CHAPITRE NEUVIÈME
Surcouf s'informe aussitôt de la position du Bato, et une voix faible et exténuée lui répond que l'on manque de tout à bord. Notre commandant dirige de suite son embarcation sur le navire hollandais. Cette embarcation nous ramène bientôt un homme pâle, défait, aux joues creuses, aux yeux hagards, à la barbe longue et inculte : c'est le capitaine du Bato.
— J'ai faim et j'ai soif ! dit-il d'une voix sourde en mettant le pied sur le pont de la Confiance.
Surcouf s'empresse de lui faire servir un bouillon et une bouteille de bon vin vieux que le malheureux avale avec avidité, puis, plus fort alors, il peut répondre aux questions qu'on lui adresse et nous raconter sa lamentable histoire. Tout l'équipage l'entoure et écoute avidement son récit : c'est un des plus lugubres épisodes maritimes que l'on puisse concevoir. Je le rapporte aussi fidèlement que me le représente encore ma mémoire.
— J'étais parti, emportant avec moi une riche cargaison et un assez grand nombre de passagers, nous dit-il, lorsque nous fûmes surpris par un de ces calmes plats comme il ne s'en trouve que sous l'équateur.
Les premiers jours, mes passagers s'amusaient à jeter différents objets flottants dans le sillage du Bato pour pouvoir se rendre compte de sa lenteur : deux semaines plus tard, ces légers débris flottaient encore le long de notre bord !
Le découragement, l'impatience et la nostalgie principalement commençaient à nous gagner, lorsque, pour comble de malheur, une affreuse maladie épidémique s'abattit sur nous ! Dès lors le Bato présenta un spectacle affreux ; partout des gémissements, des imprécations et des pleurs ! L'épidémie sévissait dans toute sa force, lorsque notre chirurgien en fut atteint lui-même et en mourut ! A partir de ce moment, les malades, abandonnés à eux-mêmes, au hasard, désespérèrent de leur position, et se livrant sans résistance au fléau qui les terrassait, perdirent toute confiance dans l'avenir et commencèrent à succomber avec une effrayante rapidité.
Chaque matin, lorsque je me levais après une nuit d'insomnie, mon premier regard était pour le ciel, que j'examinais avec angoisse; mais rien n'y décelait un changement de temps ; partout des indices
de calme et de chaleur, nulle part l'espoir de voir s'élever la brise. Cependant, je prenais sur moi-même d'assurer aux passagers que le calme ne pouvait continuer, que j'étais même certain que d'ici à peu il cesserait tout à fait. Les premières fois l'on me crut, et je parvins à ranimer ainsi la confiance des malades ; mais en voyant chaque jour mes prophéties démenties, mes promesses non réalisées, ils finirent enfin par m'accuser d'incapacité, par ne plus ajouter foi à mes paroles et par retomber dans leur profond découragement. Que vous dirai-je de plus, capitaine ? Quarante-six jours s'écoulèrent ainsi. L'eau et les provisions vinrent alors à nous manquer, et si mon équipage résistait mieux que mes passagers à la fatigue, il n'en était pas moins pour cela exténué de soif, d'inanition et en proie à la nostalgie.
Enfin le quarante-sixième jour le ciel parut vouloir mettre un terme à nos trop cruelles souffrances : la brise se fit sentir, et nous aperçûmes à toute vue les voiles d'un navire qui blanchissaient l'horizon. En cet instant, toutes les peines furent oubliées ; les parents des victimes, dominés par cet instinct puissant de la conservation qui n'abandonne jamais l'homme, essuyèrent leurs larmes, pour ne plus songer qu'à eux-mêmes : ils allaient bientôt avoir de l'eau en abondance, des vivres à discrétion : pouvaient-ils penser à autre chose ! Malheureusement notre espoir fut encore déçu ; la brise, qui s'était élevée, s'éteignit presque subitement, et le navire que nous apercevions à travers l'espace devint immobile. Nous tînmes immédiatement un conseil dont le résultat fut qu'il nous fallait à tout prix aborder ce navire.
« Si c'est un simple bâtiment de commerce, il nous donnera au moins de l'eau, pensions-nous ; si c'est un vaisseau de guerre, il nous prendra ; si c'est un vaisseau ami, il nous prêtera probablement un chirurgien pour soigner nos malades. »
Notre résolution avait été facilement prise ; toutefois son accomplissement présentait les plus grandes difficultés, car l'équipage était si exténué, si faible, qu'il ne pouvait guère trouver assez de force pour mettre à la mer le canot qui devait transporter notre petite expédition à bord du bâtiment en vue. Cependant, grâce à l'espèce de surexcitation que nous donnait l'espérance de posséder bientôt de l'eau fraîche, nous vînmes à bout de cette expédition.