CHAPITRE SEPTIÈME
bes complètement nues, elles étaient battues par un fourreau renfermant une vieille épée ridicule, — défroque probable de quelque acteur de province, — qui soulevait sans cesse les basques de son habit de la façon la plus drolatique que l'on puisse imaginer.
Enfin, suprême raffinement de luxe, des éperons énormes en cuivre, qui dataient au moins du temps de Ferdinand et d'Isabelle, étaient attachés comme des ergots à ses pieds nus. C'était à ne pouvoir le regarder en face sans éclater de rire.
Il s'approcha du capitaine Cousinerie en faisant résonner ses éperons, puis pliant jusqu'à deux pieds du pont son épine dorsale :
— Capitaine, lui dit-il en assez mauvais français, que je demanderai au lecteur la permission de ne pas transcrire ici textuellement, vous voyez en moi un noble Portugais. Je me nomme Carvalho.
Quelque peu intelligible que fût le français du noble Portugais, nous n'en fûmes pas moins ravis de l'entendre ; car il suffisait, et au delà, pour nous servir à communiquer avec les Malgaches pu habitants de Madagascar.
Sa seigneurie Carvalho, désignant alors par un geste respectueux l'homme qui l'accompagnait, s'inclina de nouveau plus profondément encore que la première fois, et reprit :
— Je vous présente un des grands dignitaires de la gracieuse reine de Bombetoc ! Cet homme est le vice-roi de Mazangaïe !
— Ah ! cet homme est un grand dignitaire de la couronne, et de plus un vice-roi, répondit le capitaine, alors je m'en vais lui présenter mes respects.
M. Cousinerie, après avoir prononcé ces paroles, s'avança vers l'illustre personnage, et lui offrant un verre d'arack apporté par le mousse:
— Ça vous va-t-il, Majesté? lui dit-il.
A l'empressement avec lequel le vice-roi se saisit du verre, on eût pu croire qu'il comprenait parfaitement le français.
— Ah çà ! reprit le capitaine en voyant le vice-roi boire avec avidité, est-ce que Sa Majesté ne craint pas de se mettre dans un état inconvenant?
— J'ai bien soif, capitaine ! s'écria en ce moment d'un ton mélancolique et suppliant le noble Portugais.
— C'est juste, il en reste encore. Prenez !
Le seigneur Carvalho ne se fit pas prier pour accepter cette invitation : il se précipita sur l'arack avec l'avidité d'un tigre qui s'élance sur sa proie.
— Jusqu'à présent, nous dit le capitaine, ces gens boivent plus qu'ils ne parlent. Il faudra cependant bien que ce faux Portugais nous donne des renseignements.
Une fois que le vice-roi et l'interprète eurent vidé le contenu de leur verre, ils nous accompagnèrent dans la cabine.
— C'est extraordinaire, capitaine, dit ce dernier, combien votre arack m'a altéré... J'en voudrais bien encore un peu !
— Possible, mon cher monsieur Carvalho ; mais moi je ne puis y consentir. Faisons un marché. Vous allez d'abord répondre avec sincérité et clarté aux questions que je vais vous adresser ; puis une fois que je n'aurai plus de renseignements à vous demander, je vous laisserai boire tout à votre aise. Cela vous convient-il ?
— J'aimerais mieux commencer par boire d'abord, capitaine...
— Non, après les explications, ou pas du tout !
Le personnage alors nous donna d'assez longues explications, à la suite desquelles il but de nouveau ; puis je partis avec lui, et un imposant cortège, en ambassade auprès de la reine.
Il y aurait bien à dire sur cette expédition l, qui n'eut pas tout le résultat désiré parce que les Anglais avaient fait avant nous la même démarche.
C'est ce que j'expliquai, à mon retour, au capitaine Cousinerie.
— Satanés Anglais ! s'écria le capitaine, ils savent se fourrer partout, et trouvent toujours le moyen d'arriver les premiers... Enfin, n'importe ! nous avons accompli notre mission ; nous rapporterons en outre des détails précis et certains ; notre honneur est sauf, et le général Malartic n'aura rien à nous reprocher. Quant au vice-roi de Mazangaïe, il est toujours chez nous ; il a même réuni tous ses vassaux et nous donne une fête monstre. Aussi jusqu'à ce soir toutes les voiles au vent et branle-bas général !
J'assistai à la fin de la fête qui fut très curieuse. La nuit venue, tandis que toute la population de Mazangaïe était en proie à une ivresse complète, le capitaine Cousinerie nous ordonna de retourner à bord.
(i) Ce récit se trouve dans les éditions complètes des Voyages, aventures et combats.