‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 79 sur 94 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Au total, la sympathie et l'intérêt des frères la Côte agissant sur eux en sens inverse, les deux capitaines rivaux avaient à peu près les mêmes chances de succès pour compléter leurs équipages.

Je dois ajouter que Surcoût et Dutertre ne pouvaient se souffrir ; forcés de reconnaître réciproquement leur mérite véritable, ils conservaient aux yeux du monde une attitude convenable vis-à-vis l'un de l'autre, mais en particulier, et dans le cercle de leurs intimes, ils se décriaient amèrement. Le plus violent des deux corsaires était, sans contredit, Dutertre qui, sans être pourtant le moins du monde cruel, aimait passionnément et par-dessus tout la lutte et les combats ; pas un homme ne se montrait plus terrible que lui dans les abordages.

La chance pour former leurs équipages était donc égale, je le répète, entre les deux capitaines, et chaque état-major des deux corsaires agissait pour embaucher le plus de matelots possible, lorsqu'en arrivant un matin chez Surcouf, selon mon habitude, je le trouvai furieux et exaspéré, jurant comme un diable.

— Qu'y a-t-il donc de nouveau, capitaine ? lui demandai-je avec empressement.

— Ce qu'il y a de nouveau, mille tonnerres ! s'écria-t-il. Encore une nouvelle infamie de ce damné Dutertre. Cet hypocrite-là vient de faire annoncer et afficher qu'au lieu de manger, selon son habitude, avec son équipage, il aura pendant cette croisière une table de capitaine, et que ce sera son équipage qui mangera avec lui. Pour donner plus de poids et de consistance à cette blague, il a fait placer des cages à poules à son bord jusqu'au ras des bastingages. De plus, il s'engage, le maudit farceur, à relâcher tous les quinze jours pour se procurer des vivres frais ! Tous les frères la Côte sont tombés dans le panneau et ne veulent plus s'embarquer qu'avec lui. Mais j'ai mon idée... nous verrons !

Surcouf, après avoir prononcé ces paroles avec colère, mit son chapeau, et, se précipitant vers la porte, sortit précipitamment sans nous expliquer davantage ses projets.

Or, voici, ainsi que nous l'apprîmes plus tard, de quelle façon s'y prit notre capitaine pour contrecarrer les intentions et neutraliser l'avantage obtenu par Dutertre.

A travers la mitraille. ll

Surcoût envoya au bureau de la marine une soixantaine de mauvais drôles, créoles ou étrangers, en leur remettant deux piastres à chacun pour leur peine, se faire porter sur le rôle de son équipage, chacun sous le nom d'un matelot qu'il désirait avoir et qu'il leur indiqua. La chose s'opéra sans la moindre difficulté. Quelques jours plus tard, ces mêmes matelots, portés à leur insu sur les registres de la marine, furent appelés au commissariat. Que l'on juge de leur étonnement et de leur fureur lorsqu'ils apprirent qu'ils étaient engagés malgré eux. L'esprit d'opposition agissait, ils commençaient à pousser des vociférations menaçantes, lorsque le commissaire de la marine, M. Marouf, petit Provençal vif et entêté et le croquemitaine des frères la Côte, se présenta inopinément à leurs regards.

Soit que M. Marouf se trouvât ce jour-là dans une mauvaise disposition d'esprit, soit que Surcouf lui eût rendu une visite particulière, toujours est-il qu'il affecta la plus grande colère, et, prononçant le mot de révolte, il fit fermer les grilles du commissariat de la marine et appeler des troupes en toute hâte.

— Ah ! c'est comme ça, mes enfants, que vous tenez à vos promesses, et que vous respectez l'autorité ! dit-il aux frères la Côte, que sa présence avait déjà calmés ; eh bien ! nous allons rire... Je m'en vais d'abord vous inviter à passer quelque temps à ma maison de campagne... Vous vous reposerez là tout à votre aise de vos orgies de ces jours derniers ; ensuite, nous aviserons !

Or, ce que M. Marouf appelait si agréablement sa maison de campagne, c'était une geôle affreuse située derrière la porte du port, et adossée au bureau de la marine.

Ce que le marin aime par-dessus tout, ai-je besoin de le dire ? c'est sa liberté. Mais au moment du départ, quand il lui reste une piastre à dépenser, cet amour atteint chez lui des proportions inouïes. On n'aura donc pas lieu de s'étonner que la menace du petit Provençal produisit une immense terreur sur ces frères la Côte, si insouciants cependant devant la mitraille et la tempête.

Surcouf, le traître Surcouf, profitant habilement de ce moment critrique, apparut alors comme un sauveur. Il supplia Marouf de vouloir bien retarder de quelques instants l'accomplissement de sa menace, se

Page 1