CHAPITRE NEUVIÈME
vernement de les conduire, sans les perdre de vue, en sa présence. La désobéissance était impossible, et tous les deux durent se soumettre. Ils s'acheminèrent donc, suivis de l'officier, vers le Gouvernement. A peine étaient-ils entrés dans le salon, que le vénérable Malartic s'avança à leur rencontre et les pressa dans ses bras.
— Qu'allez-vous faire, malheureux ! leur dit-il d'une voix émue ; ne comprenez-vous donc pas que, quelle que soit l'issue de la rencontre que vous devez avoir dans quelques heures, et dont je viens d'être par bonheur instruit, ce sera toujours un immense triomphe pour l'Anglais? Surcouf et vous, Dutertre, croyez-vous donc que votre existence à chacun ne soit pas préférable pour les intérêts de la France à un vaisseau de haut bord? Certes! Et vous voulez que l'un de vous deux meure ? Quel est cependant celui de vous deux qui, pour satisfaire sa haine, consentirait à faire perdre à notre marine un vaisseau de haut bord! Pas un! Vous voyez bien que vous êtes des fous, de mauvaises têtes, et qu'il est fort heureux que le hasard amène entre vous deux un vieillard qui vous apprenne ce que vous valez et qui vous aime. Allons, embrassez-vous et qu'il ne soit plus question de rien!
Il y avait une si paternelle autorité dans la parole du vénérable et vénéré gouverneur, que les deux capitaines en furent touchés ; ils s'embrassèrent alors en se jurant une éternelle amitié.
— A présent, leur dit le général, que tout est terminé, voulez-vous me permettre d'examiner le motif pour lequel vous vouliez vous battre ? C'était simplement pour avoir chacun de soixante à quatre-vingts matelots, afin de compléter vos équipages, n'est-ce pas ? Eh bien ! si au lieu de jouter de ruses et de finesses, vous ne vous étiez pas laissés aveugler par votre rivalité, vous auriez pensé à une chose fort simple : c'est qu'il y a justement cent soixante frères la Côte de disponibles en ce moment, tous aussi bons marins les uns que les autres, et qu'en les tirant tout simplement au sort, vous aviez chacun votre affaire !
A cette remarque parfaitement juste du gouverneur, Surcouf et Dutertre ne purent s'empêcher de rire en songeant à combien de dépenses, de colère et d'ennuis les avait entraînés la vivacité irréfléchie de leur rivalité.
Deux jours avant l'appareillage de la Confiance eut lieu ce que l'on
appelle la revue de départ, c'est-à-dire que les matelots se rendirent au bureau des classes pour se faire inscrire, reconnaître, et surtout pour toucher des avances.
Rien n'est plus original et plus amusant pour un observateur que d'assister à ce spectacle. Ici, c'est une femme éplorée qui, au milieu des larmes que lui arrache son mari, trouve moyen de ne pas perdre de vue la somme qu'on lui avance et finit par s'en emparer presque en entier. Plus loin, c'est une autre épouse acariâtre et franchement rapace que son malheureux mari comble de prévenances inusitées pour tâcher de lui soustraire une partie des piastres qu'il vient de toucher. Presque partout, ce sont des matelots qui essayent de s'expliquer leur compte, et qui, bientôt impatientés de n'y pouvoir parvenir, remettent philosophiquement cet examen à leur premier voyage. Enfin, ce sont des créanciers qui, après avoir profité de la tentation irrésistible que produit toujours le crédit sur le marin, se jettent, oiseaux de proie affamés, sur le prix de ses travaux et de ses dangers futurs. Ici, la lutte prend un caractère d'acharnement féroce réellement curieux : le matelot furieux et le créancier implacable se livrent à des aussauts de discours dignes des provocations des héros d'Homère. Le dénoûment est que le premier finit par être forcé de donner plus qu'il ne voudrait, le second par recevoir infiniment moins qu'il ne demande, et tous les deux se séparent en s'accablant de malédictions réciproques. Six mois après, s'ils se rencontrent, ils tomberont dans les bras l'un de l'autre, et reprendront bientôt leur ancien rôle de débiteur et de créancier, pour se relâcher plus tard encore.
Comment dire à présent les prétentions soit bizarres, soit exagérées que posent certains matelots comme condition dernière de leur embarquement ? Cela nous mènerait trop loin et demanderait au moins un volume. Toutefois, je dois ajouter que pour peu que les officiers présents à la revue possèdent la moindre connaissance du caractère du marin, ils viennent facilement à bout de ces exigences. Je citerai, afin de mieux me faire comprendre, un des cinquante exemples, pris au hasard, qui se présentèrent et dont je fus témoin pendant la revue de l'équipage de la Confiance.
— Moi, dit un matelot en s'avançant à son tour de rôle, à l'appel de