CHAPITRE HUITIÈME
En attendant, la chasse continue ; mais la Perle, que nous ne voulons pas abandonner et qui marche moins bien que nous, nous force de diminuer notre vitesse, et les vaisseaux ennemis nous gagnent main sur main. Encore une heure, et les voilà à portée de mousquet de nous ! Aussitôt, une vive canonnade s'engage, nous tirant en retraite, et l'ennemi en chasse.
Le sort en était jeté ; le combat devenait inévitable.
A midi, la corvette anglaise, car elle avait arboré ses couleurs nationales, ayant gagné le vent, le feu s'engagea avec fureur entre elle et nous aussitôt que nous pûmes croiser efficacement nos boulets.
J'ai assisté à bien des combats sur mer, mais jamais je n'ai vu, je peux le dire, un acharnement semblable à celui que déploya notre équipage dans cette circonstance. L'enthousiasme, la rage, la cupidité, agissant tout ensemble sur nos matelots, centuplaient leurs forces et entretenaient leur ardeur. Beaucoup d'hommes atteints soit par des éclats de bois, soit par la mitraille, continuaient leur service comme si rien n'était ; quant aux mourants, ils tombaient sans pousser une plainte.
Ainsi se passa la journée, sans qu'aucun avantage marqué parût vouloir faire pencher la victoire d'un côté ou de l'autre.
La corvette anglaise the Trinquemaley — c'était son nom — portait bien, il est vrai, dix canons de plus que nous, mais nous avions sur elle deux grands avantages : le premier, et le plus précieux de tous, était d'abord l'énergie de notre désespoir ; le second, c'est que le navire ennemi ayant une batterie couverte, et, par conséquent, sa coque se trouvant de beaucoup plus élevée sur l'eau que la nôtre, nos boulets portaient sur lui presque à tout coup, tandis que les siens frappaient plus rarement l'Amphitrite.
Cependant, aux dernières lueurs du crépuscule, et aux premiers souffles d'une brise qui verdissait l'horizon, le hasard des batailles parut enfin se déclarer pour nous. Le mât d'artimon du Irinquemaley tomba tout à coup sur son avant et masqua de son fardeau une partie des canons qui nous foudroyaient ; nous accueillîmes cet événement par un hurlement de triomphe.
— La victoire est à nous, mes amis ! s'écria Maleroux, qui, pendant toute la durée du combat, n'avait cessé de diriger l'action avec
une habileté, un à-propos et un sang-froid que bien peu de marins ont possédés à un degré aussi éminent que lui. Courage ! nous reverrons l'Ile de France et nous garderons notre or.
Notre brave capitaine, après avoir prononcé ces paroles qui trouvaient un écho dans le cœur de chaque matelot, s'empressa de profiter de la confusion que la chute de son grand mât avait jetée à bord du Trinquemaley pour opérer notre retraite à la faveur de l'obscurité.
Malédiction I au moment où VAmphitrite laisse arriver pour prendre chasse, au moment où, semblable à un oiseau qui étend ses ailes pour s'élancer dans l'espace, elle déploie ses trois perroquets à la fois, un horrible craquement, suivi cette fois de cris lamentables, arrête subitement la joie de notre équipage et le plonge dans la stupeur. C'est notre mât de misaine qui, percé de plusieurs boulets au-dessous des jattereaux, vient de tomber à la mer avec tous ses agrès et en entraînant quelques hommes occupés à larguer les voiles !
Un cri de rage et de défi a dominé le bruit produit par cette chute : c'est Maleroux qui s'indigne et appelle son monde à la vengeance.
Cloués à notre place et réduits à l'inaction, nous devons forcément recommencer le combat.
Quelques mots à présent sont indispensables pour faire connaître la position de notre prise la Perle, commandée par le lieutenant Huguet, mon ancien chef direct à bord de la Preneuse.
Notre prise avait bravement ouvert son feu sur la mouche du Tri/iquemaley, à l'instant même où nous en venions aux mains avec cette corvette ; seulement, la Perle était montée par un faible équipage, qui ne pouvait que manœuvrer lentement ce lourd navire, tandis que la mouche du Trinquemaley, profitant de la force numérique de ses hommes et de la prestesse de ses évolutions, l'accablait de projectiles sans courir de grands dangers.
La mouche, dont l'équipage était plus que triple de celui de notre prise, cherchait en outre l'abordage, que notre pauvre Perle en était réduite à éviter sans cesse. L'issue de cette partie carrée entre les quatre navires restait donc toujours incertaine ; toutefois, à supputer et à peser froidement les chances, il fallait avouer qu'elles étaient du côté des Anglais.