‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 74 sur 94 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

— Je crois, Garneray, me dit M. Formegolle, avec qui j'étais très lié, que je n'aurai plus guère d'opérations à faire aujourd'hui.

— Pourquoi cela ? Auriez-vous donc le pressentiment de votre mort ?

— Oh ! nullement ! Seulement je crois que la goélette se soucie peu de recommencer la danse... Tenez, voyez... elle ne répond pas à notre canonnade et elle force de voiles... Bon voyage !

Le pauvre Forgemolle parlait encore que je le vis rouler à mes pieds.

— Qu'avez-vous donc ? m'écriai-je en me précipitant vers lui pour l'aider à se relever.

— Rien ! me dit-il, quelque manœuvre qui s'est détachée du gréement et est tombée sur moi.

Hélas ! c'était un boulet perdu, le dernier que la corvette nous adressait en retraite, qui lui avait emporté les deux jambes ! M. Forgemolle mourut une heure après : ce fut la dernière victime de ce combat, qui durait depuis près de vingt heures.

Une fois que nous eûmes perdu de vue la goélette anglaise, nous nous occupâmes avec plus de soin de nos blessés : leur nombre était considérable, et presque tous l'étaient dangereusement. Quelle tristesse profonde régnait alors à bord de la Ferle ! Les désastres que nous avions éprouvés, la mort de Maleroux, la perte plus sensible encore de notre fortune, — car, dans l'humanité, l'égoïsme l'emporte toujours, hélas! sur la sensibilité, — nous avaient plongés dans un morne désespoir.

Notre second, Duverger, dont la douleur concentrée devait être terrible, ne pouvait surtout dominer le dépit qui l'oppressait. Sombre, taciturne, les yeux baissés, il ne prononça pas, jusqu'à la fin du jour, une seule parole qui ne fût strictement nécessaire au service.

Ce ne fut qu'à la nuit, au moment de se retirer dans sa cabine, qu'il nous laissa entrevoir en peu de mots l'état de son esprit !

— Ah ! messieurs, nous dit-il, quand je pense que pendant cinq jours j'ai été riche, ce que l'on appelle riche, à tout jamais, riche pour le reste de mes jours !... C'est à se brûler la cervelle ! l Aussi,

(i) Ou voit dans tout ce chapitre quel empire l'amour des richesses exerce sur ces hommes dépourvus de principes religieux et dont les pensées ne vont pas au-delà de cette courte et misérable vie. La « maudite soif de l'or » comme disait un ancien, est plus puissante sur eux que toutes les idées d'humanité, de justice et d'honneur. Une fortune, acquise par le pillage, puis subitement perdue, les plonge dans le désespoir.

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