CHAPITRE HUITIÈME
taine ne néglige aucune précaution pour l'attaquer avec les meilleures chances possibles de succès : on lui gagne le vent ; mais à peine VAmphitrite est-elle par son travers, que le navire arabe nous salue d'une bordée générale. Cette décharge, heureusement mal pointée, ne nous causa que de légères avaries.
— Ne tirez pas, mes chers amis, s'écrie Maleroux d'une voix de tonnerre, ne tirez pas. Fiez-vous à mon expérience ; je connais la tactique des navigateurs arabes des côtes de l'Inde, et je sais quel compte je dois tenir de leur courage... ne tirez pas encore. Je veux mettre d'un seul coup ce navire hors de combat !
Le sage et expérimenté Maleroux avait raison : bientôt nous laissons porter sur l'Arabe comme si notre intention était de l'aborder, tandis que nos hommes, afin de mieux le confirmer encore dans cette idée, montent sur les bastingages et dans les haubans.
Encore quelques secondes et nous l'accostons à une demi-portée de pistolet; alors l'équipage du galion, donnant dans le piège que vient de lui tendre si habilement Maleroux, abandonne à la hâte les canons qu'il n'a pas eu le temps de recharger, et se précipite tumultueusement en dehors des murailles et sur les agrès afin de repousser notre abordage, peut-être même aussi pour prendre l'initiative et nous attaquer. Oui : mais au moment où les Osmanlis croient n'avoir plus désormais qu'à envahir notre pont et à nous tailler en pièces, ce qui doit leur paraître chose facile, tant ils nous sont supérieurs en nombre, VAmphitrite revient du lof et éclate comme un volcan ! Nos caronades bourrées de mitraille jusqu'à la gueule, et cent espingoles contenant chacune six balles, inondent d'une pluie de fer et de plomb l'équipage du navire arabe à découvert, et couvrent son pont d'un monceau de cadavres !
Dès lors, une horrible confusion règne à son bord. Ses canons, les uns démontés, les autres mal servis, ne peuvent soutenir le feu roulant de notre artillerie ; quant à notre équipage, que la perspective des millions si habilement révélés par Maleroux un peu avant le commencement du combat enflamme d'une ardeur sans pareille, il ne craindrait pas de se mesurer, dans cette heure de délire, contre un vaisseau de 80.
Après avoir subi pendant une heure notre terrible canonnade, le galion, hors d'état de pouvoir résister davantage, substitue au pavillon anglais le pavillon arabe !
— Il est trop tard ! s'écrie Maleroux en s'apercevant de ce changement. Feu toujours, mes amis, feu sans pitié sur les traîtres !... Je ne puis pardonner aux Arabes qui nous ont massacrés sous les couleurs anglaises... Feu sans discontinuer, jusqu'à ce qu'ils amènent leur pavillon.
Trois fois de suite, VAmphitrite vomit une trombe de fumée, de flamme et de fer sur le navire ennemi, qui tressaille à chaque bordée jusque dans ses fondements, et abaisse enfin sa bannière devant les couleurs françaises.
— Monsieur Huguet, s'écrie le capitaine, prenez trente hommes avec vous et allez amariner la prise. La frayeur de ces gens est telle, que cette force vous sera suffisante !
En effet, notre embarcation aborde le vaisseau arabe qui se nommait la Perle, et en prend possession sans éprouver la moindre résistance.
Nous employâmes le reste de la journée à réparer les légères avaries que nous avait causées le feu mal dirigé de l'ennemi, puis ensuite à transborder nos prisonniers arabes sur quelques caboteurs de la côte, qui n'osèrent nous refuser de se charger d'eux. Enfin, profitant du beau temps des jours suivants, nous entassâmes à bord de l'Amphitrite, sans qu'aucun accident entravât cette opération, et en ayant soin de les enregistrer et de les inscrire au fur et à mesure qu'on les apportait, l'or, l'argent, les pierreries et les objets précieux que renfermait la Perle.
Cinquante magnifiques chevaux arabes qui se trouvaient à bord de notre prise furent la seule capture que nous laissâmes.
A présent, il me serait tout à fait impossible de décrire l'espèce d'enivrement qui s'était emparé de notre équipage à la vue des prodigieuses richesses que nous venions de conquérir. Chaque homme supputait, selon son ambition et selon ses désirs, la part qui lui revenait, et tous, les plus ambitieux comme les plus modestes, trouvaient que leurs calculs atteignaient à une limite qui ne leur laissait