CHAPITRE HUITIÈME
Au reste, au dire des frères la Côte dont se compose notre équipage, et qui tous ont déjà bravé tant de dangers, jamais un abordage n'a présenté un caractère de férocité, d'acharnement et de fureur, semblable à notre lutte avec le Trinquemaley !
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'après quelques minutes de cette gigantesque boucherie \ l'équipage de la corvette soit culbuté, débusqué de tout point et refoulé jusqu'au gaillard d'arrière! Une fois acculés dans cet étroit espace, les Anglais, ne pouvant plus résister, se précipitent les uns à la mer, les autres dans la batterie, et nous laissent maîtres enfin de leur pont couvert de sang et de cadavres.
Notre second, Duverger, veut, implacable et sans pitié, que l'on égorge les Anglais entassés sur le gaillard d'arrière ; Maleroux s'oppose à cet acte de cruauté, et, ne doutant plus de la victoire, les laisse se réfugier dans la batterie.
— Vous avez tort, capitaine, lui répond froidement le Normand ; quand on porte avec soi des richesses pareilles à celles qui sont entassées à bord de VAmphitrite, on ne saurait jamais prendre trop de précautions pour les conserver.
Cet affreux conseil, une cupidité effrénée pouvait seule le donner! Et pourtant, nous aurions dû nous montrer plus prudents!
En effet, au moment où nous nous y attendions le moins, les Anglais réfugiés dans la batterie nous envoient des coups de fusil à travers les écoutilles, et, rechargeant leurs canons, recommencent leur feu contre VArnphitrite. Une partie de nos matelots se précipite aux pièces et la canonnade continue comme avant l'abordage.
Cependant nous sommes toujours maîtres du pont de la corvette et nous y avons arboré les couleurs françaises.
Le premier moment de stupeur que nous a causé cet acte de folie, presque de trahison, passé, nous nous empressons d'abattre les mantelets des sabords et nous claquemurons ainsi les Anglais dans leur propre batterie ; mais quel n'est pas notre étonnement lorsque
(i) Voilà bien le mot qui caractérise une scène aussi horrible : boucherie, tuerie ! Lorsqu'on songe que ces hommes composaient l'équipage d'un corsaire, qu'il ne s'agissait pour eux qu'accidentellement de combattre les ennemis de leur patrie, on se demande s'ils différaient beaucoup des pirates algériens ou des bandits qui exercent leur métier dans la profondeur des forêts.
nous voyons que l'équipage de la corvette n'interrompt pas pour cela son feu, et qu'il tire à travers les mantelets des sabords baissés, au risque presque certain d'incendier en même temps le Trinquemaley et VAmphitrite!
— Malédiction! s'écrie Maleroux. Je crois que j'aurais bien fait, Duverger, d'exécuter le massacre que vous m'avez proposé tout à l'heure! Comment expliquer cette stupide et inconcevable conduite des Anglais? Qui peut la produire? L'ivresse, la folie, le désespoir? C'est à n'y rien comprendre! Quoi! nous faisons grâce de la vie à plus de trente d'entre eux, nous sauvons ceux qui se noient, leur pavillon, arraché de sa place d'honneur, gît à nos pieds, et ils osent nous attaquer d'une façon si déloyale?... Il faut pourtant en finir avec eux!...
Nos frères la Côte, à qui cette stupide agression a rendu toute leur fureur, se préparent à entrer dans la batterie et à y massacrer tous les Anglais qui s'y trouvent, lorsque des cris affreux qui s'y font entendre les arrêtent dans leur élan.
Bientôt une clarté qui se projette au large par toutes les ouvertures de la corvette succède à ces cris. Le feu est à bord du Trinquemaley.
— Capitaine, retournons sur VAmphitrite, et tâchons de nous éloigner de ce navire avant qu'il saute, dit Duverger.
— Sans sauver ces malheureux qui brûlent tout vivants sous nos pieds! s'écrie Maleroux; cela est impossible!...
Au moment même où notre capitaine prend si généreusement la défense et le parti de nos ennemis, de nouveaux coups de fusil nous sont adressés à travers les écoutilles : il faut que ces gens soient en proie au délire.
A présent voudrait-on les sauver qu'il serait trop tard ! L'incendie augmente d'intensité avec une rapidité effrayante; nous nous élançons, épouvantés pour la première fois depuis ce combat, à bord de VAmphitrite!
Nous sommes à peine debout sur notre navire, quand une explosion terrible, sans nom, dont on ne peut se faire une idée, éclate semblable à un volcan, le long de VAmphitrite, et nous enveloppe d'un nuage de feu, de cendres et de fumée. Bientôt, des débris humains sanglants et noircis retombent sur notre pont et autour de nous : ce sont les restes du Trinquemaley et de son équipage!