CHAPITRE NEUVIÈME
est destiné à charmer les loisirs de votre captivité ; mais ne craignez rien, je vous promets que vous sortirez de prison avant d'avoir eu le temps d'entamer sérieusement cette somme. Oui, je vous promets, dussé-je donner cinquante Anglais en échange contre vous, que vous serez tous libres bientôt !... A présent, inutile d'ajouter, car je vous connais, qu'en outre de ces cent doublons et de vos parts de prise, une magnifique et copieuse récompense sera prélevée sur la masse pour vous et pour vos hommes...
— Oh ! capitaine, quant à cela...
— Bah! laissez donc !... Ainsi, vous m'avez bien compris?
— On ne peut mieux, capitaine.
— N'allez pas, au moins, vous jeter à la nage !
— Quoi ! s'écria l'enseigne Bléas avec une stupéfaction comique, est-ce qu'il faut nous laisser noyer ?
— Non, farceur... Dès que vous aurez de l'eau à mi-jambe et que votre embarcation sera convenablement pleine, vous appellerez à votre secours, et en bon anglais, surtout, les hommes de la Sibylle..* C'est arrêté, convenu, adjugé?
— Oui, capitaine... ça ne fait pas un pli.
— Alors, une poignée de main, et sautez dans le canot.
Robert Surcouf, s'adressant alors au patron de !a yole, un nommé Kerenvragne :
— Kerenvragne, mon garçon, lui dit-il, tu as confiance en moi, n'est-ce pas ?
— Ah ! tonnerre !... si j'ai confiance en vous! Mais c'est vraiment, sauf votre respect... ce que vous me demandez là, mon capitaine !
— Bois ce verre de vin à ma santé, prends ce gros épissoir l, reprit Surcouf en lui présentant l'instrument annoncé, et puis, quand vous serez à mi-chemin de la frégate, flanque-moi deux ou trois coups au fond de la yole de façon qu'elle s'emplisse promptement.
Ici Surcouf parla bas à l'oreille de Kerenvragne, qu'il affectionnait au reste particulièrement, et lui remit, en essayant de le dissimuler, un rouleau recouvert en papier, que ce dernier laissa tomber dans la poche de son pantalon :
(i) Epissoir : instrument e» fer pointu d'un bout et marteau de l'autre ; il sert à ajuster les cordages
— C'était pas la peine, dit Kerenvragne ; enfin, ça n'y fait rien... Salut, capitaine !
— Tu ne m'embrasses pas ?
— Comment donc, mais avec beaucoup d'agrément ! répondit le marin extrêmement flatté de cette marque d'amitié, et en repoussant au fond de sa bouche la formidable chique qui gonflait sa joue.
Dix secondes plus tard, la yole, commandée par M. Bléas, quittait notre bord.
La Confiance, serrée de près, se débarrasse de toutes ses voiles hormis les huniers, laisse arriver plat vent arrière, assure d'un coup de canon le pavillon anglais hissé en poupe, revient lof sur bâbord, et met en panne.
De son côté la Sybille, qui ne semble pas ajouter une foi bien entière à notre prétendue nationalité, fait porter quelques quarts pour nous tenir toujours sous sa volée, laisse tomber à l'eau quelquesuns des prétendus ballots qui encombrent les sabords de sa batterie, démasque à nos yeux sa formidable ceinture de canons et vient prendre la panne à bâbord à nous.
A peine les deux navires sont-ils établis sous cette même allure que le capitaine anglais nous demande d'où nous venons, pourquoi nous l'avons approché de si près sous tant de voiles, etc., etc.
L'interprète qui occupe la place de Surcouf tandis que celui-ci, placé à ses côtés, lui souffle ses réponses, répond que nous venons de Londres, que nous avons justement reconnu la Si/Mlle, à son déguisement ; que si nous nous sommes approchés avec tant d'empressement, c'est que nous avions une bonne nouvelle à apprendre à son capitaine.
— Quelle est cette nouvelle ? nous demande l'Anglais toujours sur ses gardes.
— Celle de votre promotion, commandant, à un grade supérieur. On ne parle que de cela à l'amirauté ; il paraît aussi, dit-on, que la Sibylle doit" être rappelée sous peu. Mais ceci, je vous le répète, n'est qu'un on-dit, tandis que votre nomination peut être considérée comme officielle.
Cette réponse, transmise par Finterprète avec un imperturbable sang-