‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 63 sur 94 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

vait à peine se servir, témoignaient, hélas ! d'une façon irrécusable, de la terrible puissance du poison que composent les noirs.

Le capitaine l'Hermite, une fois rétabli, retourna à la ville, où son entrée fut presque un triomphe. Reconnaissant, je l'ai déjà dit, outre mesure, des soins que j'avais été assez heureux pour pouvoir lui prodiguer, il ne se passait guère une journée sans qu'il me fît venir. Il s'intéressait à mes progrès dans le dessin avec une sollicitude toute paternelle, qui stimulait mon ardeur et me faisait redoubler d'efforts. Au reste, ce fut seulement dans cette espèce de demi-intimité, relativement à nos âges et à nos grades, que je pus apprécier tout ce qu'il y avait en lui de grandeur d'âme et de sublime simplicité. Je me rappelle encore une conversation que nous eûmes un four.

Il s'agissait de l'état de sa santé si sensiblement altérée par le sinistre événement dont il avait manqué d'être la victime.

— Combien l'homme est insensé dans son orgueil ! dit-il. Lorsque son sang circule librement dans ses veines, qu'il sent de la vigueur dans sa poitrine, de l'élasticité dans ses nerfs, il se vante, il défie le hasard, le monde entier lui appartient ; il se croit invincible ; mais qu'un esclave idiot verse quelques gouttes du suc d'une plante nuisible dans la coupe de cet homme ; que la maladie le touche du bout de son aile, qu'une fièvre, même ordinaire, s'asseye à son chevet, et le voilà qui tremble et qui divague ; l'action la plus simple à accomplir devient pour lui un obstacle qu'il n'ose essayer de franchir ; il a peur de tout. Moi qui vous parle, n'ai-je pas un instant, à bord de la Preneuse, lorsque la fièvre me minait, jeté la raillerie sur mon chef, sur l'amiral Sercey ! Et pourtant ce marin compte de beaux combats ! Ah ! quelle triste chose que l'homme ! En quelle pitié la foule prendrait souvent tous ces héros qui lui imposent et qu'elle admire, si elle pouvait descendre au fond de leur cœur ! '

Le capitaine l'Hermite, poussant pour moi la bonté jusqu'à ses dernières limites, presque jusqu'à la paternité, m'avait présenté en qualité de peintre, ce qui faisait oublier ma position de simple matelot, au gouverneur de la colonie, le général Malartic. J'étais toujours invité aux fêtes qui se donnaient au gouvernement, comme on disait dans la colonie.

(i) Il y a là pour tous les jeunes gens, matière à sérieuses réflexions.

Ce fut à l'une de ces fêtes que le général Malartic m'aborda d'un air affable et me dit :

— Monsieur Garneray, sachant tout l'intérêt que vous porte le capitaine l'Hermite, je me suis occupé de vous, et je crois pouvoir vous assurer que, d'ici à fort peu de temps, vous sortirez de votre inaction actuelle, qui non seulement doit vous peser, mais nuit aussi à votre éducation maritime.

En effet, le lendemain le capitaine me fit appeler de bonne heure chez lui :

— Garneray, me dit-il, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, vous allez sous peu de jours reprendre la mer.

— Oh ! merci, capitaine ! m'écriai-je.

— Attendez, pour me remercier, que j'aie fini. Vous allez, dis-je, reprendre la mer, en qualité de lieutenant !

— De lieutenant, capitaine ! répétai-je avec stupéfaction et me croyant presque le jouet d'une mystification.

— Oui, de lieutenant, reprit l'Hermite en souriant, mais entendonsnous bien, de lieutenant d'un navire de commerce ; c'est-à-dire presque le dernier officier du bord ; n'importe, à votre âge, il vous serait difficile de prétendre à mieux. Voici le fait ; mais, auparavant, avezvous jamais entendu parler de la reine de Bombetoc ? Cela m'éviterait d'entrer dans de longues explications.

— Oh ! oui, capitaine, bien souvent. Tout le monde sait, à l'île de France, que les États de cette souveraine occupent la plus grande portion ouest de Madagascar ; seulement, personne ne peut rien dire de positif sur son compte. On raconte d'elle des choses incroyables.

— Eh bien, il est probable que, sous peu, vous saurez à quoi vous en tenir sur toutes ces choses. Écoutez-moi bien. Les négociants de l'île de France se sont cotisés entre eux pour fréter et envoyer un navire dans ces parages peu connus. Le but de cette expédition est de conclure, si moyen il y a, un traité de commerce avec cette reine. Le général Malartic, reconnaissant tout l'avantage qu'il peut y avoir pour la colonie dans une semblable tentative, a bien voulu associer le gouvernement pour une assez forte part dans l'armement de ce navire, se réservant toutefois de choisir lui-même le capitaine

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