CHAPITRE HUITIÈME
Le capitaine Maleroux, que tout le monde connaissait et estimait à l'île de France, était, ainsi que les fameux Deschiens, — dont la réputation ne périra jamais dans les mers de l'Inde, et qui, pendant la guerre de 1777, opéra, par ses exploits fabuleux et par les désastres qu'il occasionna aux Anglais, une diversion extrêmement favorable à Suffren ; — le capitaine Maleroux, dis-je, était un enfant de la Bretagne.
D'une intrépidité et d'un sang-froid inouïs, excellent marin, d'un esprit vif, déterminé, plein d'à-propos, Maleroux n'était cependant presque jamais heureux dans ses courses ; il pouvait compter chacun de ses combats, et Dieu sait s'ils étaient nombreux, par une grave blessure ; il avait même remarqué que, par une réelle malchance, c'était le dernier coup de feu ou le dernier coup de hache qui l'atteignait. Aussi devait-il à l'idée qu'un « mauvais génie » s'acharnait à sa destinée, un caractère triste et taciturne. Presque jamais on ne le voyait sourire. Toutefois, malgré sa tristesse, ses préoccupations et ses souffrances, rarement il adressait la parole à un homme de son équipage sans l'appeler son ami ; personne ne se rappelait l'avoir vu se livrer une seule fois à un mouvement d'humeur. C'était la bonté personnifiée, la bienveillance poussée jusqu'à l'abnégation chrétienne.
Son second, le Normand Duverger, présentait avec lui un contraste frappant : autant Maleroux était désintéressé et obligeant, autant ce dernier se montrait rapace, avare et égoïste. Au demeurant, marin capable et intelligent, il occupait à juste titre son grade de second.
Quant à l'équipage de CAmphitrile, — c'était le nom du navire que commandait le capitaine Maleroux, — il se composait de cent trente frères la Côte.
Ce navire était un petit trois-mâts, armé de seize canons.
Ce fut vers la fin de 1799 que nous partîmes de l'Ile-de-France. Notre navigation fut assez heureuse en ce sens que nous jouîmes d'un beau temps, car personne parmi nous, excepté toutefois le second, ne savait au juste quelles étaient les intentions du capitaine.
Après avoir atteint les abords de la mer Rouge, nous venions de passer le détroit de Bah-el-Mandeb lorsque nos vigies signalèrent un trois-mâts montant vingt-quatre canons en batterie et six sur son gaillard.
Maleroux, qui se trouvait alors sur le pont, saisit avec empressement sa longue-vue et la dirigea aussitôt sur le navire en vue.
— Ma foi, messieurs, nous dit-il après un rapide examen, je crois, Dieu me pardonne, que cette fois la chance se déclare en ma faveur ! Cependant, cela serait si heureux, que je n'ose encore me vanter. Attendons !
Nous forçâmes de voiles, et la distance qui nous séparait du troismâts ne tarda pas à se raccourcir. Il était évident que nous le gagnions de vitesse main sur main.
— Ah ! parbleu ! s'écria Maleroux en souriant, ce qui ne lui arrivait jamais, le doute ne m'est plus possible. Oui, c'est bien lui ! Mes amis, continua-t-il, ce navire que nous chassons renferme dans ses flancs d'innombrables richesses ; il est chargé d'or, d'argent, de pierres précieuses! Sa capture doit nous rendre tous riches à jamais! Une simple part de prise de matelot sera une fortune.
On conçoit l'effet prodigieux, immense, que ces paroles de Maleroux produisirent sur l'équipage : un grand silence régna sur le pont, et le capitaine, après avoir, tant il lui était difficile de s'habituer à une réussite, examiné de nouveau le trois-mâts, reprit d'un air joyeux :
— Ce navire, mes chers amis, est un navire arabe qui transporte annuellement à La Mecque les riches offrandes des sectaires de Mahomet disséminés sur le territoire de l'Indoustan... Les Anglais, pour se donner de l'importance et du crédit auprès de ces peuples, leur ont conseillé de naviguer sous les couleurs britanniques!... Ce navire, vous le voyez, nous appartient!
Un immense hourra accueillit ces explications du capitaine : notre équipage était fou de joie.
Enfin, nous approchâmes le galion, qui en effet arbora le pavillon anglais : son pont est couvert de monde ; il s'empresse de prendre, — et nous l'imitons, — toutes ses dispositions de combat.
Malgré l'infériorité de nos forces, personne ne songe seulement, à bord de VAmphitrite, à mettre en doute notre victoire : ce navire renferme des millions, ce navire doit nous appartenir.
Toutefois la proie que nous convoitons est si belle, que notre capi-