‹ A travers la révolution chinoise; mes séjours dans le sud et dans le nord, l'évolution des moeurs ... le coup d'ÉtatChapitre 6 sur 18 · LE DOCTEUR SUN YATSEN PREMIER PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR SUN YATSEN PREMIER PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

lutionnaires, elles reviennent et assiègent la ville. L'artillerie, postée sur les hauteurs, tire un nombre considérable de coups.

Cette fois-ci, c'est la défaite finale des soutiens de la dynastie. Tchang et ses troupes gagnent la campagne et s'enfuient vers le nord, où ils vivront sur le pays en le rançonnant.

Nankin, la deuxième capitale de la Chine, tombe enfin au pouvoir de la révolution, le 28 novembre.

C'est dans la lutte qui eut lieu sous les murs de Nankin que combattit le bataillon de trois cents amazones, formé pour contribuer au triomphe des républicains.

Ces jeunes filles portaient le costume militaire masculin : vareuse, pantalon, casquette plate, et étaient conduites par des officiers chinois. Elles luttèrent avec une énergie qu'on n'attend guère de leur sexe, et cent, disent les uns, trente, disent les autres, périrent en combattant. Quelques-unes de ces volontaires féminins étaient si inexpérimentées dans le maniement des armes, qu'elles se blessèrent elles-mêmes, mais leur courage excitait l'ardeur des hommes.

La photographie a popularisé le dévouement de ces héroïnes, et nous avons acheté, dans la cité chinoise de Changhaï, des images, genre Epinal, qui apprennent aux petits enfants les hauts faits de ces émules de Jeanne d'Arc et de Jeanne Hachette.

La prise de Nankin avait une grosse importance pour les hommes de la révolution. C'était là l'ancienne capitale de la Chine, près de laquelle se trouvaient les tombeaux des empereurs de la dynastie purement chinoise des Ming.

C'est dans cette ville qu'ils avaient rêvé de renouer le fil de l'histoire nationale, interrompu par la domination étrangère. Mais le temps qui transforme toute chose avait marché.

Ce n'était pas une dynastie impériale, dont il n'existait plus d'ailleurs de descendants, qui devait relever le pays. A Nankin, serait proclamée la République, le gouvernement des temps nouveaux, par des représentants du peuple, selon le mode employé par les Occidentaux.

L'Assemblée nationale se réunit donc à Nankin; elle se composait de délégués des provinces, ceux-ci furent élus parles assemblées provinciales. Dix-sept provinces, sur dixhuit de la Chine propre, nommèrent chacune trois députés. La province de Petcheli, où se trouve Pékin et où siégeait toujours l'empereur, n'envoya personne.

Le 28 décembre 1911, quarante-cinq députés étaient arrivés; ils choisirent, pour présider leurs délibérations, M. Lisoun, aujourd'hui sénateur.

Le lendemain, ils élurent, en votant par provinces, le président de la République. Dix-sept de leurs voix se portèrent sur le fameux révolutionnaire cantonais, le docteur Sun Yatsen, et la province du Houpé vota pour le courageux général Hoanghing, ami du premier, le combattant qui, si souvent, avait conduit les conjurés républicains à l'attaque des Mandchoux et de leurs fonctionnaires sous l'ancien régime, et qui venait de lutter dans la Chine centrale.

Quel était celui que la quasi-unanimité portait ainsi au premier rang? Quelle était son histoire?

Le nouvel élu avait vu le jour en 1868, à Hiangchan, sous-préfecture de la province de Canton, dans une famille de pauvres cultivateurs. Jusqu'à l'âge de seize ans, le jeune Sun resta avec ses parents pour les aider dans leurs travaux agricoles, et, de bonne heure, il se fit remarquer par une précoce intelligence.

Un de ses oncles ayant fondé une école dans son village, l'enfant voulut suivre ses leçons ; sa famille était trop pauvre pour se passer de lui. Désireux de s'instruire quand même, le petit Sun alla à l'école le soir, le matin, et toutes les fois

qu'il pouvait dérober quelques instants à ses durs travaux.

L'oncle était un de ces vieux Chinois du Sud, qui gémissait de voir son pays gouverné par les Mandchoux, un admirateur du fameux Hongsiousiuen, le chef de la grande insurrection des Taïpings en 1851, cet homme singulier qui, après s'être proclamé Fils de Dieu, frère de Jésus-Christ, s'était emparé de Nankin en 1853.

L'instituteur regrettait que cette immense rébellion, qui s'étendit sur une grande partie de l'empire et dura plus de treize années, eût été finalement vaincue.

Il en enseignait l'histoire à ses élèves et particulièrement à son neveu, le studieux Yatsen. C'était, disent les biographes chinois de ce dernier, le sujet de conversation le plus fréquent de l'élève et du maître, lorsque celui-ci emmenait promener avec lui son neveu dans la campagne.

L'enfant fut donc, pour ainsi dire, bercé par les récits qui l'excitaient à la haine de la dynastie dominant son pays et l'exploitant.

Son frère aîné gagnait sa vie au dehors. Il était allé se fixer aux îles Sandwich, où il dirigeait une petite exploitation agricole qui prospéra.

Un jour, il appela son cadet auprès de lui. Yatsen avait alors treize ans.

Sur cette terre étrangère, tout était nouveau pour le jeune Chinois, à l'esprit toujours curieux, toujours ouvert sur toutes choses, toujours désireux de s'instruire.

Son avidité intellectuelle le poussa dans une école. Celleci était dirigée par des chrétiens protestants. Bientôt ceux-ci convertirent l'enfant et Sun se donna à sa nouvelle religion avec l'ardeur qui le caractérisait. Le christianisme le gagna complètement ; cela fut la cause de discussions continuelles avec son frère aîné; celui-ci lui reprochait d'avoir abandonné la religion de sa famille. Rien ne put avoir raison de la détermination du néophyte, qui préféra partir plutôt que de céder, et il rentra en Chine vers sa seizième année.

La famille, grâce au frère aîné, avait suffisamment amélioré sa situation pécuniaire pour que le jeune homme, né pour la vie intellectuelle, pût s'adonner à l'étude; il entra à l'Ecole de médecine de Canton, puis il alla suivre les cours de Hongkong. Après cinq années passées à recevoir les leçons scientifiques des médecins anglais, il conquit le grade de docteur.

C'est à Macao, l'île portugaise, dans les eaux de la province de Canton, qu'il alla s'établir pour y exercer son art. Le médecin possédait une âme ardente d'apôtre et faisait servir ses facultés et ses capacités à la propagande de ses idées les plus chères.

Les enseignements du vieil oncle avaient marqué en lui une forte empreinte; aussi, à Macao, s'attacha-t-il tout de suite à se faire des adeptes ; il insuffla une nouvelle vie aux sociétés secrètes, toujours si nombreuses dans le sud de la Chine, et particulièrement à celle de la Triade.

Son action se manifesta d'abord par l'envoi de suppliques à la Cour, pour exposer à celle-ci la nécessité de changer l'état des choses, dont tant de Chinois se plaignaient. Les demandes du médecin et de ses amis furent accueillies comme elles le sont toujours en pareil cas : un édit déclara factieux Sun et ses disciples. Ceux-ci n'eurent plus alors d'espoir qu'en un mouvement révolutionnaire. C'était par la force que la dynastie des Mandchoux devait périr.

Mais comment réussir une telle entreprise ? En s'emparant d'abord de Canton, la ville toujours hostile aux dominateurs étrangers.

En 1895, Sun combine une première tentative de révolte ; il échoue, cinquante de ses fidèles sont décapités. Le docteur réussit à échapper à la police, se cache dans le pays, puis gagne Hongkong; de là, il s'embarque pour l'Amérique et l'Europe; son échec lui a démontré qu'un mouvement comme celui qu'il projette demande une longue préparation ; il s'en va, pèlerin de la révolution future, gagner à sa cause

ses compatriotes résidant à l'étranger et leur demander des subsides.

Le gouvernement chinois s'aperçoit qu'il a, en la personne de Sun, un ennemi redoutable et il cherche à s'en emparer par tous les moyens. Il faillit y réussir à Londres même. Là, un traître se saisit du docteur par surprise, le conduit à la légation de Chine où on le retient prisonnier et d'où on va l'embarquer secrètement pour la Chine; mais Sun réussit à prévenir un de ses amis anglais. Le gouvernement britannique fait relâcher le conspirateur.

Celui-ci se remet à l'œuvre; en 1900, il soulève une partie de la province de Canton, forme une petite armée disciplinée d'une dizaine de mille hommes et inflige une défaite au général chinois Lieou-Vin-Fuoc, l'ancien pirate qui avait jadis combattu les Français au Tonkin, à la tête des Pavillons noirs. Mais quelques jours après, la fortune des armes lui est contraire, ses soldats se dispersent, il s'enfuit.

Trois ans plus tard, il va essayer une nouvelle attaque, des traîtres déjouent son projet que l'on ne peut exécuter. C'est alors qu'il publie le fameux plan révolutionnaire qui sera réalisé en 1911.

Au mois de mai de cette dernière année, ses amis font une suprême tentative, elle échoue encore. La vengeance des autorités s'abat, cruelle et impitoyable, sur les jeunes gens instruits et riches, sur les jeunes filles même, qui s'étaient lancés dans l'armée de la révolution.

De son côté Sun parcourt le monde, rassemblant, exhortant ses fidèles, recueillant des souscriptions pour l'armée qui doit assurer la future victoire, chez les dix millions de Chinois du dehors, et qui, tous, sont de cœur avec lui.

C'est au cours d'un de ces voyages que la nouvelle des succès rapides de la révolution dans la Chine centrale, en octobre et en novembre, vint le trouver. Il accourt aussitôt,

et, le 25 décembre, il débarque à Changhaï pour se rendre à Nankin.

Telle fut la vie incroyablement active de Sun Yatsen, pendant vingt ans. Mais cette activité, ce dévouement de tous les instants à la cause, ces périls continuels, courus pendant de si longues années, ce n'est pas là ce qui le caractérise. Bien d'autres que lui ont fait les mêmes efforts, se sont exposés aux mêmes sacrifices.

Parmi ses amis et ses disciples, beaucoup sont morts de la main du bourreau, ou fusillés dans les attaques, ou tués par surprise. Soixante-douze étudiants furent même décapités tous ensemble, lors d'une défaite.

Ce par quoi Sun dépassait tous les autres, c'était la puissance de ses idées. Il était l'esprit de la révolution incarné. C'est lui qui fournit à celle-ci ses principes directeurs et qui élabora son programme. Ses sentiments chrétiens lui inspiraient l'amour du peuple et des humbles ; par ses connaissances philosophiques, il était devenu un adepte des théories d'égalité politique et d'évolution sociale. Son christianisme protestant uni aux principes égalitaires de Rousseau l'avait rendu ennemi des privilèges et du pouvoir d'un seul ; et tout cela, combiné avec les théories évolutionnistes qu'il tenait de son éducation scientifique, faisait de lui un républicain socialiste. Ce qui domine en effet dans ses idées, c'est la conviction que le progrès de la conscience universelle, secondé par les efforts des hommes de bonne volonté, doit amener l'avènement d'un régime social démocratique, où l'exploitation des faibles par les forts sera réduite à sou minimum.

D'autre part, l'atavisme de sa race, prudente, réservée, subtile, amie des accommodements et des ententes, l'empêchait de verser dans l'intransigeance du doctrinaire plongé dans les abstractions et le rendait plus propre encore à l'action politique.

En cet homme aux pommettes saillantes, au front large,

chez qui les longs séjours faits à l'étranger semblent même avoir atténué les caractères physiques du Chinois, la Chine et l'Occident paraissent s'être combinés.

C'est du moins ainsi, en personnage vraiment représentatif du grand mouvement qu'il dirigeait et qu'il incarnait, qu'il m'est apparu dans les entretiens que j'eus avec lui, entretiens que cet homme d'action, volontiers silencieux, ne prodigue guère.

Sa réserve et sa défiance naturelles à tout Chinois ont fait porter sur son compte les jugements les plus inexacts par beaucoup d'Européens qui ne l'ont guère vu qu'entre deux portes, ou même qui, ne l'ayant jamais vu, ne le jugent que de loin, à travers leurs propres préjugés politiques.

C'était une opinion courante en Extrême-Orient que Sun Yatsen n'était qu'un idéologue, sans esprit positif, impropre à toute action sérieuse, qu'un conspirateur errant et sans influence.

Or, c'était cet idéologue, impropre à l'action, qui avait dressé avec précision, dès 1904, le plan de la bataille où périt la dynastie en 1911, et qui, pendant sept ans, en avait préparé l'organisation; c'était ce conspirateur sans influence qui venait, quatre jours après avoir remis le pied sur le sol de sa patrie, d'être acclamé comme chef de l'État par les délégués des provinces représentant la Chine presque tout entière.

L'embarras de la Cour. — Yuen Chekai, son caractère, sa vie. — Les partis en présence. — La Constitution provisoire. — L'abdication impériale. — Yuen président de la République. — Le départ de Sun Yatsen. — Le premier président du Conseil, M. Tang Chao-y. — Le ministre des finances. — La situation à Changhaï.

Quand, en octobre 1911, les succès des révolutionnaires commencèrent à s'affirmer, la Cour de Pékin prit peur. Elle convoqua, le 22, le Sénat provisoire.

Mais, dans cette assemblée, l'action sourde des républicains s'était fait sentir et la Cour s'aperçoit que cet embryon de parlement ne lui sera pas fidèle. Le Sénat demande des réformes et l'institution d'une monarchie constitutionnelle; il veut que les princes de la famille impériale ne puissent être ministres.

Celle-ci pourra-t-elle s'appuyer sur l'année? Pas davantage. Les officiers de terre et de mer envoient des pétitions au régent, pour lui demander d'établir au plus tôt une constitution.

Dans sa détresse, la famille mandchoue qui entoure le petit empereur, le jeune Pou-y, à qui on a donné, selon l'antique coutume, un nom de règne, Hiuen-Tong, qui signifie Charte octroyée, se sent désemparée. C'est alors qu'un de ses membres lui propose de recourir à un homme dont on lui a déjà parlé, lors des troubles qui éclatèrent à propos des affaires de chemins de fer dans le Seutchoenn, le viceroi disgracié : Yuen Chekai.

Page 129

(Phot. des Lectures pour tous. Hachette et Cie, édit.) YUEN GHKKAf

Page 1