CHAPITRE NEUVIÈME. 1Q
— Venez avec moi, lui dit-il ; nous causerons plus à notre aise dans ma cabine.
Au premier mot prononcé par le Danois, il me sembla que j'avais déjà entendu sa vcix ; en consultant mes souvenirs, je me rappelai que cette voix était la même que celle du capitaine avec qui Surcoût avait eu une conférence, surprise par moi, chez le consul du Danemark. Je compris tout alors : cet homme était notre espion qui venait rendre compte de l'honorable mission dont Surcoût l'avait chargé.
En effet, pendant trois heures entières il resta enfermé avec notre capitaine dans la grand'chambre : il paraît qu'il avait fait consciencieusement les choses.
A partir de cette époque la Confiance, qui établit sa croisière de la côte Malaise à la côte Coromandel et vice versa, en remontant le golfe de Bengale, ne cessa plus de faire d'heureuses rencontres. En moins d'un mois nous capturâmes six magnifiques navires, tous richement chargés, de l'importance, l'un dans l'autre, de 500 tonneaux ; cinq de ces navires étaient anglais, le dernier un faux arménien.
— Décidément, pensai-je, les six mille piastres ou trente mille francs déboursés par Surcoût lui rapportent de fort beaux intérêts.
Une fois nos prises expédiées, notre équipage se composait encore de cent trente frères la Côte déterminés ; avec de telles forces, un navire comme la Confiance et un capitaine qui se nommait Surcoût, il nous était permis d'espérer que nos succès ne devaient pas s'arrêter de si tôt.
De temps en temps nous étions chassés par des croiseurs anglais de haut bord, et il nous fallait prendre chasse devant eux, ce qui humiliait un peu notre amour-propre national : nous nous consolions en songeant qu'en ce moment notre métier était de combattre pour la fortune, non pour la gloire.
Au reste, la Confiance marchait d'une façon si supérieure, que nous éprouvions même dans notre fuite certain sentiment d'orgueil en nous voyant éviter aussi facilement les Anglais ; l'idée du désappointement et de la colère que devait leur faire éprouver l'inutilité de leurs efforts chatouillait agréablement notre esprit.
Il y avait déjà près d'une semaine que nous naviguions ainsi bord
A travers la mitraille. I2
sur bord, sans avoir rien rencontré, lorsqu'un beau matin la vigie cria : Navire !
— Où cela ? demanda Surcouf que Ton fut de suite, selon ses ordres, prévenir.
— Droit devant nous, capitaine.
— Est-il gros, ce navire ?
— Mais oui, capitaine, du moins il le paraît.
— Tant mieux ! Quelle route tient-il ?
— Impossible de le savoir, car on le voit debout. Au reste, vous devez pouvoir le distinguer à présent d'en bas.
Aussitôt toutes les lunettes et tous les yeux se dirigèrent vers le point indiqué. On aperçut, en effet, une haute pyramide mobile tranchant par sa blancheur sur le brouillard épais qui, dans ces parages, descend la nuit des hautes montagnes de la côte et enveloppe encore le matin les abords du rivage.
— Ce navire peut être aussi bien un vaisseau de haut bord qu'un bâtiment de la Compagnie des Indes, nous dit Surcouf. Que faire ? Ma foi, si c'est un navire de haut bord, eh bien ! tant pis, nous rirons.
La brise de terre favorisait la voile en vue, tandis que la Confiance, au contraire, était retenue par le calme ; néanmoins, nous orientons grand largue sur elle ; elle imite notre manœuvre. Nous cinglons bâbord amure, elle cingle tribord amure ; toutes nos suppositions vont bientôt cesser, car les deux navires voguent à pleines voiles l'un vers l'autre.
Deux lieues nous séparent à peine, et quoiqu'il soit fort difficile d'apprécier la force d'un vaisseau sous l'aspect raccourci que nous présente l'inconnu, nous commençons déjà nos observations.
Nous acquérons d'abord la certitude que ce navire possède une batterie couverte ; ensuite, qu'il est supérieurement gréé et que ses voiles sont taillées à l'anglaise. Voilà sa nationalité connue ; sur ce point, le doute n'est plus possible ; oui, mais quelles sont au juste sa force et sa nature ? C'est un problème que personne ne pourrait résoudre ; le temps seul est à même de l'expliquer ; l'attente ne sera pas longue. Seulement, la position de la Confiance se complique, car la brise, d'abord molle, a fraîchi au point de nous faire filer trois nœuds