CHAPITRE NEUVIÈME
nulle langue humaine ne pourrait les rendre. Au moment où les premiers rayons du jour éclipsaient la lumière blafarde du fanal hissé au grand mât, un léger souffle fit vaciller cette lumière ; c'était la brise qui s'élevait ! Vous dépeindre les transports de joie que cet événement causa à l'équipage me serait impossible... Quant à moi, je l'accueillis avec indifférence ; n'était-il pas trop tard pour sauver mon fils ?
Les voiles, carguées pendant les cruels jours de notre supplice, sont bientôt mises au vent, qui les arrondit et les enfle ! Mes matelots, retrouvant quelque énergie, réussissent à déferler et hisser les huniers, pendant que les passagers recueillent avidement les gouttes de pluie qui tombent sur le pont.
Quant à moi, une seule idée me poursuit, me préoccupe : si le ciel voulait que je pusse sauver mon fils ! Oh ! non, cela est impossible, ce serait trop de bonheur ! N'importe ; je m'empresse, aux premiers souffles de la brise, de faire diriger le navire sur l'embarcation ; moi-même je me suis placé à la barre du gouvernail !
Un dernier supplice m'attendait : le vent, s'élevant subitement, saute et change plusieurs fois de suite, je ne puis plus retrouver le canot!... Ce matin seulement, un peu avant que vous m'abordiez, la brise m'a conduit juste en face de l'embarcation. Que! affreux spectacle ! Autour d'elle régnait le silence ; aucun des canotiers ne se montrait à bord, le canot était rempli d'eau !
— Qui sait, capitaine, si, accablés de faim et de fatigue, ils ne seraient pas couchés sur les bancs, me dit un matelot en voyant mon désespoir.
Quelque illusoire que fût cette espérance, je m'y cramponnai avec toute l'énergie de ma douleur !
Le navire approche encore! Ah! mon Dieu! de larges taches de sang couvrent le plat-bord et les bancs du canot autour duquel rôdent encore d'énormes requins !
Le malheureux capitaine du Bato> en prononçant ces dernières paroles, tomba en proie à des spasmes nerveux, et nous eûmes beaucoup de peine à lui faire reprendre connaissance.
Son récit nous avait tous profondément émus. Surcouf, ne trouvant aucune consolation capable de soulager une douleur pareille à celle
du malheureux père, se contenta d'envoyer à bord du Bato des provisions et des médicaments ; puis serrant une dernière fois la main du capitaine hollandais, qui le remerciait au nom de son équipage, il se sépara de lui sans prononcer un mot.
L'impression profonde que nous avait causée ce récit dura peu. On parla quelque temps du Bato, mais la nuit venue, personne n'y pensa plus. Notre croisière, jusqu'alors favorisée par un temps magnifique, ne nous avait encore donné aucun résultat. Poussés par un vent propice, les premières terres que nous aperçûmes furent les îles de Sumatra et de Java, qui resserrent entre leurs bords les eaux bleuâtres du détroit de la Sonde. Bientôt nous mouillâmes, — pour remplacer le bois et l'eau dent nous nous étions dégarnis en faveur du navire hollandais, — dans la délicieuse baie de Cantaïe. Cette baie ouverte est encadrée dans un paysage ravissant et le gibier y abonde. Nous y restâmes un seul jour.
Vers le milieu du mois d'août nous appareillâmes de Sainte-Anne, où nous perdîmes trois de nos hommes qui périrent, sous nos yeux, dans le chavirement d'une pirogue, dévorés par les requins, et nous parvînmes enfin à l'endroit choisi par Surcouf pour établir notre croisière.
Surcouf, — chacun avait fait et s'était communiqué cette remarque, semblait depuis quelques jours inquiet et préoccupé. Nous le voyions à chaque instant consulter de sa longue-vue l'horizon désert, et donner des signes d'impatience et de colère.
Nous nous trouvions à l'est de Ceylan, quand nous aperçûmes une goélette danoise portant un pavillon jaune au mât de misaine. A cette vue, qui n'avait cependant rien de bien intéressant pour nous, Surcouf poussa un énergique juron et sa figure refléta la joie la plus vive.
Dès que le navire danois fut à portée de fusil de la Confiance, son capitaine vint à notre bord. Je le voi& encore descendant sur notre pont d'un air hypocrite, humble, et portant un gros registre sous son bras.
— Illustre capitaine, dit-il en s'inclinant profondément devant Surcouf.
Mais ce dernier, lui coupant la parole :