir de te voir,... là, vrai !....

— Kernau ! m'écriai-je en reconnaissant le Breton.

— Lui-même, vieux, et allons donc ! Fais pas attention si la musique manque : le cœur y est, ça suffit !

Nous nous embrassâmes avec effusion.

— Comment donc se fait-il, matelot, lui demandai-je lorsque je fus un peu revenu de ma surprise, que je te retrouve ici?...

— Dame ! tu m'y trouves probablement parce que j'y suis... C'est bête comme tout, la question, vieux ! Est-ce que la terre n'est pas ronde? Oui, n'est-ce pas? Eh bien, alors, qu'est-ce qu'il y a de drôle à ce que deux matelots qui roulent leurs bosses de tous les côtés finissent par se rencontrer sur cette boule? Tu as grandi beaucoup, c'est positif, mais tu n'as pas gagné du côté de l'esprit... Faut croire que ma société t'a manqué...

— Le fait est que je t'ai bien souvent regretté...

— Et moi donc ! d'autant plus que j'ai appris que vous vous êtes fichu de gentilles peignées à bord de la Preneuse. Vous avez eu de la chance !

— Et toi, qu'es-tu donc devenu depuis notre séparation à Cavit?

— Moi, vieux, j'ai eu bien des bonheurs embêtants ! Je te raconterai cela un jour que nous serons de quart ensemble ! Qu'il te suffise pour le moment de savoir que j'ai été condamné à Cavit à être pendu... Vieille canaille de Perez, va ! Ça me flatte, quand j'y pense de l'avoir tapé... Oui, vieux, j'ai été condamné à la potence... et sans un brave et excellent général s'il en fut jamais, qui a bien voulu me trouver drôle et s'intéresser à mes farces, il ne serait plus du tout question du pauvre Kernau aujourd'hui. Mais assez causé sur ce sujet... revenons

à toi... Est-ce que tu es devenu un dompteur de chevaux? Quel motif t'amène ici ?

— Moi ! je suis invité à passer quelques jours à cette habitation que tu aperçois là, devant nous, et où se trouve en ce moment mon capitaine, l'Hermite !

— L'Hermite habite dans cette baraque ? répéta vivement Kernau avec émotion ; tu es sûr de cela ?

— Parfaitement ! Mais qu'as-tu donc ? Tu me semblés tout inquiet, tout agité... Est-ce que quelque danger menacerait mon brave capitaine?

Mon matelot, au lieu de me répondre, grimpa avec l'agilité d'un écureuil le long d'un tamarinier qui s'élevait solitaire près de nous ; puis, une fois parvenu au sommet, je le vis examiner avec la plus grande attention le champ de cannes à sucre qui s'étendait à ses pieds.

Enfin, après un brusque mouvement de tète et de bras, qui décelait la plus violente mauvaise humeur, Kernau s'empara d'une branche flexible et se laissa déposer par terre.

— Je n'ai pas vu la casaque blanche ! me dit-il avec accablement.

— Qu'est-ce que c'est que la casaque blanche, Kernau ? Voyons, parle donc !

— Ah ! c'est que tout ça est si embrouillé que c'est long et fatigant à dégoiser... enfin, n'importe... je vais essayer... et puis, deux ça vaut mieux qu'un... car quand on est deux on est deux...

— Oui, je sais, si on est matelot on l'est, si on ne l'est pas on ne l'est pas... tu vois que j'ai bonne mémoire... Voyons, parle... je t'écoute.

Kernau, avant de me répondre, se haussa sur la pointe des pieds, et regarda de nouveau le champ de cannes à sucre ; puis, après cette inspection, probablement sans résultat, il s'essuya le front et s'assit au pied de l'arbre ; je me plaçai à ses côtés. Il commença :

— Comme j'arrivais sur la lisière de ce champ de cannes à sucre, j'en vis sortir un particulier revêtu d'un pantalon de toile grise un peu goudronné, et d'une jaquette blanche... Très bien... L'individu regarde de tous les côtés d'un air inquiet... plus que ça, même, d'un air canaille ; puis, voyant qu'il ne voit rien, il se met à siffler un petit air de rigodon en douceur... Bon, que je me dis, voilà un musicien qui possède tout de même un organe bien agréable... lorsque tout à

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