CHAPITRE NEUVIÈME
froid et un ton de conviction parfaitement joué, dénotait de la part de Surcouf une profonde connaissance du cœur humain. En effet, le capitaine de la Sibylle, ébloui par l'annonce de la bonne fortune qui lui arrivait, commença, on put facilement le remarquer à l'expression de son visage, à abandonner ses premiers soupçons. Toutefois, l'habitude du devoir l'emporte encore un instant en lui, et il reprend son interrogatoire.
— Mais pourquoi n'avez-vous pas répondu plus tôt à mes signaux ? hèle-t-il de nouveau.
— D'abord, capitaine, parce que les signaux ont été changés ; ensuite parce que le livre de tactique et les pavillons ont été en partie détruits dans le combat que nous avons eu à soutenir.
Le vieux marin est tellement familiarisé avec les devoirs de sa profession qu'il ne peut s'empêcher de s'écrier avec un reste de défiance:
— C'est une chose réellement bizarre comme votre navire ressemble à un corsaire français !
— Mais c'en est un, capitaine! et un fameux, encore! celui que nous avons capturé sur la côte de Gascogne. Comme les corsaires de Bordeaux sont les meilleurs marcheurs du monde, nous l'avons préféré à notre bâtiment pour continuer notre voyage. Notre intention est, Dieu aidant, de poursuivre et de prendre Surcouf.
— Un fameux coquin ! s'écria le commandant de la Sibylle.
— A qui le dites-vous, capitaine ? Nous savons qu'il croise en ce moment dans ces parages-ci, et qu'il y cause un tort considérable au commerce anglais... Oh! nous le prendrons... C'est sûr!
Pendant que cette conversation avait lieu entre notre interprète et le capitaine anglais, les hommes du canot, commandés par l'enseigne Bléas, se mettent tout à coup à pousser des cris de détresse : en effet, leur embarcation, presque toute remplie d'eau, est sur le point de couler.
Nous hélons immédiatement la frégate pour la supplier d'envoyer secourir nos hommes, car nos autres embarcations, encore plus abîmées par les boulets et la mitraille que celle qui coule en ce moment, sont tout à fait hors d'état de prendre la mer.
Comme le sauvetage des naufragés est le plus impérieux et le pre-
mier devoir du marin, dans quelque position qu'il se trouve et à quelque nation qu'appartiennent les malheureux en danger, deux grands canots se dirigent immédiatement de la Sibylle pour venir au secours de l'enseigne Bléas et de ses matelots.
— Sauvez seulement nos marins, crie l'interprète. Quant à nous, nous allons courir un bord et les prendre en revenant ainsi que le canot.
— Pour courir ce bord, la Confiance laisse tomber sa misaine, hisse ses perroquets, son grand foc, borde sa brigantine et gagne ainsi de l'avant sur la frégate. Ce prétexte trouvé par Surcouf était un trait de génie.
— Messieurs, nous dit-il en laissant joyeusement éclater toute sa joie, voyez donc comme ces Anglais, que nous sommes réellement coupables de ne pas aimer, sont bons garçons ! Les voilà qui aident nos honmes à monter à bord ! Bon ! voilà Kerenvragne qui a une attaque de nerfs!... Et Bléas... messieurs! Bléas qui s'évanouit! Quels charmants drôles... Je me ressouviendrai d'eux ! Ils ont joué leurs rôles à ravir ! A présent, voici le moment de jeter le masque... Nos amis sont sauvés... et nous aussi... Maintenant, attention à la manœuvre... Toutes les voiles dehors ! Oriente au plus près... Bouline partout... Et toi, mousse, apporte-moi un cigare allumé.
La brise du large était alors dans toute sa force. Jamais, non, jamais, la Confiance ne se conduisit plus noblement que dans cette circonstance : on eût dit, à voir sa marche rapide, qu'elle avait la conscience du danger auquel nous étions exposés.
Quant à nous, fiers de monter un pareil navire, nous regardions avec une admiration pleine de reconnaissance l'eau filer le long de son bord, écumante et rapide comme la chute d'un torrent.
Aussi, avant que la Sibylle ait deviné notre ruse, qu'elle ait tiré sa volée, embarqué ses canots et orienté sur nous, sommes-nous déjà hors de la portée de ses canons.
La chasse commença aussitôt et dura jusqu'au soir, mais avec un tel avantage en notre faveur que quand le soleil disparut, nous n'apercevions déjà presque plus l'ennemi. La nuit venue, nous fîmes fausse route, et le lendemain matin nous n'avions plus devant nous que l'immensité solitaire de l'Océan.