CHAPITRE NEUVIÈME
Une fois l'embarcation à l'eau, six matelots de bonne volonté embarquèrent : mon fils, jeune homme de dix-huit ans et de grand avenir, qui servait sous mes ordres en qualité de lieutenant, en prit le commandement. Je ne voulais pas consentir à le laisser sortir, mais il me représenta si éloquemment que sa qualité de fils du commandant était justement ce qui devait le forcer à donner l'exemple du dévouement et du courage, que je ne pus m'opposer plus longtemps à son désir. Seulement, avant de lui permettre de descendre dans le canot, je lui donnai toutes les instructions que je crus nécessaires, et je le prévins que s'il n'était pas de retour dans la nuit, je ferais hisser un fanal en tête du grand mât pour lui indiquer la position du navire : je lui recommandai en outre de relever de temps à autre la boussole, pour connaître la direction à suivre pour revenir à bord du Bato.
Toutes ces précautions prises, je l'embrassai tendrement ainsi que ses six compagnons de voyage ; car, quoiqu'ils n'eussent guère que cinq lieues à franchir, ils étaient tous si faibles que cette courte distance présentait pour eux les plus grands dangers.
Enfin, le canot partit ! L'équipage, s'appuyant sur les bastingages, le salua d'une longue acclamation d'encouragement et de reconnaissance.
Soit que les hommes qui montaient la frêle embarcation fussent excité» et soutenus par cette marque d'intérêt, soit que la pensée qu'ils allaient pouvoir combattre la soif qui les dévorait, leur eût rendu une partie de leur force, toujours est-il que nous les vîmes, avec un sentiment de joie indicible, appuyer sur leurs avirons avec vigueur et s'éloigner rapidement.
Après un quart d'heure de ce violent exercice, rendu plus fatigant encore par un soleil de plomb, ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, mais ce temps de répit dura peu ; l'embarcation se mit de nouveau en marche. Seulement je crus m'apercevoir que les canotiers ralentissaient peu à peu le mouvement régulier de leurs rames. Hélas ! les voilà qui s'arrêtent encore ! Ma longue-vue braquée sur eux, je ne perds aucun de leurs mouvements. Je les aperçois d'abord essayant de ranimer leurs forces en buvant quelques gorgées d'eau que nous leur avions accordées pour les soutenir pendant leur voyage ; ensuite
ils s'adressent tous à la fois en gesticulant à mon fils, qui tient la barre. Celui-ci semble discuter avec eux et s'opposer avec force à leurs projets. A la longue, il finit, je devine cela à son geste plein de désespoir, par céder. Qu'exigent-ils donc ? Ils veulent abandonner leur projet et retourner à notre bord. Ils ne se sentent plus capables d'atteindre le navire en vue. Vains projets ! accablés par les efforts imprudents qu'ils ont faits pour s'éloigner avec vitesse, ils sont incapables d'exécuter leur nouvelle résolution. Je les vois, allongés sur les bancs de l'embarcation, dans l'attitude d'un morne désespoir.
Le capitaine hollandais, à cet endroit de son récit, laissa tomber sa tête avec accablement, et se mit à verser d'abondantes larmes. Nous étions tous émus, et nous gardions un respectueux et pénible silence.
— Du courage, capitaine, lui dit Surcouf d'une voix douce et en lui pressant affectueusement la main ; ne vous laissez pas abattre ainsi! Vous avez un navire dont le salut dépend de votre intelligence et de votre sang-froid, sachez donc refouler votre douleur au plus profond de votre cœur, pour ne plus songer qu'au devoir, à la responsabilité que vous impose votre position. Quant à ce récit, qui affaiblit votre courage, laissez-le inachevé.
Le Hollandais releva la tête, et remerciant Surcouf du regard :
— Non, capitaine, lui répondit-il, je ne reculerai pas devant l'honneur. Laissez-moi poursuivre... Le découragement des matelots fut long et dut être terrible ; à la fin, cependant, je les vis sortir de leur torpeur et reprendre leurs avirons ; mon cœur bondit de joie ; mon fils m'allait être rendu ! Jugez de mon désespoir quand j'aperçus les canotiers ramer dans des directions opposées et faire tournoyer l'embarcation. Je comprends tout, ces malheureux n'ont pu résister à une fatigue au-dessus de leurs forces, au soleil ardent, dont les rayons, brûlants comme la lave d'un volcan, tombent mortels sur leurs têtes : ils sont en proie au délire.
Plusieurs de mes matelots, aux aguets comme moi, remarquent aussi ce fatal événement. Un moment ils se consultent entre eux à voix basse, puis s'avancent enfin vers moi.
— Capitaine ! me disent-ils, nous ne sommes pas très robustes,