‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 8 sur 94 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

§fyapitte hençilme.

Départ pour la grande croisière. — Les confidences du frère La Côte. — Combat sanglant; horrible spectacle. — Les Anglais nous échappent. — Fureur et dépit des matelots. — Arrivée à Batavia.

|PRÈS le temps strictement nécessaire à la mise en état de ces six bâtiments, nous nous dirigeâmes vers les côtes de l'Inde. Inutile d'ajouter qu'une fois VElcinger mis en sûreté, je m'étais rembarqué sur la Forte. Quant à mon matelot

Kernau, il me donna à ce propos une preuve d'amitié qui me toucha

particulièrement.

— Mon vieux, me dit-il, le jour où nous appareillâmes, si tu étais plus avancé dans ton éducation, la Forte n'aurait pas l'honneur de me compter en ce moment parmi les hommes de son équipage.

— Pourquoi cela, matelot ? lui demandai-je.

— Comment, pourquoi cela? Mais parce que j'aurais filé mon câble. Je t'aurais dit : Vieux, viens-tu avec moi courir les aventures ? Je suis frère la Côte, et un frère la Côte trouve toujours moyen d'utiliser ses talents dans les mers de l'Inde, et tu m'aurais suivi... Ah ! ne dis pas le contraire... Cela me vexerait... Je veux croire que tu m'aurais suivi, moi, c'est mon idée...

— Ainsi je suis cause, mon pauvre matelot, que tu as été empêché d'accomplir un projet que tu souhaitais réaliser depuis si longtemps ?

— Assez parlé sur ce sujet. Tu connais ma manière de voir ; on est matelot ou on ne l'est pas; si on l'est, on l'est...

— Oui, je connais.

— Et puis, après tout, c'est-y donc un si grand malheur pour moi que d'être resté à bord?... Aussi sûr, crois-moi, que je suis fils de ma mère, il ne se passera pas quinze jours avant que nous causions avec VEnglisch... Positivement nous aurons de l'agrément.

Une semaine s'était à peine écoulée depuis cette conversation, lorsque la prophétie de mon matelot se réalisa. Nous rencontrâmes deux vaisseaux anglais : le Victorieux, de 80 canons, et V Arrogant, de 74.

L'amiral de Sercey ne trouvant pas sa division de force à se mesurer avec de si formidables jouteurs, nous fûmes chassés pendant toute la journée. J'ignore si la prudence de l'amiral déplut à mon cousin Beaulieu ; toujours est-il qu'il sortit, dès le moment où commença la poursuite, de son caractère habituel, et qu'il se montra d'une humeur abominable. La nuit venue, nous éteignîmes tous nos feux ; ce qui n'empêcha pas que le lendemain, dès les premiers rayons du jours, nous aperçûmes les deux vaisseaux anglais : ils avaient gagné sur nous. L'action, — du moins je l'entendais répéter autour de moi par tous les vieux matelots expérimentés de l'équipage, — devenait inévitable.

En effet, les frégates, obéissant aux signaux de l'amiral Sercey, ne tardèrent pas à se ranger en ordre de bataille : la Cybèle en tête, la Forte vers le milieu, et la Vertu en serre-file. Ce fut la première fois que j'assistai à un véritable branle-bas de combat.

Prétendre à présent que je ne ressentis aucune émotion en contemplant ces terribles apprêts serait faillir à la vérité, — ce qui ne m'arrivera pas pendant le cours de ces mémoires, j'en prends l'engagement. Quoique bien décidé à remplir mon devoir, je n'en éprouvais pas moins un violent serrement de cœur. Je suis persuadé que s'il eût alors dépendu de ma volonté d'éviter le combat sans me compromettre aux yeux de personne, je ne l'eusse point fait. Le branle-bas était terminé et chacun se trouvait à son poste, quand un matelot vint m'avertir, ainsi que Kernau, que le capitaine nous demandait.

Je trouvai mon cousin Beaulieu, en entrant dans la dunette, assis sur un pliant et les yeux fixés sur une carte maritime. Son air était grave et son teint plus pâle que d'habitude.

— Louis, me dit-il en se levant brusquement, les moments sont précieux, ne les gaspillons pas en vaines paroles. Ecoute-moi avec attention. Avant un quart d'heure d'ici nous serons attaqués, cela ne peut pas se mettre en doute ; eh bien, j'ai peur.

— Mille tonnerres ! c'est pas vrai ! s'écria Kernau, oubliant dans un beau moment d'indignation devant qui il se trouvait»

Un regard sévère de mon cousin, un vrai regard de capitaine sur son bord, lui coupa la parole. Mon matelot confus baissa la tête et rougit, jusqu'au bout des oreilles, chose inouïe pour un frère la Côte.

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