‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 73 sur 94 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Après cette effroyable catastrophe, qui nous enleva nos deux mâts de hune de l'arrière, nous éprouvâmes une telle stupeur, suite inévitable de la terrible commotion que nous avions ressentie, que nous restâmes un moment sans pouvoir nous rendre compte de notre position. Nous ne comprîmes pas comment nous nous retrouvions encore vivants sur notre navire en ruines.

Cependant, jamais nous n'avions eu besoin de plus d'énergie que dans ce moment solennel. L'Amphitrite flottait encore, contre toute vraisemblance, mais tellement disjointe de toutes ses parties, qu'à peine pouvait-on espérer qu'elle surnagerait encore quelques minutes avant de s'enfoncer dans l'Océan.

Il n'y avait pas une minute à perdre : on se précipite aux pompes que l'on fait jouer avec fureur ; on bouche à la hâte les déchirures de nos embarcations criblées de mitraille ; puis, à force de bras, on les met à la mer.

Alors a lieu un spectacle déchirant et que je demanderai la permission d'indiquer sans développements : on voit les blessés se hisser sur les parois de l' Amphitrite, que la mer emplit déjà en bouillonnant. Les malheureux ! Mais qu'ils ne craignent rien ; leur sauvetage est la seule pensée de Maleroux ; lui-même, avec un calme et une présence d'esprit qui rendent ce travail facile, surveille leur embarquement dans nos canots.

Aussitôt nos embarcations pleines, elles se dirigent vers la Perle qui s'avance sur nous. La Perle et la mouche du Trinquemaley ont toutes les deux, d'un accord commun et spontané, suspendu leur feu après la catastrophe de la corvette. L'un et l'autre de ces navires nous envoient chacun deux canots. Le sauvetage général opéré, nous plaçons dans les chaloupes les victimes les plus maltraitées ; bientôt l'Amphitrite s'enfonce avec une vitesse si effrayante, que nous sommes obligés de l'abandonner en laissant derrière nous quelques moribonds que la mer, qui déborde sur le tillac et par les écoutilles, va sauver d'une douloureuse agonie : nous passons au large, mais, hélas ! de tous les malheurs que depuis ta veille nous avons éprouvés, il nous reste encore le plus épouvantable à subir !

A peine la chaloupe qui porte le capitaine Maleroux est-elle éloignée

de quelques brasses du bord, que notre pauvre capitaine, se rappelant qu'il a oublié d'emporter ses lettres d'expédition, ordonne que l'on rebrousse chemin.

Le danger est grand, mais comment ne pas obéir ? L'embarcation accoste bientôt sur l'arrière des grands porte-haubans de V Amphitrite presque submergée ; et Maleroux, avec une audace qu'un bonheur inouï justifie, saute dans la chambre presque déjà remplie d'eau, s'empare de ses expéditions et remonte sur le pont !

Malheur ! au moment de mettre le pied dans la chaloupe, notre infortuné capitaine sent un obstacle peser sur sa tète : c'est le filet de casse-tête du gaillard d'avant K Maleroux, sans perdre en rien son sang-froid, essaie en vain de se dégager, sans pouvoir y parvenir. On se précipite à son secours, mais efforts impuissants ! L' Amphitrite s'enfonce au même moment, en emportant dans l'abîme le digne commandant et la chaloupe dont l'équipage s'est dévoué pour essayer de le sauver.

Quelques matelots valides qui montent cette embarcation se jettent à la nage : la plupart sont entraînés par la violence du gouffre que vient de creuser la submersion de notre pauvre Amphitrite, et ceuxlà ne reparaissent plus ! D'autres enfin, plus heureux, s'emparent de vive force du canot de la mouche-goélette anglaise, qui leur sert à atteindre celui que la Perle envoie à leur secours. '

Lorsque les débris de notre équipage furent réunis sur la Perle, le second, Duverger, prit immédiatement le commandement de ce navire.

— Mes amis, nous dit-il, à plus tard les plaintes ! A présent, il s'agit de faire notre devoir. Monsieur, continua-t-il en s'adressant au chirurgien de t Amphitrite, charmant jeune homme nommé Forgemolle, avec qui j'avais déjà navigué à bord de la Perle, où il remplissait les fonctions d'aide-major, préparez vos trousses et tenez-vous prêt : nous allons recommencer le combat.

En effet, dix minutes s'étaient à peine écoulées que nous ouvrions notre feu sur la mouche de Vex-Trinquemaley.

(i) Ce filet, tendu horizontalement à six pieds au-dessus du pont, est destiné à amortir les coups des objets que les projectiles ennemis précipitent du gréement sur le tillac.

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