CHAPITRE HUITIÈME
— Une seule chose me console dans nos désastres, dit le capitaine Maleroux en s'adressant à son second, c'est que si nous succombons, nous tomberons sans laisser traîner l'honneur français dans la honte... Remarquez, Duverger, l'ardeur de notre équipage... On dirait qu'il augmente à mesure que croît le danger. Pauvres et chers enfants ! ils se battent comme des lions !
Maleroux, après avoir dit ces paroles, passa sa main sur ses yeux comme s'il eût voulu chasser une pensée importune qui l'obsédait, puis il reprit douloureusement et en baissant la voix :
— Et penser, pourtant, que c'est peut-être à ma seule présence sur tAmphitrite que ces pauvres gens doivent d'essuyer tous ces désagréments !
Nos ennemis, malgré l'obscurité qui les enveloppait, continuaient leur tir avec précision : à minuit le grand mât de hune de la corvette se rompit, tomba sur son avant et masqua encore une fois sa batterie.
Maleroux voulant profiter de cette avarie pour faire vent en arrière et abandonner le champ de bataille, on brassa immédiatement en ralingue les voiles de l'arrière, on mit en action les avirons, mais l'absence de toutes voiles d'avant, occasionnée par la chute de notre mât de misaine, rendit l'abatée impossible, et VAmphitrite, malgré tous nos efforts, n'en continua pas moins de présenter son travers au vent à l'ennemi.
De son côté, le Trinquemaley , ayant perdu ses mâts de l'arrière, cherche en vain à prêter le côté au vent pour pouvoir nous canonner ; bientôt il est emporté en dérive, et abattant, malgré lui, vent en arrière sur nous, il nous aborde de long en long.
Quant à nous, qui ne voyons notre salut que dans l'anéantissement complet de notre ennemi, nous saluons par des cris frénétiques de joie cet événement imprévu et heureux qui nous permet enfin d'en venir à l'arme blanche.
Sous un feu qui, loin de se ralentir, augmente plutôt de vivacité, les restes des vergues mutilées des deux navires se joignent et s'enlacent ; les flancs de VAmphitrite et du Trinquemaley , bord à bord, tremblent et semblent au moment de s'ouvrir sous la commotion violente des bordées qu'ils déchargent à bout portant.
Les grenades pleuvent sur notre pont ; notre artillerie, refoulée du dehors en dedans par le choc de la formidable préceinte de la corvette, recule à longueur de bragues ; mais qu'importe ! elle nous devient inutile, l'heure de l'abordage a sonné!
Chaque frère la Côte s'arme d'une espingole, d'une hache et d'un poignard. En avant! Vingt de nos plus robustes matelots, munis de longues lances, tiennent à distance et neutralisent l'effet des piques et des baïonnettes anglaises. Enfin sous le feu d'une mousqueterie meurtrière, nous montons à l'assaut! L'intrépide Maleroux se multiplie avec une incroyable activité ; il nous excite par sa parole et par son exemple, mais notre courage n'a pas besoin, on le croira, d'être stimulé.
Enivrés par le combat, par l'odeur de la poudre, par la haine pour l'Anglais, nous avons perdu le sentiment du danger et de la souffrance ; tout nous semble possible, les obstacles n'existent plus pour nous.
On commence à s'égorger à travers les sabords, puis la lutte s'engage sur le gaillard d'avant du Trinquemaley .
Les Anglais sont deux fois plus nombreux que nous ; ils se battent bravement, c'est vrai : ils défendent avec courage, pouce par pouce, l'espace que nous avons envahi ; mais que peuvent-ils contre la fureur qui nous anime? Nos espingoles et nos piques creusent leurs rangs et élargissent le théâtre du carnage de toute la longueur du passavant!
Du milieu de cet affreux et sanglant pêle-mêle, de ce chaos hideux, on entend la voix retentissante de Maleroux, qui domine les cris de» blessés et des mourants. L'intrépide Breton a retroussé les manches de sa chemise jusqu'au coude, et chaque fois que sa hache s'abat, un Anglais tombe pour ne plus se relever.
Quoique fort occupé moi-même, je ne puis m'empêcher de remarquer notre second, Duverger, qui me coudoie en passant : jamais je n'oublierai l'impression que me causa la vue de ses lèvres violettes, de ses yeux de tigre, de son effroyable sang-froid : pour tout arme, il n'a qu'un large coutelas à la main et un poignard entre ses dents, mais ce coutelas, qui dégoutte de sang, a dû être fatal à bien des Anglais! Cet homme pense à sa magnifique part de prise. Malheur à l'ennemi qui se trouve sur son passage!