CHAPITRE NEUVIÈME
mais la bonne volonté ne nous manque pas, et, avec l'aide de Dieu, l'on peut bien des choses. Nous ne pouvons en tout cas laisser périr et votre fils et les camarades qui se sont dévoués pour nous. Il nous reste encore une pirogue... avec votre permission, nous allons la mettre à la rner.
— Non, mes amis, leur dis-je en faisant taire dans mon cœur, devant le sentiment du devoir, le désespoir que j'éprouvais ; non, cela ne se peut, car votre projet, certes, compromettrait le sort du navire.
Mes matelots insistèrent, mais je n'en voulus pas démordre, et ils durent finir par céder devant ma volonté.
Un seul espoir me restait, celui qu'à la tombée de la nuit les gens du canot, rafraîchis par l'absence du soleil, retrouveraient alors assez de force pour regagner notre berd.
Ce dernier espoir ne devait pas me rester longtemps, car bientôt je manquai de m'évanouir de crainte et d'horreur en voyant les canotiers montés sur leurs bancs, dénués du petit tendelet qui les ombrageait, se saisir de leurs avirons avec une force surhumaine et qui constatait l'intensité de leur délire, et faire de cet instrument de salut un instrument de carnage, une arme de désespoir.
— Capitaine, me dirent encore mes matelots, au nom du ciel, au nom de la vie de votre fils, laissez-nous mettre la pirogue à la mer., cette embarcation est facile à manier...
— Mais vous, malheureux ?
— Oh ! mon capitaine, si nous succombons, la perte ne sera pas bien grande... Nous ne sommes plus bons à rien...
— Non, mes amis, m'écriai-je avec violence, car je me sentais prêt à céder, je ne veux pas!... je ne suis déjà que trop coupable pour avoir si légèrement exposé ces cinq hommes...
J'allais poursuivre, quand je ne dirai pas des cris, mais bien des hurlements poussés par les hommes de l'embarcation, s'élevèrent au large avec tant de violence que nous restâmes tous à bord frappés de stupeur et d'effroi.
— Capitaine ! me disent mes matelots.
— Allez ! leur répondis-je. J'étais vaincu.
Les gens de l'équipage se précipitent à la pirogue, on l'affale à l'eau. Dévouement inutile ! Les abordages, longtemps exposés à l'action brûlante d'un soleil de feu, se sont disjoints, et l'étoupe qui s'est séchée dans les coutures tombe par l'effet des secousses et du frottement qu'éprouve l'embarcation en descendant le long du navire, A peine la pirogue est-elle parvenue à la mer qu'elle s'emplit !
Nous ne pouvions plus rien tenter en faveur des canotiers, rien! J'avais besoin de pleurer ; je me retirai dans ma cabine.
Il me fut impossible d'y rester longtemps, et je me hâtai de remonter sur le pont : un matelot s'était emparé de ma longue-vue que j'y avais laissée et la tenait braquée sur le canot. Je l'interroge du regard:
— Ils ne sont plus que quatre, me répond-il d'une voix émue ; mais le lieutenant se tient toujours à la barre !
Enfin la nuit arriva. Le soleil avait disparu cette fois au milieu de vapeurs moins éclatantes que celles qui, les autres soirs, illuminaient l'horizon. Mais cet indice de la brise est si vague, si peu certain, nous y avions déjà été trompés si souvent, que je n'osais plus y croire.
Toutefois, j'ordonnai qu'un large fanal fût hissé à la pomme du grand mât. La lumière bientôt se répand, immobile comme le navire qu'elle éclaire, et laisse tomber sur le pont une lueur sinistre et qui reste attachée aux mêmes objets. Le calme épouvantable de cette scène de mort n'est interrompu, de temps à autre, que par des clameurs délirantes, auxquelles succède presque aussitôt un lugubre silence.
Ce silence à son tour dura peu. De nouveaux cris sont poussés par les matelots de l'embarcation. La nuit prêtant une grande sonorité à la mer et à l'air, nous distinguons à bord du Buto jusqu'aux moindres soupirs que poussent les canotiers en expirant sous les coups effrénés qu'ils se portent dans leur rage insensée. Jugez, capitaine, ce que je devais souffrir 1
Toutefois une douleur plus grande encore m'était réservée. Ce fut le silence complet qui succéda enfin à tous ces râles et à toutes ces clameurs, et qui, cette fois, dura tout le reste de la nuit.
Le capitaine hollandais s'arrêta un moment en cet endroit de ce récit, puis, rappelant à lui tout son courage, il reprit bientôt ainsi :
— Je ne vous dirai pas, capitaine, mes angoisses de cette nuit: