‹ A travers la révolution chinoise; mes séjours dans le sud et dans le nord, l'évolution des moeurs ... le coup d'ÉtatChapitre 7 sur 18 · PRÉSIDENT DE LA REPUBLIQUE · texte numérisé non relu

PRÉSIDENT DE LA REPUBLIQUE

Le régent et l'impératrice veuve firent d'abord une vive opposition. Comment était-il possible, pour sauver la dynastie, de recourir à celui qui, en 1898, avait trahi la confiance de l'empereur?

On leur représenta que Yuen était un homme plein de ressources, qui avait su se faire bien voir des étrangers dont on aurait besoin, qu'il avait formé une partie importante de l'armée chinoise, qu'il possédait la confiance des soldats.

Le vieux prince King finit par vaincre les résistances du faible régent et de la molle Long Yu, que son instinct féminin rendait clairvoyante, et bientôt l'exilé de Tchang-Téfou rentre en scène; il est nommé vice-roi des deux provinces, le Houpé et le Hounan, où les premiers troubles ont éclaté. Un édit du 27 octobre place sous son commandement toutes les forces militaires et navales de la région du Fleuve Bleu, car le vice-roi, Jouei-Tcheng, s'était enfui pour ne pas être massacré par les troupes rebelles.

Mais Yuen ne bouge point, il tient à se faire prier et il lit, du fond de sa retraite, l'édit du 30 octobre, par lequel l'empereur enfant, suivant la coutume immémoriale des souverains chinois, lors des grandes calamités nationales, fait sa confession publique, s'accusant devant ses peuples d'être la cause des maux qui fondent sur l'empire.

Le 9 novembre, un autre édit nomme cet homme indispensable président du conseil impérial. Cette fois-ci, il a le pouvoir suprême, objet de son ambition, et le disgracié d'hier accourt à Pékin en saisir les rênes.

Cette nomination lui avait coûté des sommes considérables, car, connaissant l'avidité des princes de la famille impériale, il avait eu soin d'en gagner dans le secret les plus importants, selon le vieil usage des grands et petits fonctionnaires chinois postulant une place. Ainsi la dynastie devait périr de sa corruption même, car on pense bien que l'ancien vice-roi ne revenait pas au pouvoir dans l'in-

tention de sauver ceux qui avaient voulu lui trancher la tête.

Le personnage que le régent et l'impératrice chargeaient ainsi de mater la révolution était un homme tout différent de celui que les républicains devaient, un mois et demi plus tard, mettre à la tête de la République.

Le docteur Sun Yatsen, enfant du peuple, chrétien instruit des idées et des choses d'Occident, n'avait rien de commun avec l'ancien vice-roi du Pétchili; ni les origines, ni la culture, ni les sentiments. Ces deux hommes étaient séparés par des abîmes; ils représentaient des mondes et des âges différents.

Yuen Chekai naquit dans la province septentrionale du Honan, préfecture de Tchenntchéou ; il était le quatrième fils de sa famille. Son père, qui occupait alors les hautes fonctions d'assistant dans un ministère, devint ensuite viceroi des deux provinces du Yunnan et du Koueitchéou.

L'enfant, dès ses jeunes années, vécut donc dans un milieu mandarinal de haut degré et reçut l'éducation des grands.

Mais il n'était pas fait pour l'étude; les exercices du lettré ne convenaient ni à son tempérament, violent et hardi, ni à son caractère indocile. De bonne heure, il se révéla volontaire, plus disposé au commandement qu'à l'obéissance.

Ce dernier défaut, qui, en certains cas, est une qualité, est fort mal vu dans les familles chinoises, où le dernier mot de l'éducation est d'inculquer à la jeunesse un respect absolu pour tous les ordres des parents, et il donna plus d'un souci aux siens.

Sa mère, devenue veuve, ne voulait pas qu'il s'engageât dans la carrière militaire, laquelle correspondait mieux que

le mandarinat au tempérament et aux goûts du jeune homme; cela semblait à cette femme de lettré, méprisant le soldat, une déchéance, mais Yuen, qui ne pouvait conquérir ses grades littéraires, voulait se lancer dans cette carrière dont il entrevoyait peut-être l'avenir.

Il résista à la volonté maternelle. A ce propos, ses biographes chinois lui reprochent son manque de piété filiale, accusation grave pour les Chinois. Ils l'accusent aussi d'avoir spolié ses frères et plongé une main cupide dans le trésor familial. Mais il faut se défier de ces documents, où le pinceau perfide d'ennemis peut avoir distillé son venin.

C'est surtout dans l'histoire de sa vie, écrite dans les faits, que l'on trouve les traits principaux du caractère de Yuen Chekai.

Lorsqu'on étudie la carrière peu ordinaire de cet homme, il se révèle comme né pour le commandement et pour le pouvoir, souffrant dès sa jeunesse de n'être point au premier rang, et plein d'ambition. Chez lui, celle-ci dominera tout. On ne le verra pas tout sacrifier à l'amour de l'argent et de la jouissance, comme le font tant de grands personnages de ce monde corrompu et décadent. Il n'aimera les richesses que parce qu'elles seront pour lui un instrument nécessaire.

Le but vers lequel il tend avec une remarquable constance et qu'il cherchera à atteindre per fas et nefas, c'est la domination.

Pour satisfaire son ambition selon les voies ordinaires, il eût été obligé de passer de longues années penché sur les livres, il lui eût fallu user sa mémoire dans les exercices de style fastidieux et vains sans lesquels on ne pouvait conquérir les grades de bachelier, de licencié et de docteur qui donnent accès aux plus hautes charges.

Cette besogne stérilisante ne pouvait convenir à cet esprit vigoureux.

Intelligent mais peu instruit, tel est le jeune homme;

aussi sera-t-il toujours dédaigné des lettrés, même lorsque, plus tard, ceux-ci seront obligés de se courber devant son autorité.

Il ne connaît aucune langue étrangère, il n'a pas voyagé au loin, il ignore l'Europe, la civilisation occidentale; toute une partie de l'univers échappe aux prises de son intelligence, mais il n'a pas l'esprit déformé par des études archaïques et il peut porter toute sa puissance intellectuelle, toutes ses facultés naturelles d'observation, qui sont grandes, sur les hommes et les choses qui passent à sa portée.

Et dans cette société de lettrés au cerveau obstrué par les plus vaines des connaissances, c'est justement cela qui fera sa fortune.

Yuen n'a rien d'un idéologue.

Or, les lettrés chinois, avec lesquels il luttera de ruse dans la conquête du pouvoir, ne sont même pas des idéologues. Ce sont tout simplement des perroquets dont la valeur intellectuelle est en proportion de la résistance que leur cerveau a opposée à l'effet déprimant de leurs études. Toute leur science consiste en formules dogmatiques morales sur le gouvernement de la famille et de l'Etat approprié à une société ancienne.

Yuen Ghekai est tout autre; il ne s'embarrassera pas de principes ni de formules qu'il ignore; de l'instruction chinoise, il n'a que le minimum, l'essentiel, ce qu'il en faut pour communiquer avec autrui par la lecture et l'écriture. C'est un cerveau non encombré, intelligent et sain.

Au moral, il suit, sans s'y attacher, les vieilles coutumes, il s'inclinera devant les tablettes de ses ancêtres, mais ne concevra aucun idéal religieux et ne donnera dans aucune superstition. Dans ce domaine également, il est dépourvu de principes.

Il ne manque pas d'une certaine franchise, propre aux caractères vigoureux, toutes les fois que la lutte ne rendra

pas nécessaire la ruse diplomatique. Il est, lui aussi, comme Sun Yafsen, un Asiatique dissimulé et défiant.

Au physique, cet homme râblé, à la tête ronde et aux yeux clairs, est doué d'un tempérament puissant, qui n'aime point la contrainte, et, quand il sera un grand personnage, on le verra se lever soudain pendant le conseil, pour aller faire quelque pressante communication à Tune de ses neuf épouses et revenir bien vite se mettre au travail.

Car, autre particularité intéressante de son caractère, il est travailleur.

Telle est la nature de cet homme de premier plan, resté neuf et vigoureux dans un monde décrépit et décadent, dont il conserve d'ailleurs, enveloppant sa rudesse, l'urbanité des formes et la politesse raffinée.

C'est bien là l'impression qu'il nous a produite lorsque nous pûmes l'approcher et l'observer dans l'intimité de la conversation.

Sa carrière est en harmonie avec sa nature. Il la commence grâce à la protection d'un ami de son père, commandant des troupes de Corée, qui le nomme officier. Eti Corée, il étudie de son mieux les choses militaires, cherche à s'inspirer en cette matière de la science des étrangers dont il a constaté la supériorité.

Puis, il rentre en Chine et il gagne, par des présents habiles, la bonne grâce de Yonglou, le neveu de l'impératrice Tseushi, qui est à la tête des troupes de la région du Nord. Il travaille avec intelligence à la réforme de l'armée à Tientsinn.

Mais c'est en 1898 que commence vraiment sa fortune, lors de la tentative de réforme des fameux lettrés Kang Youwei, Liang Kitchao et leurs amis, qui avaient su gagner la confiance de l'empereur; Yuen Chekai s'était joint à eux et donnait à tous l'impression qu'il était homme de progrès.

Lorsque les réformateurs sentirent que les bénéficiaires

des abus qu'ils combattaient allaient réagir contre leur œuvre, ils persuadèrent l'empereur Koangsiu de réduire à l'impuissance la vieille impératrice Tseushi, qui, si longtemps, avait tenu le pouvoir, et, pour cela, de faire exécuter son neveu Yonglou.

Yuen Chekai fut chargé par le souverain de mettre ce projet à exécution, mais, trouvant plus avantageux à sa fortune le maintien de l'état de choses, il trahit son maître et ses amis, révéla le complot à Yonglou, qui courut prévenir l'impératrice. Celle-ci fit aussitôt une révolution de palais; six des conseillers de l'empereur, qui n'avaient pu s'enfuir, furent décapités dans la nuit; le souverain fut séquestré dans un pavillon entouré d'eau du palais impérial et dut remettre le pouvoir à l'impératrice.

Un tel service rendu à celle-ci assura la haute fortune de Yuen Chekai, qui devint bientôt vice-roi du Pétchili, conseiller d'empire, un des plus grands personnages de l'Etat.

Pendant qu'il occupait ces hautes magistratures, Yuen, observateur attentif comme tout Chinois, se rendait compte de la force des étrangers, de la nécessité de les ménager, et au besoin de s'appuyer sur eux.

Aussi s'attacha-t-il à gagner les bonnes grâces des diplomates des diverses puissances et à leur donner l'impression qu'il était le seul homme capable de leur faire des concessions et de réformer la Chine dans le sens des intérêts qu'ils avaient mission de défendre.

Tout Chinois est diplomate de naissance. Yuen l'était au suprême degré; il sut, sans trop de difficultés, réussir dans son entreprise de séduction ; seule peut-être, la diplomatie russe, en partie asiatique elle-même, habituée au caractère chinois depuis longtemps et la plus habile de toutes, ne se fit pas d'illusion ; mais elle vit en Yuen un homme qui, à l'occasion, pourrait servir ses desseins.

En somme, le personnage que la Cour venait d'appeler à son secours était, avant tout, un Asiatique rusé et observa-

teur, un type de vieux Chinois pour lesquels tous les grands principes et toutes les méthodes qui dominent aujourd'hui la vie politique des peuples étaient lettre morte.

La ruse et la force, tels étaient les deux seuls moyens que son atavisme, son éducation et son caractère lui permissent de connaître.

En effet, tant qu'il disposa de l'autorité, il n'en employa pas d'autres, ne se guidant jamais que par des motifs d'utilité pratique et immédiate, sans tenir compte d'aucune loi morale supérieure; il tranchait toujours les difficultés en faisant sans pitié tomber les têtes.

C'est par ces procédés simples et cette rigueur cruelle qu'il avait établi la discipline dans l'armée du Nord; cela lui donnait un grand lustre aux yeux des étrangers, qui le prônaient bien haut.

Quant à ses procédés d'administration, ils étaient ceux mêmes de la dynastie qu'il servait et ils ne pouvaient être différents.

Yuen Chekai, c'était la vieille Chine, gouvernant par la corruption des hommes, par le despotisme cruel, ignorant tout ce qui fait la grandeur morale de la civilisation d'Occident.

Tel était l'homme chargé de lutter contre les forces de l'esprit de cette civilisation même qui animait les républicains triomphants.

Lorsque Yuen prit le pouvoir, la révolution avait déjà presque entièrement accompli son œuvre de destruction. Par tout l'Empire, le peu d'administration caduque de la monarchie était détruit, les fonctionnaires, ou avaient été massacrés, ou s'étaient enfuis, ou étaient passés avec armes et bagages à la révolution. On ne percevait plus aucun impôt. Il ne restait plus guère que Pékin, avec la Cour et

la troupe de la garde impériale et de l'armée du Nord.

Le premier soin du nouveau chef réel de l'Etat fut de chercher à emprunter de l'argent aux étrangers, qui déjà avaient prêté plus de trois milliards à la dynastie. Mais il était impossible de songer à un emprunt dans l'état où se trouvait le pays : bientôt, à Pékin, les caisses seraient vides. Gomment faire pour entretenir les troupes, seule force qui existât encore?

Néanmoins, Yuen donne des ordres à l'armée pour combattre les révolutionnaires qui se sont emparés d'Outchang et de Hankéou, puis il la retient, ménageant visiblement les adversaires de la dynastie.

Toute la tactique de ce grand ambitieux va être de pousser dehors, doucement, la famille impériale et de se mettre à sa place sous un autre nom; l'empereur, ce pauvre bébé, ne représente plus qu'un principe contesté par les provinces en révolte; deux êtres faibles et des princes ignorants et corrompus, voilà toute la défense qui peut s'opposer à la révolution et à l'astuce du disgracié d'hier, qui tient, de sa main ferme et cruelle, le gouvernail de l'Etat. Virtuellement, la dynastie n'existe plus.

Déjà, sans doute, yuen rêve de l'empire; mais tout le Sud, tout le centre et une grande partie du Nord sont passés à la révolution et suivent les directions de ses chefs. La nécessité d'une entente avec ceux-ci s'impose, car, sans argent, comment entreprendre une grande guerre pour les réduire? Cet homme, qui ne croit qu'à la force, sait que la force a besoin d'instruments.

Et alors, les discussions commencent. On conclut un armistice entre les troupes impériales et les troupes révolutionnaires reconnues comme des belligérants réguliers.

De leur côté, les révolutionnaires ont proclamé la République, élu un président, constitué un ministère dont le personnage le plus en vue est le docteur Ou Tingfang, un Cantonais des plus distingués, résidant à ChanghaL

Habitués aux procédés démocratiques et parlementaires de l'Occident, connaissant l'importance des formes qui matérialisent aux yeux des hommes les forces morales, ils procèdent avec une régularité parfaite, pour se donner, devant le monde, l'attitude d'hommes civilisés et modernes qu'ils sont.

Leur but n'est point de conquérir une monarchie constitutionnelle qu'ils auraient plus tard à renverser, mais de faire proclamer, à Pékin même, la République; pour cela, ils sont disposés aux plus grands sacrifices. Malgré l'opposition de quelques irréductibles, ils iront s'il le faut, jusqu'à consentir à mettre le pouvoir suprême dans les mains de Yuen Chekai, qu'ils connaissent fort bien tel qu'il est.

Quelle lutte d'habileté et de finesse va se poursuivre entre ces hommes ! Jamais congrès diplomatique en Europe n'a donné lieu à une telle dépense de ruse.

Pour le premier ministre, le but à atteindre, c'est de se faire donner le pouvoir qui permet de disposer de la force. Il prodiguera les promesses et, quand il aura réussi, il saura bien écraser ceux qui voudront s'opposer à son ambition.

11 envoie donc à Ghanghaï, pour discuter des conditions d'une entente, M. Tang Chao-y.

Après les inévitables pourparlers, cent fois rompus et cent fois repris, qui sont habituels aux Chinois, les républicains sont irréductibles sur deux points : l'abdication de l'empereur, la proclamation d'une constitution républicaine dont ils dicteront les termes.

La première condition ne présente aucune difficulté réelle, puisque l'empereur et sa famille sont entre les mains puissantes du terrible Yuen; l'abdication aura lieu au moment où il l'aura décidée. Ne s'attache-t-il pas, chaque jour, à démontrer à la dynastie son impuissance? Il lui demande, pour payer les troupes, de l'argent que celle-ci ne peut donner. Il propose à ces princes cupides de se mettre sur la paille pour le salut de l'Etat. Il leur fait entrevoir que

l'abdication leur vaudra une riche pension collective, car il connaît ses hommes.

Quant à la constitution, qu'est-ce cela pour un homme comme Yuen, ignorant des forces morales?

L'important, c'est de se faire consacrer chef de l'État; avec ce titre, Yuen pourra avoir l'argent dont il a besoin pour établir solidement son gouvernement.

Si, pour Henri IV, Paris valait bien une messe, pour Yuen Chekai, l'autorité suprême sur un peuple de quatre cents millions d'hommes vaut bien un morceau de papier.

Et c'est ainsi que les républicains, réunis à Nankin et à Changhaï, réussirent à faire souscrire au grand ambitieux une constitution démocratique, qui institue en Chine la République et qui le lie moralement aux yeux du monde civilisé.

Pendant plus d'un grand mois, on débat les termes de l'accord qui s'établit dans la première quinzaine de février. L'empereur abdiquera et proclamera lui-même la République, chose peu ordinaire; lui et sa famille auront une pension de quatorze millions de francs environ et seront bien traités. Le jeune souverain jouira des honneurs accordés aux souverains étrangers; sa garde passera naturellement sous le commandement du futur ministère de la guerre de la République.

Le Gouvernement nouveau sera détenu par trois pouvoirs : l'exécutif, le législatif, le judiciaire, comme en France; la distinction en sera soigneusement établie. Une assemblée de délégués des provinces, comprenant 126 membres, se réunira à Pékin, élaborera des lois électorales, préparera la Constitution définitive et jouira immédiatement de toutes les prérogatives des Parlements dans tous les pays libres ; elle voterales impôts, les budgets et les comptes, autori-

sera ou non les emprunts et les traités passés avec l'étranger.

Le président de la République disposera d'une autorité analogue à celle du président de la République française, limitée comme celle de celui-ci.

Ce Gouvernement et cette Constitution seront provisoires, mais la forme républicaine ne le sera pas. Elle sera définitivement acquise après l'abdication .

Le président sera élu par l'Assemblée de Nankin. Si Yuen Chekai accepte toutes ces conditions, il sera le premier président et Sun Yatsen se retirera devant lui. L'union de la Chine sera faite.

Certes, les républicains de Nankin n'ignoraient rien du caractère et du passé de leur adversaire; ils connaissaient son ambition sans limites, ils savaient qu'en remettant le pouvoir dans ses mains, ils s'exposaient à le voir confisqué à son profit; mais lui seul était en état de faire abdiquer l'empereur sans prolongation des hostilités; lui seul pouvait compter sur l'appui de la diplomatie étrangère, faire proclamer la République, afin que celle-ci devînt le gouvernement légitime du pays.

Établir une Constitution garantissant les droits des citoyens et déterminant l'exercice du pouvoir, donner à la Chine la forme politique des peuples les plus avancés en civilisation, c'était faire de telles conquêtes morales que, pour les assurer, ce n'était pas trop de risquer la future dictature d'un homme qu'on s'efforcerait de tenir en bride par tous les moyens.

La Constitution devait être publiée à Pékin même, dans le Journal officiel; elle le fut après avoir été votée par l'Assemblée nouvelle, qui prit le nom de Tsan Y Yuen ou Sénat.

Voici quelques-uns des articles de cet acte mémorable, publié le 15 mars 1912 :

Article premier. — La République chinoise est constituée par le peuple de Chine.

Art. II. — Le pouvoir souverain, dans la République chinoise, appartient au peuple tout entier.

Art. III. — L'autorité de la République chinoise s'éteud aux vingt-deux provinces, à la Mongolie intérieure et extérieure, au Thibet et au Tsinghai.

Art. IV. — Le pouvoir, dans la République, est exercé par un Sénat, un président provisoire de la République, des ministres et des tribunaux.

Art. V. — - Dans la République chinoise, tous les hommes sont égaux, et il n'y a aucune distinction juridique entre les races, les clans, les degrés, les religions (1).

Le président a le droit de déclarer la guerre et de conclure des traités de paix; mais il lui faut, pour cela, le faire d'accord avec l'Assemblée.

Il peut être jugé par une haute cour de justice, composée de neuf magistrats de la plus haute juridiction.

Cette Constitution, qualifiée de Yaofa, ou loi conventionnelle, pour bien spécifier son curieux caractère, devait, d'après les termes de son article 54, avoir toute sa force, tant qu'une constitution définitive n'aurait pas été rendue exécutoire.

Les rédacteurs de ce document s'étaient visiblement inspirés de la constitution française; c'est celle-ci, en effet, qui paraissait, aux républicains, fournir le meilleur modèle, le plus propre à la Chine telle que l'avaient faite son évolution historique et la révolution.

Du pouvoir absolu et sans contrôle des sociétés asiatiques, ce grand pays passait à la république moderne, où les droits du citoyen sont fixés et garantis. La monarchie pontificale, vieille peut-être de cinq mille ans, déjà morte en fait, périssait en droit pour toujours.

C'est le 12 février qu'un édit impérial publia, avec son acte de décès, l'acte de naissance de la République.

(1) Voir la traduction complète de la Constitution, annexe II, p. 387.

Quand il fut bien entendu que le président Sun Yatsen laisserait le pouvoir suprême à Yuen Chekai, celui-ci fit comprendre à l'impératrice que l'heure de l'abdication avait sonné. La famille impériale s'exécuta.

L'empereur étant mineur, c'est la veuve de Koangsiu, sa mère par la religion, la vieille ennemie de Yuen Chekai, celle même qui, pour exécuter la volonté du souverain, voulut faire décapiter le ministre traitre, qui consomme l'acte fatal et signe redit.

Ce document, dans le style grave et habituel, expose d'abord les raisons de fait qui obligent à tout abandonner; il constate le succès delà révolution. « Actuellement, dit-il, les habitants de tout l'Empire sont partisans de la République. Les provinces du Sud ont demandé, les premières, rétablissement de ce régime, puis les généraux du Nord l'ont approuvé. Puisque le Ciel et le peuple veulent le régime républicain, comment pourrions-nous être assez obstinée pour garder notre trône contre la volonté des habitants? En présence de la situation actuelle, d'accord avec l'empereur, nous remettons au peuple le pouvoir souverain, nous proclamons la République pour satisfaire le peuple qui veut la paix et afin de suivre l'exemple des empereurs de l'antiquité qui déclaraient que l'empire appartenait à tous..,

« ... Nous accordons à Yuen Chekai le pouvoir dirigeant, afin que, conjointement avec les républicains, il forme un gouvernement provisoire... »

C'était bien là ce que voulait l'Assemblée de Nankin. Elle tenait à ce que le régime nouveau fût l'héritier légitime du régime ancien, qu'il continuât la tradition historique.

Ces révolutionnaires voulurent mettre de leur côté, non seulement l'avantage de la possession d'état, mais le droit que conférait le consentement du détenteur traditionnel du pouvoir.

C'était peut-être la première fois qu'un tel spectacle se voyait dans le monde.

Aussi, le même jour, le docteur Sun, en sa qualité de président de la République, se rendit-il aux tombeaux des empereurs de la dynastie des Ming, près de Nankin, et là, entouré des troupes, devant les ancêtres de la Patrie, il offrit à leurs mânes le sacrifice d'investiture, comme le faisaient les empereurs, lorsqu'ils montaient sur le trône; la religion nationale, aussi, consacrait la République.

De son côté, Yuen Chekai envoya un télégramme à l'Assemblée, dans lequel il dit : « La République est la meilleure forme de gouvernement. Tout le monde le reconnaît; si nous sommes passés tout d'un coup du pouvoir absolu à la République, c'est le résultat des nombreuses années de vigoureux efforts que vous avez déployés tous, et cela sera le plus grand bien pour le peuple. »

Le 15 février, l'Assemblée de Nankin nommait Yuen Chekai président de la République.

Le 10 mars, dans l'après-midi, eut lieu, au ministère des affaires étrangères, à Pékin, la prestation solennelle de serment du président; devant les membres délégués de l'Assemblée de Nankin , devant les représentants des vicerois et gouverneurs, devant des députés venus spécialement de chaque province de Mandchourie, de Mongolie, du Thibet, et devant des délégués des musulmans, Yuen prononça, debout, la formule suivante du serment :

« Au commencement de la fondation de la République, les affaires publiques sont une très lourde charge. Moi, Chekai, je veux sincèrement déployer toutes mes forces pour promouvoir l'esprit démocratique, écarter les ombres et les souillures du despotisme, obéir fidèlement à la Constitution et me conformer au désir du peuple afin que le pays soit en sûreté, uni, fort et stable et afin de réaliser le bien et le bonheur des cinq catégories de la race chinoise. Je m'engage à remplir cette tache sans défaillance. Dès que le

président définitif sera élu par l'Assemblée nationale, je lui céderai la place. C'est avec la bonne foi la plus entière que je profère ce serment devant le peuple de Chine. »

La formule du serment fut ensuite signée par Yuen, qui y apposa son sceau, et remise à Tsai Yuenpé, délégué de l'Assemblée de Nankin.

Celle-ci envoya à son élu, par le télégraphe, et publia dans le pays entier, le 11 mars, une adresse d'acceptation dont voici les passages essentiels :

« Vous êtes investi de la confiance des quatre cents millions d'hommes du peuple chinois et vous avez la responsabilité des quarante millions de lis carrés du territoire. Les trois chapitres et les cinquante-six articles de la loi organique du gouvernement provisoire doivent être considérés comme la constitution de l'Etat et strictement observés. Vous ne dédaignerez pas l'opinion publique, n'emploierez pas de moyens despotiques, mauvais ou injustes. Si vous vous conformez à ces indications, nous prenons le Ciel et la Terre à témoin que les cinq grandes catégories de la race chinoise vous accorderont, de tout leur cœur, affection et respect. Nous vous envoyons le grand sceau présidentiel, avec lequel vous signerez vos actes, afin que vos ordres, ainsi scellés, puissent être ponctuellement exécutés. »

L'union était faite. Le premier acte de la révolution était terminé.

Le mois suivant se passa en divers préparatifs et discussions pour la constitution du ministère, et, le 3 avril, nous pûmes rencontrer le train qui ramenait triomphalement le président démissionnaire. Des drapeaux aux cinq couleurs, symbole de l'union des races dans la République, ornaient le wagon qui abritait le grand révolutionnaire, ceux qui avaient été ses ministres et ses amis fidèles.

Nous étions à Tchennkiang; les troupes de cette ville, alignées sur les quais et le long des voies, présentaient les armes. Nous montâmes dans le wagon présidentiel, ainsi qu'un ou deux autres étrangers qui se trouvaient là, pour féliciter celui qui descendait ainsi du pouvoir, qu'il n'aurait tenu qu'à lui de garder en continuant la lutte ; c'était bien lui-même en effet qui avait voulu, pour faire l'unité et la paix, que Yuen fût président; il dut lutter au sein de son parti pour obtenir un tel résultat. Son ascendant l'avait finalement emporté sur les légitimes défiances de ses amis. Ceux-ci, vêtus à l'européenne, pour la plupart, l'entouraient. Ces faces imberbes à lunettes d'or étaient celles de ses vieux compagnons de lutte; dans ce groupe, il n'en était guère qui n'eussent maintes fois risqué leur vie.

Leur tâcbe n'était pas finie, ils allaient connaître d'autres combats.

Nous redescendîmes sur le quai et le train partit, tandis que la musique jouait un bymne national et que le docteur Sun, redevenu simple citoyen, debout, sur la plate-forme, saluait les assistants et les troupes.

A Changhaï, nous devions revoir encore son visage sérieux et grave, dans le grand hôtel où il était descendu et où il était véritablement assiégé par les hommes et femmes, se pressant pour le féliciter et lui offrir leurs vœux. Le ministère venait enfin d'être constitué, après entente des républicains et de Yuen Chekai, et son président, M. Tang Chao-y, se trouvait dans la même ville, où il venait d'arriver.

Tenir de la bouche du premier président du premier cabinet des ministres qu'ait eu la République, l'expression de ses idées politiques et le programme de son ministère, présentait trop d'intérêt pour que nous ne lui fissions pas visite.

M. Tang est un homme d'une cinquantaine d'années environ, portant les lunettes de tout bon lettré et vêtu de

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la classique redingote. Il a vécu en Amérique et parle fort bien la langue anglaise. C'est un Cantonais et, comme tel, assez progressiste; mais, très habile politique, il est grand ami personnel de Yuen Chekai. Il ne pouvait y avoir de meilleur trait d'union entre les deux partis.

Les idées qu'il nous expose, d'un débit mesuré, sont quelque peu différentes de celles du dictateur du Vunnan. Toutefois, il nous dit que le suffrage dans la République ne sera pas universel; celui-ci lui semble prématuré.

Tout est à faire à la fois; le pays est sans administration, sans finances, on ne peut avoir encore de programme détaillé. Il veut se consacrer d'abord à la réforme des finances et parle d'augmenter les tarifs de douane; question délicate s'il en fut, car elle touche à des intérêts étrangers. II se propose de remanier les impôts, tache immense. Bref, nous nous trouvons en face de l'homme politique de tous les pays, qui vient de constituer un ministère et qui fait part de ses espérances, sans trop s'illusionner peutêtre sur la longueur du temps que laissera à son activité la prochaine crise ministérielle.

M. Tang Chao-y me parait connaître particulièrement les questions financières et, au point de vue des connaissances générales, ni meilleur ni plus mauvais que bien d'autres qui ont, en Occident, été chargés de diriger un cabinet de ministres.

Quand je quitte, après un long entretien, ce type de l'homme politique parlementaire, je ne puis, en descendant l'escalier du fastueux Kalee-Hôtel, que rire in petto en pensant qu'en Europe bien des gens imaginent naïvement que les Chinois ne sont pas des gens civilisés et sont impropres aux mœurs de nos Républiques. Ne venais-je pas d'ailleurs, dans son antichambre même, d'échanger des politesses avec un groupe de suffragettes, venues pour demander le droit de vote et même d'éligibilité au premier ministre? Celui-ci, car il y était venu déjà, revenait ici

pour conclure un emprunt de 25 millions à des Belges.

La pénurie du Trésor, en effet, était grande à Pékin, les troupes n'étaient pas payées, il fallait de l'argent à tout prix.

Déjà un consortium de banquiers de quatre puissances s'était formé pour prêter à la Chine les sommes dont elle avait besoin, moyennant certaines conditions de fournitures, comme on le fait en général avec les fils de famille pressés par le besoin. Ce consortium émettait aussi la prétention d'avoir le monopole des emprunts futurs et il ne voulait pas qu'aucun autre que lui pût traiter avec les Chinois.

Quand on apprit que M. Tang avait réussi à passer à travers les mailles du filet, il sembla presque qu'il eût commis une félonie et le consortium fit des remontrances en haut lieu. Les Chinois madrés laissèrent dire, se proposant de tirer des avantages du désir ardent de ces étrangers si empressés à prêter leur argent, et de les mettre en oppositions les uns avec les autres. Ne disait-on pas déjà que la main des Russes, qui ne faisaient point partie du consortium, poussait dans l'ombre les Belges?

Quoi qu'il en fût, ceux qui ont eu affaire avec le premier ministre se sont trouvés en face d'un habile homme et bien fin serait celui qui pourrait se vanter de l'avoir emporté en astuce sur ce rusé Chinois.

On en peut dire autant du nouveau ministre des finances que je vis également à Changhaï, car cette ville était alors le rendez-vous de tous les hommes politiques.

M. Hiong Shiling, d'origine Miaotzeu, dit-on, c'est-à-dire descendant des aborigènes qui peuplaient la Chine avant la venue des Chinois, ce qui remonte un peu loin comme on voit, est un homme de grande taille, vigoureux et corpulent, à petite moustache noire, aux yeux vifs. Il nous reçoit à l'étage supérieur des bureaux de la Tatsing Bank, où l'on se croirait dans un hall de nos grands établissements financiers avec les nombreux guichets, les grillages, le son métallique des pièces qui tombent.

Le nouveau ministre, qui se rend à Pékin pour prendre son poste difficile, a été employé autrefois à la gabelle en Mandchourie : c'est un spécialiste. Il nous donne le même son de cloche que le premier ministre. Il veut établir des Cours des comptes régionales, pour empêcher la gabegie de renaître de ses cendres. Gros effort qu'il aura là à accomplir. Ces ministres sont pleins de bonnes dispositions et ils se proposent de faire de grandes choses.

Nous prenons rendez-vous à Pékin, où Ton se reverra dans quelque temps. C'est là, en effet, maintenant, que le grand intérêt va se trouver. Après avoir détruit le vieil édifice vermoulu, il va falloir bâtir une maison neuve, déployer des talents rares d'architecte et cela presque sans matériaux et environnés de gens intéressés à ce que la bâtisse ne puisse s'élever. Quelle difficile entreprise! Quel curieux et instructif spectacle ce sera !

Faisons donc nos malles pour continuer notre voyage, mais, avant d'atteindre Pékin, il nous faudra remonter le Fleuve Bleu et voir la Chine centrale, examiner les lieux où la révolution a commencé et où elle frémit encore.

Nous nous préparons à quitter Changhaï, nous" faisons visite aux amis et connaissances.

C'est un des plaisirs de ces voyages que de trouver le bon accueil de ses compatriotes. Avant de partir de cette région de la Chine qui vit s'accomplir de si mémorables événements, il nous faut répondre à l'invitation de notre consul général, M. Dejean de la Bâtie, un des hommes les plus clairvoyants que nous ayons rencontrés. N'est-ce pas lui qui nous disait : « J'estime que les Chinois sont mieux faits pour le régime républicain que les Français eux-mêmes » ?

Le ciel politique s'est d'ailleurs éclairci; le consul ne redoute plus, comme lorsque nous sommes arrivés, une invasion et un pillage de la concession par les troupes révolutionnaires campées aux alentours. Le gouverneur Tchenn Kiméi, l'ancien journaliste, tient toujours, d'une

main ferme, la direction de la ville; il vient bien d'être nommé ministre du commerce, mais il ne veut pas partir encore pour Pékin. Yuen Chekai ne lui inspire qu'une demi-confiance et ici sa présence est nécessaire. Les sihks ne montent plus la garde, le soir, avec leur carabine.

Changhaï est calme, chacun va à ses affaires et à ses plaisirs, les pousse-pousse contenant les petites femmes aux joues peintes et aux cheveux lisses passent dans la nuit, courant vers les illuminations de Nanking road. Les vaisseaux de guerre étrangers sont toujours là, mais leurs canons me semblent moins menaçants.

Serait-ce donc que le ciel veuille être propice à la nouvelle république?

Cette question préoccupe vivement la vieille bonne chinoise du consulat : « Que va-t-il arriver, disait-elle à Mme de la Bâtie, s'il n'y a plus d'empereur à Pékin pour prier afin d'obtenir de la pluie? Comment seront les moissons? i

Cette brave femme peut se tranquilliser; malgré l'abdication, le soleil brillera toujours dans le ciel et les nuées continueront à féconder la terre. Ce n'est pas de l'impartiale nature que la société nouvelle aura à redouter le plus de maux, mais bien des passions humaines qui sont de tous les temps, ainsi que des cupidités, des ambitions du dedans et du dehors, dont la Chine, en république, va désormais connaître les redoutables conflits-

Le fleuve Bleu. — Le paysan chinois et les notables. — Les bords du Yangtsé et les soldats ravisseurs. — Hankéou détruite. — Les courses. — Les combats du « kilomètre 10 » . — La défense des concessions. — L'incendie de Hankéou. — La fin de la lutte.

Plusieurs compagnies de navigation ont des bateaux qui remontent le cours de l'immense fleuve Bleu, dont une compagnie chinoise.

Nous décidons de prendre celle-ci, et tous nos amis nous prédisent que nous serons fort mal. Cela ne se fait pas, on ne voyage pas sur un bateau chinois. Ce renseignement en valait tant d'autres que Ton nous avait donnés, au cours de notre voyage, et quand nous franchissons la passerelle du Kiang-Yu, grand paquebot fluvial, accosté au quai de Changhaï, c'est un confortable voyage que nous commençons.

De voyageurs européens, il n'y avait que quelques Russes, des acheteurs de thé, gens de commerce agréable et parlant le français, l'anglais ou l'allemand; le commandement, officiers et second, anglais; quant à l'équipage, il était chinois.

Une nombreuse population chinoise se trouvait en seconde et dans les autres classes; la révolution n'arrêtait nullement les déplacements de tout ce monde.

Un voyage sur le fleuve Bleu est toute une affaire. Il s'agissait pour nous de redescendre prendre son embou-

chure au Pacifique, puis de remonter ce géant des eaux jusqu'au point où avait éclaté la révolution, soit à 1 200 kilomètres de la côte, en regrettant que les événements ne nous permissent pas de remonter jusqu'à sa source, qui se trouve modestement encore à plus de 4 000 kilomètres du but de notre voyage.

Ces chiffres disent assez l'importance de ce fleuve, qui sépare en deux la Chine tout entière et se jette dans la mer par une embouchure de cent kilomètres de large.

Pourquoi nos géographes appellent-ils ce fleuve le fleuve Bleu? Je l'ignore, car ses eaux, sur tout son parcours, sont jaunes et limoneuses. En chinois, il se nomme le Yangtsé Kiang, ce qui signifie le fleuve qui monte. Et de fait, il s'élève, à certaines époques de Tannée, de quinze mètres, couvrant ses rives en certains endroits sur quarante kilomètres loin de son lit. Il est difficile, en France, de se faire une idée d'une telle masse, que l'on ne peut comparer qu'à un océan en marche.

Aussi les villes qui se trouvent sur ses bords sont-elles perchées sur des rochers ou bâties bien au-dessus du niveau habituel du fleuve.

Nous passons en vue de Nankin, où sont toujours ancrés des navires de guerre, et le panorama se déroule, varié, de chaque côté.

De gros cargos remontent ou descendent ; ils vont chercher des chargements de thé à Hankéou, le grand marché de thé pour toute la Chine, ou bien y apportent des marchandises. La plupart battent pavillon anglais, ils vont ainsi de Londres, directement, au cœur de la Chine.

Les eaux du fleuve, comme celles du Nil, si elles apportent la dévastation, amènent aussi la fertilité, et toute la région qu'elles arrosent est verdoyante, féconde et riche; on aperçoit, dans les champs ou dans les rizières, des familles de paysans qui travaillent la terre ; dans les parties où le cours d'eau se resserre, on peut les voir, vêtus de

bleu comme les paysans français, occupés à ce travail agricole qui est véritablement l'œuvre de vie.

Tous ces points bleus qui remuent dans la campagne, c'est là vraiment la Chine humaine, immense et formidable; d'après les estimations les plus dignes de foi, les Chinois sont plus de 439 millions, poursuivant, sur un pays dix-sept fois grand comme le nôtre, leur labeur journalier.

Tous ont le même fonds d'idées, la même religion principale. Tous savent, du sud au nord, qu'ils sont Chinois; jusqu'au fond des plus petits villages, où se trouve toujours quelque vieux lettré, pour l'apprendre aux autres, on leur a parlé de la longue histoire de la Chine, dans ses grands traits, et il n'est pas un si pauvre paysan qui ne sache le nom des saints empereurs patriarches de la haute antiquité, Yao et Choun, desquels descend toute la nation.

Tous conservent pieusement les petites tablettes sur lesquelles sont écrits les noms des aïeux, et qu'ils placent, le premier jour de la lune, sur l'autel domestique pour que l'àme de leurs ancêtres vienne s'y reposer, et ils ne manquent guère de déposer, devant elles, les mets mystiques du sacriGce, prémices de leurs moissons, de leur offrir de l'encens, et, par des prosternations et des invocations, de rendre hommage à leurs parents morts, dont l'àme les surveille toujours.

Ils attendent du ciel, animé par une grande divinité mystérieuse, ou la pluie nécessaire aux champs, ou la neige protectrice des semailles; à la Terre, cette autre divinité, épouse du Ciel, ils demandent la fécondité.

S'ils ont obéi, pendant tant de siècles, aux empereurs divers, lointains, invisibles, magnifiés par les récits historiques, c'est qu'ils croyaient leur pontificat nécessaire pour

fléchir ces deux divinités, sans les biens desquelles l'homme ne pourrait vivre un seul jour.

Tel est le fondement des idées religieuses du paysan chinois. Le bouddhisme, venu de l'étranger, il n'y a guère plus de vingt-quatre siècles, s'est transformé, accommodé avec la croyance de ces âmes simples, à tous les génies qui, dans la plaine ou dans la montagne, animent le vent ou les eaux, mais n'a pas exercé une action profonde sur les hommes. Son action ne peut, en aucune manière, être comparée à celle du christianisme qui a si profondément modifié en Occident le monde ancien.

Le paysan chinois est, par nature, un être paisible et pacifique, tout entier à ses travaux, qui sont d'ailleurs honorés dans son pays. Jadis les agriculteurs tenaient le second rang dans la hiérarchie sociale, qui comprenait : les lettrés, les agriculteurs, les ouvriers, les commerçants.

Toute son ambition est de faire arriver lettré quelque enfant de la famille, pour que celle-ci en tire honneur, protection ou profit.

Les membres des familles de paysans sont, en effet, réunis et solidaires; souvent une trentaine de personnes, oncles, neveux, cousins, cousines, vivent sous le même toit avec les pères et les fils de la branche aînée, celle qui conserve la chapelle des ancêtres et dont le chef dirige le culte familial.

Les familles sont groupées en villages. Elles habitent, suivant le climat, la maison légère, aux poutrelles et aux colonnes de bambou, couverte de chaume ou de branchages, ou celle en pisé, en briques, crues ou cuites, où se trouve le kang, lit en maçonnerie, dans lequel passent les conduits de fumée pour avoir chaud l'hiver.

Dans les villages, l'autorité est exercée par les notables, composés des chefs de famille les plus riche*, d'anciens fonctionnaires, de lettrés sans place.

Sous l'ancien régime ces notables étaient en relations avec le mandarin, le sous-préfet, le préfet; ils servaient d'intermédiaires entre lui et le peuple; l'absence complète d'une véritable administration entraînait de ce chef beaucoup d'abus.

Aucune vie communale, comme nous la comprenons, n'existait, encore que les lois, lettre morte en cela comme sur tant d'autres points, eussent établi quelque chose sur le papier.

Les familles de paysans se défendaient comme elles le pouvaient contre les abus d'autorité des notables. A vrai dire, on trouvait souvent parmi ceux-ci de braves gens, fiers de donner leurs services pour le bien public, et exerçant une influence morale toujours très prisée.

Bonne ou mauvaise, cette administration villageoise avait le caractère d'une organisation spontanée.

C'est cette petite bourgeoisie qui, dès longtemps, s'était donnée à la révolution, car elle détestait les Mandchoux étrangers.

Les réformes de l'enseignement, en modifiant le caractère social, et l'esprit des lettrés, obligés d'acquérir des connaissances nouvelles, agirent puissamment sur elle. Les journaux firent le reste.

Les édits qui constituèrent les premières assemblées provinciales, lorsque la Cour voulut se lancer dans le constitutionnalisme, firent de ces notables des électeurs. Ce sont eux qui constituèrent les deux millions et demi de citoyens, petits censitaires et capacitaires, composant le premier corps électoral.

Leur esprit se manifesta dans la résistance qu'ils opposèrent à la Cour, quand celle-ci, effrayée, voulut revenir en arrière, et ce sont eux qui ont nommé les assemblées dont les délégués ont constitué le Sénat en 1913, lequel fut en grande majorité composé du parti Kouominntang, c'est-àdire du parti républicain.

Dans un pays où il n'y a ni grande industrie, ni grande propriété, où les fortunes sont, en général, médiocres, cette petite bourgeoisie ne pouvait avoir, au point de vue social, le caractère conservateur de la bourgeoisie occidentale; aussi les théories socialistes des chefs républicains ne lui répugnent-elles pas, d'autant que ces théories socialistes se bornent à promettre l'imputation à la communauté de la plus-value acquise par la terre, quand le développement économique du pays aura augmenté la valeur des biens.

La vie commune de la famille, l'indivision de la propriété familiale, toujours considérée comme plus morale que le partage, a rendu le Chinois particulièrement propre à admettre les grandes lignes du socialisme.

Et c'est ainsi que la catégorie sociale que l'on peut considérer comme la classe moyenne de la Chine est à la fois républicaine et socialiste de tendance.

C'est sur elle qu'aujourd'hui s'appuient les hommes politiques du parti républicain, c'est elle qui dirige la politique locale, avec les gens des villes, et qui dispose de l'influence réelle dans les campagnes.

Les paysans, au-dessous d'elle, comme les hommes de la terre en tous pays, sont absorbés par leurs travaux et par les difficultés de la vie quotidienne, car la puissance publique, ici ignorante et vénale, les laisse dépourvus de tout secours; ils n'ont ni routes, ni chemins, ils portent tout sur leur dos. Ils éprouvent les plus grandes difficultés pour échanger leurs produits.

Aussi, dans les temps de disette extrême, cette absence de moyens de communication les expose à la famine, et ils mourront de faim. C'est par millions, en certaines années, que l'on comptera ces malheureuses victimes d'un mauvais gouvernement.

Pourtant, le paysan ne se révolte point ; il attribue au Ciel ses calamités ; il est pacifique, de mœurs douces et

facilement gouvernable. Son commerce est agréable; si vous savez lui inspirer confiance, volontiers il vous offrira, s'il le peut, l'hospitalité et ne voudra rien accepter en retour.

Les missionnaires des différentes confessions, qui passent leur vie avec lui au fond des campagnes, et qui parlent sa langue, sont unanimes à vanter son caractère sociable, poli et patient, son respect de l'autorité morale des vieillards et des sages.

Malheureusement son esprit subtil d'Asiatique le porte aux chicanes ; il est processif et de là sont découlées pour lui maintes misères. Les scribes du mandarin, le mandarin lui-même, l'ont tondu jusqu'au sang.

Beaucoup de paysans ne connaissent les Mandchoux que par ouï-dire; le pays est si grand! Mais ils savent que ces descendants d'étrangers vivent à ne rien faire, du produit des impôts.

Aussi, quand l'ouragan révolutionnaire les aura emportés, on lui fera facilement crier : « Vive la République! » Cette masse immense, importante partie de l'humanité, est une force énorme, politiquement inemployée, mais disponible.

Elle possède ces vertus morales qui font la grandeur des nations; la fécondité, la sobriété, la patience, l'amour de son humble travail, l'esprit d'obéissance aux autorités établies.

Quelle puissance pour ceux qui sauront en coordonner les cellules éparses! Quel avenir pour les hommes qui pourront lui donner le souffle de vie, la taire marcher dans leurs voies !

Aussi bien est-ce elle qui est l'enjeu des partis en lutte, et dont les hommes du dehors, les étrangers eux-mêmes, espèrent utiliser le labeur organisé pour en tirer d'immenses profits.

Pour remonter les 1 200 kilomètres du Fleuve Bleu, on met près de quatre jours, le bateau poursuivant sa course jour et nuit.

Sur une si longue distance, le paysage est nécessairement assez varié; aux stations où Ton prend et laisse des passagers et des marchandises, on se distrait à regarder ce curieux va-et-vient, quand on n'a pas le temps d'aller faire un tour dans la ville, près du port; car il ne serait pas prudent de s'aventurer trop loin dans l'état actuel du pays.

A Kioukiang, cité importante dont les murailles produisent un effet pittoresque, de nombreux soldats flânent sur les quais. Ils sont vêtus de kaki. On aperçoit une église et un grand bâtiment de style européen. Les missionnaires français ont là un établissement.

Ces soldats ont l'air paisible. Pourtant ce sont peut-être ces mêmes hommes qui, sur un bateau qui nous suit, monteront, l'envahiront, arracheront les petites filles à leurs parents pour les vendre. Il faut bien vivre.

On ne les paie plus. Les caisses des révolutionnaires sont vides et celles de Pékin également. Les officiers rétabliront l'ordre, comme ils pourront, feront sauter quelques tètes. Je n'ai jamais su ce qu'étaient devenues dans tout cela ces malheureuses fillettes.

Notre bateau a été exempt des visites de ces soldats; seuls des petits marchands sont montés pour nous offrir leur camelote de fausses antiquités. Les vendeurs de journaux ne manquent pas non plus; à toutes les escales, nous faisons notre provision de feuilles publiques pour charmer utilement la longueur du voyage.

Toutes ces feuilles sont révolutionnaires, républicaines. Il y en a de socialistes, où nous pouvons lire des amplifications sur les théories de Karl Marx. Ces journaux sont bien

renseignés sur les grands événements mondiaux; comme le style en est simple, facilement assimilable à qui possède un minimum d'instruction, le peuple de ces régions centrales peut donc connaître ce qui se passe dans le reste du monde.

Il est, d'ailleurs, à cet égard, mieux informé des faits et gestes des étrangers que ne le sont nos provinciaux, car ces journaux locaux accordent aux choses du dehors une place qu'on ne leur donne pas chez nous. On s'y occupe beaucoup des hauts faits de nos aviateurs. L'histoire de Bonnot- Garnier et leur bande peut y faire, à la lecture, les délices des amateurs chinois de faits divers, comme elle faisait celles des assistants du cinéma à Kobé (Japon) lorsque nous y séjournâmes plus tard.

One d'enseignements dans ces feuilles de papier!

Malgré l'intérêt de ces lectures, il faut bien lever les yeux quand on traverse de beaux paysages, dont les collines bleuissent l'horizon ou baignent leur pied dans le fleuve.

Nous passons auprès d'un curieux rocher, qui se dresse seul au milieu du majestueux cours d'eau, à un endroit où celui-ci se déroule en un coude magnifique. Les voyageurs l'ont baptisé le « petit orphelin » . Il nous rappelle les rochers de la baie d'Along, qui, eux, sont une multitude ; des bosquets le couvrent, et, de la verdure, émerge un temple bouddhique.

Le ciel est admirable et la chaleur commence; nous sommes loin du Pacifique et des brouillards qui ont accompagné notre départ de Changhaï. Le soir, on se prélasse sur le pont dans la chaise longue ou le rocking-chair.

Quelquefois, on entend des coups de feu, dans la nuit.

Des points lumineux passent, des groupes d'hommes, des troupes en marche. Des sampans, tous feux éteints, filent à toute vitesse, en se cachant; on lutte encore par ici.

Nous approchons, en effet, de la région où les habitants

indisciplinés sont redoutables ; nous sommes au cœur de la révolution, dont les battements n'ont point cessé; nous voici bientôt à Hankéou, but de notre voyage.

Ici, nous serons plus en sûreté que sur le fleuve. Hankéou possède des concessions internationales ; c'est un minuscule Changhaï. Cinq navires de guerre, des canonnières de diverses nations sont à l'ancre.

La Décidée porte le pavillon tricolore.

Elle est là pour protéger les quelques Français qui font leur concert parmi les douze cents Européens, Anglais, Allemands, Russes, etc., dont les bâtiments s'alignent le long du fleuve.

Devant ceux-ci, sur le quai, on a construit des murs en briques, avec des meurtrières, afln de faciliter la retraite de la population européenne sur les bateaux, au cas où la ville internationale serait attaquée, bombardée ou détruite, chose qui peut toujours arriver, car on n'est ici jamais sûr du lendemain.

A l'entrée de la concession allemande, derrière une barricade de sacs de terre, se montre la gueule d'un canon, auprès duquel veille une sentinelle.

La concession française rappelle Saigon et ses ombrages. Des policiers annamites, coiffés du chapeau pointu à franges rouges, vêtus de kaki, se promènent gravement; ils paraissent pleins de leur importance. Ici ils se sentent quelqu'un, ils n'ont point cette attitude humble et minable de l'Annamite en Indochine.

L'habituelle visite d'arrivée à notre consul, un ancien condisciple des Langues orientales, achevée, nous courons voir les ruines de la ville chinoise. Quelle dévastation! De cette cité immense, il ne reste pas pierre sur pierre. Elle a été bombardée et incendiée par les soldats impériaux.

Nous parcourons des rues et des rues; partout, ce ne sont que des amas de briques noircies par la fumée de l'incendie. C'est là tout ce qu'il reste des logis, des magasins,

des maisons de près d'un million d'habitants. Ceux-ci, comme d'industrieuses fourmis, sont là, dans ces ruines, et ils relèvent à la hâte leurs demeures; de tous côtés, les maçons sont à l'œuvre. Il faut bien que ces malheureux s'abritent, et pourtant, cette reconstruction rapide, sur les vieux emplacements, n'est pas bien vue des hommes du jour, qui ont l'intention de faire là une ville moderne avec de larges rues.

De là, nous allons au bord du fleuve, jeter un coup d'œil à Hanyang, une autre ville, car, ici, trois cités sont réunies sur le fleuve Bleu, au confluent du Hanho. Cette ville, qui compte environ un demi-million d'habitants, est la cité industrielle, élevée par le défunt vice-roi, qui fut conseiller d'empire, le fameux Tchang Tcheutong, en son temps un moderniste; elle se trouve sur la rive gauche, à côté de Hankéou, dont elle n'est séparée que par une rivière.

Il y a des forges, des hauts fourneaux, des fonderies d'où est sorti en grande partie le matériel du chemin de fer qui mène de Hankéou à Pékin. Il y a aussi une importante manufacture d'armes, dirigée par des Allemands, au service de la Chine, des filatures de coton, des chantiers de bois de construction. Les usines sont fermées, la guerre civile a tout arrêté et les hautes cheminées se découpent sur le ciel bleu, sans qu'aucun panache de fumée ne les surmonte.

Plus tard, nous irons visiter la ville préfectorale, Outchang, l'autre côté du fleuve Bleu, qui a encore, ici, si loin de son embouchure, plus de douze cents mètres de largeur.

Dans la ville chinoise, mêlés à la foule, nous circulons, nous prenons des photographies de tout ce monde grouillant au milieu des ruines et des bâtisses de fortune ; nul ne nous dit un mot malsonnant, nul ne nous regarde même de travers.

La révolution a beau être politiquement terminée par l'entente de l'Assemblée de Nankin et de Yuen Chekai, les

partis se remuent toujours, les conspirations militaires des officiers qui n'ont pas confiance en Yuen, les révoltes de soldats sans solde, les menaces de pillages, font toujours peser sur tous, Chinois et Européens, une lourde atmosphère d'inquiétude. De temps en temps, on perçoit le bruit de coups de canon ou de fusillade ; on apprend la répression sanglante de quelque mutinerie militaire.

On se demande même si les luttes ne vont pas recommencer et si les forteresses d'Outchang ne vont pas bombarder les habitations européennes des concessions internationales, car on redoute, ou un mouvement de xénophobie, toujours possible, ou une attaque des étrangers par des groupes de factieux, comme moyen de provoquer des complications.

On est quelquefois réveillé en sursaut la nuit par le canon qui tonne, on se vêt, on va aux nouvelles, dans les corridors de l'hôtel, où l'on trouve des voisins aux écoutes. Non, aucun projectile n'a éclaté dans les environs. Recouchons-nous, pour nous relever tout à l'heure de la même façon. Désagréable manège, qui, certaines nuits, recommence trois ou quatre fois. D'ailleurs, un clairon doit parcourir les rues en cas d'alerte, pour sonner le rassemblement de tous les Français. Et puis, on compte que les cinq canonnières arriveraient vite à éteindre, de leurs obus, le feu des forts chinois.

Telle était la situation fin avril et commencement de mai, à Hankéou. Mais on s'habitue à tout et la population européenne, qui vivait ainsi depuis sept mois, en avait pris son parti après bien des alarmes.

Lorsqu'on lit dans les livres l'histoire des révolutions et des guerres, on s'imagine qu'en ces jours où les humains s'entre-tuent, la nature suit un cours différent de son mouvement ordinaire; volontiers on se représenterait le soleil se voilant la face, la terre couverte d'ombres, éclairée seulement par les blafards reflets d'une lune san-

glante, tandis que les gens terrifiés se cachent, blêmissants.

Rien n'est moins conforme à la réalité. Les jours de bataille les plus terribles, qui voient à la fin des combats les cadavres jonchant la terre, sont quelquefois ceux où la nature est le plus souriante, où brille le plus gai soleil, où les fleurs ont le plus de parfum, où toute la terre semble exhaler l'amour de la vie.

Hommes et femmes de leur côté, les premiers émois passés, finissent par s'habituer à l'insécurité, au danger possible, et courent comme devant à leurs affaires et à leurs plaisirs. A Paris, pendant nos révolutions, on s'entre-tuait dans certains quartiers, pendant qu'on dansait dans d'autres.

A Hankéou, la révolution et l'insécurité n'empêchèrent pas la solennité annuelle des courses, si chère aux Anglo- Saxons . Tous les Européens sont là, les dames ont arboré leurs claires toilettes, car la chaleur commence, le soleil est brûlant.

Aux environs de la ville est l'hippodrome avec sa piste, ses barrières blanches, ses tribunes, ses guichets, où l'on parie. Si ce n'était le petit nombre de personnes, on se croirait en Angleterre ou en France, par un beau jour d'été. La langue que l'on parle dans cette réunion sélect est l'anglais ; nous sommes bien trop peu nombreux pour que la nôtre puisse compter ici.

Pourtant, nous tenons notre place par le prestige qui s'attache au nom de la France, chose si remarquable en Chine, où nous ne sommes guère, sur les trente mille étrangers qui y résident, que deux mille en tout, en y comprenant un millier de missionnaires catholiques (1).

L'influence des idées est une puissance qui a bien son prix. C'est dans ce pays que l'on s'en rend compte.

(I) On indique, comme nombre d'étrangers en Chine, un chiffre de centcinquante mille, mais il importe de remarquer que sur ce nombre on compte cent vingt mille Russes et Japonais qui se trouvent en Mandchourie.

La solennité du Grand Prix, en miniature, terminée, les voitures, les pousse-pousse, ramènent, par une route sans ombrage, la foule élégante vers les concessions. Avant de rentrer ou d'aller au club, on fait un tour sur le quai planté d'arbres, pour y chercher un peu de fraîcheur et d'ombre, et d'où Ton aperçoit, là-bas, sur l'autre rive du fleuve géant, Outchang, la citadelle de la révolution.

Le 30 septembre 1911, le corps consulaire de Hankéou fut avisé, par Joueitcheng, le vice-roi résidant à Outchang, que celui-ci craignait des troubles, les révolutionnaires s'agitaient. Puis, l'explosion accidentelle dont nous avons déjà parlé, la décapitation de deux révolutionnaires, la révolte des soldats, le massacre des Mandchoux d' Outchang se succèdent.

Le 10 octobre, à 10 heures du soir, le consul de France est informé par le délégué provincial aux affaires étrangères qu'Outchang est aux mains des rebelles et que le vice-roi s'est enfui.

Le lendemain, dans la nuit, les soldats révoltés traversent le Fleuve Bleu, débarquent à Hanyang, où se trouvent les grandes usines et l'arsenal, s'emparent de celuici, ce qui ne leur est point difficile, des conjurés leur en ouvrant les portes.

Enfin, du 13 au 16, ils prennent tout aussi facilement Hankéou, qui ne demandait qu'à se donner à la révolution, dès longtemps préparée.

Ainsi, les trois villes réunies là sont au pouvoir de l'armée révoltée, qui a, désormais, un solide point d'appui, d'où elle pourra, pense-t-on, étendre ses conquêtes.

Malheureusement, les révolutionnaires inaugurent leur prise de possession en ouvrant toutes grandes les portes des prisons; mais celles-ci ne contiennent pas que des prison-

niers politiques, victimes du pouvoir absolu; avec ces derniers se trouvent des bandits, des malfaiteurs, qui, dès qu'on leur a donné la volée, se remettent sans délai à leurs occupations anciennes. Les voilà dans la ville, qui volent, qui pillent, qui incendient.

La population effrayée voit fuir une partie des habitants.

Les révolutionnaires, pour ramener Tordre, sont obligés de faire décapiter sur place quiconque est porteur d'un objet volé.

Mais les troupes rebelles prévoient une résistance des soldats impériaux, des Mandchoux qui se trouvent à quelques kilomètres deHankéou, le long de la ligne du chemin de fer, et, en prévision d'un combat, ils vont installer des batteries d'artillerie derrière les concessions étrangères, qui aimeraient mieux un autre voisinage.

Sur le fleuve accourt une flotte chinoise, commandée par l'amiral Sa, un bon marin, qui dispose de trois croiseurs et de deux torpilleurs ; il commence à bombarder les artilleurs rebelles, et leurs pièces lui répondent, mais ce petit duel d'artillerie dure peu.

Ceci n'est qu'une entrée de jeu. Les vrais combats ne peuvent se livrer si près des habitations des étrangers, car les deux partis veulent avant tout éviter de leur causer le moindre mal. Les Chinois ne sont plus les gens de 1900, ce sont maintenant des hommes civilisés.

Les grandes batailles auront lieu, surtout, à cinq kilomètres de Hankéou, à un point dit « le kilomètre 10 », où se trouve une gare, non loin du Fleuve Bleu. Le 19, les impériaux commencent une action combinée, les soldats mandchoux attaquent les révolutionnaires, sur terre, pendant que la flotte leur envoie ses projectiles.

Les troupes rebelles sont composées de gens récemment enrôlés, ce sont des volontaires de la révolution ; néanmoins elles se battent avec une telle vigueur que les soldats impé-

riaux, qui ne s'attendaient pas à une telle résistance, s'enfuient, abandonnant leur matériel, leurs tentes, leurs munitions.

La population, qui assistait de loin au combat, voyant les révolutionnaires vainqueurs, exulte, porte les victorieux en triomphe, et revient vers la ville, chargée de butin.

Les insurgés s'installent dans la gare, y laissent une garde de deux cents hommes. Notre consul, M. Réau, qui va voir, le 21, ces hommes qui ont mis en déroute les troupes de l'armée impériale, se trouve en présence de soldats d'émeute, de coolies armés.

La nouvelle de ce succès révolutionnaire se répand avec rapidité et probablement se grossit beaucoup en route, produisant un effet moral considérable.

Les groupes de révolutionnaires, dès longtemps formés dans les sociétés secrètes, disséminés dans tout le pays, annoncent autour d'eux la bonne nouvelle : « La révolution triomphe, c'est la fin de la tyrannie mandchoue! »

Les drapeaux de la nouvelle République sortent pour la première fois des meubles où on les tenait cachés, et ils sont arborés en différentes villes.

A Tchangcha, la capitale du Hounan, au sud du fleuve, on proclame la République et l'on arbore son drapeau. Un général, des officiers refusent de se soumettre. Ils sont tués; ceci se passe le 22.

Le même jour, à Siangtan, l'étendard nouveau flotte sur les monuments. Déjà, le 19, à Itchang, en amont, il avait remplacé le dragon impérial; à Kieoukiang, nul ne s'oppose à ce que les républicains n'en fassent autant. Les autorités s'enfuient.

La nouvelle se répand aussi, au loin, dans les provinces ; de tous côtés, on signale des rébellions.

La Cour s'effraie et prend des mesures. Le vice-roi s'est sauvé à Changhaï, on ne peut plus compter sur lui; il faut envoyer du Nord une armée pour châtier ces rebelles et les

réduire à l'obéissance. Le général Fong Kouotcheng, le souschef de l'état-major de l'armée, descend de Pékin vers Hankéou, pour étudier la situation. Yn Tchang, ministre de la guerre, un bon général, dit-on, qui a étudié en Allemagne, prendra, avec le vice-roi Toan Kijouei, le commandement, que Ton placera, quelques jours plus tard, sous la haute main de Yuen Chekai, qui entend être le seul maître.

Bientôt, le chemin de fer va transporter les troupes disponibles du Nord.

On s'aperçoit de leur arrivée le 29; ce jour-là, au nord du kilomètre 10, la bataille s'engage et les troupes impériales ont l'avantage. Les combattants se rapprochent des concessions européennes et les projectiles viennent, jusquelà, mettre en danger les habitants.

L'armée du Nord occupe la gare de Hankéou, qui se trouve derrière les concessions.

Le 28, les révolutionnaires veulent l'en déloger. La foule se rue à la bataille, des gens du peuple, comme dans les journées historiques de notre Révolution, se lancent au combat.

M. Réau, notre consul, qui fut témoiu oculaire de ces événements tragiques, nous racontait avoir vu des hommes, nus jusqu'à la ceinture, comme pour défier la mort, brandissant des drapeaux rouges, se précipiter en avant sans souci des balles et entraînant la foule derrière eux à Tassaut de la gare.

L'attaque fut si soudaine et si violente, que les soldats de métier lâchèrent pied, sous cette ruée populaire, et allèrent se reformer en arrière, dans la campagne, sur le champ de courses international. De là, ils reviennent à la charge, mais sont encore une fois repoussés.

Les troupes révolutionnaires n'ont, avec elles, que quelques canons de montagne; l'artillerie de l'armée impériale est bien meilleure et bien plus nombreuse, elle finit par lui assurer la victoire; la gare est reprise.

Pendant ce combat du 28 , la concession française est traversée par des balles qui tuent quelques Cliinois dans les rues. Dans l'hôtel même où je suis descendu, un de ceux-ci est grièvement blessé, car les armes modernes ont une incroyable force de pénétration.

Une d'elles entre par une chambre du consulat, traverse deux portes, et, passant par-dessus la tête de M. Réau, qui se trouvait dans la salle de bain, elle vient s'enfoncer profondément dans le mur.

C'est vraiment miracle que, pendant ces événements, aucun de nos compatriotes n'ait été blessé.

Sur les concessions, on redoute naturellement que les combattants, dans leur lutte acharnée, ne viennent s'entretuer sur notre territoire même. Pour éviter cette éventualité, on dresse des barricades, faites de sacs de terre, à l'entrée des rues. Dans la concession française, les Annamites de la police, les matelots de la Décidée, les volontaires, le fusil au poing, se tiennent couchés à plat ventre, ou accroupis, ou agenouillés.

Le 28, la bataille dura la journée entière, les révolutionnaires se replièrent sur les premières maisons de la ville, luttant toujours; les impériaux combattaient avec méthode, prenant maison par maison, et incendiant celles-ci pour en déloger leurs adversaires, qui n'abandonnaient les maisons que sous les flammes.

Les combattants révoltés se retirèrent ainsi, en luttant pied à pied, dans la ville chinoise de Hankéou et à Hanyang.

Le 29, l'artillerie impériale bombarda ces deux villes.

De l'autre côté du fleuve, les canons d'Outchang, placés sur les collines, lui répondirent, au grand effroi des concessions exposées à recevoir les obus qui ne leur étaient pas destinés.

Ceux de Hanyang, sur la colline de la Tortue, canonnaient également l'artillerie impériale.

Les morts étaient nombreux, et comme, depuis le commencement des hostilités, on les avait laissés sur le sol, ils exhalaient leur pestilence. C'étaient les cadavres des rebelles, car ceux des impériaux avaient été mis dans des cercueils et envoyés vers le nord.

Le 31, les impériaux commencent à mettre le feu à un quartier de la ville dont tous les habitants s'étaient enfuis. L'incendie progresse et, le lendemain, à 2 heures de l'après-midi, toute la cité est atteinte; le soir, elle n'est plus qu'un immense brasier, d'où les flammes montent dans le ciel à travers des nuées de fumée épaisse qu'elles rougissent de sinistres lueurs.

Du haut de la tour de la municipalité, les Français regardent ce grandiose et terrifiant spectacle : une ville, faite pour abriter près d'un million d'hommes, qui n'est plus qu'une gigantesque fournaise.

Cet incendie formidable, qui restera, avec celui de la Home antique, comme un des plus extraordinaires qu'on ait jamais vus, se continuera toute la journée et toute la nuit du 2 novembre. Trois jours auront suffi pour réduire eu cendres une ville immense, et le feu ne s'arrêtera que lorsqu'il aura tout dévoré.

Jamais incendie ne fut plus inutile au point de vue stratégique. La résistance des révolutionnaires n'était pas là, mais à Hanyang et à Outchang; cette immense destruction était une œuvre de pure barbarie. Le général Li Yuenhong, chef des troupes révolutionnaires, pria les consuls d'intervenir auprès du général Fong, commandant les impériaux. Celui-ci leur répondit, contre toute évidence, que c'étaient les rebelles qui avaient mis le feu pour protéger leur retraite. Les révolutionnaires ne se tiennent pas pour battus et des combats se livreront encore au kilomètre 10. Les impériaux faillirent même en être délogés ; les batteries révolutionnaires, postées de l'autre côté du fleuve, sur les flancs de la colline Tsinchan, réussirent à éteindre le feu

des batteries impériales, à deux mille mètres, par un tir très précis.

Le 4 et le 5 novembre, des obus tombent encore dans les concessions.

On apprend, le 6, que Yuen Chekai lui-même est arrivé; il se trouve à 25 kilomètres de Hankéou. Le grand diplomate vient essayer de négocier avec les révolutionnaires. Il propose au général Li un régime constitutionnel, l'exclusion des princes mandchoux des hauts emplois, l'amnistie pour les rebelles.

Tout Chinois ne traite jamais du premier coup.

Si Yuen faisait de telles propositions, son adversaire entendait par là qu'on lui promettrait autre chose.

Les conditions ne sont donc pas acceptées.

On continue la lutte, non pour obtenir, du côté républicain, une monarchie constitutionnelle avec les Mandchoux au pouvoir, mais pour avoir la république dirigée exclusivement par des Chinois. Les républicains croient voir évoluer dans ce sens la pensée de Yuen Chekai.

Les jours suivants, les Européens assistent, les oreilles assourdies par le bruit, à des duels d'artillerie; les impériaux ont reçu du Nord des pièces de siège; jour et nuit, des deux côtés, la canonnade est formidable. Les deux partis s'efforcent toujours de ne point toucher aux concessions étrangères, mais il n'y a pas de jour où celles-ci ne reçoivent quelques obus; sur la concession anglaise, l'hôpital italien en reçoit dix-neuf pour sa part.

Le nombre des combattants révolutionnaires grossit; il en arrive du Seutchoenn, du Hounan près de soixante mille qui brûlent de se mesurer avec les « esclaves des Mandchoux » .

De son côté, le Nord envoie des renforts aux impériaux.

Combien sont les combattants de chaque côté? On ne sait, mais leur nombre parait grand.

Le combat se poursuivra ainsi pendant un mois, et des

deux côtés on fera des pertes énormes ; mais les impériaux sont mieux organisés; ils paraissent avoir plus de ressources, un commandement plus méthodique. Le 17, ils réussissent à s'emparer d'un point stratégique important : la colline de la Tortue, à Hanyang, d'où ils ont été depuis si longtemps canonnés. L'étendard impérial flotte à son sommet.

Tous les révolutionnaires qui tombent dans leurs mains sont massacrés; de nombreux vaincus, s'enfuyant sur des jonques, veulent traverser le fleuve pour gagner Outchang, les mitrailleuses les coulent; et comme les révolutionnaires ont juré de vaincre ou de mourir, leurs frères d'Outchang n'admettent pas cette fuite et leur artillerie les couvre de projectiles; les malheureux sont pris entre deux feux, le fleuve emportera dans ses eaux limoneuses une multitude de cadavres portant d'horribles blessures.

Les deux armées paraissent épuisées par leurs efforts; l'armée impériale est en possession de la rive gauche du Yangtsé; mais elle marche sur les ruines de la cité qu'elle a stupidement détruite, et qui, dès lors, ne peut plus lui offrir aucune ressource; elle possède Hanyang, dont l'arsenal est vide maintenant. Que va-t-elle faire de sa victoire?

L'immense fleuve roule ses eaux presque torrentueuses ; il faudrait qu'elle pût le traverser pour prendre à l'assaut Outchang et ses canons.

Sans matériel suffisant, comment, sous le feu des batteries révolutionnaires, tenter avec quelque chance de succès une si difficile entreprise?

Néanmoins, dans les derniers jours de novembre, de nombreux canons et des munitions arrivent encore du Nord. L'état-major de l'armée impériale annonce aux consuls qu'on va bombarder Outchang; mais ce projet du vice-roi Toan Kijoei ne se réalise pas.

Les deux partis sont face à face, séparés par le Yangtsé.

Une fausse manœuvre, et la Chine se trouvera divisée en deux; le Sud proclamera d'une façon définitive son indépendance et Yuen Chekai ne sera plus que le premier ministre de la dynastie mourante, ou, s'il saisit le pouvoir pour lui seul, ce qui lui est facile, il verra la moitié de la nation, la plus riche, la plus intelligente, s'organiser et se dresser contre lui.

Il reprend donc les négociations avec les rebelles ; il va s'efforcer de gagner leur général Li et aussi le général Hoanghing, renommé pour son courage et sa volonté indomptable, et qui, pendant ce mois de luttes, avait combattu comme un lion.

En somme, l'armée impériale avait empêché les forces militaires du Sud de s'avancer vers Pékin, mais ne les avait pas vaincues. Tout le monde s'attendait à la voir continuer la lutte pour conquérir toute la région située au-dessous du fleuve Bleu.

Yuen Chekai ne voulut pas se lancer dans cette aventure, il préféra discuter; d'autant plus que les batailles, qui s'étaient livrées pendant les mois d'octobre et novembre, avaient eu dans tout l'empire un immense retentissement; elles avaient donné à tous l'impression que la révolution était une grande force, puisqu'elle pouvait de la sorte tenir tête à l'armée du gouvernement. Là où les troupes fidèles ne se trouvaient pas en nombre, la rébellion était partout, partout les sociétés secrètes antidynastiques s'agitaient.

Aussi, le 2 décembre, après que fut arrivée la nouvelle de la prise de Nankin par les révolutionnaires, les combattants du centre mettent-ils bas les armes. Le 3, ils concluent un armistice pour traiter.

A Outchang. — Le général Li Yuenhong. — La vie du général Hoang Hing. — Ses luttes. — Les sociétés secrètes. — La traversée du fleuve. — Les soldats dans les trains. — Le vent jaune. — Arrivée à Pékin.

Après de tels événements, on ne saurait venir à Hankéou sans aller visiter Outchang, qui restera, dans l'histoire de la Chine, célèbre entre toutes les villes.

Le matin, de bonne heure, nous prenons, en compagnie de M. Charles Pettit, correspondant du Journal qui est de passage, un bateau à vapeur faisant le service entre les deux rives.

Ce bateau est surchargé de Chinois : soldats, paysans, ouvriers, on est entassé là dedans d'une façon incroyable. Quand nous approchons du bord, les murailles de la cité apparaissent, proches de l'eau, se détachant sur le ciel de ce bleu tendre qui est particulier à la Chine.

La ville abrite environ un demi-million d'habitants. C'était la résidence des fonctionnaires provinciaux; le viceroi des deux provinces y avait son palais.

A Outchang habita Tchang Tcheutong, aujourd'hui décédé. C'est lui qui fit construire les usines de Hanyang, dont les cheminées s'aperçoivent là-bas de l'autre côté du fleuve.

La population d'Outchang a un air d'indépendance que n'a pas celle de Hankéou ; on voit qu'ici elle se sent chez elle. Que lui veulent ces étrangers, qui viennent parcourir

la ville en curieux, à une pareille époque où les passions fermentent?

Peut-être nous prend-on pour des Allemands, lesquels sont fort mal vus, depuis les batailles; car on leur reproche d'avoir assisté l'armée impériale, de lui avoir fourni des armes, du matériel; les Chinois croient même que des ofGciers allemands ont conduit l'attaque contre eux ou conseillé les chefs de l'armée venue de Pékin?

Dans tous les cas, les regards de la population nous engagent à ne pas faire d'imprudence.

Nous prenons les nécessaires pousse-pousse, que l'on retrouve partout et dont les tireurs se disputent à grands cris notre clientèle profitable, et nous circulons dans le défilé interminable des rues.

Outchang ne nous présente aucun caractère particulier. C'est la ville chinoise que l'on trouve du sud au nord, avec les innombrables boutiques aux enseignes dorées, qui se balancent au vent sur la tête des passants, rues étroites sur lesquelles débouchent de sombres couloirs et des ruelles, le tout rempli de la population grouillante bien connue.

Nous voici arrivés devant un yamenn, gardé par des soldats ; là résidait autrefois le Grand Trésorier ; maintenant le fameux général Li Yuenhong, celui qui commanda les troupes révoltées et dont l'Assemblée de Nankin a fait le viceprésident de la République, y demeure, entouré de soldats.

Pour ma part, je n'avais pas l'intention d'aller le voir ce jour-là, ainsi, à l'impromptu; mais notre compagnon, M. Pettit, nous entraîne et nous voici, traversant les cours successives, que l'on trouve dans tout yamenn. De nombreuses sentinelles en gardent les diverses issues.

Si la révolution est terminée, on n'est, en effet, encore sûr de rien et il s'en faut que les soldats soient d'accord entre eux. Le manque d'argent les fait se mutiner de temps en temps.

Des révolutionnaires se défient de Li Yuenhong, dont on

redoute une trahison. De là, des luttes de factions, dont les étrangers perçoivent de temps en temps les échos, par quelque fusillade ou canonnade. On coupe souvent des têtes trop indisciplinées, et là même où nous passons, dans une cour, la veille, on a décapité un officier ; les exécutions sont sommaires et nombreuses.

Cette visite nous permet d'examiner à loisir l'intérieur de ce yamenn, car nous devons attendre qu'on prévienne le général, lequel n'est pas là; finalement, celui-ci ne peut nous recevoir.

Ce personnage serait pourtant intéressant à étudier de près; mais il tient, dans sa défiance, à ne recevoir personne sans avoir pris ses informations sur le compte du visiteur. Les pourparlers avec les secrétaires ont pris une bonne heure et cela nous a permis de causer un peu avec le personnel.

Le général Li Yuenhong mérite d'être portraituré, car, si sa personnalité n'est pas de nature à marquer dans l'histoire comme celle d'un Yuen Chekai, ou d'un Sun Yatsen, ce soldat de fortune s'est trouvé poussé par les événements à une place de choix, qui lui a permis de jouer un grand rôle.

Li est âgé de quarante-six ans, originaire de la province du Houpé, où nous nous trouvons. C'est encore un de ces hommes qui n'étaient pas faits pour être lettrés.

De bonne heure, il entra à l'École navale du Nord, qui jouissait alors d'une grande réputation parmi les Chinois. Au cours de ses études, il eut à souffrir du particularisme provincial. Originaire d'une province centrale, on le mettait de côté ; malgré son travail, il se voyait sacrifié à des camarades moins bien doués; de là, le commencement de son animosité contre le régime qui produisait de tels fruits. Officier, maintenu dans les grades inférieurs, il se consacra à l'étude des choses de la guerre navale avec un officier allemand.

Vint la guerre du Japon; Li eut le commandement de l'artillerie d'un croiseur et il combattit dans la lutte qui devait détruire, avec tant de facilité, la flotte chinoise ; il voulut se suicider, se jeta à la mer, fut repêché et ramené à Tcheufou, avec le cercueil de son chef Ting Youtchang.

Dans sa province, le vice-roi Tchang Tcheutong, qui cherche à créer une armée, l'emploie et bientôt ce vieux lettré a une grande estime pour les talents militaires de Li et veut le pousser. Mais Li doit lutter contre le chef des troupes, un homme énergique et incapable : Tchangpiao. Il contrecarre les projets de celui-ci, d'où une haine vivace entre les deux soldats.

L'animosité de Tchangpiao, un ancien boy devenu général, s'augmente de voir que Tchang Tcheutong écoute volontiers les conseils de Li. C'est en effet sur les indications de celui-ci que le vice-roi envoie des étudiants en Europe et au Japon. Toute cette jeunesse reviendra pour rire de l'ignorance des vieux Chinois tels que Tchangpiao, mais ce dernier est protégé par la Cour qui compte sur sa fidélité.

Li n'attend qu'une occasion de s'affranchir, la révolution la lui fournira; il se mettra à la tête de la rébellion, quand celle-ci aura commencé.

Telle est la carrière du chef militaire devenu vice-président de la République.

Elle est bien différente de celle des autres révolutionnaires; on ne voit pas, chez celui-là, trace des sentiments qui les animent. Li n'est pas pénétré par l'influence de la civilisation occidentale, au milieu de laquelle il n'a pas vécu; ce fut un aigri, justement mécontent, d'ailleurs, des injustices dont il a eu à souffrir, et indisposé par le spectacle de l'ignorance dominant ceux qui, comme lui, savent quelque chose. Pour cela, il déteste la Cour, il n'est point Mandchou et, dans le militaire, il est de tradition que les

premières places soient réservées aux descendants des conquérants.

En somme, ce général révolutionnaire est, au point de vue moral, encore un vieux Chinois, c'est-à-dire un homme pour lequel toutes les idées philosophiques, âme de la révolution, sont à peu près lettre morte.

Droit, justice, respect de la vie humaine, conception de la liberté sont pour lui à peine des formules, des mots nouveaux dont il ne peut guère pénétrer le sens, et qu'il répète parce qu'ils ont cours dans son milieu.

Avec lui, un homme comme Yuen Chekai pourra s'entendre. Les Mandchoux sont disparus, Li se trouve à une place éminente, il tient les troupes du Sud, séparées de celles du Nord par le fleuve. Pour lui la révolution est accomplie; elle a produit, et au delà, tout ce qu'il pouvait en attendre.

Les forces républicaines dans la Chine centrale sont donc dans des mains peu sûres. Aussi peut-on croire que le grand corrupteur, en traitant avec Li, pensait déjà, dès novembre, au parti qu'il pourrait, plus tard, tirer de cet homme, le jour où il voudrait établir son pouvoir personnel.

Li écoutera la voix tentatrice et, peu à peu, se rapprochera de Yuen, lorsque celui-ci essaiera d'annuler à son profit l'œuvre de la révolution.

Tout autre est le second chef des troupes qui combattirent à Hankéou et à Hanyang, le valeureux Hoang Hing C'est un soldat aussi, mais il est pénétré jusqu'aux moelles de l'esprit nouveau.

Il a lutté pied à pied sur la colline de la Tortue, à Hanyang; il a combattu, entraîné les troupes à Hankéou, se plaçant, quand il le fallait, à la tête des soldats; cet homme de taille moyenne, large d'épaules, d'une grande vigueur

physique, bien qu'âgé seulement de quarante ans, est un vieux combattant dont les années de luttes incessantes ont entretenu l'ardeur.

Il est originaire, lui aussi, comme Li, de la Chine centrale; il a vu le jour dans cette préfecture de Tchangcha, où se trouve la capitale du Hounan, renommée pour le caractère indépendant de ses habitants.

Dans son enfance, il manifesta, au grand chagrin de son père, un profond dédain pour les amplifications creuses où Ton s'escrime à balancer des formules; son goût le portait du côté des connaissances positives.

Il commence son instruction dans une de ces écoles fondées par le vieux vice-roi Tchang Tcheutong. Hoang Hing se fait remarquer par son ardeur ; mais il éprouve le besoin de respirer un air plus large, d'étudier sous des maîtres meilleurs que les quelques étrangers qui enseignent dans ce qu'on appela du nom pompeux d'université des deux Hou.

Il se rend au Japon, où les étudiants chinois, accourus de toutes les provinces, sont nombreux parce que le voyage est peu coûteux, la vie facile, l'étude de la langue japonaise, nécessaire pour suivre les cours, sans difficulté grande, puisque Japonais et Chinois font usage des mêmes caractères d'écriture idéographique.

Tous ces étudiants, qui sont plusieurs milliers, s'entretiennent de la situation de leur pays. Ils voient la force du Japon, ce pays insulaire, si petit en comparaison de l'immense Chine, et dont la population, accrochée aux flancs souvent stériles des îles volcaniques, est dix fois moindre que celle de leur nation. Ils admirent les vaisseaux de la flotte japonaise, qui porte avec orgueil le pavillon au soleil rouge sur toutes les mers du monde et qui se prépare à ses futures victoires. Ils voient ces villes comme Tokio, où se dressent des palais qu'on leur dit semblables à ceux des puissantes cités de l'Europe; ils en observent l'ordre, les bienfaits qui découlent pour toute la population d'une

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