‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 88 sur 94 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

à l'heure. Cependant, afin de sortir plus tôt de notre doute et de connaître notre ennemi, nous nous débarrassons de nos menues voiles, et, lofant de deux quarts, nous orientons au plus près. Le navire en vue s'empresse encore de répéter notre manœuvre.

Toutefois, comme de part et d'autre une divergence de deux quarts dans la route est insuffisante pour nous permettre de nous apprécier, la Confiance, après avoir couru pendant quelque temps sous cette allure, laisse arriver de trois quarts sur bâbord. Le mystérieux vaisseau se hâte de laisser arriver aussi, de manière à nous couper sur l'avant, et nous nous retrouvons de nouveau dans une position oblique qui nous laisse toutes nos incertitudes, car de nombreux ballots et une quantité de futailles masquent sa batterie d'un bout à l'autre.

Surcouf, impatienté, arpente le pont d'un pas nerveux et saccadé, en mordant à chaque pas, avec fureur, son cigare. L'équipage est irrité : malheur à l'inconnu s'il est de notre force et si nous en venons aux mains avec lui î

La vélocité la plus grande que pouvait déployer la Confiance, comme cela a lieu pour tous les navires fins voiliers, était celle qu'il obtenait par l'allure du plus près : seulement, comme une pareille manœuvre eût été dangereuse au moment d'un combat, nous revenons du lof et nous haîons bouline, afin de conserver, quelle que soit l'issue de cette aventure, l'avantage du vent et la possibilité, en cas d'une nécessité absolue, d'opérer notre retraite.

Enfin nous commençons à gagner du vent sur l'inconnu î Donc, nous marchons mieux que lui. Chacun se réjouit à cette découverte.

Quant à lui, fidèle à sa tactique, il n'avait pas manqué encore une fois d'imiter notre manœuvre.

— Parbleu, dit Surcouf, nous saurons bien tout à l'heure si cet empressement à nous répondre est feint ou réel. Je suis un vieux renard, par l'expérience, à qui l'on n'en fait pas accroire facilement. Je connais toutes les ruses. En combien d'occasions n'ai-je pas vu des vaisseaux marchands, quand ils ont pour eux une belle apparence

et qu'ils sont commandés par des capitaines au fait de leur métier, essayer d'effrayer ceux qui les chassent en feignant de désirer euxmêmes le combat ! Encore un peu de patience, voilà que nous appro-

chons ce farceur-là à vue d'œil ! Je ne sais, mais j'ai idée qu'il y a de la fanfaronnade et de la ruse dans tout cela.

Surcouf, pénétré de cette idée, dirige de telle façon la marche de la Confiance que nous nous trouvons à la fin forcés de passer au vent de l'ennemi. Nous risquons donc, si notre commandant s'est trompé, de recevoir, à brûle-pourpoint, une bordée qui peut nous causer des avaries majeures et nous mettre à la merci de l'ennemi ; puis enfin en passant sous le vent à lui nous courons le danger d'être abordés.

— Messieurs, nous dit Surcouf, qui connaît trop quelle est sa supériorité pour craindre d'avouer son erreur, j'ai commis une grosse faute ! J'aurais dû laisser arriver d'abord et chasser ensuite sous différentes allures pour m'assurer de la force et de la marche de l'Anglais !

Notre capitaine se frappe alors le front avec violence, rejette loin de lui son cigare ; puis reprenant de suite son sang-froid :

— C'est une leçon, répond-il tranquillement. J'en profiterai. Surcouf, retiré sur la poupe, interroge avec soin un gros registre

sur lequel sont crayonnés des dessins de navire, au bas de chaque dessin se voient plusieurs lignes d'écriture.

— Parbleu, messieurs, nous dit-il tout à coup, voilà mes doutes éclaircis. Vous êtes des officiers de corsaire et non des enfants, à quoi bon vous cacher ma découverte ? Remarquez bien l'Anglais : il a un buste pour figure, des bras de civadières à palans simples, et une pièce au-dessus du ris de chasse de son petit hunier, n'est-ce pas ?

Eh bien ? c'est tout bonnement une frégate. Et savez-vous quelle est cette frégate, Garneray ? continua Surcouf en se retournant vers moi. C'est cette coquine de Sybille qui, dans ces mêmes parages, a pris, il y a deux ans, la Forte que commandait votre parent Beaulieu-Leloup ! l Mille bombes ! nous aurons fort à faire pour nous en débarrasser, car son capitaine, qui a été tué dans le combat contre la Forte, était un rusé renard, et il a laissé des élèves dignes de

(i) La Sybille, dans le but d'attaqner la Forte au dépourvu, lui avait laissé prendre sous ses yeux un nombre considérable de navires anglais, la privant, par les équipements qu'ils nécessitent, de la plus grande partie de son monde.

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