‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 89 sur 94 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

lui!... Après tout, je ne suis pas non plus précisément un imbécile... Voyons un peu s'ils mordent à l'hameçon !... Que je parvienne seulement à orienter la Confiance au plus près, et je serais curieux de savoir comment ils s'y prendront alors pour nous rattraper !... Ah ! si je ne me trouvais pas privé de la moitié de mes hommes, dispersés sur les prises que j'ai dû envoyer à l'Ile de France, quoique cela ne me rapportât rien, je me passerais la fantaisie de dire deux mots à l'Anglais, histoire de venger la Forte... Mais avec mon équipage si restreint, je ne puis songer à lui faire la chasse !... Ce serait sacrifier la Confiance sans chance de succès!... Hein! il vaut mieux les illusionner? Quelle ruse inventer?... Quel hameçon tendre?1

Surcoût plaça sa main devant ses yeux, comme pour s'isoler de toute préoccupation extérieure, et réfléchit pendant à peine cinq ou six secondes. Lorsqu'il nous montra de nouveau son visage, nous comprîmes, au sourire moqueur qui plissait ses lèvres, que tout espoir n'était pas perdu. Cependant nous n'étions plus guère éloignés que d'un quart de portée de canon de la Sybille. A peine Surcouf a-t-il prononcé quelques mots que déjà il est compris : aussitôt, malgré la gravité de notre position, qui semble désespérée, officiers et matelots se mettent en riant à l'œuvre. On retire des grands coffres un assortiment complet d'uniformes anglais, et chacun se travestit en toute hâte.

Cinq minutes ne sont pas encore écoulées que l'on ne voit plus que des Anglais sur notre pont ; la mascarade ne laisse plus rien à désirer. Alors une trentaine de nos hommes, d'après l'ordre de Surcouf, suspendent leurs bras en écharpe ou emmaillotent leur tête : ces hommes sont des blessés. Pendant ce temps, on cloue en dedans et en dehors des murailles du navire des plaques en bois, destinées à simuler des rebouchages de trous de boulets, puis on défonce à coups de marteau les plats-bords de nos embarcations. Enfin un véritable Anglais, notre interprète en chef, affublé de l'uniforme de capitaine,

(i) Quoi qu'on pense des ruses de guerre, toute cette tactique de fourberie et de trahison ne peut qu'inspirer un véritable dégoût : c'est aussi puéril que déloyal ; c'est eH outre indigne du caractère français. Grâce à Dieu, le génie militaire des grands marins de notre époque, les Courbet, les du Petit-Thouars et tant d'autres, n'a pas eu besoin, pour dresser des plans et combiner des attaques aussi savantes que glorieuses, de recourir à d'aussi méprisables supercheries !

prend possession du banc de quart et du porte-voix. Surcoût, habillé en simple matelot, est placé à ses côtés, prêt à lui souffler la réplique. Nos préparatifs étaient achevés, lorsqu'un jeune enseigne de notre bord, M. Bléas, s'avança coiffé d'un chapeau à casque ' au pied du banc de quart où se tenait Surcoût.

— Me voici à vos ordres, capitaine, lui dit-il. J'espère que vous approuverez mon travestissement ?

— Il est on ne peut mieux réussi, mon cher ami, lui répondit Surcoût en riant. A présent écoutez-moi avec la plus grande attention. La mission que je vais vous confier est de la plus haute importance. Si je vous ai choisi pour être le héros de la comédie, c'est d'abord en votre qualité de neveu de l'armateur de la Confiance, ensuite parce que vous parlez admirablement bien l'anglais.

— Je ne puis que répéter ce que je vous ai déjà dit, capitaine, que je suis à vos ordres.

— Je vous remercie. Vous allez, Bléas, monter dans la yole et vous rendre à bord de la Sibylle.

— Bien : dans dix minutes vous m'apercevrez sur son pont.

— Du tout ; dans cinq minutes je veux voir, vous étant dedans, votre yole s'emplir.

— Vrai, Surcoût ? Eh bien ! je veux bien couler, quitte à me faire croquer par un requin pendant que je me sauverai à la nage ; mais que la Sibylle nous capture si je comprends quelque chose à votre intention !

— Ça ne fait absolument rien à la chose, Bléas. Vous avez, oui ou non ! confiance en moi ?

— Puisque je vous dis, capitaine, que c'est convenu ! Ah ! à propos, les gens qui m'accompagnent, ne craignez-vous pas qu'ils ne trouvent la plaisanterie un peu forte et qu'ils ne refusent de s'y associer !...

— Vous n'avez rien à craindre à ce sujet : vos gens sont avertis, dévoués, et ils joueront leur rôle à ravir ! A présent voici cent doubles z pour vous et vingt-cinq pour chacun d'eux. Cet argent

(i) A cette époque les officiers de la marine militaire britannique portaient sur leurs chapeaux ronds une espèce de boudin en plumes noires, qui, passant par-dessus la forme de la coiffure dans le sens de l'avaat à l'arrière, en couvrait le bord, sans le dépasser, et lui donnait de loin l'aspect d'un casque.

(2) Le double ou l'once vaut de 82 à 85 fr.

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