‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 58 sur 94 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

coup j'aperçois un affreux nègre qui sort, celui-là, de je ne sais où, et s'en vient, en roulant ses yeux comme un diable en regardant autour de lui d'un air ébourriffé, trouver en zigzag le musicien.

« Eh bien, Scipion, que lui dit ce dernier avec un accent english, tout à fait english, je t'apporte la rack et l'argent... Puis-je toujours compter sur toi ? »

La peau d'ébène s'empare de la bouteille, en lape d'un seul trait la moitié, et s'essuie la bouche avec le revers de la main.

— Ah ! ah ! je dis en voyant ce geste, voilà un garçon qui a des manières et qui connaît la civilité. Faut croire qu'il est attaché en qualité de domestique à l'habitation.

— Après, matelot, va donc plus vite, dis-je à Kernau en l'interrompant avec impatience, je ne vois rien encore dans ton récit qui se rapporte au capitaine.

— Allons! laisse-moi donc tranquille, vieux, tu m'embrouilles... j'y étais à l'Hermite.

— Eh bien, voyons, continue alors, je t'écoute.

— Or donc, voilà que la peau d'ébène, après avoir suifé sa poulie avec la rack, dit comme ça à l'English, car la jaquette blanche, c'était, je te le répète, un English... ça fait pas pour moi un doute... il dit donc comme ça à l'English, dans son patois : « Moi prêt... l'Hermite li veni... li pus s'en aller d'ici... moi gagner les vingt autres gourdes... »

— Ah ! Vauriens, que je m'écrie alors, vous allez m'expliquer un peu cette histoire, ou je vous cogne à mort !

Le noir Scipion et la jaquette blanche, en entendant ma voix, font une drôle de boule... Le premier roule de gros yeux qu'on n'y voit plus que du blanc ; le second pâlit, porte vivement sa main sous sa casaque et en retire un pistolet... Quant à moi, je vas pour me jeter sur eux, quand un mulâtre m'empoigne dans ses bras, me serre avec fureur... Un Hercule, que cet homme, vieux ; je lui envoie un coup de poing au milieu de la face... Ah bien! oui... c'est tout comme si je chantais!... Il n'y fait pas même attention !... Pendant ce temps ils ont disparu... Je cherche, je furette... rien, rien ! Et voilà mon histoire.

— Eh bien, matelot, que vois-tu donc de menaçant dans tout cela pour l'Hermite?

— Ce que je vois de menaçant, mille tonnerres ! Tu m'as l'air drôle avec ta question. Ne sais-tu donc pas, vieux, que l'île de France entière est parsemée d'espions anglais?... Il y en a partout... derrière les haies, sous les pierres, dans les champs de cannes, quoi.., je te le répète, partout.

— Je sais, en effet, que l'Angleterre possède des agents nombreux et entretient des intelligences dans l'île ; c'est là un fait malheureusement trop certain et que l'on ne peut mettre en doute. Mais j'en reviens à ma première idée ; à quel danger crois-tu donc que soit exposé l'Hermite ?

— Est-ce que je le sais, donc? Si je le savais, il n'y aurait plus de danger, certes !... Je gifflerais tous ces mécréants. Seulement, quoique je ne sois pas éduqué comme toi, vieux, je n'en ai pas moins pour cela mon petit grain de bon sens tout de même ; or, voilà le raisonnement que je me suis fait : l'Hermite vient de ficher des peignées aux English... L'Hermite s'annonce comme un gaillard qui deviendra tout au moins un Suffren... Or, la vie d'un homme comme ça, vieux, ça coûte des millions de millions à l'Angleterre... Ça ruine ses établissements, ça bouscule son commerce, ça empoigne ses navires!... Bref, ça l'embête considérablement... Tu es d'accord avec moi là-dessus, n'est-ce pas ? •

— Oui, il est en effet incontestable que l'Hermite est en ce moment le plus dangereux ennemi que possède la puissance anglaise dans les mers de l'Inde.

— Bon ! Or donc, VEnglish, qui calcule un peu bien, se dit : Tiens, voilà un gaillard qui va me flibuster un tas de millions : ne vaudrait-il pas mieux sacrifier dix, vingt, cinquante, cent mille francs même, et garder mes millions? positivement oui, ça vaudrait mieux! Comprends-tu ?

— Ma foi, pas trop ! Explique-toi plus clairement.

— Définitivement, tu as beaucoup grandi, mais c'est tout ! Quoi ! tu ne comprends pas qu'avec cent mille francs on n'a que l'embarras du choix pour trouver un gredin qui vous descende un homme ?

— Que dis-tu là ? m'écriai-je en frémissant.

— Dame ! ce que je pense. Pourquoi donc que cet English, déguisé

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