CHAPITRE PREMIER
roulis, épouvantable ce jour-là, m'empêchât presque de me tenir ferme debout, je n'en suivis pas moins mon matelot ; car désireux d'apprendre mon métier, je m'étais fait une loi de lui obéir aveuglément en toute circonstance.
Agile et droit comme un frère la Côte, Kernau, lorsque je le rejoignis sur la vergue, avait déjà passé plusieurs tours de raban d'empointure.
— Allons, petit, courage, me dit-il ; affermis-toi bien sur le marchepied, pour te préparer à haler la voile au vent, et surtout ne regarde pas dessous toi...
Ce que l'on appelle le marchepied est tout bonnement un cordage de moyenne grosseur, attaché, au milieu et au bout de la vergue, et qui se balance dans l'espace.
En me voyant ainsi suspendu à près de quatre-vingts pieds au-dessus d'une mer furieuse, qui enlevait la frégate comme si elle eût été une tige de paille, je me sentis pris de vertige, et je me cramponnai du mieux que je pus.
— Kernau, dis-je à mon matelot, je sens que je ne puis plus résister ; je vais tomber.
— Bah ! est-ce qu'on tombe ? me répondit-il avec un flegme parfait. Allons, vieux, souque ta garcette... ça te distraira...
Appelant à mon aide toute ma force de volonté et toute mon énergie, j'essayai d'obéir à mon matelot ; mais à peine avais-je lâché la vergue à laquelle je me tenais cramponné que la frégate donna un violent coup de tangage. Ne m'attendant pas à ce mouvement contraire, je perdis l'équilibre.
— Kernau, je tombe ! m'écriai-je de nouveau en fermant les yeux. Je me sentais déjà au fond de la mer.
— Bah ! est-ce que l'on tombe jamais ! répéta tranquillement Kernau en me retenant d'une main prompte et nerveuse; c'est des bêtises, ça...
Une fois ma besogne achevée, et Dieu sait que je n'en serais jamais venu à bout sans l'aide de mon matelot, je regagnai avec assez de peine la hune d'artimon, puis je descendis sur le pont.
— Eh bien, vieux, me dit le Breton en riant, tu vois bien que tu as fini par ne pas dégringoler... Avais-je raison ?
— C'est vrai, mais si tu ne m'avais pas empoigné au passage...
— Tu ne serais pas tombé davantage pour cela... puisque d'abord je te dis qu'on ne tombe jamais... Es-tu têtu, donc !
Huit jours plus tard, grâce à ma persévérance, soutenue par les conseils de frère la Côte, je prenais un ris sans plus me soucier du gouffre placé sous moi que des nuages qui passaient au-dessus de ma tête.
Entre le banc des Aiguilles et l'Ile de France nous capturâmes un riche trois-mâts portugais, de la force d'une frégate de douze, abondamment chargé de marchandises de l'Inde, nommé VElcinger,
Une heure après cette capture, mon cousin Beaulieu me fit appeler près de lui.
— Louis, me dit-il, pour devenir un bon marin il faut non pas seulement naviguer beaucoup, mais aussi changer souvent de navire : j'ai donc décidé que tu passeras sur la prise. Cette occasion de t'instruire est d'autant plus favorable pour toi que vous serez peu de monde à bord, et que par conséquent tu te trouveras forcé de faire un peu de tout.
— Merci, capitaine. Me serait-il permis de vous faire une demande ?
— Accordé, si elle est juste et raisonnable.
— Je serais bien heureux de pouvoir emmener mon matelot Kernau avec moi.
— J'y consens volontiers.
Grande fut ma joie en apprenant que l'enseigne de . la Bretonnière était désigné par le contre-amiral pour être capitaine de la prise. En effet, cet officier, qui depuis que j'avais eu l'honneur de dîner avec lui chez mon cousin à Rochefort, s'était toujours montré excellent pour moi, possédait la nature la plus sympathique que j'aie jamais rencontrée. D'une modestie que rien n'égalait, si ce n'est son courage, qui était sans bornes, il avait de vraies manières de grand seigneur, ce qui ne l'empêchait pas de déployer en toute occasion une excessive aménité et une bienveillance soutenue.
Ce fut à lui que je dus, pendant le temps que je restai à bord de VElcinger, mes premières et plus précieuses leçons de l'art maritime. Notre prise, vers la fin de l'année 1797, arrivait sans encombre à l'Ile de France.
A l'Ile de France, notre division s'augmenta de deux frégates, la Cybèle, capitaine Tréhouard, et la Prudente, capitaine Magon. Ces deux navires croisaient depuis plus de vingt mois dans les mers de l'Inde.