‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 77 sur 94 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

voyait couler VAmphitrite et se noyer notre pauvre ami Maleroux : ça lui a laissé du noir dans la tète...

— Bah ! à quoi çà avance-t-il de se miner le tempérament ! s'écria le jeune homme en me tendant la main. Tope là, mon ami, et ne te fais plus de bile !... Quand on a rempli son devoir, on doit se ficher du guignon !... Tu me plais... parole... Reste à dîner avec moi, je t'égayerai à mort, et demain, après cette ~biture, tu chanteras comme un rossignol... Va-t'en préparer ton grog, je veux trinquer avec toi à ta chance future.

Le jeune homme, après m'avoir parlé ainsi, se dirigea vers un nouvel arrivant, tandis que je me rendais au buffet pour arranger mon grog.

Du reste, je dois avouer que j'étais surpris au possible. Quel pouvait être, me demandai-je, ce jeune homme si simplement mis, dont l'air est si fier, si hardi, le regard si hautain et si perçant, qui me promettait sa protection et commençait, sans m'avoir jamais vu, par me tutoyer comme si nous étions amis depuis dix ans? Quant à Monteaudevert, loin de répondre à mes questions, il semblait prendre un malin plaisir à jouir de mon embarras. Ne pouvant obtenir aucun éclaircissement du capitaine de corsaire, je reportai toute mon attention sur l'inconnu, qui m'intriguait tellement que, profitant de ce qu'il était occupé à causer, je me mis à l'examiner de très près.

Ce jeune homme pouvait avoir, je l'ai déjà dit, de vingt-quatre à vingt-cinq ans. Quoique d'une taille élevée, environ cinq pieds six pouces, il était replet et de forte corpulence. Cependant on devinait sans peine à la charpente vigoureuse de son corps qu'il devait posséder une force et une agilité musculaires vraiment extraordinaires. Ses yeux, un peu fauves, petits et brillants, se fixaient sur vous, comme s'il eût voulu lire au plus profond de votre cœur. Son visage, couvert de taches de rousseur, était un peu bronzé par le soleil ; il avait le nez légèrement court et aplati ; ses lèvres, minces et pincées, s'agitaient sans cesse. Au total, il semblait un bon vivant, un joyeux convive, un solide marin, et il éveilla toute ma sympathie. Seulement, le tutoiement dont il s'était servi vis-à-vis de moi ne me convenait que médiocrement, et je me promis de lui faire sentir son inconvenance.

Je venais d'achever mon grog lorsqu'il revint nous trouver :

— Eh bien, Garneray, me dit-il, sommes-nous plus gai à présent? Allons, trinquons. Ta jeunesse et ton mauvais guignon m'ont tout à fait disposé en ta faveur!... Sans compter, m'a-t-on dit, que l'Hermite t'estimait, et l'Hermite est un gaillard qui se connaît en individus,.. A ta santé!... merci.

L'inconnu avala alors d'un seul trait son grog brûlant, et reprit :

— Voilà qui est convenu, Garneray : à partir d'aujourd'hui tu m'appartiens... Tu viendras prendre mes ordres et gazouiller un peu avec moi tous les matins. Je t'attache à ma personne en qualité d'aide de camp.

— Je te remercie beaucoup, lui répondis-je ; mais je voudrais savoir quel est ton nom ?

— Mon nom ! s'écria l'inconnu en éclatant de rire. Ah ! tu ne sais pas mon nom !

Puis, se retournant alors vers le capitaine Ripeau de Monteaudevert, qui faisait des efforts inouïs pour garder son sérieux :

— Farceur, lui dit-il en se tenant les côtes, c'est comme cela que tu blagues tes protégés... Après tout, elle est bonne, la charge ! Farceur, va...

L'inconnu s'abandonna encore pendant quelques secondes à sa gaieté, puis reprenant enfin un air sérieux :

— Garneray, me dit-il simplement et sans paraître attacher la moindre importance à sa réponse, je suis capitaine de corsaires et je me nomme Robert Surcouf.

Ce nom, auquel je ne m'attendais pas, produisit sur moi une impression profonde et me fit battre le cœur ! Quoi ! ce gros et grand garçon, si jeune, si rond, si jovial, n'était autre que ce célèbre corsaire, l'honneur de la France et l'effroi des Anglais, dont j'avais déjà entendu parler par les meilleurs marins avec une admiration et un respect profonds ! J'étais presque tenté de me croire le jouet d'une mystification.

— Eh bien, me dit Monteaudevert lorsque nous sortîmes ensemble, êtes-vous content? Vous voilà attaché en qualité d'aide de camp au seul homme qui puisse et sache dominer la chance et commander au

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