CHAPITRE NEUVIÈME
hasard ! Une seule croisière avec lui vous dédommagera amplement de tous vos ennuis passés... Mais voulez-vous venir à présent avec moi à la Pointe-aux-Forges, où l'on s'occupe à réespalmer la Confiance, — c'est le nom du navire que commande Surcouf... Cette vue vous fera plaisir, car je ne connais rien qui approche, pour la perfection des formes, de ce navire, que l'on a surnommé l'Apollon de V Océan.
On conçoit que cette proposition me plaisait trop pour que je ne m'empressasse pas de l'accepter : nous primes un bateau, et nous nous dirigeâmes vers la Pointe-aux-Forges. Il faudrait avoir été marin pour comprendre l'émotion, ou, pour être plus exact, l'enthousiasme que me causa la vue de cette admirable construction. La Confiance était un navire dit à coffre, du plus fin modèle qui ait jamais paré les chantiers de Bordeaux ; on devinait au premier coup d'ceil quelle devait être la supériorité de sa marche : elle portait dix-huit canons.
Je ne sais si l'intention de l'excellent Monteaudevert avait été, en me conduisant à la Pointe-aux-Forges, de faire une diversion à la tristesse qui m'accablait : en tout cas, la vue de la Confiance opéra un grand changement dans la situation de mon esprit.
De retour à la ville, exalté par l'examen minutieux de la Confiance auquel je m'étais livré avec ardeur, je ne rêvais plus que d'aventures et combats, et je chassai sans peine, pour la première fois, depuis plus de deux mois, de ma pensée, le souvenir des désastres de l'Amphitrite, qui m'avait si longtemps poursuivi sans relâche et sans trêve.
Fidèle à la recommandation de mon nouveau capitaine, je me rendais chaque matin chez lui et chaque fois je le quittais en sentant mon attachement et mon admiration pour sa personne augmenter de force. Surcouf était un de ces hommes qui, sous une enveloppe assez rude, ne peuvent être devinés et compris à première vue. Ses manières rondes, aisées, mais originales, exigeaient que l'observation, pour pouvoir arriver jusqu'à comprendre son génie, commençât d'abord par se familiariser avec sa nature. Au reste, bon et joyeux vivant, s'il en fut jamais, il possédait une gaieté communicative dont on ne pouvait se défendre. Personne, je demande pardon au lecteur d'employer une expression un peu vulgaire, et qui commençait alors à prendre une
grande vogue, personne ne blaguait mieux que lui. Son esprit vii, actif et plein d'à-propos, ne lui faisait jamais défaut pour l'attaque ou pour la riposte. Je me rappelle même à ce sujet une réponse qu'il adressa à un capitaine anglais.
Ce dernier prétendait que les Français, ce qui au reste était assez vrai pour Surcouf, ne se battent jamais que pour l'argent, tandis que les Anglais, disait-il, ne combattaient que pour l'honneur et pour la gloire !
— Eh bien ! qu'est-ce que cela prouve, lui répondit le Malouin, sinon une chose, que nous combattons chacun pour acquérir ce qui nous manque ?
L'installation du corsaire marchait activement, et nous comptions pouvoir prendre la mer dans un mois au plus tard, lorsqu'un événement auquel Surcouf était loin de s'attendre vint lui causer un grand embarras.
Surcouf avait négligé jusqu'alors, sachant l'empressement que les matelots disponibles à l'Ile de France mettraient à s'embarquer avec lui, de compléter l'équipage de la Confiance. Il savait que sur cent cinquante frères la Côte, inoccupés pour le moment, pas un ne lui ferait défaut. Or, voilà qu'un matin il apprend que le capitaine Dutertre armait également un corsaire, nommé le Malartic, en l'honneur du gouverneur et général de ce nom.
Dutertre, qui, — les souvenirs de l'amitié ne doivent pas nous faire altérer la vérité, — était certes l'égal de Surcouf par le courage, l'intelligence et les connaissances maritimes, avait dans l'île de nombreux partisans. Breton comme Surcouf, il était natif de Port-Louis, il ralliait à sa personne tous les Lorientais qui se trouvaient dans la colonie, et puis un grand prestige s'attachait à sa personne. On savait que les deux seuls mobiles de sa conduite étaient l'amour de son état et la haine de l'Anglais.
Dutertre, désintéressé, ne tenait pas plus à l'argent qu'aux douceurs de la vie, et pendant les croisières il mangeait à la gamelle avec son équipage.
Quant à Surcouf, grand point pour les marins, il était connu pour avoir plus de chance que son rival ; mais on savait qu'il aimait à trouver dans la richesse une compensation à la fatigue et aux dangers.