‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 80 sur 94 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

faisant fort, lui, Surcouf, de ramener au sentiment du devoir les malheureux égarés qui refusaient avec si peu d'intelligence le bonheur qui les attendait.

Le commissaire de la marine, vaincu par la prière du corsaire, consentit, tout en grognant, à lui accorder ce qu'il demandait. Seulement il fixa le terme de la conciliation à dix minutes !

Dix minutes, c'était beaucoup pour Surcouf, qui savait aborder si carrément de front les affaires. Elles lui suffirent, surtout en renchérissant de cinquante piastres les avances qu'il faisait, sur celles de Dutertre, pour lui gagner une quarantaine de matelots, le reste des frères la Côte ayant demandé jusqu'au lendemain pour réfléchir.

Que l'on juge de la rage de ce dernier lorsqu'il apprit, quelques heures après, ce funeste événement î II jura de s'en venger, et joignant aussitôt l'action à la parole, il fit annoncer immédiatement que, loin de chercher à diminuer la part des matelots par un luxe d'état-major comme celui déployé par Surcouf, son état-major ne se composait que de trente personnes ; il s'engageait à ne prendre qu'une douzaine d'officiers, le nombre strictement nécessaire pour conduire les prises et pour remplir le quart du bord ; qu'en outre, tout le monde à bord du Malartic, lui tout le premier, ainsi que les officiers, toucherait part de prise égale ! Cette annonce eut un succès prodigieux.

— Part égale ! répétaient les matelots avec enthousiasme. Vive Dutertre ! Faudrait-il pour nous embarquer avec lui déserter et aller ensuite en barque le rejoindre à la mer, nous le ferions !

— Parbleu ! dit Surcouf, lorsque cette nouvelle lui revint, nous avons, Dutertre et moi, pris jusqu'à présent une mauvaise marche pour terminer ce débat : un tête-à-tête de cinq minutes au Champde-Mars 1 décidera bien mieux le différend.

Dutertre, de son côté, se livrait à une réflexion tout à fait semblable, qu'il annonçait à ses amis.

Telles étaient les dispositions des deux capitaines à l'égard l'un de l'autre, lorsque le soir de la prétendue scène de révolte si facilement

(î) Un duel. On rencontre le même faux point d'honneur chez tous ces hommes violents que rien n'élève au-dessus des passions humaines. La folie de ce préjugé est mise en pleine lumière à la page suivante par le général de Malartic ; et combien plus fortes encore ne sont pas les raisons tirées de la foi religieuse !

réprimée par le Provençal Marouf, ils se rencontrèrent tous les deux au Grand-Café.

Le Grand-Café, à l'Ile-de-France, était à cette époque le rendezvous favori des duellistes, des flâneurs et des corsaires.

— Il paraît, Surcouf, s'écria Dutertre, qui rougit de colère en voyant entrer son rival, que tu viens d'obtenir une place de commis dans les bureaux de la marine. Je te fais mon sincère compliment sur ton nouvel état.

— Merci, Dutertre. Reçois toutes mes félicitations pour la nouvelle profession que tu as choisie depuis peu.

— Laquelle, Sourcouf?

— Mais celle, dit-on, de cuisinier et de rôtisseur. On prétend que tu as débuté par un magnifique achat de poules.

A cette réponse, Dutertre, se levant, s'avança à la rencontre de Surcouf, qui s'empressa d'imiter son mouvement.

— Tous ces propos, Dutertre, reprit Surcouf, sont déplacés dans la bouche de deux hommes tels que nous : ils seraient à peine convenables dans celle des ferrailleurs de ce café ; je t'estime et tu m'estimes ; je te défie de dire le contraire.

— Oui, j'en conviens.

— Alors, à demain matin, au Champ-de-Mars, au point du jour, n'est-ce pas?

— A demain matin, au point du jour, au Champ-de-Mars, c'est entendu.

— A présent, veux-tu boire un punch avec moi?

— Dix, si tu le désires.

Les deux capitaines s'assirent à la même table, et se mirent à causer comme si de rien n'était.

Cette scène entre les deux plus célèbres corsaires de l'Ile de France avait produit, on le conçoit, une vive émotion parmi les habitués du café ; mais personne ne se permit d'y faire la moindre allusion pendant tout le reste de la soirée.

Il était près de minuit, et les deux rivaux se donnaient une poignée de main avant de se retirer, lorsqu'un aide de camp du général Malartic vint les prévenir qu'il était chargé par le gou-

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