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CHAPITRE SEPTIÈME

Je passai, ainsi que tout le monde de l'habitation, le reste de la nuit sur pied. L'état du capitaine empirait d'heure en heure ; cependant, le médecin, qui ne le quittait pas, prétendait qu'il répondait de lui : en effet, lorsque le soleil se leva, l'épouvantable crise que, depuis près de six heures, l'Hermite subissait avec une résignation de martyr, se calma peu à peu, et il finit par s'endormir d'un sommeil léthargique.

J'allais me jeter sur mon lit pour prendre un moment de repos, lorsque, je me rappelle encore cet événement comme s'il me datait que d'hier, je vis Kernau pâle, défait, se soutenant à peine, qui se dirigeait vers la porte de l'habitation. Il s'appuyait sur un bâton noueux, retenu à son poignet par une attache de cuir ; je me précipitai vers lui :

— Qu'as-tu donc, matelot? lui demandai-je en le saisissant dans mes bras pour l'empêcher de tomber.

— Ce que j'ai, vieux, me répondit-il en essayant de sourire,... mais pas grand'chose,... une prune anglaise, que je ne puis pas digérer, dans le corps... Ah! ne me serre pas si fort, vieux, tu me fais mal... Je me sens ce matin douillet comme tout...

Mon pauvre matelot, en parlant ainsi, retira sa main gauche, qu'il appuyait sur sa poitrine, et me montra une affreuse blessure.

— C'est VEnglish qui m'a pistoletté, le chenapan ! continua-t-il en me faisant signe de ne pas l'interrompre. C'est mesquin, je le sais,... que veux-tu! on ne peut pas attendre la politesse d'un espion... Après tout, faut avouer que je lui ai fendu un peu le crâne... Ah ! je me sens faignant,... assois-moi par terre...

— Attends-moi, matelot, lui dis-je avec émotion, après avoir obéi à son ordre, je m'en vais chercher des secours.

— Pas la peine, vieux, je suis cuit,... n, i. ni, c'est fini! Ah! tout de même je boirais bien quelque chose... Ah! parbleu,... on dirait,... on dirait,... que je vas tourner l'œil. .. Je ne vois plus clair... C'est-y bête!.. Je suis donc une poule... Dis donc, Louis... Ho,... ohé !... moi qui avais tant de choses,... tant de blagues... à te raconter... Ça tombe mal.

Mon pauvre matelot prononça encore quelques paroles inintelligibles ; puis bientôt ses membres se roidirent dans une convulsion

suprême. Je me penchai sur lui et je saisis sa main dans la mienne ; elle était froide ; Kernau venait de rendre le dernier soupir !

On jugera facilement de l'émotion que me causa cette mort. Je dois ajouter que le lendemain, dans la journée, l'on retrouva à cinq cents pas au plus de l'habitation de M. Montalant, le cadavre de l'espion ou du matelot anglais, de l'homme à la jaquette blanche, car ce mystère ne fut jamais expliqué, étendu dans un champ de cannes à sucre ; l'inconnu avait eu le crâne défoncé d'un coup de bâton.

Quant au nègre Scipion, quoiqu'il eût été solidement garrotté et qu'un serviteur fût resté toute la nuit de garde à la porte de sa prison, on s'aperçut avec étonnement, le lendemain matin, en entrant dans sa geôle, qu'il s'était débarrassé de ses liens. Il était couché tout de son long par terre et semblait dormir. Une bouteille d'arack, à moitié vide, reposait près de lui.

Lorsqu'on voulut le faire lever, on le trouva mort. Le reste de l'arack, contenu dans la bouteille fut porté au médecin, qui déclara que cette liqueur était empoisonnée. Comment cela avait-il eu lieu? on ne l'a jamais su, et comme je ne fais pas un roman ici, et que je me contente de retracer les faits dont j'ai été le témoin, dans toute leur véracité, je me vois forcé, quitte à déplaire au lecteur, de laisser ces événements sans explication aucune.

Pendant quinze jours on craignit même pour la vie de l'Hermite. Cependant, soit que le poison eût été attaqué à temps, soit que la constitution du rude et vaillant capitaine eût pris le dessus, toujours est-il qu'après un traitement bien suivi de deux semaines il entra en pleine convalescence.

Quant à moi, je crois inutile de mentionner que, pendant tout ie temps de sa maladie, je le veillai constamment et ne le quittai pas d'une minute. L'Hermite, quelque naturelle qu'ait été ma conduite en cette circonstance, m'en garda toujours une vive reconnaissance. Au reste, quoique notre brave capitaine fût sorti victorieux de cette épouvantable lutte avec le poison, la victoire ne fut pas pour lui sans désastres. Vingt ans plus tard, lorsque je le retrouvai préfet maritime à Toulon, il se ressentait encore profondément de cette affreuse secousse : ses mains crispées et ses jambes tremblantes, dont il pou-

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