‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 60 sur 94 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

L'air de vérité profonde et l'assurance dénuée de toute hésitation avec lesquels Scipion avait répondu à cet interrogatoire dissipèrent, je dois l'avouer, complètement mes soupçons. M. Montalant paraissait également tout à fait rassuré.

— C'est bien, Scipion, dit-il enfin au nègre après avoir réfléchi pendant quelques secondes, tu peux t'en aller. Toutefois, si ce tailleur revient, tu me l'amèneras... Crois-tu qu'il revienne?

— Oui, moussé, li vini encore avec le pantalon pour vendre à moussé l'Hermite...Li voulé vingt gourdes etii certain vini encore ça sir...

— Eh bien ! messieurs, nous demanda notre hôte après le départ du nègre, que pensez-vous de mon esclave ? Quant à moi, je vous déclare que je ne vois rien dans sa conduite qui soit de nature à éveiller nos soupçons... Il n'y a dans tout cela, comme je l'espérais, qu'un malentendu, qu'un quiproquo !

— Eh bien ! ce moricaud m'a l'air, au contraire, malin comme tout à moi ! s'écria Kernau. Que diable, j'ai des oreilles ! Et puis supposant que je me sois trompé à son baragouin, j'ai encore des yeux ! Or donc, pourquoi qu'ils se sont sauvés à mon approche, ces gueux-là? Pourquoi qu'il a tiré un pistolet de dessous sa veste, YEnglish? Tonnerre, tout ça, c'est pas clair du tout!... Non, c'est pas clair du tout !

— Dame, il n'y a rien d'étonnant, mon ami, que Scipion et le tailleur, en vous voyant apparaître d'une façon si inattendue et si menaçante, aient été effrayés, répondit M. Montalant.

— Bah ! si ça avait été d'honnêtes gens, ils auraient commencé par se cogner avec moi, et nous nous serions expliqués proprement ensuite, c'est-à-dire non, ils se seraient d'abord expliqués, peu importe. Je suis pas éduqué, moi, ajouta Kernau en me lançant un regard plein de reproche sur ce que je ne le soutenais pas, n'importe, j'ai un peu roulé ma bosse et je me connais en malice ; on ne me fiche pas dedans avec des blagues... Dieu veuille qu'il n'arrive pas un malheur !

Mon matelot, après avoir prononcé ces paroles avec une colère concentrée, se dirigeait vers la porte, lorsque M. Montalant, l'arrêtant :

— Est-ce que vous nous abandonnerez ainsi, lui dit-il avec bonté,

parce que nous ne nous trouvons pas être du même avis ? Restez avec votre matelot tant que vous voudrez à mon habitation : vous devez avoir bien des choses à vous raconter. Quant à moi, plus vous demeurerez sous mon toit et plus j'en serai content.

— Au fait, c'est vrai, pourquoi je ne resterais pas ? s'écria Kernau. — Oui, positivement, il vaut bien mieux que je ne m'éloigne pas! Pourquoi? Dame, ça ne regarde personne,... j'ai mon idée,... seulement comme je ne tiens pas à ce qu'on me gouaille encore... je la garde pour moi... Merci, monsieur, de votre permission, je l'accepte, et ne m'en vais plus !

Le lendemain de ce jour, je dînai avec l'Hermite. C'était lui qui m'avait fait inviter par M. Montalant. La conversation tomba naturellement sur notre dernier combat et sur la mort de l'infortuné Graffin : à ce souvenir je vis une expression de tristesse profonde se peindre sur le visage de l'Hermite, qui, à partir de ce moment, garda un sombre silence.

L'on venait de servir le dessert et les liqueurs, lorsque l'Hermite, qui ne s'était plus mêlé au propos des invités que par quelques rares monosyllabes, pâlit tout à coup et fut obligé de se cramponner à la table pour ne pas tomber...

— Qu'avez-vous donc, capitaine ? s'écria M. Montalant avec effroi, vous sentiriez-vous indisposé !

— Oui, mon cher hôte, très indisposé, répond l'Hermite avec effort, mais ne vous dérangez pas pour moi... Ce n'est rien... Un peu d'air dissipera sans doute ce malaise.

L'Hermite voulut alors se lever, mais sa faiblesse trahit son courage : il chancela sur ses jambes et retomba lourdement dans son fauteuil. Une pâleur cadavérique couvrait son visage. Tous les convives s'empressèrent autour de lui.

Bientôt une crise nerveuse s'empara de lui et le secoua avec une telle violence, que ses dents claquèrent à faire croire qu'elles allaient se briser. M. Montalant, effrayé, s'était empressé d'envoyer chercher le médecin d'une habitation voisine.

Un quart d'heure, qui nous parut long comme une journée, tant l'état de l'Hermite empirait de seconde en seconde, s'écoula au

Page 1