‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 64 sur 94 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

et les officiers qui feront partie de cette expédition. C'est ce qui fait que je puis disposer d'une place de lieutenant pour vous. Rendezvous donc immédiatement chez M. Cousinerie, votre capitaine, à qui je vous ai déjà recommandé.

Je remerciai de tout mon cœur l'excellent l'Hermite, et je me hâtai de courir à la demeure de mon nouveau chef.

Il me serait difficile d'exprimer la joie que je ressentais en songeant que non seulement j'allais bientôt me retrouver sur un pont de navire, mais que ce navire était destiné à une entreprise hardie, probablement féconde en aventures et en mystères.

Le capitaine Cousinerie, que je trouvai à table en train de déjeuner et qui me força de prendre place à ses côtés, était un charmant garçon, rond de manières et de langage. Il m'expliqua toute l'affaire.

Huit jours après cette conversation, je prenais congé de M. Montalant et du capitaine l'Hermite.

Ce dernier voulut bien me donner quelques bons conseils que j'écoutai avec reconnaissance, puis avant de me quitter, il me serra la main :

— A bientôt, je l'espère, mon ami, me dit-il.

— Mais il était dans ma destinée vagabonde de ne jamais pouvoir réaliser les au revoir que l'on m'adressait. Je ne me retrouvai avec mon brave et excellent capitaine que près de vingt ans après! Douze années de voyages et huit de prison sur les pontons anglais!

Enfin le moment de l'embarquement arriva : notre départ fut presque un événement, car tous les habitants de l'île de France, intrigués par les récits extraordinaires qui se colportaient sur le compte de la reine de Bombetoc, désiraient vivement connaître le fin mot de l'énigme. Qui sait si dans cette mission, dont le commerce et le gouvernement faisaient à demi les frais, la curiosité n'entrait pas pour la plus grosse part?

La goélette le Mathurin, fin voilier et solide navire, favorisée au reste par les vents, se conduisit fort bien envers nous. Après une assez courte et rapide traversée, nous entrâmes à toutes voiles dans la vaste baie de Bombetoc, et nous allâmes jeter l'ancre au fond d'une petite anse à pointes basses qui se déployait devant le petit village de Mazangaïe.

Il était environ cinq heures du soir.

Le village de Mazangaïe, situé au nord d'une rade immense, est habité par des Arabes, ainsi que l'annonce l'architecture basse et massive de ses maisons, dont la blancheur éclatante, encadrée par une végétation riche et puissante, attire de loin le regard.

Ce village, avantage sérieux pour nous, bordait une rive à l'abri de la violence des tempêtes si communes dans ces parages.

Nous étions tous appuyés sur les bastingages, occupés à regarder ce joli panorama, lorsque nous vîmes une grande pirogue se diriger vers nous.

— Ah ! voici un des gros bonnets de la localité qui vient probablement nous rendre visite, nous dit le capitaine Cousinerie ; il faut le recevoir avec tout notre savoir-vivre et capter son amitié par notre exquise politesse. Mousse, va-t'en chercher une bouteille d'arack.

Le capitaine achevait à peine de prononcer ces paroles lorsque la pirogue accosta le Mathurin ; cette pirogue, montée par une quinzaine de rameurs, nous parut sculptée avec beaucoup d'art.

Deux hommes, qui méritent certes chacun à part une courte description, en sortirent aussitôt et montèrent sur le pont de notre navire.

Le premier, et le moins remarquable des deux, avait de trente-cinq à quarante ans. Cheveux crépus, visage cuivré, taille bien prise et moyenne.

Le second personnage était certes la chose la plus curieuse du monde qu'il fût possible d'imaginer ; il représentait le grotesque absolu atteignant jusqu'au sublime. D'une stature démesurément haute, on eût pu se servir de son corps, tant sa maigreur était complète, pour un cours d'anatomie. Au haut de ce corps, qui ne finissait plus, était juchée une petite tète, presque chauve, assez semblable à celle d'un coq.

Quant au costume de ce ridicule personnage, il dépassait les bornes du possible. Par-dessus un premier pagne qui lui servait de jupon, et par-dessous un second, qu'il drapait en guise de manteau, se voyait un vieil habit de soie rayée noir et lilas, bordé d'effilés, taillé à la Louis XV et constellé de larges boutons à médaillons ; cet habit, qui devait être toute une histoire, me parut un poème ! Sur la tête du géant se pavanait un tricorne déformé, il est vrai, mais surmonté, en compensation, d'un plumet haut de trois pieds ! Quant à ses jam-

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