CHAPITRE HUITIÈME
rien de plus à désirer. Notre second, le Normand Duverger, ne pouvait surtout contenir sa joie. Ses lèvres minces étaient continuellement entr'ouvertes par un sourire perpétuel qui lui donnait presque l'air bonhomme ; armé d'un crayon et d'un carnet, il alignait, pendant toute la journée, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, colonnes de chiffres sur colonnes, et lorsque la nuit le surprenait dans cette douce occupation, il semblait sortir d'un rêve : le jour ne lui avait pas semblé durer plus d'un quart d'heure.
Un homme, cependant, qui éprouvait de notre capture une joie plus vive encore que celle du Normand, était notre brave capitaine : non pas qu'il fût cupide, loin de là; mais il voyait dans notre prodigieux et éclatant succès la fin de cette chance contraire qui jusqu'alors avait si lourdement pesé sur lui. Son bonheur était même si profond, que, par moments, il se refusait à y croire. — Il est impossible que cela se passe ainsi, disait-il, vous verrez qu'il nous arrivera quelque malheur inattendu !
Comme la mer était belle, les vents favorables et nos cœurs ivres de joie, nous n'attachions aucune importance à ces tristes prophéties; nous nous figurions, dans notre joyeux délire, que le monde entier nous appartenait. Hélas! un horrible et épouvantable coup de tonnerre devait bientôt nous arracher à nos beaux songes !
Le cinquième jour qui suivit notre triomphe éclairait à peine l'horizon, lorsque nous aperçûmes, au premier rayon du soleil levant, deux navires de différentes grosseurs naviguant' dans nos eaux. En une seconde tous les yeux de l'équipage se fixèrent sur eux avec une curiosité pleine d'anxiété ; mais ils se trouvaient à trop grande distance de nous pour qu'il nous fût possible de reconnaître leur nature et leur nationalité.
Vers les huit heures, nous acquîmes la certitude qu'ils nous chassaient, et nous devinâmes, à l'incontestable supériorité de leur marche, quels adversaires nous allions avoir à combattre. Le premier de ces deux navires qui concentra d'abord toute notre attention était un fort troismâts portant vingt-deux bouches à feu en batterie, plus deux canons sur son gaillard d arrière; le second, une goélette, qui nous parut lui servir de mouche, était armé de quatre canons et de deux obusiers.
— Vous voyez, mes amis, nous dit la capitaine Maleroux d'un air résigné et mélancolique, que je n'avais pas tort de compter sur ma mauvaise chance !... Au total, cela ne fait rien... Il ne s'ensuit pas que, de ce qu'il va y avoir un peu de besogne, nous devions nous considérer déjà comme perdus!... Cent trente frères la Côte, commandés par un capitaine comme moi, — c'est-à-dire un bon garçon, qui connaît son métier, je puis avouer cela sans orgueil, c'est connu... cent trente frères la Côte, donc, tous riches comme des négociants et des propriétaires, et portant leur fortune avec eux, ne sont pas si faciles à avaler qu'un œuf à la coque ou un verre de vin !... Donc, avec ou sans votre permission, je compte donner une telle brossée à cet Anglais incivil et gourmand, qui veut nous happer au passage, qu'il s'en souviendra longtemps !
— Vive Maleroux ! vive le capitaine ! s'écria notre équipage plein d'ardeur.
Notre brave Breton, après cette belle harangue, ordonne sur-le-champ à la Perle d'engager la goélette en temps opportun, tandis que l'Amphitrite prêtera côté à la corvette.
Ces dispositions bien arrêtées, Maleroux, qui à l'heure du combat oublie toujours sa tristesse habituelle et devient l'homme le plus actif et le plus animé de son bord, Maleroux se mêle de nouveau à l'équipage, qu'il enflamme par ses exhortations et par ses récits.
En effet, rien ne répugne davantage ordinairement aux corsaires que d'en venir aux mains avec les navires de guerre ; ils éprouvent pour ces combats stériles, où leur valeur n'est pas récompensée par l'État et où leur liberté court de si grands dangers, une aversion presque insurmontable ! Seulement, cette fois, il s'agit de sauver de telles richesses, que pas un matelot ne faiblit ! Tous jurent de succomber dans la lutte qui va avoir lieu plutôt que de céder, dans quelque position critique qu'ils puissent se trouver, à l'ennemi qui ose les attaquer.
Notre second, le Normand Duverger, est blême de fureur : il parle peu, mais on devine facilement à l'éclat fébrile de son regard, à ses narines gonflées, à ses lèvres minces, crispées par la colère, qu'au Heu de craindre l'heure du combat, il l'appelle de tous ses vœux, et qu'elle le trouvera implacable et sans pitié !
Courbet Dressant un plan D'attaque (P. 197.)