LE UKXKRAL HOANG H I IV G
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administration sérieuse. Ils y lisent maints ouvrages, traduits des livres d'Occident, qui leur révèlent tout un monde nouveau de pensée, de force intellectuelle, de progrès et de splendeur.
Au Japon se sont réfugiés tous ceux qui, déjà, ont cornbattu la dynastie et ses fonctionnaires.
Kang Youwei, Liang Kitchao, ceux des conseillers du pauvre empereur prisonnier qui ont pu échapper à la main du bourreau, demeurent là, à l'abri des sbires de la vieille impératrice Tseushi.
Tout ce monde gémit de la corruption mandchoue, de l'incapacité des princes, de l'ignorance de ceux qui sont à la tête d'un si grand peuple, des humiliations dont leur pays est abreuvé par l'étranger, auquel la dynastie, empruntant constamment pour satisfaire à ses gaspillages, se livre de plus en plus.
Le Japon et la Russie s'avancent en Mandchourie; leurs émissaires sont partout. Cette dernière puissance, surtout, apparaît comme particulièrement dangereuse pour l'avenir de la Chine; c'est une redoutable voisine.
Aussi les sentiments des étudiants à son égard sont-ils ceux d'ennemis clairvoyants et déterminés. Un homme attise ce patriotisme ombrageux ; son àme ardente en fait un propagandiste actif, qui, bientôt, acquiert une grande influence sur tous : c'est Hoang Hing.
Il fonde, parmi tous les étudiants chinois au Japon, une société pour propager les idées antirusses, pour lutter au besoin contre l'activité de cette puissance en Mandchourie.
Puis, il retourne en Chine, dans sa province du Hounan ; là, il fonde une école, afin de mieux répandre dans les jeunes esprits le levain de la révolution.
Ses études, son séjour au Japon l'ont de plus en plus convaincu que non seulement jamais son pays ne se relèvera tant qu'il sera dans les mains des Mandchoux de Pékin, mais même que la dynastie conduit fatalement la Chine à
sa perte, parce qu'elle la place chaque jour davantage sous le joug étranger.
Fonder des écoles, c'est bien, mais le résultat est long à venir; aussi, dans le même temps, le conspirateur se consacre-t-il à développer et à multiplier les groupements des sociétés secrètes antidynastiques. Il en fonde même une nouvelle : la Hoahinghoéi, ou Société pour le relèvement de la Chine, dont il sera le chef et l'àme.
Cette société va être pour lui un précieux instrument; il en étendra les ramifications partout dans la Chine centrale et, ainsi, dans toute la vaste région qu'arrose le fleuve Bleu ; les vieilles haines contre les Mandchoux seront réveillées et, de proche en proche s'infiltreront les idées nouvelles de liberté et d'égalité.
Pendant que l'infatigable conspirateur se livre à ce travail, là-bas, au sud, dans les provinces du Koantong et du Koangsi, Sun Yatsen poursuit une œuvre analogue avec la même constance.
Les deux hommes ne se connaissent pas. Les mêmes maux font accomplir à leur patriotisme les mêmes efforts.
Ils se rencontrèrent dans un voyage au Japon, où les appelaient les besoins de leur propagande. De ce jour, ils marcheront ensemble. Là, avec plusieurs autres conjurés, dont le fameux Wang Tchaoming, qui plus tard essayera de faire sauter avec des bombes le régent, ils dessinent le plan de la révolution, tracent son programme. On précise le but, on ne renversera pas seulement la dynastie incapable pour la remplacer par quelque autre, on établira la République, on mettra le pouvoir entre les mains des représentants du peuple, comme dans les grandes républiques d'Occident. Pratiquement, on ne négligera aucun moyen de propagande intellectuelle : journaux et livres seront publiés en Chine et à l'étranger. On s'efforcera d'atteindre l'élément militaire, les officiers de l'armée nouveau style, et, comme la plupart sont allés faire leurs études au
Japon, la semence tombera dans un terrain bien préparé.
L'expérience prouvera que rien ne sera plus précieux, au jour de Faction, que le concours de ces officiers.
Leur plan définitivement établi, les conjurés rentrent en Chine, pour travailler à leur œuvre terrible de salut.
Une révolte éclate d'abord au Hounan. Hoang Hing en est l'instigateur. La tentative échoue, il s'enfuit et va chercher asile au Japon, puis il revient, veut profiter des fêtes du Jubilé de Tseushi pour tenter un coup, échoue encore, se sauve à Changhaï. Plus tard, on l'arrête, il est relâché et retourne encore une fois au Japon; il retraverse la mer, se lance de nouveau à l'attaque des fonctionnaires mandchoux du Sud ; tous les conspirateurs le reconnaissent comme leur chef, tous admirent son indomptable énergie. Lors d'une attaque du palais du gouverneur de Canton, en avril 1911, il a une main mutilée; on le croit mort ou décapité; il a réussi encore à se sauver, il se réfugie à Hongkong.
Mais le gouvernement chinois a obtenu de l'autorité anglaise l'extradition de ses enuemis ; Hoang Hing est obligé de fuir Hongkong; il cherche un abri à Macao, puis aux Philippines et au Japon. Le temps passe; infatigable, il revient en Chine, travaille les sociétés des Vieux Frères, des Trois Points, de la Triade, y fait une active propagande de tous côtés ; il est partout.
Son fils Yngeou, malgré sa jeunesse, marche sur les traces paternelles; il combat, lui aussi, à Canton, en compagnie de Hou Hanminn, que nous avons retrouvé chef de la province, après le triomphe de la révolution. C'est alors que soixante-douze conjurés sont décapités.
Quand éclate la rébellion d'Outchang, Hoang Hing est là et il dirige, lui aussi, les attaques ; il soutient le courage des soldats révolutionnaires, les anime, les excite, leur met sous les yeux son exemple et lutte sur la rive gauche jusqu'à la dernière minute. Il n'abandonne le terrain qu'avec
une rage de désespoir de ne pouvoir mener ses troupes à la victoire.
Tant de dévouement à la cause de la République, tant de courage, tant de sacrifices valent à Hoang Hing, de la part des révolutionnaires, une estime qui n'a d'égale que celle qu'ils professent pour Sun Yatsen lui-même.
Au début de la Révolution, alors que le Sud commence seulement à se déclarer indépendant du gouvernement de Pékin, ils veulent le nommer chef de la République : mais Hoang Hing refuse énergiquement et fait porter les suffrages sur Li Yuenhong.
L'Assemblée de Nankin en fera le ministre de la guerre du nouveau gouvernement. D'ailleurs, sa charge sera éphémère puisque, à la suite de l'entente avec Yuen Chekai, le gouvernement de Nankin disparaît, qu'un nouveau ministère sera formé à Pékin, où Hoang Hing ne veut pas encore se rendre.
Ce brave, qui a déjà tant combattu, ne partage d'ailleurs qu'à demi la confiance des intellectuels qui l'entourent dans le respect futur de Yuen Chekai pour la Constitution. Il aime mieux se tenir sur ses gardes que de s'abandonner au flot qui emporte ces hommes, si divers d'origine et de pensée, dans le même courant. Il se doute que l'œuvre de la révolution n'est pas achevée et il entrevoit d'autres combats contre une possible dictature, qui pourrait être la mort de la République et peut-être la fin de l'indépendance de la Chine.
Il n'ira donc point se mettre, à Pékin, dans les mains de Yuen Chekai. Sun Yatsen imite cette prudente réserve ; les deux hommes savent qu'il n'en coûte guère au nouveau président qu'ils viennent d'élire, de se débarrasser sans phrases de personnages gênants.
Pourtant, Yuen multiplie à leur égard les prévenances, il s'efforce de les gagner ; visiblement, il veut attacher ces forces, parles chaînes d'or de l'intérêt, au char qui porte sa
fortune. Plus tard, poursuivant ce dessein, il nommera Sun Yatsen directeur général des chemins de fer avec des appointements considérables et Hoang Hing directeur de l'exploitation des mines.
Les deux hommes, qui voient là une source de puissance pour leur pays, acceptent, tout en se tenant sur leurs gardes.
Le procédé de Yuen, Tachât des hommes, qui lui a presque toujours réussi, échoue cette fois. Sa psychologie s'est trouvée en défaut, et les deux grands républicains ne sacrifieront rien de ce qu'ils pensent être le bien de leur pays, à l'argent.
Yuen ne s'était point dit, avec sa mentalité de vieil Asiatique, que des hommes, qui pendant tant d'années avaient fait le sacrifice de leur vie pour une idée, n'étaient pas à vendre, comme tant d'autres. Aussi, dut-il être surpris quand il s'aperçut que, cette fois, il s'était trompé, ainsi que le prouvèrent les événements subséquents.
En somme, Hoang Hing est une des plus grandes figures de la révolution, et son nom restera dans l'histoire.
Sa formation intellectuelle fut différente de celle de Sun Yatsen; il n'est point chrétien comme celui-ci; pourtant, il n'est pas resté étranger à l'influence occidentale sous sa forme religieuse, puisque, dans son enfance, il a été élève des frères maristes. Hoang Hing est un admirateur de la théorie des droits de l'homme et du citoyen, il veut la voir régner dans son pays; il ambitionne pour celui-ci la grandeur morale des républiques d'Occident.
Tel est l'homme. Il a marché vers son but, avec une incroyable constance, au milieu de mille périls.
En Chine, le récit de sa vie, ainsi que de celle des autres grands révolutionnaires, est déjà dans toutes les mains.
Ses biographes concrétisent leur jugement sur lui, ainsi que sur Sun Yatsen, en cette formule curieuse : « Sun est le Wasghington de la révolution, Hoang Hing en est le Napoléon. »
Actuellement Hoang Hing n'est plus à Outchang; seul, le général Li reste à la tète des troupes, déjà suspecté par beaucoup de ses sous-ordres, qui se défient de son républicanisme. Nous verrons Hoang Hing plus tard, à Pékin, où nous avons bâte d'arriver.
Quittons donc Outchang, faisous nos adieux à cette citadelle de la révolution, que peut-être nous ne reverrons plus.
Après bien des pourparlers nous louons une barque pour retraverser le Fleuve afin de rentrer à Hankéou; le temps se couvre et le vent souffle, le batelier et son fils manient la voile et le gouvernail en mariniers consommés ; cela n'empêche pas notre esquif de se pencher terriblement sous le vent dans le courant formidable de cette mer en marche; en certains endroits il y a de véritables tourbillons où l'eau semble s'engouffrer comme en un entonnoir caché.
On craint toujours des luttes entre les factions, entre Li Yuenhong et ses officiers et ses soldats; nous sommes à peine embarqués que le canon tonne. Est-ce que les bateaux étrangers, ancrés devant les concessions, vont avoir à répondre? Mais non, la canonnade paraît provenir d'assez loin sur les hauteurs, aux environs d'Outchang; nous traversons donc en biais et sans encombre le Yangtsé et nous atterrissons au moyen de planches branlantes, sur une sorte d'estacade. Il faut marcher là, au-dessus du gouffre en mouvement, comme Blondin sur sa corde raide. Enfin, nous mettons le pied sur la terre ferme.
Mes deux compagnons s'en vont gravir la colline de la Tortue, à Hanyang, d'où l'armée impériale fut canonnée si longtemps, et dont les canons menacent toujours notre
rive; ils circulent parmi les cercueils, et leur étude de cette partie du champ de bataille leur vaut d'être trempés jusqu'aux os. L'orage menaçant s'est abattu. M. Pettit et mon neveu rentrent, le soir, dans quel état!
Il y aurait encore ici bien des choses à étudier, mais il faut penser à gagner Pékin, où l'Assemblée nationale provisoire va ouvrir ses séances, où va se concentrer l'intérêt politique. Les voies et les ponts de chemin de fer qui mènent jusqu'à la capitale et qui avaient été détruits ou endommagés sont réparés ; les premiers trains circulent, ce qui va nous faciliter le voyage.
Notre visite au vice-président de la République sera notre dernière dans ce pays ; le général Li nous a, en effet, fait prévenir par un de ses secrétaires, qui parle fort bien le français, ma foi, qu'il sera heureux de s'entretenir avec moi et qu'il m'attendra le lendemain.
11 serait intéressant de voir de près ce personnage, afin de le mettre dans la collection où, tel un naturaliste en ses courses, je réunis les portraits de tous les hommes marquants de cette curieuse époque. La vision directe de ces figures est toujours pleine d'intérêt.
Mais notre consul a un dossier qu'il faut remettre d'urgence au ministre de France, à Pékin, et il compte sur nous pour mener à bon port les précieux documents, qu'on ne peut confier en des mains étrangères ; il nous faut donc hâter notre départ. A l'heure de notre audience, nous roulons déjà vers Pékin. Dès le lendemain, de bonne heure, M. Réau vient nous remettre au train son courrier, auquel il a travaillé clans la nuit, et, après avoir serré les mains tendues, nous partons vers le Nord, non sans avoir salué encore un homme extrêmement poli et aimable, le directeur chinois de la ligne, résidant à Hankéou, vêtu d'une robe de soie et coiffé d'un panama moderniste, qui est venu avec son secrétaire nous souhaiter « bon voyage » , i lou ping ngan!
Il faut arriver dans la province du Hounan pour trouver des types nouveaux.
Jusque-là, les Chinois que nous apercevions le long des voies et dans les gares avaient tous la natte coupée, et les soldats étaient vêtus comme tous ceux que nous avions vus : foile kaki et casquette plate.
Ces soldats montaient et descendaient dans les wagons, leur fusil à la main, venaient examiner les deux étrangers dans leurs compartiments, circulaient dans les couloirs.
A certaines gares, ils arrivaient en groupe dans le train, sans aucune réquisition et sans droit. Les employés et les chefs de gare n'osaient rien leur dire. Comment faire des observations à des gens qui, le fusil et le revolver au poing, et encore échauffés de leurs batailles, ne demandent aucune permission?
Nous observons avec curiosité les allées et venues de tous ces soldats et le ton sur lequel certains officiers rabrouent les employés de la compagnie, qui filent en courbant le dos.
Pendant presque tout notre voyage, nous irons de compagnie, l'œil fixé sur nos valises et nos sacs, parce qu'on nous a prévenus que, dans toute cette soldatesque, il y a quantité de bandits. La nuit, nous assujettissons avec soin notre petit matériel, de peur qu'on ne profite de notre sommeil pour nous éviter le souci d'emporter plus loin nos bagages.
Nous avons bien nos revolvers, mais ce serait folie même de menacer d'en faire usage.
Il faut que les consignes données au sujet du respect dû aux étrangers aient ici, comme partout où nous avons passé, été bien sévères; pas un de ces hommes, parmi les-
quels ne manquaient point d'anciens voleurs de grand chemin, ne nous molesta en quoi que ce fut, et pourtant, rien de plus facile pour eux que de nous bousculer ou de profiter d'un moment d'inattention de notre part, pour prendre nos valises et sauter sur la voie.
En arrivant vers le Honan, les nattes apparaissent; des soldats de la vieille armée, porteurs de turbans, vêtus de cotonnade bleue sale, montent la garde dans les gares; ceux-là ne sont pas des soldats de la révolution. Les gens sont de grande taille, bien découplés; nous ne sommes plus dans le climat du Sud.
On traverse des collines et des plaines parsemées de gros bouquets d'arbres. Ce sont des villages, car, ici, toute agglomération est dans une ceinture de verdure. Les maisons sont construites en pisé, en terre battue, en briques cuites au soleil ou dans des fours primitifs; la terre argileuse dont elles sont faites rougeoie au soleil, et ainsi les murs d'enceinte de ces villages et les maisons sont d'une belle couleur rose dorée, qui se détache parfois dans la verdure, ou se découpe sur le bleu du ciel.
Avant d'arriver à Pékin, la voie traverse d'immenses plaines sablonneuses. Le vent souffle, c'est le redouté vent jaune; il accourt des déserts de Mongolie, emportant une poussière impalpable qui obscurcit le ciel. A certains moments nous en sommes entourés comme d'un brouillard, et l'on ne voit pas à vingt mètres du wagon.
Bien que tout soit hermétiquement fermé, nous sommes couverts de cette désagréable poussière qui pénètre partout, nous rentre dans les yeux, les oreilles, la bouche même, saupoudre les aliments, s'introduit dans nos bagages.
Le ciel est pur quand le vent se calme ; il apparaît d'un bleu pâle et lumineux, l'atmosphère ici est visiblement d'une sécheresse extrême et l'on voit, au loin, les plus petits objets avec une grande netteté.
Des heures et des heures, notre train halète dans la tem-
pête de vent et de sable tourbillonnant; quand nous approchons de la capitale, celle-ci s'est calmée.
Nous arrivons en retard, car, la nuit précédente, un wagon de notre train ayant été incendié, nous avons perdu beaucoup de temps.
Voilà enûn Pékin ; nous apercevons ses hautes murailles crénelées, ses portes monumentales à toits superposés, où jadis les guerriers faisaient le guet pour éviter les surprises.
La ligne pénètre dans un de ces murs qui entourent la ville chinoise, traverse des cultures maraîchères, puis longe la haute muraille de forteresse de la ville tartare, enfin s'arrête, à côté de la porte principale du Sud, dans une gare de mauvais style européen, qui jure d'être là et qui est écrasée dans ce décor d'Orient. C'est la gare de Tsienmenn, qui amène également à la porte de ce nom, par laquelle, depuis tant de siècles, passaient les empereurs, pour se rendre processionnellement au temple du Ciel les jours de grands sacrifices, les voyageurs venant d'Europe, apportant avec eux les conquêtes d'hier et de demain, de la civilisation occidentale.
l'assemblée a pékix
Pékin et ses quatre villes. — La cité tartare. — IVotrc maison chinoise. — Le quartier des Légations et sa garde internationale. — La rébellion des soldats, pillages, incendies. — Une séance au Parlement. — Déclaration ministérielle. — Le temple du Ciel et le grand sacrifice. — La naissance de l'emprunt des six puissances. — Le patriotisme irrité des Chinois.
En sortant de la gare, dont le toit ne dépasse pas la haute muraille crénelée de la ville tartare, on est tout de suite frappé par le caractère grandiose de la porte de Tsiennienn, sous laquelle on va pénétrer.
Cette entrée monumentale et rituelle se trouve située exactement au milieu du mur sud de la ville; elle ressemble à une véritable forteresse. Une vaste demi lune, surmontée d'un bâtiment à embrasures pour les canons, la défend. Cette demi-lune, de même hauteur que la muraille ellemême, a aussi une porte, dite Tcheng-Yang (droit devant le soleil), qui ne s'ouvrait jamais que pour l'empereur, les jours de sacrifice. On pénètre dans la demi-lune par deux énormes voûtes de côté.
Des agents de police imberbes, vêtus de l'éternel kaki, les bas blancs en tire-bouchon dans des souliers lâches, et coiffés de la casquette plate, font le service d'ordre sous les trois entrées ; on passe devant deux petits temples recouverts de tuiles vernissées jaunes, accolés à la muraille de chaque côté de la porte; là, les génies propices veillent sur la ville et les dévots viennent y faire brûler des baguettes d'encens.
Juste au-dessus de la voûte, sur le mur, haut d'une dizaine de mètres et large d'autant, se dresse, derrière les créneaux, un vaste bâtiment à triple toit, soutenu par de grosses colonnes rouges ; là, jadis, veillaient les sentinelles chinoises. Actuellement, nos yeux aperçoivent, derrière les parapets, là-haut, des soldats européens, vêtus de kaki, coiffés d'un feutre mou posé sur l'oreille, et le fusil sur l'épaule. Ce sont des Américains qui gardent cette porte, car elle domine à la fois, de sa hauteur, le quartier des Légations où sont rassemblés les étrangers, le palais impérial dont l'entrée est toute proche et la ville elle-même. On se défie toujours dune attaque possible.
Nous passons, au milieu du brouhaha des charrettes, des pousse-pousse dont les Chinois font ici grand usage, des piétons affairés, sous la voûte dont nous regardons les portes aux énormes battants, et nous débouchons devant l'entrée du palais impérial, sur une vaste place fermée par des barrières.
Nous voici dans la cité tartare. Pékin, en effet, se compose de quatre villes. C'est d'abord la ville chinoise, située au sud, devant Tsienmenn, elle aussi entourée de murs de défense crénelés comme la muraille que nous venons de franchir. Cette dernière, qui décrit un carré parfait, a près de 24 kilomètres de tour. L'ensemble des deux cités représente donc la superficie de Paris.
Au centre de la ville tartare, qui fut longtemps exclusivement habitée par les gens de la race conquérante, se trouve la cité impériale, qu'un mur d'environ 6 mètres de hauteur, et tout peint en rouge, entoure de tous côtés, sur dix kilomètres de périphérie.
Au centre encore de cette cité impériale, se trouve la quatrième ville, qui est en réalité le palais où résident les souverains avec leur garde et leur nombreuse cour. Là, l'empereur est bien protégé par une autre muraille et par des fossés.
C'est dans la ville tarlare que nous habiterons, plongés en plein milieu chinois, ce qui est, pour l'observateur, bien plus intéressant que de demeurer dans le quartier des Légations.
Notre maison, dont les bâtiments successifs sans étage, aux toits recourbés, aux vitres de papier, a abrité déjà des familles chinoises. Elle est située non pas dans Tune des sept larges voies qui ont été, depuis 1900, percées à travers la ville, mais dans un houtong, c'est-à-dire une rue transversale.
Les rites ont exigé en effet que cette ville, où résidait le souverain pontife, fût dessinée suivant un plan en harmonie avec le culte astronomique, et celui-ci veut que toutes les villes soient orientées du nord au sud. Les rues de Pékin décrivent ainsi un véritable damier.
Dans ces houtong, de quelques mètres de large, on circule sans distraction entre des murs de briques grises. Il n'y a pas, en effet, de fenêtres aux maisons, toutes les ouvertures donnant sur les cours intérieures; pas de magasins non plus; ceux-ci se trouvent dans les larges voies nouvelles; seules, les portes, le plus souvent fermées, nous rappellent qu'ici les humains entrent et sortent. Elles nous disent aussi que les habitants pensent aux divinités, car, sur le plus grand nombre, sont collées les images des dieux lares, armés de lances et faisant les gros yeux pour empêcher les mauvais esprits d'entrer dans la demeure; souvent aussi, la porte d'un Chinois plus moderne, à la place de ces images, possède une belle inscription sur papier rouge, qui nous apprend que l'honnêteté et la sincérité dans les relations humaines sont d'excellentes vertus; nous pouvons, si nous le voulons, entendre que celles-ci régnent dans cette maison.
La ville tartare est donc aveugle et triste. Ces innombrables ruelles ont fort rarement un étroit trottoir de quelques pouces de large ; elles ne sont point pavées ; par
temps sec, il y a une incroyable poussière, et, par la pluie, elles se transforment en canaux de boue, car il est inutile d'ajouter que les égouts souterrains sont ici inconnus.
Dans l'intérieur de beaucoup de ces maisons, si peu gaies vues du dehors, on trouve des arbres, quelquefois de jolis jardins, si bien que Pékin, vu du haut de ses murailles ou de ses monuments, ressemble à un océan de verdure.
La maison où nous allons habiter se trouve dans une ruelle qui débouche devant le mur de l'Est de la cité impériale; la longue rue qui borde ce mur est très fréquentée. Des années de charroi l'ont creusée, si bien que, de chaque côté, la terre qui reste le long des maisons forme une sorte de trottoir surélevé, lequel, d'ailleurs, par-ci, par-là, est encombré de débris ou de grosses pierres émergeant du sol et que personne ne s'est jamais donné la peine d'ôter du chemin des passants.
Notre maison chinoise possède un minuscule jardin dans sa cour principale, l'ancien gynécée; un grand arbre, où perchent de ces énormes corbeaux qui sont, avec les chiens errants, les meilleurs agents de la voirie de la ville, protège un coin de notre toit de son ombrage.
Là, nous vivrons pendant une grande partie de l'année avec deux de nos compatriotes, servis par la trinité obligée du boy majordome, du cuisinier et du coolie, ainsi que d'un jeune marmiton qui apprend respectueusement de M. le chef à faire danser l'anse du panier des quatre Européens.
0 rencontre imprévue du passé arriéré et du présent progressiste ! notre maison est éclairée à la lumière électrique ! Le télégraphe et le téléphone, les ampoules lumineuses sont en effet connus à Pékin et les nombreux fils qui transportent la lumière se voient dans les rues, sur leurs poteaux. Une société d'électricité fait ici de bonnes affaires.
Dans ce logis, nous passerons des heures agréables et charmantes, quelquefois inquiétés aussi, lorsque nous écouterons le bruit de la fusillade et du canon.
Notre demeure n'est située qu'à une dizaine de minutes de marche du quartier des Légations, où nous devons aller bien vite pour remettre au ministre de France notre précieux paquet.
Depuis l'affaire des Boxeurs, depuis le siège mémorable où tous les Européens faillirent périr affreusement, ceux-ci habitent une véritable forteresse, où ils pourraient à la rigueur soutenir un siège.
A l'intérieur et au bas de la muraille de la ville tartare, on a construit une petite ville européenne qui s'étend sur un kilomètre de longueur environ et sur plusieurs centaines de mètres de large. Les trois côtés, qui ne sont point gardés par la haute muraille crénelée, se trouvent défendus par un mur d'enceinte, percé de meurtrières; au bas, on a creusé un fossé; un grand espace libre, formant glacis, entoure le tout. Ainsi, on pourrait voir venir les attaques et se défendre plus facilement qu'en 1900.
Les cinq portes de ce quartier sont gardées par des soldats de toutes les nations. Lorsque nous y pénétrons, les marins italiens, à côté de sacs de terre barrant un pont d'accès, montent la garde, le fusil en bandoulière; derrière les meurtrières, des mitrailleuses menacent de leurs canons de bronze reluisant au soleil la ville tartare ; plus loin, ce sont des Autrichiens et des Japonais qui font sentinelle à l'entrée qui se trouve près de la porte chinoise de Hatamenn; les Allemands, vêtus de jaune, coiffés du casque colonial, veillent sur la muraille même de la cité; là, ils ont placé un poste et plusieurs canons qui, ainsi que les mitrailleuses italiennes, sont prêts à bombarder les hauteurs de Pékin. Ils ont même construit, à l'intérieur de la muraille chinoise, une pente douce avec rails, pour amener, à l'abri, les projectiles à son sommet. Il va sans dire que toute
cette partie de rempart est interdite aux Chinois ; de la porte centrale de Tsiennmenn à la porte de Hatamenn, le sommet de la muraille où les arbustes ont poussé, est devenu le lieu de promenade des Européens résidant à Pékin. Ils sont là chez eux, on y accède par des pentes douces; le soir, on va, le soleil couché, chercher un peu de fraîcheur et s'asseoir sur les bancs posés de loin en loin. On y jouit d'une vue magnifique sur les deux villes unies, sur les collines de TOuest derrière lesquelles le soleil empourpré se couche, ou sur le Temple du Ciel, derrière lequel il apparaît au matin.
Les Allemands à un bout, les Américains à l'autre, gardent donc la muraille; lors des troubles du 28 février, une bombe étant tombée dans la caserne des soldats det> Etats-Unis, près de la porte de Tsienmenn, ceux-ci s'emparèrent de cette position précieuse, s'installèrent dans la vaste salle à triple toit, placèrent des mitrailleuses pour en défendre l'accès.
Environ 2 500 soldats gardent ici les ministres des puissances et leur famille et les quelques banques et maisons de commerce qui se trouvent à Pékin; les troupes françaises comptent 350 hommes, il y a un nombre sensiblement égal d'Anglais, de Russes, d'Autrichiens, et 25 Belges, dont on aperçoit de temps en temps le costume vert, liseré de jaune.
Les Européens sont environ trois cents, dont une quarantaine habitent comme nous dans la cité tartare. Tout ce monde vit ici en bonne intelligence.
Les rues du quartier des Légations, où les Européens sont chez eux, sont bien entretenues, peu fréquentées; elles donnent l'impression d'une calme ville de province française, où il y aurait surtout beaucoup de murs de jardins. Seule, la rue principale, dite rue des Légations, a quelque animation; presque tous les hôtels de ministres étrangers y ont leur entrée, et aussi les banques, celle d'Indochine,
située en face de la Légation russe, la Banque anglaise, devant la Légation du Japon ; l'église également y dresse les flèches de son clocher.
La Légation de France se trouve vers le milieu de la rue ; c'est un assez agréable bâtiment, au fond d'un jardin aux vertes pelouses. Des boys chinois, en robe bleue et portant la natte, font le service des antichambres, où l'on remarque de gros vases, eu ce cloisonné qui est la spécialité de Pékin.
Le ministre de France, M. de Margerie, est un gentleman courtois, un blond à l'œil doux et clair; depuis longtemps en Extrême-Orient, il possède une grande expérience des mœurs et de la politique indigènes. 11 était précédemment au Siam, dont il est revenu depuis peu accomplir une mission. Nous lui remettons le dossier apporté de Hankéou et nous échangeons nos impressions avec le distingué diplomate; celui-ci occupe une place de choix dans l'estime des ministres étrangers à Pékin, non seulement en raison de la position de la France en Chine, mais aussi à cause de sa compétence et de son habileté en des matières difficiles. Ce n'est pas, en effet, peu de chose que de traiter avec les Chinois, les hommes peut-être les plus rusés du monde, et qui l'ont si souvent emporté sur les Occidentaux dans les luttes de finesse, pain quotidien de la diplomatie.
En quittant notre Légation et les deux lions de pierre qui montent la garde à sa porte, nous allons jeter un coup d'œil à l'Hôtel des Wagons-Lits, l'Hôtel des Six-Etats, ainsi que l'appellent les Chinois : Lou Kouofantien. Cette bâtisse, en style de caserne, est située au coin de la rue des Légations et devant un petit canal qui, venant de la ville impériale, traverse le quartier dans sa largeur. C'est là où descendent les Européens, les visiteurs qui viennent voir Pékin, les misses anglaises, ces éternelles voyageuses, les Américains rasés, les rares Français qui s'aventurent si loin de leur pays. On y mange de la cuisine anglaise et française aussi, préparée par des cuisiniers chinois.
En sortant du quartier des Légations pour regagner notre ruelle sale et étroite, mais plus poétique et plus curieuse que ce morceau d'Occident construit dans cette ville orientale, nous observons les sentinelles italiennes qui examinent avec soin le passeport d'un Chinois désirant entrer ; les temps ne sont pas encore considérés comme assez sûrs pour permettre aux indigènes de pénétrer librement, fût-ce pour aller y faire une course utile, dans la forteresse internationale.
C'est dimanche ; tous les drapeaux sont arborés sur les demeures particulières des étrangers; là-bas, de l'autre côté du glacis, sur les confins de la ville tartare, des drapeaux tricolores battent au vent. Nous nous informons de ceux qu'ils recouvrent de leurs plis et nous apprenons que parmi ceux-ci il y a les résidents de deux maisons habitées par des Grecs ou Levantins quelconques, protégés français et qu'on aimerait mieux voir sous d'autres couleurs.
Aujourd'hui, le temps est délicieux et nous pourrons, tout à notre aise, étendus dans les chaises pliantes transatlantiques qui ne nous ont pas quittés depuis Marseille, causer sous le ciel bleu, à l'ombre du grand arbre qui ombrage la cour de notre maison chinoise. Le plus aimable des hôtes, M. Monestier, ancien directeur de V Echo de Chine, et qui est ici rédacteur en chef du Journal de Pékin, nous y contera ses émotions lors de la révolte du 28 février, qui fut à la capitale le seul moment vraiment tragique de la révolution.
Ici, en effet, la grande secousse qui a renversé la vieille Chine a eu un caractère bien différent de celui qu'on a remarqué dans les provinces, et particulièrement dans le Sud. Tout se passa en discussions et la Cour se résigna à l'inévitable en abdiquant le 12 février en faveur delà République.
A Pékin, tout était donc très tranquille, les étrangers observaient en curieux. Ils étaient sans inquiétude, vaquant à leurs affaires ordinaires, lorsque, le 28 février, à 8 heures du soir, on commença à entendre, dans la ville tartare, un bruit de fusillade.
Les boys des quelques Européens qui habitent au milieu de la population chinoise vinrent leur dire « C'est ici la révolution, on commence à tuer dans les rues! » Puis, les coups de fusil augmentèrent et le ciel rougeoya de la lueur des incendies.
Qu'allait-il arriver? Les étrangers allaient-ils être massacrés, que se passait-il? On vivait toujours sur les souvenirs de 1900 et les Européens habitant la cité tartare n'osaient sortir, car la fusillade pétillait toujours ; on enfonçait des portes, des cris retentissaient dans leur voisinage et les incendies se multipliaient. Il fallait fuir, essayer de gagner le quartier des Légations , mais comment traverser la foule, peut-être en délire, au milieu des coups de fusil? Les quelques dames européennes étaient dans un grand •émoi.
On vint bientôt à leur secours. Les ministres étrangers ■et les troupes internationales accoururent en groupe chercher les Européens dont les demeures se trouvaient disséminées dans la ville. Une force militaire se rendit vers le nord-ouest, où se trouve le Pétang, c'est-à-dire la Mission catholique, avec son séminaire, toutes ses œuvres, et qui, en 1900, avait soutenu le siège mémorable qui restera comme un douloureux et sanglant souvenir dans les annales de Pékin.
Mais, ici non plus, on n'en voulait aucunement aux étrangers; la révolte actuelle avait un tout autre caractère que celle des Boxeurs d'autrefois. L'esprit des Chinois était profondément changé.
C'étaient les soldats qui, n'étant point payés, se mutinaient et se payaient de leurs propres mains sur l'habitant.
D'abord, ils tiraient de nombreux coups de fusil dans les rues, afin d'obliger les gens à rester dans leurs maisons, puis ils enfonçaient les portes, démolissaient les clôtures des boutiques et emportaient ce qui était à leur convenance. Ces troupes avaient été formées par Yuen Chekai et Ton vantait leur discipline!
Dans la rue Kan Yu Houtong, ou de la Douce-Pluie, se trouvait, à côté du Journal de Pékin, un orphelinat de petites aveugles, tenu par des Dames missionnaires américaines. Les pauvrettes, en file, les mains sur les épaules les unes des autres, défilèrent avec le personnel français du journal et sous la conduite de marins italiens, parmi les soldats révoltés. Tout ce monde gagna le quartier des Légations, où chacun alla demander protection aux représentants de son pays. Les Français se trouvèrent très à Tétroit, car de nombreux Chinois, des princes de la maison impériale, des grands personnages, plus effrayés encore que les Européens, étaient accourus demander asile aux étrangers. Ils redoutaient un massacre.
La ville appartint ainsi aux soldats pillards; quelques Chinois furent tués dans les bagarres, et, le lendemain, des cadavres se trouvaient étendus sanglants dans les rues; les commerçants de la ville, effrayés, firent une pétition au corps diplomatique pour lui demander de rétablir Tordre avec les troupes internationales. Celui-ci tint à conserver, dans toute cette affaire, une stricte neutralité et se contenta de veiller à la sécurité des Européens, qu'un mouvement subit de xénophobie pouvait mettre en péril.
Puis, tout se calma; Yuen Chekai apaisa ses troupes par de bonnes paroles et des promesses, et la vie reprit son train ordinaire.
Saura-t-on jamais la cause réelle de cette rébellion? On prétend quelle fut en réalité l'œuvre de Yuen Chekai luimême, qui voulait un prétexte pour ne pas se rendre dans le Sud, où l'appelaient les républicains, et qui se servait
de l'épouvantail de la révolte, mettant en danger les étrangers, afin d'obtenir des banques européennes de l'argent pour maintenir Tordre et payer ses troupes.
Dans tous les cas, si Ton n'osa rien dire aux mutins, Yuen Chekai sauva la face en faisant décapiter un certain nombre de misérables et de coolies, qu'on trouva porteurs d'objets dérobés, ou rôdant dans les ruines qu'avaient faites ses troupes.
Le fait important à signaler, c'est qu'aucun étranger ne fut molesté. Les soldats du Nord, pas plus que les gens du Sud, n'étaient dans le vieil état d'esprit qui régnait en Chine douze ans auparavant.
Depuis cette époque, la vie fut calme; peu à peu, le gouvernement reprit la main. La police se promenait dans les rues, avec ses bourreaux armés du coupe-coupe triangulaire, emmenait dans un coin les suspects et leur tranchait prestement la tète.
De temps en temps, on entendait des fusillades, on apprenait quelque exécution; mais c'était tout. Ainsi, on atteignit mai, qui devait voir l'ouverture de l'Assemblée nationale provisoire.
C'est le 13 mai 1912 qu'eut lieu l'événement mémorable de la première exposition de son programme, par un cabinet de ministres, devant une Assemblée républicaine chinoise.
La chose a lieu le matin. Nous quittons donc de bonne heure notre ruelle et, longeant les murs rouges de la ville impériale, nous partons dans la poussière, pour assister à ce début du régime parlementaire chinois. Il nous faut contourner toute la partie sud du palais et de la ville rouge qui s'allonge par un rétrécissement en coudes successifs jusqu'à la porte centrale de Tsienmenn ; c'est un grand
détour, car l'Assemblée tient ses séances là-bas à l'ouest, dans le local de l'Ecole de droit. Sur notre chemin, nos véhicules circulent au milieu de cette foule curieuse qui ne paraît point se soucier de l'événement important accompli ce jour-là; piétons à longue robe, avec ou sans natte, hommes et femmes dans des pousse-pousse cahoteux, aux roues cerclées de fer qui résonnent sur le sol, charrettes pékinoises sans ressorts, où l'on se tient accroupis sous une tente de coton bleu, cavaliers sur des petits chevaux sales aux poils longs. Tout ce monde va à ses affaires, comme d'habitude, mais l'impassibilité chinoise est telle que ce serait commettre une grosse erreur que de croire ces genslà ignorants de tout ce qui se passe.
L'édifice où se tient l'Assemblée ouvre sa porte monumentale sur la rue poussiéreuse qui longe la haute muraille de la ville; lorsque nous approchons du but de notre course, nous croisons une file de chameaux de Mongolie, attachés les uns aux autres par une corde; un gamin tire le premier de la file. Ces bêtes viennent de loin sans doute avec leurs fardeaux, en soulevant de leurs pieds silencieux la poussière du chemin. C'est un peu de l'ancienne Chine, lente et patiente en ses mouvements, qui passe, et qui contraste avec le spectacle qui, tout à l'heure, va frapper nos yeux.
Quelques voitures d'étrangers, des sentinelles, nous voilà devant l'Assemblée. Nous montrons nos cartes d'invitation r que l'on examine avec soin, et nous pénétrons dans les couloirs de ce Parlement, où une tribune est réservée au public et à la presse.
La salle est rectangulaire, avec, au fond, la tribune du président, décorée de deux drapeaux de la République, posés sur un mur blanc ; de petites tables sont disposées en hémicycle pour les 126 députés.
Les tribunes du public se trouvent de trois côtés de la salle; leurs balustrades sont peintes en gris et fort simples, les velours, l'or, les sculptures n'ornent pas le lieu où
délibèrent les représentants du peuple. Le public spectateur est nombreux; les tribunes, où Ton est assis sur des chaises, sont pleines. Nous apercevons un groupe important de suffragettes; une dame un peu forte porte des lunettes d'or; toutes ont l'air énergique et décidé qui caractérise la femme chinoise, quelques-unes sont jeunes et jolies dans leur costume de soie bleue ou mauve, aux broderies blanches et noires; une demi-douzaine d'étrangers seulement.
Dans la salle, presque tous les députés sont en place, appuyés sur leurs tables ou maniant le pinceau.
Le président, M. Ou Kinglien, homme au front élevé, vêtu à l'européenne, ouvre la séance; il manie la sonnette comme M. Deschanel lui-même. C'est tout à fait occidental. Si ces députés n'étaient presque tous en robe de soie, l'on se croirait dans quelque réunion de congrès en Europe. Un ou deux seulement ont encore une natte; ce sont des princes mongols.
Mais voici le ministère qui fait son entrée, aux applaudissements polis de la Chambre ; il vient se placer adossé au mur du fond, de chaque côté de la tribune, face à l'assemblée. Contrairement aux députés, tous les ministres sont vêtus de la redingote européenne, sauf ceux de la guerre et de la marine, qui portent leur uniforme.
Kn tête vient M. Tang Chao-y que nous avons vu et interviewé à Changhaï.
C'est un ancien collaborateur et ami de Yuen Chekai ; mais il a beaucoup voyagé à l'étranger; dans tous les cas, c'est un occidentalisé et le parti révolutionnaire, devenu le parti républicain, a grande confiance en lui, malgré ses liens avec le président, dont il se défie. Les ministres ont été choisis par un compromis passé avec l'Assemblée de Nankin, volontairement défunte. La plupart de ses membres ont été désignés par elle.
Le premier ministre monte à la tribune des orateurs, située, comme chez nous, devant celle du président, et il
expose son programme. Il parle sobrement, avec peu de gestes; il dit à rassemblée la nécessité de l'union, de travailler à la réforme administrative et financière, les difficultés de cette dernière, qui sont d'ailleurs connues de tous, le désir du gouvernement de vivre en bonne intelligence avec les étrangers. Bref, le discours-programme du chef du cabinet ne diffère point de ce qu'on entend en Europe.
Mais, après que les applaudissement eurent salué la fin de ce discours, chaque ministre vint exposer le programme particulier de son administration. Ce fut long, naturellement. Puis, des députés posent des questions. Un d'entre eux voudrait avoir des précisions sur l'emploi des fonds de l'emprunt belge ; il parle avec une véhémence contenue et l'assistance se sent gagnée par l'effet oratoire, comme elle l'avait été lorsque le ministre de l'instruction, M. Tsai Yuen Pé, était à la tribune.
L'heure du repas est dépassée depuis longtemps, et cette première rencontre du gouvernement et de la Chambre provisoire se termine à deux heures seulement; une automobile nous ramène vers notre déjeuner refroidi.
En somme, l'attitude de l'Assemblée fut parfaite, malgré la véritable véhémence de deux ou trois membres qui posèrent des questions de leur place. Ceux-là seuls qui ne connaissent pas le souci des Chinois pour le décorum et les bienséances pourront s'en étonner. Il serait à souhaiter que nos assemblées parlementaires pussent rivaliser avec celle que nous avions devant nous. Mais nous n'avons pas le même tempérament!
Cette assemblée provisoire, dotée du pouvoir législatif, devant être obligatoirement consultée sur le choix des ministres, portait le nom de Tsan y yuen, ou Sénat. En elle résidait toute la puissance morale de la nouvelle République. Naturellement, plus d'un étranger, incapable de comprendre les discours qui devaient se prononcer là, pendant près d'une année, plus incapable encore d'en lire le moindre
compte rendu, trouvait ces Chinois bien audacieux de vouloir singer l'Occident et de se livrer à cette comédie parlementaire. Mais, pour ceux qui, comme nous, purent suivre toute leur œuvre sans être obligés de puiser leurs renseignements dans des feuilles qui n'ont d'autre raison d'être que de servir certains intérêts, en dénaturant l'état réel des choses et la portée des événements, l'Assemblée qui s'ouvrit le 13 mai devait accomplir sa tâche et défendre de son mieux les intérêts du pays contre d'immenses forces adverses.
Pendant que se discutaient, d'une façon si nouvelle, les intérêts du peuple, la vieille Cour gémissait dans l'impuissance. L'empereur, le petit Siuen Tong, continuait à porter ses titres dans le palais impérial, où l'impératrice douairière Long-Yu, sa tante et mère adoptive, était chargée de diriger son éducation. Les soldats de sa garde, Mandchoux portant encore la natte, mais vêtus à la moderne, se tenaient en sentinelles aux portes du palais. Les princes, oncles et cousins du souverain, se préoccupaient surtout de réaliser ce qu'ils pouvaient de leurs biens et de le placer dans les banques européennes. Les fonctions pontificales de l'empereur étaient, en fait, abolies. Ce petit enfant, en effet, ne pouvait plus déléguer les grands pour accomplir à sa place les sacrifices. Déjà, au solstice d'hiver de 1911, la porte avancée de Tsienmenn ne s'était pas ouverte pour laisser passer l'empereur et sa nombreuse suite, allant au temple du Ciel offrir le grand sacrifice. L'antique culte de la Chine, qui remonte aux origines de l'histoire, était mort lui aussi.
Un étranger ne doit pas aller ou revenir à Pékin sans aller faire une visite à cet admirable temple, situé dans la ville chinoise.
Le temple du Ciel ne répond pas à l'idée que les Occidentaux se font d'un édifice religieux.
Ce temple est une vaste enceinte murée de 5 750 mètresde tour; elle dessine un carré, arrondi à l'un de ses côtés, celui du nord ; là, se trouvent de beaux arbres, ce qui est si rare en Chine, et on y jouit d'une paix délicieuse. Sauf l'empereur, les assistants aux sacrifices et les gardiens, nul Chinois n'en foule jamais le sol, car le culte au grand dieu du Ciel est un privilège impérial; l'empereur seul a qualité pour le prier, en tant que son fils mystique.
Les étrangers le visitent maintenant sans difficultér moyennant une rétribution aux portiers.
Deux autels et des bâtiments secondaires sont disposés au milieu de la verdure; lorsque nous y allons faire notre artistique pèlerinage, quelques vaches paissent paisiblement les herbes touffues.
L'autel principal, qui déroute fort les étrangers, se compose d'une triple plate-forme circulaire en marbre blanc, entourée de 360 balustres, et au sommet de laquelle on accède par des escaliers placés aux quatre points cardinaux,
C'est au milieu de cette plate-forme, sous la voûte céleste, dont aucun toit ne doit obstruer la vue, que l'on plaçait, sur un trône, la tablette où l'esprit du souverain Seigneur du ciel descendait au moment du sacrifice. De chaque côté de celle-ci d'autres trônes étaient réservés aux àmcs des empereurs défunts, aïeuls et pères des souverains régnants, et qui formaient ainsi une Cour au Seigneur; sur h\ deuxième plate-forme, entourant de sa couronne la première, des sortes de tabernacles étaient élevés au Soleil, à la Lune, aux Constellations, au génie des Vents, du Tonnerre, de la Pluie, des Monts et des Fleuves. Toutes les forces de la nature étaient là; devant chacune de ces tablettes, posés debout sur un socle, de nombreux vases et calices contenaient les aliments qui leur étaient offerts : viandes, légumes et fruits.
Plus de deux mille mandarins entouraient l'empereur, qui, après avoir jeûné depuis la veille, dans un pavillon à ce réservé dans l'enceinte même du temple, célébrait lesacrifice à l'aurore.
Celui-ci se composait de trois offertoires préalables, précédés d'une cérémonie purificatoire, analogue à l'aspersion catholique, d'une élévation des mets offerts et, enfin, de la communion sous les deux espèces, d'abord accomplie par le pontife impérial, assisté de personnages remplissant des fonctions analogues aux diacres et sous-diacres de no& cathédrales, puis, par les assistants.
La musique des hymnes sacrées, l'encens, la fumée de& holocaustes montaient vers le ciel, où palissaient les étoiles, dans le demi-jour du matin.
Ce culte, qui remonte à la plus haute antiquité, puisqu'on en suit la trace plus de deux mille cinq cents ans avant Jésus-Christ, n'est plus, à l'heure où nous foulons de nos pieds profanes le marbre immaculé de l'autel monumental, qu'une chose du passé. On n'en verra plus les magnificences et le temple ne sera plus qu'un objet de curiosité peu compris des visiteurs.
Ceux-ci vont admirer l'autel secondaire, celui où l'empereur va prier pour obtenir de la pluie et qu'ils croient être l'autel principal, parce qu'il est surmonté d'un toit que l'on voit de loin. Ce monument est, d'ailleurs, un bijou comme harmonie des lignes, comme proportions; ses tuiles bleues, surmontées d'une boule d'or, brillent au soleil et on accède par une avenue pavée de larges dalles et entourée d'arbres, d'un merveilleux effet. Notre guide, blasé comme tous les guides du monde, ne paraît point se soucier de ces beautés artistiques ; il ouvre et ferme les nombreuses portes de diverses enceintes et, à chaque opération, nous tend la main.
Pourvu que des vandales chinois n'aient point maintenant l'idée de détruire ce temple! Dans les temps de révolution, ces sacrilèges sont choses ordinaires.
Secouant nos pensées pessimistes à cet égard, nous allons, non loin de là, à l'ouest de la voie qui part de la porte de Tsienmenn, de l'autre côté du temple du Ciel, visiter celui de l'agriculture, où chaque année l'empereur venait luimême tracer quelques sillons.
Mais il ne peut être question ici de conter tous les pèlerinages qu'un étranger qui, comme nous, a longtemps étudié cette religion si antique, doit faire aux temples de la Terre, du Soleil, de la Lune, et à tant d'autres de moindre importance, pas même à celui de Confucius, qui, dans Pékin, s'en va à l'abandon, s'effrite, tombe en ruines, comme le reste de cette société achevant son agonie.
Laissons ce passé oriental, ses gloires, ses splendeurs, ses magnificences qui appartiennent désormais à l'histoire, et vivons le présent, avec les inquiétudes, les troubles qui accompagnent nécessairement tous les enfantements d'une vie nouvelle.
Ce soir même nous en ferons l'épreuve, au sortir du diner où le sympathique directeur du Journal de Pékin, M. Van Lerberghe, convoque ses amis.
On a beau être rue de la Douce-Pluie, dans la ville tartare, on met son smoking comme à Paris. Nons dînons, en effet, en compagnie de diplomates étrangers, russes, chinois; il y a là le président de l'Assemblée nouvelle, un secrétaire du Sénat, tous vêtus de l'impeccable habit. Que nous sommes loin de la vieille Chine aux mandarins pansus! Elle est pourtant d'hier, mais les événements vont vite en cette époque où règne l'électricité!
Les convives chinois ne sont pas de ces hommes gras et bien peignés que dédaignait César, mais de la catégorie des hommes pales et maigres dont il redoutait les complots.
Aussi, pendant le repas et après, dans la chaleur du
salon, les conversations sont-elles animées. C'est l'emprunt, le fameux emprunt qui est sur le tapis. Cette question d'argent cause de vives inquiétudes, la colère gronde dans le peuple, celui-ci regarde d'un mauvais œil les étrangers. Ces jours derniers, plusieurs de nos compatriotes ont été insultés dans la rue; dans une province lointaine, on a mis à prix la tête des blancs; à Changhaï, les Européens ont dû emprisonner un journaliste qui excitait trop ses lecteurs; maints indices font redouter des événements graves.
Ah! cet emprunt! en lui s'est concentrée l'histoire des rapports des étrangers avec les Chinois, pendant toute l'année 1912.
Ses avatars commencent sous l'ancien régime. Dans les dernières années de celui-ci, la Cour se trouvait sans argent, et de plus, incapable, en raison de l'ignorance, de la vénalité de tout son personnel, de s'en procurer parles impôts.
Depuis longtemps, le gouvernement chinois ne vivait plus que de prêts usuraires, comme les fils de famille qui mangent leur patrimoine. 11 avait endetté le pays de plus de quatre milliards de francs, mais il s'en fallait de beaucoup qu'il eût reçu une telle somme ! Les commissions à payer, les pots-de-vin de toutes sortes, les fournitures en marchandises, dont certaines ressemblent au crocrodile empaillé légendaire, avaient surtout enrichi quantité de traitants de toute nation. Lorsque nous étions à Changhaï, quatorze cents mitrailleuses inutilisables, rongées de rouille, y représentaient l'achat forcé à un prêteur. Pratiquée en petit, en grand, cette singulière politique financière avait mis le gouvernement aux abois.
Pour trouver de l'argent, la Cour avait successivement engagé toutes ses sources de recettes disponibles, car les financiers européens n'auraient pas voulu prêter sur le seul crédit d'un Etat équivalent en consistance aux brouillards de la lune. Le revenu des douanes maritimes, administré d'une façon probe et compétente par des Européens,
avait servi à gager les emprunts, au nombre de sept, qui se superposaient comme autant d'hypothèques sur les caisses de cette administration.
Vint la révolution qui suspendit, pour un temps, les pourparlers avec les financiers européens, formant un consortium comprenant des établissements français, anglais, allemands, américains, marchant appuyés sur leur diplomatie.
Le peu d'administration qui existait en Chine fut emporté dans la tourmente. Il devint plus impossible que jamais de recouvrer les impôts. Le nouveau gouvernement, d'abord divisé en deux tronçons ennemis, se trouva, en matière de finances, encore plus mal en point que l'ancien régime, pourtant réduit aux derniers expédients. Ni Yuen Chekai, à Pékin, ni le gouvernement de Nankin n'avaient assez de ressources pour payer les troupes, maintenir l'ordre d'une façon sérieuse et moins encore pour organiser une administration digne de ce nom qui pût permettre à la Chine de se relever et de payer les intérêts de sa dette.
Si la Chine avait sombré dans la faillite, les intérêts des prêteurs européens eussent été fort compromis et les grands établissements financiers d'Europe, qui avaient publié, lors des lancements des anciens emprunts, tant d'alléchants prospectus, eussent perdu la face et la confiance de leur clientèle.
D'autre part, la Chine apparaissait de loin aux industriels, et surtout aux fabriques d'armements, comme un immense champ où l'on pourrait récolter de beaux bénéfices, à condition naturellement qu'elle eût de l'argent pour payer les commandes. Ne voulait-elle pas, croyait-on, créer une grande armée moderne?
Enfin, la diplomatie s'était habituée à considérer ce grand pays inorganisé, et dirigé par un gouvernement valétudinaire, comme un vieillard en enfance devant être éternellement maintenu en lisières.
De tout ceci, il résulta que le consortium décida de lancer un grand emprunt, dit de réorganisation, d'un milliard et demi de francs. La France et V Angleterre, les deux grandes prêteuses du monde, devaient fournir la plus forte partie des fonds de cette opération gigantesque, qu'on prévoyait naturellement fructueuse pour les intermédiaires.
La Russie et le Japon, ne tenant point à voir la Chine se relever pour être en état de s'opposer à leurs mouvements •en Mongolie et en Mandchourie, d'abord hostiles, entrèrent ensuite dans le consortium, lorsqu'on leur eut fait comprendre que l'argent de cet emprunt de réorganisation ne réorganiserait point suffisamment la Chine pour que celleci gênât leur action. Ainsi se forma ce qu'on a appelé le sextuple groupe, qui devait discuter pendant une année avec les Chinois retors.
Les financiers, en général mieux informés que les diplomates des possibilités des Etats, évaluant mieux leur crédit, voulaient bien lancer un tel emprunt, qui devait leur laisser les ordinaires commissions et remises, mais ils hésitaient à engager leur clientèle confiante à prêter son argent à un gouvernement dont toutes les garanties sérieuses avaient été déjà hypothéquées, et ils ne voulurent marcher que derrière les diplomates. Il ne restait plus de vraiment disponible que le crédit de l'Etat, c'est-à-dire celui qui repose sur une bonne administration, habile à proportionner les dépenses aux recettes et sachant établir et faire rentrer en conséquence les impôts.
Or, en Chine, depuis longtemps, une telle administration était un mythe; gabegie et impuissance en tenaient lieu. Avec la révolution, c'était moins encore, les impôts n'étaient plus perçus, c'était à peu près le néant. Situation singulière pour engager le public à prêter son argent en si grande quantité! Fort heureusement la foule des petits prêteurs ne connaissait point ces choses; on touchait toujours les coupons des anciens emprunts, parce que les
u208 CHAPITRE XI
banques, au moment des échéances, faisaient au gouvernement des prêts à ce destinés, et le crédit de la Chine se maintenait immuable. Il fallait bien qu'il en fût ainsi; si, en effet, le public qui achète d'ordinaire les titres de fonds d'Etat aux guichets des nombreuses succursales des grands établissements financiers d'Europe se fût effrayé, une funeste débâcle financière eût été possible; malgré les garanties sérieuses des vieux emprunts, le nouveau eût été impossible.
On s'attacha donc, d'abord, à faire un utile silence, en Europe, sur la situation financière réelle de ce pays en révolution.
Mais cela ne suffisait point; il fallait aussi, pour lancer l'emprunt, inspirer à ce même public une confiance basée sur quelque chose de plus réel qu'un espoir de voir un jour se créer une administration chinoise honnête, probe et compétente, qui ne s'était point vue dans le passé.
Il restait bien la gabelle; sans doute, une partie de l'impôt du sel était déjà engagée, mais on pouvait encore lui faire rendre davantage en réformant son administration. De plus, on exigerait du gouvernement chinois qu'il acceptât un contrôle de ses finances par des étrangers, représentants des prêteurs ; ces contrôleurs auraient surveillé l'emploi des fonds pour éviter le gaspillage; le public, sachant ainsi que l'administration de la Chine se trouvait en réalité dans les mains des Européens, ayant derrière eux canons et soldats, pour imposer au besoin leur volonté, aurait une pleine confiance, accourrait aux guichets des banques apporter les fonds nécessaires à la réorganisation administrative, aux commandes de matériel de guerre. La Chine, guidée par des hommes compétents, pourrait alors commencer à mettre en valeur ses immenses richesses latentes, telles que les mines, construire de nombreux chemins de fer, profiter des bienfaits d'une civilisation éclairée et laisser les étrangers faire de beaux béné-
fices. Cette tutelle eût été avantageuse pour tout le monde; du moins, les étrangers, qui comptaient en profiter, le croyaient fermement.
Malheureusement, ceux qui avaient conçu ce beau plan avaient oublié deux choses : premièrement, que tous les participants au consortium, où la diplomatie dominait la finance, ne pouvaient avoir, malgré leurs assurances réciproques, les mêmes vues finales, parce que leurs intérêts politiques étaient différents; et deuxièmement, que le patriotisme chinois ne consentirait jamais à remettre l'administration réelle de l'État dans leurs mains.
Ces deux causes devaient agir continuellement pendant l'année 1912 pour paralyser le consortium et provoquer les plus graves inquiétudes.
Le soir de notre dîner, les convives chinois, personnages représentatifs de choix, ne cachaient pas que la nouvelle de l'établissement du contrôle financier, qui paraissait aux yeux du peuple être sa mise en esclavage sous la domination étrangère, pouvait provoquer, dans la folie du désespoir, un massacre général de tous les blancs en Chine.
J'entends encore la voix vibrante d'un distingué diplomate chinois, d'ordinaire si impassible; je vois encore son œil en feu, lorsqu'il me disait dans le petit salon : « Ce sera une folie sans doute, car nous ne sommes pas les plus forts, mais rien n'arrêtera le peuple, et, après tout, il vaut mieux mourir fusillé qu'étranglé. »
Telles étaient les conversations peu ordinaires, mais palpitantes d'intérêt, qu'on avait alors dans la rue de la Douce-Pluie, à Pékin.
l'état d'esprit des chinois
Inquiétants propos dans la nuit. — La grève de la police. — Sentiments anti-russes des révolutionnaires. — Les mystiques, la Société des Huit Vœux. — Un théologien gardien du patron des murailles. — Le saint préfet guérisseur. — Les moines. — La fuite du premier ministre; les conseillers étrangers. — Une visite au palais impérial.
Il est près de minuit lorsque nous quittons hôtes et convives; sur nos têtes, le ciel pur scintille d'étoiles; nous nous dirigeons vers le quartier des Légations, par la grande rue Wangfoutsing, une de ces larges voies percées en ces dernières années. Nous y reconduisons une dame française, son mari et leur jeune fille. Il fait si beau, si doux que nous irons à pied, dans la nuit claire, sous les rayons de la lune, et aussi sous la lumière assez pauvre des ampoules électriques que la municipalité de Pékin ne multiplie guère.
Les esprits sont préoccupés par la situation actuelle, et notre petit groupe de six personnes revient, comme par une pente fatale, sur le sujet de conversation du dîner.
Allons-nous avoir une nouvelle édition de l'affaire des Boxeurs? Ces foules chinoises sont si terribles, inflammables comme l'amadou ! Un rien peut allumer l'incendie. Qu'un cri retentisse : « Sus aux étrangers, ils veulent s'emparer de la Chine ! » cela peut suffire pour que, dans tout le pays, ces hommes placides, au milieu desquels nous circulons tout le jour, soient transformés en épileptiques sanguinaires, se ruant au massacre des blancs. Cette excitabi-
ïité extraordinaire du Chinois est un fait d'observation cent fois constaté, qui fait dire à beaucoup d'étrangers, vivant depuis longtemps en Chine, qu'en tout Chinois il y a un hystérique en puissance.
Nous autres, à Pékin, nous pourrons soutenir un siège .dans le quartier des Légations. Il y a 2 500 hommes, mais les Chinois ont ici cent vingt canons ; qu'ils s'en servent, même médiocrement, et les 8 000 soldats des troupes internationales, campés à Tientsinn, n'auront peut-être pas le lemps d'accourir. Quant aux étrangers de l'intérieur, commerçants, missionnaires, ceux-ci ne pourront compter sur aucun appui. On vengera leur mort par une expédition; mais ils en seront bien avancés.
— Pour moi, me dit ma voisine, à qui j'ai offert le bras, mon mari et ma fille étant là, nous serons tués tous ensemble, mais je ne voudrais pas mourir sans revoir mon fils, qui est en France.
En tenant de tels propos, nous gagnons le quartier où les représentants de l'Occident dorment sans doute. Nous passons devant les Japonais en sentinelle près d'un pont, et à travers les rues silencieuses, nous reconduisons cette famille à sa porte.
Minuit est sonné et nous retournons tous trois, M. Mouestier, mon neveu et moi, vers notre maison tartare, où doit nous attendre notre boy pour nous ouvrir la porte, car les portes chinoises ne s'ouvrent pas du dehors.
Mais voici qu'accourent les deux soldats japonais qui gardaient le pont quand nous sommes passés; le fusil sur l'épaule, ils se dirigent au pas gymnastique vers leur caserne. Qu'y a-t-il? Pourquoi ces soldats si disciplinés laissent-ils ainsi leur poste? Nous ne pouvons les interroger, ils ne nous comprendraient pas; d'ailleurs, ils sont déjà loin.
A cet endroit, la rue qui aboutit à la sortie du quartier fait un coude, on ne peut voir sur le glacis, mais, quand
ayant tourné l'angle, nous arrivons à l'entrée, nous apercevons la rouge lueur de l'incendie ; les flammes et la fumée montent dans le ciel et dans la rue où nous étions tout à l'heure, non loin de notre maison que nous devons gagner.
Quoi! serait-ce encore la rébellion, comme le 28 février?
Puis, nous percevons des coups très secs; ce sont des coups de fusil,
11 faut savoir ce que c'est, pour, au besoin, revenir donner l'alarme à notre légation et à nos soldats; nous nous avançons en file, sur un côté de la rue, et nous approchons de l'incendie et des coups de feu.
C'est bien un incendie, mais ce ne sont pas des coups de fusil, ce n'est pas la révolte, ce n'est pas le pillage.
Des marins italiens en sentinelle, ayant aperçu les premières flammes, ont traversé le glacis et frappent à coups de crosse dans la porte de bois de la maison incendiée; de loin on jurerait, à s'y méprendre, la détonation d'une arme à feu. A l'intérieur, les Chinois croient que le pillage va recommencer ; ils ne veulent pas ouvrir et les flammes montent toujours vers le ciel. Enfin, des voisins accourent, les habitants ouvrent, on ne les dévalise point, et, tandis qu'on travaille à éteindre le feu, nous regagnons notre logis.
Ces petites aventures, en raison de l'espèce de fièvre obsidionale des Européens, toujours sur le qui-vive, contribuent à augmenter l'inquiétude éprouvée par les résidents depuis les événements du 28 février, qu'on craint toujours de voir recommencer.
En effet, on n'est sûr de rien. Dans la semaine, on nous annonce une grève d'agents de police.
A Pékin, la police des rues est assez bien faite; à tous les carrefours importants, il y a un ou plusieurs agents qui
veillent à la circulation. Ces hommes, sous la conduite d'officiers, font aussi des patrouilles dans la ville, par groupes de trois ou quatre. Un d'entre eux, le bourreau, porte le glaive, dont la lame a une forme triangulaire se rapprochant de celle d'une hache; cette lame est ordinairement dans un fourreau de cuir.
Les policemen sont indisposés, toujours pour la même raison : l'impécuniosité du gouvernement. On parle de leur couper la belle natte de cheveux qui graisse le dos de leur vareuse de drap noirâtre aux liserés jaunes et, en bons Chinois, ils veulent se faire payer le sacrifice; de plus, la chaleur commence, ils ont besoin d'un costume d'été en toile.
Les voilà donc en grève. Que va-t-il advenir? Une ville comme Pékin compte toujours un bon nombre de malfaiteurs, tenus en bride par la police; ces mauvais sujets, sans surveillance, sont capables de faire de mauvais coups.
Le gouvernement se procure de l'argent par quelque petit emprunt et nous pouvons rencontrer, dans les rues, des groupes de policiers, portant dans un chiffon leur natte coupée et faisant résonner quelques dollars de leur solde arriérée. Nous leur causons, ils ont maintenant l'air satisfait, leur menace a réussi, leur grève n'a duré qu'une matinée. Ils reprennent leur poste dans les rues et dans les corps de garde, où Ton commence à dresser des abris en natte de paille pour protéger les bâtiments et les toits de ces maisons sans étage contre l'ardeur du soleil pékinois, qui, l'été, est terrible.
La grève des policemen n'est qu'un des nombreux faits marquant les embarras au milieu desquels se débat le gouvernement. Celui-ci est toujours incapable de payer les soldats qui ont fait la révolution, ou ceux qui, à Pékin, restent des anciennes armées impériales. Ces derniers
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veulent toucher leur solde, les autres demandent l'indemnité promise en cas de licenciement. Le gouvernement central, auquel les forces révolutionnaires participent maintenant, devrait pourvoir aux besoins des troupes réparties sur toute la surface du pays et créer toute une administration moderne à la place de l'organisme vermoulu qui existait avant la révolution; tache immense, devant laquelle l'Assemblée et les ministres sentent leur faiblesse. Il leur faudrait de l'argent, beaucoup d'argent; les banquiers sont bien là avec leurs propositions, mais la diplomatie conduit les négociations et elle veut imposer à la Chine des conditions que celle-ci ne peut accepter.
Jamais les 126 représentants des provinces ne pourront consentir à abandonner la Mongolie, que la Russie convoite, à mettre des contrôleurs étrangers pour diriger les finances du pays, surtout si, parmi ces contrôleurs, se trouve un de ceux de la grande voisine russe. Et ce sont pourtant là les conditions que le consortium diplomatique financier leur propose.
Ils voient, là, le lacet passé doucement au cou de leur pays, et, à ce lacet, ils préféreraient, selon le mot du diplomate chinois, la fusillade.
D'autre part, les hommes du parti républicain sont antirusses. Depuis longtemps, en Europe, les révolutionnaires russes, en lutte contre le gouvernement du tsar et contre la bureaucratie moscovite, étaient en relations avec les Chinois étudiant dans les grandes capitales ; ce sont des hommes et aussi des femmes terroristes qui leur ont enseigué la propagande par le fait comme étant le meilleur moyen, pour les opprimés politiques, d'obtenir justice; qui leur ont appris l'usage de la bombe explosible; qui, en maintes conférences, leur ont inculqué leur propre haine de l'absolutisme.
Le temps a passé, la roue des événements a tourné, et ces étudiants d'autrefois, élevés à une telle école, sont
devenus membres de l'Assemblée provisoire ou cbefs de groupes influents, ou militants de la République, et ils trouvent devant eux le corps diplomatique qui vient de s'engager à ne pas autoriser l'emprunt si. au préalable, satisfaction n'est pas donnée à la Russie.
Or, la Russie veut, sous la forme de l'indépendance de la Mongolie extérieure, une partie du patrimoine national.
L'Assemblée peut-elle consentir à cette mutilation?
Que va-t-on faire de ce contrôle qu'on veut imposer et qui, à première vue, semble si raisonnable? N'est-ce pas un moyen détourné pour prendre en main la direction du pays? Ne sera-ce pas pour celui-ci la perte de son indépendance?
La presse ne cesse de le dire d'un bout à l'autre du pays ; elle fait entrevoir à tous, pour la Chine, un sort semblable à celui de l'Egypte, où, par l'argent, les Anglais sont maintenant les maîtres. Les terroristes des anciennes luttes contre les fonctionnaires de la dynastie viennent un à un à Pékin surveiller les événements.
Les hommes publics responsables, ministres et députés, n'ont qu'à bien se tenir. Malheur à ceux qui, faiblissant, sacrifieraient les intérêts de la Patrie !
Et voilà pourquoi, à chaque proposition du consortium, gouvernement et assemblée reculent.
Un beau jour, un de ces manieurs de bombes vient nous voir. C'est le jeune colonel que nous avons rencontré à Nankin, celui même qui a failli être décapité pour avoir participé à la tentative d'assassinat de Yuen Chekai.
— Comment, lui dis-je, vous ici? Ne craignez-vous donc pas la colère du président?
— Oh ! non, me dit-il, maintenant la révolution est
aite; on a passé l'éponge sur les actes anciens et je ne suis venu qu'à bon escient.
De fait, il circule dans la ville sans se cacher, il va même faire des promenades à cheval avec mon neveu aux environs. Je le rencontre un peu partout, la police ne peut ignorer sa présence.
Décidément, Yuen Chekai est un homme sans rancune.
Nous profitons de sa présence à la capitale pour l'inviter à notre table et lui faire exposer ses sentiments et l'histoire de l'attentat. Il nous en narre les détails : son départ, ses adieux à sa jeune femme ignorante de tout. Il pensait bien en la quittant qu'il ne la reverrait jamais, car il pouvait être tué lui-même par les bombes ou décapité.
Tandis que ce jeune homme, élancé et maigre, aux joues creuses du tuberculeux qu'il avait été, disait-il, nous contait d'une voix simple toutes ces choses, pour nous si palpitantes d'intérêt, nous observions son regard fiévreux où, de temps en temps, s'allumait la flamme du mysticisme.
Pendant plus d'une année que nous parcourûmes l'Extrême-Orient, que nous en avons rencontré de ces hommes derrière le visage impassible desquels se cache une àme fanatique prête à tout!
Notre convive faisait partie de la Société Tsin té houei, u Société pour le progrès de la vertu » dite des Huit Vœux. Cette Société est analogue à ces groupements religieux, laïques, catholiques, affiliés à une congrégation et qu'on appelle tiers-ordres.
La Société ou congrégation des Huit Vœux n'a pourtant pas de caractère confessionnel, elle est purement morale. Ses membres s'engagent par serment à observer soit huit, soit plusieurs seulement de huit prescriptions impératives, divisées en trois sections, graduées selon la force de l'adhérent. La première section, dont les prescriptions s'appliquent à tous les membres, comporte : 1° de ne pas jouer; 2° de ne
pas fréquenter les femmes publiques ; 3° de n'avoir qu'une seule épouse.
La deuxième : 4° de ne pas être mandarin ; 5° de ne pas être député; 6° de ne pas fumer.
Enfin, dans la troisième section, on s'oblige : 7° à ne pas boire de vin ni d'alcool; 8° à ne pas manger de viande.
Chaque membre possède un insigne en forme de cœur où la section à laquelle il appartient est marquée par un certain nombre de points.
A noter la deuxième section où l'on s'engage à n'être ni fonctionnaire, ni homme public. La raison en est que la Société veut avoir, en ceux-là, des gens désintéressés personnellement de la politique, afin qu'ils puissent se consacrer, sans pouvoir être suspectés d'agir par ambition, à la cause commune.
La Société n'a ni président, ni siège social, et elle compte, à l'heure actuelle, plusieurs milliers de membres.
Les plus ardents prononcent les huit vœux et nous en connaissons à qui il est impossible de faire manger un peu de viande.
Naturellement, tous les adhérents de la Société des Huit Vœux sont des républicains ; beaucoup furent et restent des militants de la révolution.
« Si l'on veut travailler à la réforme de son pays, nous disait un des principaux membres, un des plus profondé ments convaincus de cette société curieuse, il faut d'abord, conformément au vieux principe posé par Confucius et par les sages et les saints de tous pays, se discipliner l'âme et se réformer soi-même. C'est pourquoi nous nous sommes engagés dans cette voie. *
Les principes d'une telle société sont en effet en conformité parfaite avec ceux du confucianisme et du bouddhisme, les deux grandes religions que l'on trouve coexistantes en Chine chez les mêmes individus.
Cette Société des Huit Vœux dénote une intéressante évolution du sentiment religieux chinois, sentiment qui existe bien réellement, encore qu'on en ait nié plus d'une fois l'existence parce que Ton n'a considéré que le monde des lettrés où le scepticisme, le matérialisme pratique étaient fort répandus.
Indépendamment du culte des ancêtres, universel en Chine et qui est un culte spirite, la vieille religion animiste des forces naturelles semi-divinisées, amalgamée avec le bouddhisme, subsiste toujours dans le peuple et chez les gens de toutes conditions, plus particulièrement portés vers les choses religieuses, comme on en trouve en tous pays.
Combien de fois ne l'ai-je point constaté dans mes nombreuses visites aux temples, aux pagodes, aux couvents, au cours desquelles je ne manquais jamais de m 'entretenir avec les gardiens ou les bonzes pour pénétrer un côté de l'àme chinoise peu connue!
Une de mes distractions, lorsque au crépuscule j'allais faire sur la muraille du quartier des Légations la promenade habituelle aux résidents à Pékin, était d'aller voir le gardien des deux petits temples de la porte de Tsienmenn. L'un de ces temples est dédié à Kouanti, le génie protecteur des frontières et des villes, l'autre à Koan Ynn, la déesse de la miséricorde.
Ces temples se composent d'une modeste enceinte de quelques mètres; d'abord une petite cour où se dressent une ou deux vieilles stèles ; deux pièces latérales poussiéreuses et, au fond de la salle principale, demeure du saint patron protecteur.
Kouanti est un personnage en plâtre peint, qui fait des yeux furibonds, comme il convient à quelqu'un qui veut
effrayer les mauvais esprits. Il demeure dans le temple de gauche en entrant en ville ; autour de lui sont ses acolytes en plâtre et son cheval.
C'était généralement dans ce temple que Ton trouvait le gardien, un laïque, à rohe de soie, à natte, homme aimable et poli, qui me prenait pour un Allemand à cause de mes lunettes.
Il me demandait des renseignements, des précisions sur les différences qui séparaient les religions d'Occident, et il s'intéressait vivement à ces sujets théologiques. Il n'ignorait point, d'ailleurs, l'essentiel du catholicisme, du protestantisme et de l'orthodoxie grecque, chacune de ces Eglises étant représentée à Pékin, mais il voulait tenir, d'une bouche qui ne fût pas celle d'un missionnaire, l'exposé de leurs dogmes fondamentaux.
Je suis sûr que bien des Européens, entrant sous la grande voûte, ne se doutaient point qu'à côté, gardant ce dieu peinturluré, il y avait un brave Chinois qui prenait tant d'intérêt à la Trinité divine, à la procession du Père et du Fils, ou du Père et du Saint-Esprit, au schisme de Photius et aux pouvoirs disciplinaires et doctrinaux du pape.
Conciliant en ces matières comme tous les Chinois, il concluait ses entretiens en me disant qu'après tout, les hommes sont moins divisés qu'ils ne le croient en réalité, qu'ils viennent tous du ciel, et qu'ils ont bien tort de se disputer à ce sujet.
Lors de mes visites, je voyais souvent quelque passant acheter un bâton d'encens à une petite boutique voisine, semblable à celle des marchandes de cierges, et venir le piquer dans la cendre de l'encensoir, non sans s'être prosterné devant le génie.
Ces génies, auxquels sont consacrées tant de pagodes, sont ordinairement des personnages ayant réellement existé, des saints, célèbres par leurs vertus, dont l'esprit
est encore puissant. On les prie, comme cela se fait en Europe, pour obtenir des faveurs célestes.
Aussi, du côté du mur est de la ville, près de l'observatoire fondé sous Louis XVI par les jésuites, est un temple dédié à Lutsou, un ancien préfet de Chantong, dont l'esprit guérit les maladies. Nous allions nous promener là, sous les ombrages de quelques arbres.
Au fond, dans la cour, est le saint avec sept de ses disciples, statues de grandeur nature; aux murs sont appendues de nombreuses feuilles de papier, contenant des ordonnances pour tous les maux. Il y en a pour les femmes, les enfants, les hommes.
Voici une jeune femme qui vient demander à ce Lutsou de guérir sa mère. Elle a fait, pour cette visite médicale, sa belle toilette, lissé et pommadé ses cheveux noirs, passé sa jolie robe de soie. Elle donne d'abord son offrande, quelques sous qu'elle jette dans un plateau, fait brûler un bâton d'encens, joint les mains et salue, les poings réunis, et s'agenouille.
Puis, elle tire au hasard une fiche d'un cornet; le numéro correspond à l'un des papiers accrochés aux murs. Hélas! le papier a dit que sa mère ne guérirait pas.
Dans la cour, attend cette pauvre femme, qui a fait elle aussi sa toilette. Comme elle marche avec peine, appuyée sur le bras de sa pieuse fille! elle a l'air, en effet, bien malade.
Cette scène me rappelle ces Bretonnes que je vis autrefois monter à genoux l'échelle sainte de Sainte-Anne d'Auray, pour accomplir quelque vœu.
Décidément, l'humanité est la même partout en ses aspirations profondes. Le mystère de la douleur étreint l'homme, et c'est dans l'inconnu qu'il va chercher comme instinctivement la puissance invisible et surnaturelle qui apporte à sa confiance le réconfort et l'espoir.
Pourquoi souffrir? Pourquoi vivre? Pourquoi mourir?
Ces jours qui passent ne sont-ils pas une vaine illusion? A quoi bon courir après les vanités du monde? Ne vaut-il pas mieux s'absorber en esprit dans la grande roue qui tourne éternellement, emportant toutes choses dans sa course?
Les lamas bouddhistes ont fait, à Pékin, la même réponse à cette question que les trappistes catholiques, étrangers et chinois, qui mènent là-bas, dans les montagnes de la province, leur vie cénobitique.
Environ huit cents lamas résident dans un grand couvent du nord-est de la ville. Quel curieux costume! Ils sont vêtus de la toge romaine, rouge ou jaune, dont les plis harmonieux se posent sur une tunique brune; lorsqu'ils défilent dans les cours et à certains moments de l'office ils se coiffent d'un grand casque de feutre, avec une volumineuse chenille, qui est aussi le casque romain. Voici le chef bonze; il tient à la main un bâton, ce bâton est un glaive romain exactement.
Nous les voyons passer dans les cours et se réunir dans des chapelles, accroupis sur leurs talons; ils commencent à chanter en thibétain. Un d'entre eux vient se mettre à un pupitre pour réciter l'antienne, et toute l'assistance de chaque côté reprend son chant alterné. On se croirait dans la chapelle de quelque couvent catholique. Debout, près d'une porte, j'observe avec soin les visages. Un de ces moines chante avec une ardeur mystique vraiment remarquable; il est tout entier possédé par sa psalmodie, il ne nous voit pas. Dans les rangs passe un surveillant, un vieillard qui frappe, de son glaive de bois, la tête des jeunes inattentifs.
Ceux-là sont même des enfants, des gamins, les bonzillons dont le jeune cerveau n'est pas encore dressé à cet exercice de la prière machinale. Quelques-uns nous font des grimaces en cachette pour s'amuser et se remettent bien vite à regarder leur rouleau thibétain ou mongol qui glorifie sans doute la lampe tournant dans les merveilles de
la lumière, ainsi que le dit l'inscription en caractères chinois au-dessus de la porte de cette chapelle.
Celle-ci fait partie de toute une quantité de bâtiments répartis sur un assez vaste espace. Des arbres ombragent de belles cours, entourées de pavillons aux toits recourbés aux angles. Nous allons jeter un coup d'oeil aux cellules de ces moines, sortes de logettes entre des murs gris, où dorment ces hommes complètement rasés qui se vouent à la chasteté et à la prière. Leur propreté est douteuse. Volontiers je me figure que les moines de notre moyen âge étaient ainsi.
Lors de notre visite, je n'eus pas le temps d'interroger, sur ses doctrines, le grand bonze, homme instruit disait-on, c'était l'heure de l'office. Mais d'autres fois et dans d'autres couvents de la ville, je me livrai à cet examen intellectuel. Les idées métaphysiques de ces religieux sont loin d'avoir la précision tranchante de celles des Occidentaux, qui aiment à enfermer l'infini en d'étroites formules. Le Bouddha qu'ils prient, un homme, ne se distingue guère d'un dieu, c'est une sorte de Christ. Quelques-uns le confondent avec le Laotienyé, le vieux grand-père céleste, dieu des bonnes gens chinois, qui ne raffinent pas sur les conceptions philosophiques et théologiques, hors de leur portée.
11 résulte de mes conversations avec ces moines de robe rouge ou de robe jaune qu'ils croient que dans le ciel réside un personnage divin, qui voit les actes des hommes, récompense les bons et punit les méchants ; quant à la nature de ce dieu, ils ne s'en embarrassent guère et, comme pourrait le faire un moine chrétien, trouvant impies les doutes qui peuvent susciter les questions de la raison curieuse, ils fuient les réponses précises.
Les Chinois lettrés, analogues d'esprit bien souvent à nos anticléricaux, disent volontiers du mal des bonzes et de leurs pratiques. Vus de près, examinés sans parti pris,
ceux-ci me font plutôt une bonne impression. Ils respirent la douceur et la paix. La révolution ne les touche guère, elle passe à côté de ces hommes qui ont les yeux tournés vers le mystère de l'infini. Cependant, les couvents qui avaient des subventions gouvernementales, et qui ne reçoivent pas assez d'aumônes pour vivre, sont inquiets de l'avenir. Que va leur réserver la société nouvelle?
Celle-ci est toujours en gestation. Une lutte sourde est commencée entre le président Yuen Chekai et l'Assemblée provisoire.
Cette dernière, à peine réunie depuis quelques jours, commence déjà à s'apercevoir que le chef de l'Etat est bien envahissant. Ces républicains se défient. Plusieurs ministres sont pourtant des révolutionnaires de marque, mais les choses n'avancent guère. Yuen Chekai les met toujours en face du point délicat de la situation, comme il le faisait avec la Cour expirante :
u Pour faire quelque chose, leur dit-il, il faut de l'argent, nous n'en avons pas. Seuls les étrangers peuvent nous en fournir. Il faut accepter les conditions du consortium, r Et les discussions continuent entre celui-ci et le gouvernement chinois qui transmet les propositions faites à l'Assemblée, laquelle s'effraie et les repousse encore.
Et toujours on apprend quelques troubles causés dans les provinces par des soldats non payés. Le général Tchanghiun, l'intraitable monarchiste qui a fui Nankin avec dix mille hommes de l'ancienne armée, se trouve du côté de la province du Chantong, sur la ligne de Poukéou ; il vit là, dans des wagons de chemins de fer qu'il a réquisitionnés et rançonne le pays environnant. Nul ne l'inquiète. Les républicains le surveillent, Yuen Chekai ne lui dit rien.
A Pékin, les troupes de la garde impériale ne sont pas
sûres; on les dit des plus tièdes pour le régime nouveau.
J'ai pris un professeur de conversation, un Mandchou, autrefois scribe au ministère des finances ; la révolution Ta chassé de son poste, et il vit misérablement, bien heureux d'avoir trouvé ces leçons. Ce brave homme, qui ne connaît aucune autre langue que la sienne, vient causer quatre heures par jour avec moi. Il gémit sur les malheurs des temps, sur l'ignorance de ses princes qui ont été cause de la ruine des Mandchoux. Il ne croit pas que soit possible une restauration. Il pronostique la fin de la Chine sous la domination étrangère. Pour lui, il s'en ira vivre sur une petite terre que possède dans la campagne la famille de sa femme et il sera agriculteur, lui lettré. Chose curieuse, il pense que la République est, en elle-même, une bonne forme de gouvernement, mais qu'elle ne convient pas à la Chine d'aujourd'hui.
Le 10 juin, il m'annonce une probable révolte pour le 15, premier jour de la lune; si l'on ne paie pas la solde de la garde impériale, le pillage recommencera comme au 28 février; des princes s'agitent pour reprendre le pouvoir. On attaquera les républicains et peut-être aussi les étrangers, puisque ceux-ci soutiennent maintenant Yuen Chekai.
De fait, en ville, courent de mauvais bruits ; il y a une véritable inquiétude. Tous les Chinois, qui se trouvaient à l'Hôtel des Wagons-Lits et à l'Hôtel de Pékin, sont partis soudain, comme s'ils obéissaient à un mot d'ordre. Pourquoi? Est-ce que les soldats chinois attaqueraient les Légations?
La situation se complique. On prétend que Yuen Chekai serait sur le point d'accepter les conditions du consortium et que cela provoquerait un mouvement contre lui et contre nous.
Nous prenons des dispositions, car notre maison se trouve dans un cul-de-sac, pour, le cas échéant, partir par les toits et les jardins, afin de gagner le quartier des Légations,
si la rue qui longe la cité impériale se trouvait prise en enfilade par la fusillade des soldats.
Dans cette hypothèse, nous passerions par-dessus un mur; nous gagnerions le jardin d'un Français, M. Rousse- Lacordaire, sous-directeur des postes chinoises, puis les bureaux de l'administration du chemin de fer de King-Han, où se trouvent également des Français, et tous ensemble, nous traverserions le glacis pour nous réfugier derrière les murs fortifiés du quartier. On entend des coups de fusil et des coups de canon au loin, mais on est sans renseignements.
Enfin, notre ministre nous apprend que Ton vient de verser 3 millions de taèls à Yuen Chekai, pour qu'il puisse payer les soldats le dernier jour de la lune. Ce sont les banques du consortium qui font ainsi une avance sur le futur emprunt. Le 15 juin arrive, pas de révolte. La garnison de Pékin est payée. On croit même que l'emprunt va être signé; les banquiers, à Londres et à Paris, délibèrent; on annonce la chose comme faite.
Le 17, coup de théâtre. Le premier ministre, M. Tang Chao-y, est disparu. Où est-il? Au bout de plusieurs jours on apprend qu'il est caché à Tientsinn. Il s'est enfui pour ne pas prendre la responsabilité de l'emprunt. Le chef de l'État envoie plusieurs personnes pour ramener le fugitif. Peine inutile, M. Tang reste inébranlable. Il en a assez du pouvoir; signer ce contrat d'emprunt, accepter cette mainmise des étrangers sur la Chine lui semble une trahison. D'autre part, les membres du parti révolutionnaire sont irrités et menaçants. On demande au ministre les comptes des fonds de l'emprunt belge; on le menace, s'il signe; ce sera son arrêt de mort.
M. Tang a-t-il jamais eu l'intention de signer? C'est fort douteux. Dans tous les cas, il ne veut pas s'exposer à tant de dangers et il se prépare à gagner Changhaï. Mais, au moment où il s'embarque, un révolutionnaire le fait redes-
cendre du paquebot, le pistolet sous la gorge. Il reste à Tientsinn.
Le mois de juin s'achève dans l'attente d'événements qui ne se produisent pas. Bien entendu la fuite du premier ministre a arrêté les négociations. On commence à parler d'un remaniement ministériel, mais où trouver un homme politique qui puisse à la fois plaire à Yuen Chekai, lequel se défie toujours des républicains, et qui soit capable de faire face aux difficultés de la situation?
La politique chinoise piétine sur place. L'Assemblée vote quelques lois d'organisation, mais que faire sans argent? De son côté, elle se défie du président. Celui-ci n'a toujours pas d'organisation administrative à son service. Pour en créer une, il lui faudrait des ressources et un personnel, et il n'a ni les unes ni l'autre.
Toute sa politique consiste à se gagner des amis. Il nomme des conseillers, desKouwenn. D'abord il les recrute parmi les républicains modérés, pour les lier à sa cause, puis il nomme d'anciens fonctionnaires qui avaient dû courber la tête et se terrer sous l'orage révolutionnaire, et aussi des étrangers pour se faire bien voir des Puissances.
Naturellement, les conseillers ne conseillent point, car Yuen Chekai n'est pas homme à recevoir d'autrui tant d'avis. Les quatre-vingts ou cent personnes qu'il gratifie de ce titre touchent surtout des appointements qui doivent garantir leur fidélité.
Je vois venir, à Pékin, M. Soun Paoki, mon ami, l'ancien ministre à Paris, qui fut un instant président de la République provisoire de Chantong. Je le croyais assassiné, car, lorsque j'étais au Yunnan, j'avais appris qu'un officier révolutionnaire était parti par le Tonkin, afin d'aller lui trancher la tête comme à un traître. Aussi, je puis le féliciter lorsqu'il vient me faire visite, vêtu en Européen et coiffé d'un panama. M. Liou, un autre ambassadeur, vient
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aussi prendre le vent. Ces fonctionnaires d'ancien régime apportent leur concours à Yuen.
Le docteur Morrisson, qui fut si longtemps correspondant du Times à Pékin, est, lui aussi, nommé conseiller politique; plus tard, un Français, le commandant Brissaud- Desmaillet, est conseiller militaire.
Ces messieurs ont de beaux appointements, qui soixantequinze mille francs, qui, soixante mille, mais les touchentils intégralement, dans la pénurie actuelle du trésor?
Dans tous les cas, on vient, par nécessité budgétaire, de réduire à 60 francs par mois, uniformément, les traitements de tous les fonctionnaires chinois, les ministres tout les premiers, sacrifice nécessaire au bien du pays. Ces fonctionnaires regardent d'un œil d'envie, et quelque peu jaloux, les Européens avantagés, véritables prébendes qui n'ont guère de travail, car s'ils s'avisent de vouloir faire des rapports, ceux-ci sont jetés au panier par les ministres jaloux qui devraient les examiner.
Quant à la famille impériale, c'est-à-dire à l'impératrice douairière et à l'empereur enfant, depuis l'abdication, ils résident toujours dans le palais.
On n'a pas pu, cela se comprend, payer l'intégralité de la pension promise, environ un million de francs par mois. Le gouvernement de la République verse quelques petits acomptes; il engage l'impératrice à participer à l'impécuniosité générale et à se priver pour le bien du pays.
L'impérial bambin ne comprend vraisemblablement rien à tout cela, et il s'amuse à voir voler ses pigeons à musique. Ceux-ci sont des pigeons vivants, dans le plumage desquels on a disposé de minuscules tuyaux d'orgue; lorsqu'ils volent, l'air pénètre dans ces tuyaux, et cela fait un bruit assez curieux et assez doux. Ces volatiles impériaux passent en
volant, seuls ou en troupes tournoyantes, au-dessus de notre maison. Combien de fois, au cours de cette année, ne les avons-nous pas entendus! Autrefois, quiconque en aurait tué un était passible de la peine de mort.
On ne peut visiter le palais impérial sans avoir la permission de la présidence, qui ne la donne pas ; toutefois, un prince allemand vient officiellement à Pékin et il désire voir le palais. On en ouvrira donc les portes pour lui et un groupe d'Allemands; quelques Français et Françaises en profiteront. C'est ainsi que nous pourrons naviguer dans les barques impériales sur l'étang aux lotus, passer sur les ponts de marbre que foulent seuls les pieds des eunuques, des grands et des souverains, entrer dans les pavillons aux colonnes rouge et or. Naturellement, on ne visite pas la partie actuellement habitée par l'impératrice et le petit Shiuentong; le prince, son groupe et le nôtre vont examiner curieusement le pavillon où fut, depuis 1898, interné Kouang Sin, la chambre où il mourut. Un lit de soie jaune, un fauteuil sans style et des pendules venues d'Europe, quelques inscriptions au mur, tout cela n'a rien de majestueux. 0 pompe asiatique de nos rêves, que vous êtes loin de la réalité dans cette chambre du prisonnier impérial !
Le petit palais de Tseushi est à coté; c'est une bâtisse de style européen qui jure dans ce décor chinois ; elle fut, dit-on, élevée par quelque architecte allemand. Dans une salle où se trouve le trône de la terrible Tseushi, il y a tous les bibelots, meubles, bijoux, donnés par les souverains aux empereurs de Chine; tout cela est sous vitrine. Que de pendules! Lorsqu'on regarde de près toutes ces horreurs qui rappellent un bazar, on ne peut admettre que tout ceci ait été donné par Louis XIV, par les rois d'Angleterre, par les empereurs qui faisaient évidemment d'autres cadeaux ! On est bien obligé de croire ce que disent les Chinois, que tout ce qui avait une valeur a été, au cours du temps, volé par les eunuques dans le désordre général, vendu en secret à
des marchands étrangers. Toujours la décomposition delà société mandchoue qui se présente à vous, dès qu'on s'approche !
Dans cette partie du palais, il y a un temple bouddhique très élevé, d'où Ton voit la succession des toits jaunes et parfois violets des bâtiments du palais et la verdure de Pékin. Quel joli coup d'oeil! quel paysage lumineux sous ce beau ciel d'été!
Nous sommes accompagnés par des eunuques, personnages un peu gras, vêtus de modestes robes de coton bleu. Il en reste encore quelques-uns, mais le temps de leur puissance est passé.
Le terme « palais » est d'ailleurs de nature à induire en erreur un Européen, qui se représente une plus ou moins grande bâtisse. En réalité, le palais impérial est une sorte de ville murée, avec de nombreux bâtiments, des jardins, de vastes bassins. Elle se trouve entourée par ce que l'on appelle la ville impériale aux murs rouges, et dans laquelle résidaient les serviteurs et les mandarins, et tous les gens dépendant du service de la Cour.
Certains de ces bâtiments, les pavillons chinois rituels, sont fort beaux; leurs colonnes rouges, leurs tuiles brillantes jaunes éclatent sous le soleil. Le dessiu des petits acs et des jardins est conçu avec l'art du paysage qui caractérise les Chinois et produit un agréable effet. Cela rachète, aux yeux de l'artiste, les intérieurs dont la plupart sont curieux sans beauté. En somme, ce qu'il y a de bien ici, c'est le pur style chinois, ce style qui remonte loin dans les siècles ; la dynastie mandchoue a fait, là encore, preuve de son infécondité, de son impuissance. Tout ce que l'on voit dans ce pays porte à croire qu'elle a eu le rôle de ces insectes qui enfoncent leur aiguillon dans un point particulier du corps d'autres insectes, dont ils paralysent, sans les tuer, tous les organes du mouvement et les laissent ainsi en léthargie, pour en faire une future proie à leur progéni-
ÛM CHAMîftE Xît
ture. Mais tout cela est déjà du passé et la dynastie est morte, elle-même, paralysée.
Bien que le dernier descendent de la longue lignée des empereurs soit là, derrière ces murs, tout près de nous, il n'est plus qu'un souvenir historique, un jouet dans la main de l'ambitieux personnage qui s'avance doucement dans les voies de la dictature.
Le Pétang. — Le patriotisme des Chinois. — Le Palais d'été. — Le 14 Juillet à la Légation de France. — On voit poindre la dictature. — La déception et les projets des républicains. — Une entrevue avec le nouveau président du conseil des ministres.
Il y a, à Pékin, un endroit que les Français ne manquent pas d'aller visiter; c'est le lieu où reposent les derniers restes de ceux d'entre eux qui meurent là, si loin de leur patrie. Ce modeste cimetière se trouve dans l'ouest de la ville, au nord du Pétang, la mission catholique. Les tombes des soldats, toutes pareilles, sont alignées; ce sont celles des défenseurs des Légations ou du Pétang lui-même, lors des événements anciens, celles aussi des enfants de la France que la maladie surprend et terrasse pendant le temps de leur service, dans le climat pourtant si sain de la Chine septentrionale. Ce petit cimetière, ombragé de quelques arbres, pieusement entretenu, n'est point lugubre; les oiseaux chantent dans les ramures et les morts doivent dormir là paisiblement.
Nul ne manque, non plus, d'aller voir l'ensemble de la mission française, le Pétang, qui a soutenu en 1900, lui aussi, un siège mémorable, et de faire visite à l'évêque de la province, Mgr Jarlin, toujours si accueillant pour ses compatriotes.
Actuellement, le Pétang est gardé par des soldats français. Dès la révolte du 28 février, on envoya une trentaine
d'hommes avec un officier. Il y a là une cathédrale à double clocher et les bâtiments abritant le séminaire, l'orphelinat des filles, une imprimerie pour les besoins des missionnaires et de leurs paroisses ; elle travaille aussi pour les Européens, au besoin.
L'école des filles est tenue par des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul ; la directrice n'est point Française; c'est une personne petite, vive et aimable, qui parle fort bien notre langue et gouverne quelques sœurs françaises et chinoises. Voilà longtemps qu'elle vit au milieu des jaunes, nous dit-elle, en nous conduisant dans son école, en nous montrant le trou immense fait par l'éclatement d'une mine en 1900, au nord de l'enceinte. Elle aime cette vie, au milieu des petites filles chinoises ; elle la préfère aux pompes du monde, cela est visible, car une gaieté sereine règne sur le visage et dans les yeux vifs de cette princesse de la maison d'Autriche qui, sous la robe de bure et la cornette blanche, marche devant nous, son trousseau de clés à la main, pour nous ouvrir les portes. Elle nous fait visiter les ateliers, les salles, les travaux de broderie de ses enfants, comme elle dit.
L'imprimerie du Pétang est également très intéressante ; on y fond les caractères mobiles chinois et les matrices sont faites par la galvanoplastie ; chaque caractère peut tirer à cent mille avant d'être usé.
Un jeune Pékinois, M. Yu, qui m'accompagne et remplace mon Mandchou comme professeur de conversation, avait une douzaine d'années lors de l'affaire des Boxeurs, et il se trouva, avec une partie de sa famille, réfugié ici, où fut soutenu le siège que l'on connaît, pendant que les Légations luttaient de leur côté.
M. Yu me promène dans l'enceinte, m'explique les phases du siège restées dans sa mémoire. Il était là, à côté de lui, lorsque, frappé à mort, le lieutenant Henry, un Breton catholique, se fit transporter devant la statue de la
Vierge pour y mourir. Nous avons vu le portrait de ce vaillant et de plusieurs autres marins morts en défendant les habitants du Pétang, que Ton conserve pieusement dans les salles où nous sommes passés tout à l'heure. Que de douloureux souvenirs!
Cette statue est dans un joli jardin, sous de frais ombrages, derrière l'église, un lieu de paix, qui était alors le théâtre de la désolation et de la mort. Ce siège du Pétang restera une page glorieuse dans les annales de la bravoure française, dont mon guide me conte les exploits avec une admiration que les années n'ont point diminuée.
Le jardin de l'évêché est verdoyant et frais; on se sent un peu en France, ici, et cela repose des rues poussiéreuses de la ville.
Le chef du diocèse, Mgr Jarlin, de petite taille, le visage un peu rouge, barbe et cheveux blancs, nous accueille la main tendue. Comme tous les missionnaires à peu près, il est ici depuis de longues années et pour toujours. Dans la pièce meublée sobrement, mais qui rappelle aussi la France, il nous fait asseoir sur le canapé où l'on s'accoude à la petite table pour y causer longuement.
Mgr Jarlin constate combien l'esprit des Chinois est changé, combien il évolue vite. Ainsi, me dit-il, c'était autrefois un axiome que le Chinois était dépourvu de patriotisme, qu'il sacrifierait sans peine son pays pour quelques dollars. Nous-mêmes, missionnaires, nous avons contribué à répandre cette idée. On se trompait à cet égard, et les événements démontrent bien que le Chinois est patriote, tout comme un autre. Et il me cite des exemples. Le boycottage des produits américains, à un certain moment, fut un acte de patriotisme pour lequel bien des gens se sont volontairement ruinés.
Le Chinois, me dit l'évèque, a un grand amour de la justice et c'est ce sentiment qui a, en partie, causé la révolution. Le christianisme aussi a eu une influence indirecte.
Les idées de fraternité, d'égalité qu'il enseigne ont fait leur œuvre. De fait, les chrétiens et les prêtres chinois sont acquis aux idées républicaines d'aujourd'hui; il y a plus d'un million de catholiques dans l'ensemble de la Chine. Dans la province, ils augmentent sans cesse et l'on est obligé de créer un nouvel évêché. Le clergé indigène progresse également, et l'on constate chez les curés à la tête des paroisses un phénomène en contradiction avec ce que disent généralement les étrangers au sujet du caractère chinois. En effet, on reproche d'ordinaire aux Chinois leur manque d'esprit de direction et d'initiative ; or, lorsque les curés indigènes sont laissés libres de diriger leur paroisse, ils s'en acquittent en général fort bien et obtiennent de beaux résultats. Ils valent, en bien des cas, les Européens, et c'est à leur activité que l'on doit surtout le développement du nombre de catholiques parmi la population indigène.
Ce développement va s'accroître encore avec le nouveau régime, qui accorde la liberté des cultes et a supprimé les mandarins exploiteurs du peuple, lesquels étaient si souvent hostiles à l'action du clergé, témoin de leurs exactions ; quant à la population, elle est presque toujours en bons termes avec les missionnaires, et il n'est pas rare de voir des païens venir chercher des prêtres catholiques comme arbitres dans leurs disputes.
— Que pensez- vous, dis-je, de la moralité des non-chrétiens en général?
— Autant l'ancienne classe mandarinale était corrompue, me répond-il, autant la masse du peuple est paisible et honnête. Il lui manque, évidemment, les vertus chrétiennes que seule la grâce peut donner, mais elle possède de grandes vertus naturelles. Je connais des familles païennes où règne une telle dignité de vie, une telle moralité, qu'elles font mon admiration.
— Croyez-vous, demandai-je encore, à la durée de la Ré-
publique et croyez-vous que les Chinois ont ce qu'il faut pour faire vivre un tel régime?
— Sans doute, et il est très important qu'ils aient institué un Parlement provisoire. Ce sont des réformes qui resteront, malgré les luttes possibles des partis, dans les premières années du régime nouveau. »
J'écoutais sans surprise ces paroles qui contrastaient si fortement avec tant d'autres que j'avais entendues dans la bouche des Européens, aveuglés par le préjugé de race, et je partis après avoir admiré le magnifique portique sculpté par la patience des mains chinoises et imitant un curieux entrelacs de bambous, lu le caractère souhaitant longue vie, écrit du pinceau même de l'impératrice Tseushi, et placé dans la salle d'honneur de l'évêché.
Le ministère n'est toujours pas formé; depuis la fuite de Tang Chao-y on n'a pu trouver personne qui consentît à prendre le pouvoir ou qui fût agréé par l'Assemblée, car cette condition est nécessaire pour former un cabinet. On parle toujours de mutineries, de révoltes de soldats, et quelquefois on entend des coups de fusil dans les casernes ; mais, sur ces événements, les Chinois sont muets; le gouvernement ne tient pas à mettre les étrangers au courant de la situation réelle. L'ancienne garde impériale donne des inquiétudes.
Me rendant dans l'ouest de la ville en auto pour y chercher des amis et aller ensemble visiter le Palais d'été, je passe près de la ville impériale, et j'aperçois, vision lugubre, un homme, vêtu du costume des serviteurs des princes, tout couvert de sang ; on l'a assis dans un poussepousse, la foule l'entoure, sa tête branle faiblement sur ses épaules, ses yeux se ferment, le sang coule d'une blessure qu'il a à la poitrine. A-t-il été poignardé? pourquoi? quel
est cet homme, ainsi entrevu dans une vision de kaléidoscope?
L'ami chez qui je vais, qui occupait une importante fonction dans les chemins de fer chinois, est fort inquiet; sa famille se demande s'il ne faudra pas recommencer à se réfugier, quelque jour, au quartier des Légations. Ici, en effet, on est très loin de tout secours. Il faut près d'une heure de course pour rejoindre la porte de Tsienmenn.
Néanmoins, nous irons faire notre visite au Palais d'été. Pour s'y rendre, il y a une route bien entretenue. L'empereur pouvait croire, en la parcourant, qu'il en était ainsi dans le reste de l'empire. Cette route, large comme nos routes nationales, a, de chaque côté, un pavage de dalles de pierre, sur lequel circulent les charrettes, à l'ombre des arbres qui donnent à cette voie l'air d'une route de France. Bien des fois nous l'avons suivie, car c'est la seule voie commode pour sortir de Pékin, pour aller chercher, pendant les chaleurs torrides de Tété, un peu de fraîcheur dans les collines de l'Ouest et dans les grottes de la fontaine de Jade.
Sur cette route, des mendiants attendent l'étranger ; des enfants, nus comme des vers, trottent dans la poussière derrière nous, pour recevoir les quelques cents qu'on leur jette à la volée.
Voici une jeune femme, en belle toilette de soie bleue, suivie d'un vieillard; elle marche sur le côté de la route. Tous les cinq ou six pas, elle joint les poings, salue, s'agenouille et se prosterne le front sur le sol. Elle accomplit ainsi un vœu pour la guérison d'un des siens et fera comme cela peut-être dix kilomètres.
Le Palais d'été est gardé par des soldats, et l'on n'y entre qu'avec une autorisation que notre légation obtient du gouvernement chinois. Actuellement, cette résidence impériale est vide; l'empereur qui devrait, à cette époque de l'année, venir avec sa suite se reposer là, car la République lui en
laisse la jouissance, demeure au Palais d'hiver dans la ville. L'impératrice n'a pas voulu quitter Pékin, de peur, dit-on, de n'y plus rentrer et de perdre le trésor qu'elle n'a pas eu le temps de réaliser.
Nous causons avec les soldats ; ceux-ci ne doivent pas inspirer grande confiance au gouvernement, car on leur a retiré leurs cartouches.
Le Palais d'été est sans contredit une belle résidence et il a grand air, à la chinoise. Gomme toujours, c'est une multitude de bâtiments à colonnes rouges et décorés de peintures et d'or. Ces pavillons sont placés sur le flanc d'une colline, au pied de laquelle on a creusé un lac artificiel tout entouré de balustres de marbre blanc; au milieu du lac se trouve une île avec un pavillon assez vaste. On monte un escalier à nombreuses marches qui accède au sommet de la colline, et de là, on peut contempler l'ensemble du Palais, la campagne, la ville, avec, là-bas, dans la claire atmosphère, ses portes monumentales. Tout cela compose un de ces beaux paysages qui séduisent les yeux chinois. Puis on redesceod par les jardins et les bosquets étages et l'on se retrouve au bas dans un petit parc où circule, de chaque côté du pavillon d'entrée central, une longue galerie dont le plafond et toutes les colonnes sont garnis de fines peintures d'un joli coloris. Les jours de pluie, l'empereur et les grands peuvent venir se promener là comme dans le cloître d'un couvent. Sur le lac, on admire une curieuse fantaisie : la jonque de marbre, un pavillon en forme de bateau, dans lequel on peut prendre le thé.
Les gardiens ne savent pas si l'empereur viendra cette année; ils n'ont pas reçu d'ordres. Néanmoins, l'ensemble de ce que nous voyons est bien tenu; on n'a pas ici l'impression de vétusté, de ruine, de décadence que l'on éprouve partout ailleurs. Ce Palais, cette résidence du souverain est, comme la voie par laquelle nous revenons, un symbole.
L'empereur et sa cour, seuls, comptaient dans ce pays;
le peuple était oublié. Cela n'était point conforme aux enseignements des vieux livres chinois qui disaient que le Fils du Ciel, père-mère de tous, devait vivre pour le bien de ses sujets qui étaient ses enfants. C'était là l'enseignement de Confucius, le saint, de Mengtzeu et de tous les sages, devenu, dans la décadence universelle, des paroles vides et sans vertu.
Notre automobile nous ramène à toute vitesse sur la route poussiéreuse. On passe, dans cette course, devant les ruines de l'ancien Palais d'été. Quelques murailles rouges, une vieille porte restent encore debout près de la route, et, de loin en loin, dans la plaine verdoyante, apparaissent des monceaux de murailles écroulées. Cette destruction est l'œuvre des Européens, qui incendièrent le Palais, détruisant ainsi des merveilles, dit-on, pour venger la mort de missionnaires, d'officiers, de diplomates français et anglais, lors de la campagne de 1860.
Nous pouvons rentrer sans inconvénient dans la ville, les portes n'en sont pas fermées et il n'y a pas de rébellion.
Ces promenades, si agréables et si intéressantes pour l'observateur averti, doivent s'interrompre. Le temps des pluies est arrivé et, cette année, justement, dans ce climat où il ne pleut habituellement qu'une quinzaine de jours par an, l'eau va tomber d'une façon tout à fait exceptionnelle; en un seul mois nous aurons plus de vingt jours de pluie. Et quelle pluie!
Or, quand il pleut à Pékin, tout s'arrête. Ce sont des torrents qui s'abattent du ciel pendant des journées entières avec la même force. Dans les cours de notre maison, devenues des bassins, nous ne pouvons circuler que dans l'eau jusqu'aux jarrets. Aussi les portes qui donnent sur ces cours ont-elles toutes un seuil en pierre, surélevé pour empêcher l'eau de pénétrer à l'intérieur. Les rues en terre non battue deviennent des fleuves de boue. Voitures et
pousse-pousse ne peuvent plus avancer, sauf dans les grandes voies nouvelles, et encore!
Nos serviteurs, la robe relevée autour des reins, se glissaient comme ils le pouvaient sur des pierres branlantes pour aller hors de notre ruelle, sous des parapluies de papier huilé, acheter la nourriture nécessaire à la maisonnée et ils rentraient trempés. Le petit canal, qui passe par la ville impériale et traverse le quartier des Légations, était plein jusqu'aux bords et Ton ne voyait plus les boues nauséabondes, au milieu desquelles coule le ruisseau d'eau sale, qui désenchante le spectateur voyant pour la première fois le canal de Jade, car tel est son nom poétique.
Ces pluies soudaines et torrentielles dévastatrices ont pour cause le déboisement des forêts. Le gouvernement chinois, là encore, n'a pas rempli sa tache depuis des siècles par ignorance ou par impéritie.
C'est surtout en Chine qu'on peut dire avec vérité : « Après la pluie, le beau temps ! » car en ce climat si sec, les rues des villes sout vite revenues à leur état poussiéreux sous le soleil brûlant. Nous allons donc pouvoir fêter le 14 Juillet dans la lumière.
En France, la fête nationale est devenue, par l'accoutumance, un rite banal.
A l'étranger, il n'en est pas de même. Les quelques Français qui vivent à Pékin, si loin de la mère patrie, se groupent et il n'en manque pas un à l'appel ; ceux qui résident un peu loin dans la campagne, des employés sur la ligne de chemin de fer, à la poste ou dans les douanes, viennent aussi faire leur visite à la Légation.
Chacun arbore son drapeau sur sa maison et cette étoffe aux trois couleurs, dans cette cité d'Extrême-Orient, parle un muet langage que peuvent seuls bien comprendre les
Français qui l'ont rencontrée au bout du monde sur la terre étrangère.
La fête nationale commence généralement par des exercices à la caserne Voyron. En 1912, les soldats organisèrent des jeux, des concours : courses en sac, courses au tonneau, jeux de ciseaux et autres amusements du même genre dans la vaste cour ensoleillée. Le cercle des officiers français offre un petit lunch à ses visiteurs, avec une cordialité que nous n'oublierons pas. Mais c'est à la Légation que se concentre naturellement l'éclat de cette solennité nationale.
Tous les résidents français à Pékin sont invités à la table du ministre, les uns au déjeuner, les autres au dîner qui est suivi d'une soirée; le déjeuner est réservé aux personnages graves et aussi à ceux qui, habitant loin, éprouveraient des difficultés pour regagner dans la nuit leur demeure.
Mais auparavant, tous les Français viennent porter leurs hommages au représentant de la France. En l'espèce, c'est M. F. Georges Picot, le fils du membre de l'Institut de ce nom et premier secrétaire; il est actuellement chargé d'affaires, car le ministre nous a quittés pour rentrer à Paris. M. F. G. Picot, nous parle, dans une allocution qui n'a rien de la banalité habituelle à ces sortes de discours, de l'attitude de notre pays et de celle des Français en Chine, en présence de la situation actuelle, et ses paroles simples, justes et élevées, que tous, la coupe de Champagne en main, nous écoutons en silence, empruntent à l'heure historique où elles sont prononcées, dans ce grand salon qui est un peu de la France ici, un intérêt vivant et grave que nul ne manque d'apprécier.
Nous sommes du déjeuner. Il y a là le clergé : l'évêque et son grand vicaire, le visiteur des Frères maristes qui fait son tour d'inspection en Chine, quelques messieurs et quelques dames, dont ma voisine, une Chinoise en toilette européenne, a épousé un de nos compatriotes.
Le soir, ce sera le tour de nos quelques élégantes en décolleté qui maintiennent la suprématie de nos modes dans Pékin même. Malheureusement le nombre en est bien petit, car sur la soixantaine de personnes qui composent le tout Pékin français ici présent, le sexe laid est en très grande majorité.
Après le dîner, les jardins s'éclaireront de cordons de lampes électriques et les lanternes chinoises en papier accrochées dans le feuillage piquent de leurs nuances multicolores les coins d'ombre, bien que la nuit soit presque dissipée dans ces jardins où brillent tant de feux.
La photographie à la lumière oxhydrique conservera même le souvenir durable de cette soirée.
Nul ne pense, il faut bien l'avouer, à la prise de la Bastille, aux libertés conquise par nos aïeux dans le sang versé des révolutions. Ce sont là choses anciennes, devenues pour nous de l'histoire apprise, et nous jouissons maintenant de leurs avantages sans nous en apercevoir, tant ils nous semblent naturels. Ici, les nuances politiques s'effacent; on n'a pas d'occasion de se diviser. Les disputes de nos Parlements, les polémiques des journaux de la métropole ne nous arrivent plus qu'atténuées et vieillies, sans saveur, dans des paquets que l'on n'ouvre pas toujours. Tout cela, vu de loin, provoque un certain scepticisme, et, si l'on ne fait pas — et beaucoup ne le font pas — un effort nécessaire pour se rappeler que la vie, le progrès et la décadence des nations sont faits de ces diverses manières de voir des hommes et de leurs conflits, on se prend à penser que le bon tyran qui coordonnerait d'une main ferme et despotique les forces nationales et les dresserait en armes devant les autres serait l'idéal en fait de gouvernement. Doucement on glisse sur la pente, on en vient à dédaigner les régimes de liberté et de discussion qui, en apparence, affaiblissent la résistance des peuples aux chocs du dehors et diminuent la rapidité de leur action contre les adversaires
ou les ennemis possibles que Ton sent chaque jour autour de soi.
Ce phénomène psychologique est très remarquable; son action est très certaine et elle explique une bonne partie des préjugés que nous avons déjà signalés.
A cause de ces préjugés, on est, en général, plein de dédain pour le Parlement chinois, plus encore que pour les autres. Ces hommes, qui discutent sans aboutir, paraissent ridicules. Les sympathies vont naturellement à celui qui semble disposer de la force, à Yuen Chekai. S'il mettait ces disputeurs à la porte, tout le monde l'approuverait. A quoi bon une assemblée délibérante qui veut porter un regard curieux dans les affaires, qui veut savoir ce qui se traite avec le gouvernement dans le secret des chancelleries, qui n'accepte point les conditions d'emprunt, auxquelles le président semble prêt à souscrire?
Certains lui conseillent même de jeter tout ce monde d'avocassiers et de lettrés dehors, comme l'a fait Bonaparte, dont on lui met l'exemple sous les yeux. Cela vaut à certain conseiller étranger, de la part des Chinois républicains, l'appellation de « conseiller du coup d'Etat » .
Mais le rusé politique qu'est Yuen Chekai n'écoute pas ces voix tentatrices. 11 est Chinois et, comme tel, il ne se résigne à l'emploi des grands moyens qu'à la dernière extrémité, et puis, l'Assemblée lui est utile; il se réfugie derrière elle pour dire au consortium : « Comment pourraisje vous satisfaire? L'Assemblée repousse vos propositions. » Et il se hâte d'ajouter : « L'emprunt se fera, mais mes troupes vont se révolter, les étrangers seront alors en péril ici, le bruit en arrivera en Europe, le crédit de la Chine, vos intérêts à vous banquiers, qui êtes liés à notre salut, puisque nous vous devons des milliards, en souffriront
gravement. Donc, pour le bien de la paix et pour votre intérêt même, faites-moi encore une avance d'argent . » Ce système lui réussit; et le rusé Chinois reçoit sans rien donner.
Les sommes qu'il touche ainsi lui permettent de s'acheter des concours, de placer des hommes à lui à la tête des troupes, de payer une garde fidèle. Toute sa tactique est de s'assurer l'appui des soldats.
En ce mois de juillet, il va se servir de ceux-ci une première fois. Le ministère n'est toujours pas formé. Un mois est passé depuis la fuite de Tang Chao-y et l'Assemblée n'a pas accepté les ministres qu'il lui présentait. Il lui offrait, en effet, des personnages rétrogrades, gens d'ancien régime, bien plus capables d'être ministres — certains l'avaient été — d'un souverain absolu que d'un président de République, et, au surplus, détestant les républicains.
Les discussions pour la formation du ministère n'ont pas abouti, car Yuen ne veut faire aucune concession sur une question aussi grave; il lui faut des hommes qui soient un instrument dans sa main.
Le gouvernement fait alors savoir à tout l'élément militaire que, depuis que le premier ministère n'existe plus, il ne peut plus payer la solde, les banques ne consentant pas à faire d'avances si un cabinet n'est pas formé. Aussitôt, une manisfestation épistolaire se produit de la part des officiers; ceux-ci protestent auprès du président contre l'attitude de cette Assemblée qui arrête tout, paralyse la vie politique, réduit les troupes à la famine. La menace de sédition contre le Parlement n'est pas déguisée. La foudre est suspendue sur celui-ci et sur la République.
Que vont faire les cent vingt-six délégués des provinces, que vont décider les membres actifs des comités réunis à Pékin ou ailleurs, et qui suivent avec une curiosité passionnée cet événement si grave?
Ils ne se dissimulent nullement qu'ils se trouvent, cette
ibis-ci, et pour la première fois, en face de la dictature. Ils ont fait, forcés d'ailleurs par les circonstances, l'essai loyal de Yuen Chekai. Celui-ci leur a été infiniment précieux pour instituer la République. N'est-ce pas lui qui a fait abdiquer la Cour? N'est-ce pas lui qui a traité avec Li Yuenhong à Outchang, qui a arrêté le combat entre les troupes impériales, qui a séduit les ministres étrangers jusqu'à la plus complète illusion?
Les républicains qui comptaient le tenir en main se sont trompés; seuls, les hommes comme HoangHing et quelques autres, les irréductibles, avaient raison. La République est loin d'être faite et il va encore falloir, maintenant, la disputer à cette dictature qui commence.
En pareille occurrence, les Français auraient levé tout de suite l'étendard de la révolte, mais les Chinois sont des hommes de race jaune, dont l'ardeur bouillonne invisible au fond d'une âme incroyablement maîtresse d'elle-même.
On cédera donc ! Que Yuen Chekai prenne des hommes qui ne sont point républicains, c'est une chose nécessaire, car il ne peut être question, aujourd'hui, d'engager une lutte armée contre lui. Comment la mènerait-on à bout sans argent, alors que Yuen Chekai serait soutenu peutêtre par les banques? Il a, en ce moment, en main, les soldats du Nord. Il les paie. Li Yuenhong, le vice-président, est maintenant complètement gagné, il fait cause commune avec Yuen, et il commande les troupes du Centre. Ce vieux Chinois aigri de l'ancien régime n'était qu'un faux révolutionnaire. Il n'a point de principes; son ambition est maintenant satisfaite bien au delà de ses mérites. Il marche pour le coup d'Etat, c'est entendu.
Donc, impossibilité de résister par la force.
Il est d'autant plus nécessaire de gagner du temps que l'Assemblée n'est que provisoire, malgré sa légitimité juridique, malgré la Constitution écrite ; c'est un Parlement de circonstance. On aurait une bien plus grande force si les
élections étaient faites, et si, le peuple s'étant prouoncé, on pouvait s'appuyer sur sa volonté.
J'entends encore un ancien ministre, qui fut vice-président du Sénat, m'exposer ces raisons si politiques, dans notre maison de la rue Kéoutai, tandis que nous dînions sous le ciel étoile.
« Je vais partir, nous disait-il, préparer l'avenir, faire de la propagande dans le peuple, dans les provinces intelligentes et libres du sud et de la côte, et tous mes amis feront comme moi. »
En effet, les uns et les autres disparurent, les chefs du parti qui prenait le nom de Kouominntang (littéralement : parti du peuple), ceux qui avaient été du premier ministère, les hommes d'action faits pour le gouvernement s'en allèrent travailler à leur œuvre. Les membres de l'Assemblée s inclinèrent, acceptèrent les hommes de Yuen Chekai, continuèrent à repousser les conditions du consortium et se mirent à voter les lois électorales en vue du Parlement définitif.
La nouvelle présidence du conseil fut occupée tout de même par quelqu'un qu'on pouvait considérer comme étant à la fois de l'ancien monde et du nouveau. M. Lou Tchensiang avait, pendant vingt et un ans, occupé des fonctions diplomatiques en Europe et notamment en Russie. Il ne rencontrait d'hostilité personnelle dans aucun parti.
Lorsque j'allai le voir, dans le grand bâtiment en briques grises, l'ancien ministère de la guerre où il s'était installé, je me trouvai en face d'un aimable gentleman dans son salon, parlant la langue française avec une extrême correction et une grande facilité.
% J'ai été appelé ici, me dit-il, dans les circonstances difficiles actuelles, justement parce que, si longtemps éloigne
de mon pays, je n'y ai pas d'ennemis; mais je 'ne connais pour ainsi dire plus la Chine, tout m'y est nouveau, il faut que j'en fasse l'apprentissage. J'ai longtemps sincèrement refusé, car ma santé est délicate, et j'ai peur que celle de Mme Lou ne s'accommode mal du climat, si chaud l'été à Pékin, mais il m'a fallu venir quand même, et je sens toute mon insuffisance. Que faire dans la situation actuelle! »
Nous causâmes longtemps avec ce Chinois européanisé et mal préparé aux âpres luttes de la politique, dans un monde qu'il ne connaissait pas. Ce n'était pas un chef de gouvernement et sa modestie n'était pas feinte. M. Lou était un de ces hommes destinés à remplir des fonctions bureaucratiques ou diplomatiques, douces et de tout repos, et à rester dans la paix du plus uni des ménages monogames, en compagnie de la charmante Mme Lou, une Belge, catholique militante, qui avait, dit-on, un grand empire sur son époux.
Ce gentleman délicat, faible et doux, ne pouvait être qu'un figurant docile à côté du terrible Yuen. Aussi l'Assemblée ne lui ménagea-t-elle pas quelques moqueries, lors de ses débuts parlementaires ; surtout lorsque le nouveau premier ministre, paraissant devant elle pour faire son discours-programme, s'empêtra les pieds dans le tapis de la tribune et tomba tout de son long sur le sol, petit accident où l'on voulut voir un symbole.
La sympathie qu'il inspirait donna, surtout aux yeux des étrangers, une certaine figure au ministère, mais bientôt M. Lou tomba malade et s'en fut soigner sa réelle neurasthénie à l'hôpital français. Plus tard, il quitta la présidence et resta seulement ministre des affaires étrangères. Là, sa connaissance si parfaite de notre langue, celle du russe aussi, le mettait à même de rendre de réels services.
Un autre personnage marquant du nouveau ministère était le fameux Touan Kijouei, ancien vice-roi de l'empire, général qui détenait le ministère de la guerre. C'était celui-
là même qui jetait dédaigneusement au panier, sans les lire, les rapports de notre compatriote, le commandant Brissaud- Desmaillets, conseiller militaire, qui, d'après les gens compétents, est un de nos plus savants officiers et des plus capables de former une armée chinoise redoutable.
Peut-être, après tout, valait-il mieux, pour les intérêts de la race blauche en Extrême-Orient, que Touan Kijouei fût un homme si obtus et si jaloux.
Mais ce ministre de la guerre, s'il était un piètre appréciateur d'un beau talent avec lequel il ne pouvait, même de très loin, rivaliser, n'en était pas moins un fidèle serviteur de la politique de Yuen et prêt au besoin à exécuter tous les coups d'Etat qu'il faudrait pour assurer le pouvoir à celui-ci. N'était-ce pas là l'essentiel?
A Tientsinn. — Un pas dans le sang vers la dictature. — Un type de conservateur original. — L'emprunt Grisp et le monopole. — Dîners chinois, les chanteuses. — Sur la grande muraille. — Aux tombeaux des Ming.
A Pékin, l'été est fort chaud et la température monte jusqu'à 40 degrés. On garde ici le costume colonial : toile blanche et casque, de fin mai à fin septembre. Les indigènes de qualité prennent la robe dite hiapou, c'est-à-dire en toile d'été fort légère. Mais, heureusement, on jouit de nuits délicieuses dans cet air sans humidité.
Les rayons ardents du soleil produisent ici le même effet qu'en Europe, ils ralentissent l'activité humaine, font chercher le repos des longues siestes, la fraîcheur des ombrages, et désirer la villégiature au bord de la mer.
La politique elle-même a ses vacances. Les ministres étrangers et leur famille vont sur les bords du Pacifique prendre les bains ; les Chinois élégants et fortunés se rendent aussi à Tsingtao, chez les Allemands du Chantong, qui ont aménagé la baie de Kiaotchéou avec le soin, la méthode qui caractérisent leurs actes.
Yuen Chekai, lui, demeure dans son palais, à suivre les affaires, il ne sort jamais. Le nouveau ministère a repris les discussions avec les représentants des banques et il recommence à faire la navette entre ceux-ci et l'Assemblée. Les délégués des provinces conservent les mêmes sentiments; ils sont toujours hostiles, ils ont peur de travailler à la
mainmise sur leur pays par les étrangers s'ils acceptent le contrôle des dépenses, tel qu'on le leur propose. Le malheureux et faible Lou Tchengsiang a une tâche bien ingrate.
Certes, la Chine a grand besoin d'argent'; elle pourrait à la rigueur s'en passer, à ses risques et périls, employant des moyens de fortune, s'essayant d'établir vaille que vaille un système d'impôts, mais elle n'arriverait pas à payer les intérêts de ses dettes, à moins qu'on ne lui fît crédit.
La faillite, une faillite momentanée, serait une solution. La presse chinoise fait remarquer que les étrangers sont bien plus intéressés au crédit de la Chine que la Chine elle-même, puisqu'ils sont ses créanciers, toute la dette étant placée au dehors.
On pense bien que les banques n'entendent point de cette oreille, elles qui tiennent à lancer l'emprunt dans de bonnes conditions. Mais la Russie n'a aucun intérêt à ce que le gouvernement chinois fasse des commandes de fusils, de canons aux grandes fabriques d'armement de France, d'Angleterre et d'Allemagne, car tout cela pourrait servir contre elle en Mongolie ; elle sait bien que le consortium a été formé en grande partie pour défendre les intérêts de l'industrie d'armement, française et anglaise ; aussi n'est-il pas étonnant qu'elle pousse toujours celui-ci à faire des propositions inacceptables pour les Chinois; les choses ne sont donc pas près de s'arranger et les négociations vont encore traîner en longueur ; rien de particulièrement intéressant ne se produira; nous pouvons donc, nous aussi, en profiter pour fuir l'air embrasé de Pékin; nous irons au Japon, où le mikado est à l'agonie, et nous visiterons les îles montagneuses et charmantes du Soleil Levant.
Nous voilà donc à Tientsinn, que nous gagnons à travers les plaines inondées et la dévastation. Toute la ligne est gardée par des troupes internationales; des sikhs de l'Inde avec leurs turbans, des Anglais maigres et raides dans leur
costume kaki, des Russes colosses surveillent, le fusil au poing, la ligne et les gares, afin d'assurer toujours la communication entre Pékin et le corps d'occupation qui se trouve ici.
Tientsinn est une jolie ville européenne qui rappelle Hankéou; ses rues sont plantées d'arbres qui donnent un agréable ombrage. Lors de la révolution du 28 février, elle a eu aussi ses troubles et ses incendies dans la cité chinoise, mais les huit mille soldats du corps d'occupation ont empêché la rébellion de prendre un caractère par trop grave. On a eu seulement à déplorer la mort d'un médecin allemand qui s'était disputé, pendant la révolte, avec un soldat et fut tué par celui-ci.
Dans le Nord, de même que dans le Sud, les événements qui ont amené la République faisaient prévoir l'avènement de celle-ci. Déjà, bien des mois avant que n'éclatât la révolution, notre consul, M. Kahn, en avait informé ses chefs. Lorsque nous allons lui faire notre visite, il nous dit que le changement est considérable; voilà longtemps qu'il est en Chine, et il constate une profonde et rapide évolution.
Ici, à Tientsinn, il était à même de fréquenter d'importants personnages du monde chinois et les renseignements ne lui manquaient pas sur ce sujet. Après la dynastie épuisée, la seule forme de gouvernement possible était la République. D'ailleurs, la révolution ne fait que commencer, nous dit-il, et la situation actuelle, dans sa paix apparente, ne peut être toujours stable. L'œuvre de construction de la société politique pourra provoquer dans l'avenir de terribles conflits,
A Tientsinn, sur les concessions, s'était réfugié notre ami, M. Soun Paoki, après qu'il eut quitté le Chantong, dont il était gouverneur et dont il fut quelques jours président de la République. Nous revoyons ses enfants, son fils que nous avions connu tout petit et qui est maintenant un jeune homme d'une quiuzaine d'années. Les changements
dans le domaine des études sont tels qu'on ne peut plus lui trouver ici un bon professeur de chinois. Nous nous promettons de nous revoir au retour. Nous irons encore avec notre ami commun, M. Médard, le vice-consul, un des meilleurs sinologues européens qu'il y ait dans toute la Chine, goûter de la cuisine allemande de l'Astor house, l'hôtel des gens chic, pour y causer des événements extraordinaires de cette curieuse époque. Il est triste pour nous de penser que le père de M. Médard, qui fut quarante-cinq ans professeur de mathématiques à l'arsenal de Foutchéou, et que nous connaissions tous, n'est pas là avec nous. La mort l'a ravi depuis peu à l'affection des siens et à celle des nombreuses générations de jeunes Chinois qu'il avait formés à l'esprit scientifique. Ce vieillard aimable, accueillant et modeste, ce missionnaire de la science, avait contribué dans une large mesure à rendre sympathique, en Chine, le nom français.
Ses nombreux enfants, fils et filles, qui vivent ici et en Europe, marchent sur ses traces et travaillent ainsi sans bruit au rayonnement de notre pays. Chez eux, on trouve des Chinois distingués qui, se sentant dans une atmosphère sympathique, ne redoutant pas l'humiliation de quelque phrase malsonnante ou les airs de dédain, peuvent se montrer tels qu'ils sont, se faire comprendre et être compris, et ainsi apprécier ce que l'àme française et son génie ont d'universel.
Un matin, le Yoncjlchoun, un petit bateau fluvial qui descend le Peiho jusqu'au Pacifique, nous emmène entre des rives plates et verdoyantes au bord desquelles se baignent des hommes complètement nus qui semblent ignorer la pudeur. Nous passons devant des villages aux maisons en pisé du Nord. Ici, l'hiver, la température est extrêmement rigoureuse et les habitations doivent avoir des murs épais. Nous gagnons enfin le Sagami Maru, qui nous attend làbas en pleine mer, tout à l'horizon, et nous partons pour la
terre des chrysanthèmes, dont la mort de l'empereur divin va bientôt précipiter tous les habitants le front sur le sol, dans l'attitude de la prière.
Nous reviendrons après avoir senti dans ce pays régner également le souffle puissant d'un esprit nouveau, après y avoir constaté une vigueur d'àme, un patriotisme peu communs. Et quand nous remettrons le pied en Chine, nous n'oublierons pas la parole d'un vieux résident au Japon, d'un missionnaire catholique, le père Fabre, qui nous a dit : * Ici on marche vers la République et vers le socialisme et la mort de l'empereur va accélérer le mouvement! Dans combien d'années celui-ci aboutira-t-il à son terme? Je ne puis le dire, mais c'est un événement qui arrivera. »
Pendant notre absence, il s'était passé un événement de la plus haute gravité. Yuen Chekai avait fait un deuxième pas dans la voie du pouvoir personnel, et cette fois-ci, il l'avait fait dans le sang.
Un républicain de marque, le général Tchang Tchennou, ainsi que le général Fangwei, étaient venus à Pékin pour conférer avec Yuen Chekai afin de se plaindre à lui de l'attitude de Li Yuenhong qu'ils estimaient mauvaise pour la République. Le président envoya quelqu'un pour les recevoir, on dîna à l'hôtel des Légations amicalement et, à la sortie du quartier, on se saisit des deux hommes : ils disparurent. On apprit le lendemain qu'ils avaient été tués dans la nuit, sans jugement, sur une dépêche de Li Yuenhong qui les accusait de complot.
C'était le recommencement des vieux procédés de gouvernement. Yuen Chekai, qui les avait si souvent employés, ne pouvait se débarrasser de ses anciennes habitudes. La garantie de la liberté du citoyen, le droit inscrit dans la Constitution pour l'accusé d'avoir un juge, ce sont la
choses gênantes ; il est plus simple, quand on le peut, de tuer sans phrases son ennemi ou celui que Ton croit tel, ou même celui qui s'oppose à vos desseins.
Un grand frémissement passa sur tous les hommes qui avaient fait la révolution, et une haine mortelle grandit dans leur cœur pour Li Yuenhong, le vice-président, le faux révolutionnaire, l'ambitieux nanti, et pour Yuen, dont décidément apparaissait, de plus en plus visible, le goût de la tyrannie.
Qu'allait-on faire?
Dans le Sud, on s'agita. Hoang Hing, Sun Yatsen demandèrent des explications; on sentait gronder l'orage. Des conciliabules eurent lieu de tous côtés. Est-ce que la guerre allait être déclarée entre le président et les hommes de la révolution? Les Européens en Chine se le demandaient.
Il faut croire que, des conseils qui se tinrent dans l'ombre des comités, il résulta qu'une levée de boucliers, alors que les élections n'étaient pas faites, que les lois électorales n'étaient même pas promulguées, serait une entreprise trop périlleuse pour la République. Tout se calma, les républicains reprirent leur masque impassible; le gouvernement accorda des honneurs posthumes à Tchang Tchennou et à Fangwei. On leur fit à Outchang, où retournèrent leurs corps, un beau service funèbre.
D'après les conversations que j'eus plus tard avec les amis des défunts, le bien du pays exigeait qu'on ne partît pas en guerre contre l'homme dont la présence paraissait utile au pouvoir, à cause surtout du trait d'union qu'il constituait entre la Chine et l'étranger.
Il me paraît certain que le parti républicain, malgré sa haine profonde et vivace contre lui, le considérait encore comme l'homme nécessaire.
Mais des isolés peuvent toujours s'ériger en vengeurs, aussi Yuen redoubla-t-il de précautions pour sa sécurité. Et, de fait, des haines mortelles, de ces haines d'Asiatiques
dont l'habile dissimulation n'a d'égale que la profondeur, rôdaient de loin autour de lui. Yuen, ne sortant jamais, demeurait invisible au fond de son palais.
De là, il continuait d'appeler, à Pékin, les grands révolutionnaires pour protester auprès d'eux et de vive voix, de la loyauté de ses intentions, de son désir d'assurer le salut du pays en dominant les factions, dût-il déployer la plus cruelle rigueur. Le bien de l'Etat est la suprême loi.
L'assassinat de Tchang Tchennou et de Fangwei eut pour résultat de retarder la venue à la capitale de Hoang Hing qui devait, pour la première fois, se rendre en cette ville afin de conférer, avec Sun Yatsen et Yuen Chekai, des destinées de la République.
La République! Ce mot, qui exprime une idée de consentement général aux directions du pouvoir, ne pouvait guère s'appliquer à la Chine qu'en théorie.
L'absence de fonds, le manque de personnel, la défiance du parti républicain qui attendait les élections et le jour où, celles-ci terminées, se poserait la terrible question de choisir le chef de l'Etat, rendaient toute organisation du pays impossible. Celui-ci vivait dans une anarchie paisible, troublée par quelques actes de banditisme et quelques séditions. Sa situation ne différait point en somme, au point de vue administratif, de ce qu'elle était sous la dynastie et il ne pouvait en être autrement.
Aussi, les adversaires du régime nouveau, les conservateurs du passé, comme on en trouve en tous pays, prenaientils thème de celte situation pour vitupérer contre le parti républicain.
Au nombre de ceux-ci, dont nous vîmes bien des échantillons, un des plus curieux que nous ayons rencontrés était
un des familiers de notre petite maison de la rue Kéoutai, un lettré distingué, M. Kouo Houming.
Chinois de pure race, il était attaché à la monarchie déchue par principe et il promenait, dans Pékin, sa natte, ses vêtements chinois de soie qui ne faisaient aucune concession aux changements actuels, comme une vivante protestation contre les nouveautés.
M. Kouo Houming, âgé d'une cinquante d'années, connaissait fort bien le français, l'anglais, l'allemand; il avait visité l'Europe et c'était un vrai plaisir pour nous de converser avec ce lettré confucianiste qui aimait à citer nos philosophes et nos littérateurs. Il avait une prédilection particulière pour Joubert et pour Sainte-Beuve, qui convenaient sans doute mieux que les autres à la tournure de son esprit.
D'abord secrétaire de Tchang Tcheutong, l'ancien viceroi réformiste de la première heure, il avait été chargé de diriger les services de la conservation et de l'entretien du fleuve de Changhaï, le Hoangpou, situation brillante et lucrative, perdue par sa franchise et son honnêteté à dénoncer les abus sous le régime cher à son cœur.
Quand vint la révolution, il dut quitter Changhaï, car il ne voulait pas capituler devant les blancs-becs de la République. Couper sa natte, mettre un ignoble chapeau de feutre, feindre d'admettre l'égalité, jamais!
« L'égalité, monsieur, me disait-il, mais ça n'existe pas. Toutes les théories républicaines reposent sur des principes faux; la démocratie mène tout droit à l'anarchie, à l'irrespect universel. Ah! on nous en fait une belle Chine! Bientôt, tout le monde voudra commander et personne ne voudra obéir.
« Les principes de subordination et de respect qu'enseignait Confucius (Kongtzeu), faisaient la famille unie et la société en paix. On enseignait à chacun ses devoirs envers le prince, et l'on ne parlait pas, comme aujourd'hui, tou-
jours des droits du peuple. Sun Yatseu et sa bande n'ont que ces mots-là à la bouche. Ce sont de véritables farceurs, même mieux, des « sycophantes » et ce bon M. Kouo Houming s'animant, appuyait et répétait ce mot qui lui plaisait visiblement : « oui, des sycophantes » . Ne croyez pas qu'ils veulent le bien du pays. Non, ils ne désirent le pouvoir que pour s'enrichir. Que font les membres du Tsan y Yuen?Le soir, on les trouve dans la ville chinoise, ils courent les lieux de plaisir; ils vendent leur vote à l'Assemblée. Ils se font donner de l'argent par Yuen Chekai. On se plaignait des mandarins de l'ancien régime! mais les nouveaux sont plus voleurs que les anciens. Ah! c'est un beau personnel! Tous nos républicains conduisent le pays à sa perte! »
En écoutant ce Chinois me tenir un tel langage, il me semblait entendre quelque bon conservateur ultra de France, comme j'en connais plus d'un qui, sans se lasser, prédisent depuis quarante ans la chute prochaine de la République.
Ce type de conservateur chinois, loquace, disputeur, était fort curieux. Les républicains le considéraient comme un original, mais l'estimaient à cause de son honnêteté, si rare dans le personnel de l'ancien régime.
C'était un original en effet, et une exception aussi, car le caractère chinois s'accommode mal des affirmations tranchantes, catégoriques, qui distinguaient notre ami Kouo Houming. Le Chinois est essentiellement conciliateur, et, avec lui, l'adversaire peut toujours espérer s'entendre.
Plusieurs de ce genre vinrent aussi bien des fois dîner à notre table; et c'est ainsi que nos commensaux mandchoux nous apprenaient qu'ils apportaient leur concours à Yuen Chekai lui-même, qu'ils n'aimaient pourtant pas plus que les républicains.
Ces dîners dans l'intimité, où la chaleur du repas délie les langues, où la conversation s'anime, tout en mangeant et en fumant, en prenant des liqueurs de France dont les
Chinois sont très amateurs, sont un puissant moyen d'observation. Nous vîmes ainsi défiler, devant l'objectif invivisible que braquait sur eux notre mémoire, bien d'intéressants types, d'une grande variété; depuis les parleurs inépuisables comme M. Wang Tchonghœi, un militant qui avait occupé d'importantes magistratures auTurkestan, et qui fonda à Pékin le musée de la révolution, jusqu'aux silencieux, tel que le président de la terrible société terroriste des Kansseu, qui ne pouvait bien manier sa fourchette parce que sa main était mutilée, souvenir que lui avait laissé le lancement d'une bombe dans ses combats contre la tyrannie.
Que de figures ont ainsi passé! Que de suggestives conversations dans l'une des trois langues qui se parlaient là, le français, l'anglais et le chinois, quelquefois simultanément toutes à la même table, où les réflexions se croisaient bizarrement sans que pourtant nous fissions concurrence à la tour de Babel! Ces déjeuners, ces dîners avec ces grands parleurs que sont ordinairement les Chinois m'ont laissé le plus agréable souvenir ; combien j'ai pu en tirer de précieux enseignements! Notre hôte, M. Monestier, qui avait longtemps vécu à Changhaiet y comptait beaucoup d'amis parmi les hommes de toute opinion, était le lien de ces réunions bigarrées. Doux et aimable par excellence, observateur sagace, il savait réunir les types les plus représentatifs de leur époque et de leur milieu.
Pékin était, pendant toute l'année 1912, devenu le centre de la vie politique. Tous les politiciens du Sud y étaient accourus, depuis l'union avec Yuen Chekai; les hommes d'affaires également, les anciens mandarins se lançaient dans le commerce, fondaient des banques et des sociétés industrielles. En août, quand éclata la nouvelle du meurtre de TchangTchennou, on n'attendait plus que les deux chefs de la révolution : Sun et Hoang Hing.
Dans les premiers jours de septembre, on apprit une autre nouvelle du plus haut intérêt pour la politique, la signature de l'emprunt Crisp. Tous les Européens de Pékin furent en grand émoi, et, dans le quartier des Légations, au Cercle international où Ton va de cinq à sept jouer au tennis, boire des coktails et lire les journaux, on ne parla plus que de ce nouveau combattant, qui apparaissait soudain sur le champ de bataille en remportant pour ses débuts une victoire sur la puissante coalition du consortium diplomaticofinancier.
L'objectif de ce dernier était, en effet, de monopoliser, pendant cinq années au moins, tous les emprunts dont la Chine pourrait avoir besoin. La Chine devait s'engager, par un article du contrat qu'on lui soumettait, à ne point demander d'argent, ni bien entendu accorder les avantages correspondant au service rendu par le prêt, à aucune personnalité ni groupe en dehors du consortium. Cette proposition de monopole était une des pierres d'achoppement du projet.
Les Chinois voyaient là une sorte d'esclavage économique dans les chaînes de l'étranger.
Déjà, lorsque le consortium ne comprenait que les banques françaises, anglaises, allemandes et américaines, celui-ci avait été vivement contrarié de ce que, à Changhaï, Tang Chao-y eût pu réaliser un petit emprunt de 25 millions de francs à des Belges ; on avait fait de vives remontrances au gouvernement chinois et l'on avait cru voir là un coup porté au consortium par la diplomatie russe. C'est à la suite de cette affaire que la Russie et le Japon furent invités à rentrer dans le groupe.
Ainsi, la Chine se trouvait entourée d'un cercle vraiment formidable, formidable par la puissance de l'argent, formidable surtout par la puissance politique.
L'Angleterre tenait la tête avec la toute-puissante banque la Honkongand Shanghaï Banking Corporation, puis venait la France avec la Banque de l'Indochine, représentant le Crédit Lyonnais, la Société Générale, le Comptoir d'Escompte, le Crédit industriel et commercial, etc. Pour l'Allemagne, c'était la Deutsche Asiatische Bank et plusieurs autres; MM. P. Morgan, Kûhn, Loeb, First National Bank, National City Bank, représentaient l'Amérique; enfin, la Banque Russo-Asiatique et la Yokohama Specie Bank marchaient en tête pour la Russie et le Japon.
Telles étaient les principales forces financières qui étendaient une main géante sur la Chine désorganisée et déjà débitrice de plus de quatre milliards.
Derrière elles se profilait, dans l'imagination du spectateur, la silhouette de tous les vaisseaux, de tous les canons, de tous les soldats de ces six puissances.
Quels qu'aient été les rôles respectifs de la finance et de la diplomatie étrangères dans toute cette affaire, ce qui paraît bien certain, c'est que la finance française, mieux informée d'ordinaire que la diplomatie sur la situation réelle des États, n'a prêté son concours à l'opération qu'avec une visible répugnance.
J'entends encore le directeur d'un de nos plus grands et plus puissants établissements financiers, venu en personne à Pékin pour examiner la situation avant d'assurer la charge de placer la plus grosse part du milliard, que la France devait absorber, je l'entends, dis-je, à l'Hôtel des Wagons-Lits, me répéter avec force :
« Ce pays n'offre aucune sécurité, il n'a que des espérances; tout repose sur un homme qui peut disparaître demain par un assassinat; il n'y a ni administration, ni impôts. Tout le disponible est engagé; comment pourrionsnous pousser le public français et notre immense clientèle, envers laquelle nous sommes responsables, dans une entreprise si hasardeuse? Nous sommes des honnêtes gens! Que
dirait le génie financier prudent et sûr qui fut notre fondateur, si nous agissions de la sorte? Nous rougirions devant sa mémoire ! n
Aussi bien, après le voyage de cet important personnage, croyait-on à Pékin que le consortium avait abouti à un échec complet. Mais la diplomatie, qui conduisait l'opération, ne voulut pas renoncer à sa combinaison. Elle sut persuader les banques de continuer à discuter pour imposer l'emprunt aux Chinois. Le montant de celui-ci fut réduit à 625 millions. C'était près d'un milliard que l'épargne européenne et surtout française n'allait pas avoir à aventurer.
L'histoire dira si le coup d'oeil du financier valait mieux que les vues des diplomates.
En ce qui concerne la politique internationale, l'affaire se présentait sous les mêmes aspects qu'avant et la Chine démunie trouvait en somme, devant elle, l'Europe, l'Amérique et le Japon coalisés.
Le Chinois est, nous l'avons dit, le meilleur des diplomates. 11 connaît les hommes et leurs faiblesses. Psychologue, il sait par expérience que les intérêts pécuniaires sont pères des conflits. Les hommes d'Etat chinois regardaient, dans le sein même du consortium, le groupe allemand qui leur semblait avoir une place de parent pauvre au milieu de gens cossus ; ils le croyaient disposé à écouter leurs propositions lorsqu'ils lui demanderaient à briser, si possible, quelques mailles du filet qui les enserrait.
La tentative d'évasion des Chinois eut lieu en Angleterre même. Là, dans le plus grand secret, un financier hardi, M. Crisp, avait su grouper plusieurs banques mécontentes de la mainmise du consortium sur la Chine et sur ses espérances. La Chartered Bank of India Australia and China, la London and South Western Bank, la Lloyds Bank et la Capital and Counties Bank, s'unissaient pour lancer un emprunt de 10 millions de livres, soit 250 millions de francs environ, sans demander l'appui de la diplomatie;
n'ayant en vue que des intérêts financiers, elles étaient plus accommodantes sur les conditions de garantie que le consortium.
Lorsque les dépèches eurent annoncé cette nouvelle à Pékin, ce fut une surprise générale. Comment pouvait-il se faire qu'il y eût des financiers assez hardis pour lutter contre la puissante union de la diplomatie et de la finance? Les Chinois avaient donc enfin réalisé leur rêve : traiter directement avec les Européens sans passer par les fourches caudines de la politique internationale.
C'était un échec pour le Foreign Office, pour notre ministère des affaires étrangères, pour les autres chancelleries. C'était le commencement de l'indépendance de la finance et des forces politiques des États en Extrême-Orient. A Londres, il y eut des polémiques passionnées à ce sujet.
La lutte commença aussitôt et les financiers anglais indépendants virent accourir vers eux, menaçants, les puissants adversaires. On fit d'abord, à Pékin, les représentations voulues au gouvernement chinois sur sa duplicité; celui-ci les reçut avec son habituel sourire.
A Londres et sur le continent, toutes les forces du consortium se liguèrent pour faire échouer l'émission que les banques indépendantes avaient lancée, comme les syndicats ouvriers se liguent contre les faux frères appelés des « renards » qui se soustraient à l'autorité collective.
Le « renard » revendiquant sa liberté finit presque toujours par être battu ; il en fut de même du groupe Crisp. La campagne menée contre lui eut pour résultat d'effrayer le public des souscripteurs qui ne prit que 39 pour 100 de l'emprunt ; les banques associées durent porter le reste du fardeau et finalement le consortium s'efforça de les appeler à lui. Les belligérants traitèrent et les faibles se mirent à la suite des forts.
Les Chinois n'avaient pas réussi à briser le cercle formidable et ils durent reprendre leurs discussions avec le sex-
tuple groupe, reculant toujours devant le contrôle proposé, qui leur paraissait attentatoire à leur indépendance natio nale.
Malgré la pénurie d'argent, on vivait tout de même, le gouvernement faisait à droite et à gauche, à des particuliers, de petits emprunts pour parer au plus pressé, payer la police, les troupes, la garde de Yuen Chekai, les soldats de Pékin. Les provinces s'arrangeaient comme elles pouvaient. N'avaient-elles pas l'habitude de l'indépendance?
Aussi, à la capitale, la tranquillité était-elle revenue; après les vacances de la saison chaude, la vie reprenait plus active. Le petit empereur n'était pas allé au Palais d'été. Il demeurait derrière les murs rouges du Palais d'hiver. Cela nous valut l'avantage de dîner avec son précepteur, mais ce dîner n'eut pas lieu dans la petite maison hospitalière. Il nous fut offert, ainsi qu'à une trentaine de Chinois de marque, par un banquier, ancien préfet, auquel la révolution avait fait des loisirs.
Ces dîners ont lieu dans des restaurants où l'on mange groupés en tables d'une dizaine de convives. Cette fois, tous les dîneurs étaient vêtus à la chinoise, avec calotte et bouton. Nous étions dans le monde conservateur. Il y avait là tout un lot d'anciens mandarins, jeunes et vieux, aux robes chatoyantes.
C'était le vrai dîner chinois, comme nous allions en faire quelquefois, entre Français, dans un restaurant du Nord, devant l'étang des Lotus, derrière la ville impériale. On y mange avec les classiques baguettes d'ivoire ou de bois. Une petite fourchette à deux longues dents de cuivre sert à prendre certains mets. Chacun a devant soi une soucoupe posée sur un morceau de papier de soie. Sur la table, de nombreux plats contiennent des mets variés : les chatteries
que Ton grignote pour commencer, car, en Chine, le repas débute par le dessert. On picore çà et là, qui des graines de pastèques grillées, qui des amandes, de petits cubes de jambon parfumé, du canard en petits morceaux, vraiment délicieux; puis viennent les œufs fermentes, les bouillons divers, etc.. etc.. Il faut renoncer à décrire tout cela par le menu.
Les plats de résistance sont servis au milieu de la table et vers la fin du repas. Chacun prend avec ses baguettes qu'on tient comme une pince et place le mets dans sa sou* coupe. Les Européens maladroits en laissent parfois choir quelques bribes. Il est de bon ton, si Ton aperçoit un morceau de choix, de le mettre dans la soucoupe de son voisin. Cela se fait avec les baguettes dont on se sert soi-même pour manger. La politesse veut qu'on ne s'en offusque pas. Tant pis pour vous si vous êtes délicat, lorsqu'un vieux mandarin aux dents jaunes vous fait l'honneur de saisir délicatement, dans le plat central, du bout des baguettes qu'il sort de sa bouche, un morceau d'aileron de requin, et de le poser en souriant, montrant son horrible clavier, dans votre assiette. Il faut le remercier pour cette attention et goûter sans tarder au bon morceau. C'est alors qu'on apprécie, à sa juste valeur, la propagande des livres modernistes qui prônent l'usage de la brosse à dents.
Au milieu du repas, les boys servent des petits pains ronds cuits à la vapeur et le riz en potage vient à la fin.
L'ordonnance de ces dîners est ainsi a l'inverse de celle des nôtres. Le dessert au début, le potage pour terminer. L'alimentation est légère et ne fatigue pas l'estomac
Les viandes sont toujours servies toutes découpées. On n'a pas besoin de couteau; graines, fruits, légumes abondent; les noix cuites au sucre sont délicieuses et les bouillons aux œufs de canard exquis. Il va sans dire que le coûteux potage aux nids d'hirondelles est obligé dans tout dîner un peu chic Cette sorte de gomme, que sécrète le bec
de l'oiseau pour faire son nid, ressemble, dans le potage, à des nouilles blanchâtres; c'est un mets extrêmement fin lorsqu'il est bien préparé. Les Chinois en sont très friands et le paient fort cher. Les ailerons de requin, coûteux aussi, sont très prisés.
Dans ces dîners on boit un peu d'alcool de riz, dans des tasses grandes comme nos verres à liqueur, et l'on invite quelquefois un convive à vous rendre raison. En mangeant on fume des cigarettes et l'on joue à la « mourre * , ce qui consiste à faire deviner le nombre de doigts que l'on va présenter en ouvrant le poing, tandis que votre adversaire doit au moment même, dire un nombre au hasard. On joue ainsi des rasades et la salle retentit de cris et de rires.
Ces repas sont fort coûteux; celui dont nous parlons et qui eut lieu dans un restaurant de la ville tartare, revint à notre amphytrion à plusieurs centaines de piastres. Le Chinois aime le faste en pareil cas. C'était d'ailleurs ce que nous considérerions comme un grand dîner où l'on invite des personnages de marque. Il y avait là des mandarins de la Cour déchue, d'anciens fonctionnaires importants, ce qui nous valut, au départ, de nombreuses poignées de main, car ce signe d'amitié, inconnu jadis en Chine, s'y répand de plus en plus.
Les dîners de ce genre ne comportent pas de femmes. Celles-ci restent enfermées à la maison et ne doivent jamais connaître les relations du mari. Toutefois, sous l'influence des idées nouvelles, quelques Chinoises commencent à assister à des dîners où se trouvent des hommes, mais c'est encore extrêmement rare; même à Changhaï, on cite la chose comme un événement.
La claustration de la femme a fait naître en Chine une coutume qui rappelle la Grèce antique. L'homme semble avoir besoin de la société de femmes qui ne sont pas celles qu'il voit tous les jours et qu'il domine, au foyer. De là, la coutume de dîner avec les chanteuses qu'il ne faut pas cou-
fondre avec les courtisanes, dont il y a plusieurs sortes. Le domaine des unes et des autres n'est pas très exactement délimité et il peut y avoir des incursions sur les frontières ; néanmoins, ces personnes aimables représentent des catégories différentes; mais les unes et les autres ont comme caractère distinctif, très remarquable, la pudeur, dans ce qu'elle a d'extérieur tout au moins. La race chinoise a toujours le souci du décorum et des bienséances.
L'amie d'un riche négociant fait inviter toute notre maisonnée, composée de quatre personnes, à un de ces dîners curieux et intimes.
Après avoir parcouru les méandres des rues étroites de la ville chinoise, nous traversons les cours d'une maison très habitée. Au fond est le logis de la demoiselle, notre hôtesse; elle est encore à sa toilette, devant un miroir; elle pique des fleurs dans sa chevelure noire de jais peignée un peu à l'occidentale et à la japonaise; elle n'a pas les cheveux sur le front et la natte des jeunes filles. Elle est toute vêtue de soie argent du plus bel effet; des perles d'acier, des perles marines jettent ça et là leurs points lumineux; son pantalon de soie tombe jusque sur ses pieds minuscules et elle marche, sans trop de gaucherie, sur les dalles de pierre de cette chambre; dans un renfoncement se trouve un grand lit ; au mur lui-même est accroché, dans un cadre, une belle inscription horizontale en lettres dorées. C'est une sorte de diplôme qui fut donné par un groupe de lettrés à notre hôtesse parce qu'elle sait ciseler les vers avec élégance. Le visage de cette hétaïre est énergique, comme celui de tant de femmes chinoises; ses yeux noirs et bridés ont une expression remarquable de volonté et de force. Elle contraste avec le Chinois qui nous a amenés dans son logis, homme d'un remarquable embonpoint, ce qui est un signe de richesse, gai, jovial et rieur, ami du plaisir et de la bonne chère, et qui semble, selon l'expression chinoise, a exhaler le bonheur » .
Des matrones aux pieds de biche, vêtues de toile bleue, viennent en clopinant garnir la table ronde laquée où les étrangers vont s'asseoir pour ce festin intime.
Derrière chacun de nous on place un siège pour les chanteuses, le repas commence et celles-ci arrivent. L'hôtesse ne s'assied pas à la table, elle reste à coté de son ami.
Un joueur de violon à trois cordes vient se placer près de la porte et une de ces jeunes filles commence à chanter d'une voix aiguë; la voix monte, monte d'une façon singulière, il n'est guère possible de comprendre les paroles à cause des monosyllabes de ces poésies. On peut, sans être distrait par le sens, goûter la musique, apprécier la voix de la chanteuse qu'accompagnent les sons aigres du violon. Chacun de ces bizarres rossignols, si tant est que l'on puisse comparer ces voix à celle de l'oiseau divin qui égrène ses trilles harmonieuses dans le silence nocturne des bois, chante à son tour et on lui offre à grignoter quelques friandises, à fumer une cigarette.
Mais voici une chanteuse qui entre, elle est en retard : costume bizarre, jupe, chapeau de feutre mou, c'est une véritable beauté. Elle chante; placé près d'elle, j'observe avec soin son visage, j'écoute avec attention sa voix. Celle-ci est belle, pure et forte, mais avec de singulières intonations; cette chanteuse a quelque chose d'étrange. E§t-ce une femme? Est-ce un jeune homme? Sur le visage de cet être, dans son regard, il me semble parfois saisir comme l'expression d'une indicible haine. Quel est ce personnage étrange? 11 me semble bien que c'est un jeune homme, mes amis ne veulent pas l'admettre ; notre hôte prétend le contraire sans me convaincre. Serait-ce un siang kong, ce qui signifie « petit monsieur qui vous fait vis-à-vis » , car il y a aussi des jeunes hommes qui viennent tenir compagnie aux viveurs et réjouissent leurs yeux de la beauté de leurs traits, comme les éphèbes de la Grèce autrefois dans notre Europe.
Mais pourquoi l'observateur attentif peut-il sentir, derrière ce beau visage, une àme faite de cruauté? C'est un mystère qui ne sera pas éclairci et j'emporterai seul ma conviction.
Le violon grince toujours, nos chanteuses une à une s'en vont. On leur paie leur salaire et elles courent vers un autre diner. Elles visitent ainsi plusieurs maisons dans la même soirée; quelques-unes se font de beaux profits qui reviennent à leurs parents ou aux matrones qui les ont élevées. Ces jeunes filles ont été dressées dès l'enfance; leur profession est considérée comme vile dans l'esprit des Chinois.
Il faut croire que notre attitude a produit une bonne impression sur notre jeune poétesse, nous n'avons pas été trop gauches, nous avons respecté les bienséances jusque dans nos regards. Cela est nécessaire, même ici, pour ne pas passer pour des barbares. Nous devons promettre d'accepter une nouvelle invitation et nous quittons ce lieu si différent du salon d'une Parisienne.
Quelle animation dans ce quartier de la ville chinoise, la nuit! Devant chaque maison, les véhicules attendent les joueurs ou les dîneurs. Au milieu de la cohue des poussepousse, nous serpentons dans les rues étroites; bientôt nous repassons le pont de marbre et la porte de Tsienmenn, ouverte à moitié, et sous le ciel étoile, dans l'ombre du mur de la ville impériale, nous pressons les coolies vers notre maison où nous attendent les chambres tranquilles de l'ancien gynécée.
Ces spectacles nous présentent des visions de la vieille Chine ; mais dans les mœurs également des transformations s'accomplissent, la claustration de la femme, les habitudes qu'elle entraine, tout cela disparaîtra vite.
Ne voyons-nous pas déjà, à Pékin même, des femmes
sortir dans la rue avec leur mari, ce qui eût été, il y a encore peu de temps, un vrai scandale. Elles le suivent à quelques pas d'ailleurs, mais elles sont là près de lui. On n'en voit pas bras dessus bras dessous, comme nous en avons vu à Changhaï, mais enfin, l'évolution des mœurs sur ce point commence à apparaître ici. La puissance du mouvement féministe, dans ce pays où la femme est virile, fera vite marcher les choses.
Il faut se hâter de voir la vieille Chine, qui, bientôt, aura disparu.
Pour obéir au sentiment que nous inspire cette constatation, nous décidons d'aller faire le pèlerinage, dans le Nord, aux tombeaux fameux des empereurs de la dynastie des Ming et de voir également, de nos yeux, la célèbre grande muraille, cette œuvre de géants des générations passées.
L'automne est venu avec ses fraîcheurs, c'est le bon moment pour faire un voyage de ce genre sans trop de fatigue.
On prend, pour aller dans ces régions, le chemin de fer qui aboutit à Kalgan, œuvre entièrement chinoise; ce furent des ingénieurs indigènes qui en firent le tracé et en dirigèrent la construction. Ils eurent à cœur de démontrer aux blancs qu'ils étaient capables de faire un tel travail seuls; ils y parvinrent; toutefois, à un certain endroit, pour franchir un col, ils construisirent une pente trop rapide, et là, les locomotives ne peuvent tirer qu'un petit nombre de wagons. Ce fut une faute que les Européens, férus de leur supériorité, leur reprochent ironiquement. Quant à moi, pendant que je me sentais emporté dans le train, je pensais qu'il y a seulement quelques années, les constructeurs, les administrateurs, les employés, les télégraphistes et tout le personnel grand et petit de cette œuvre de civilisation intense qu'est ce chemin de fer, étaient dans l'état mental et social où se trouvaient les sociétés de l'Europe il y a des milliers d'années, et j'étais frappé bien plus de la rapidité
du progrès accompli que des imperfections de l'œuvre. Arrivé aux passes dites de Nankéou, le chemin de fer traverse les lignes de grande muraille, car il y en a plusieurs successives aux endroits qui semblent être plus particulièrement situés sur la route possible d'un ennemi venant du dehors. Nous quittons le chemin de fer et nous entreprenons à pied, dans le roeber de la montagne, les ascensions nécessaires pour voir de près la ligne principale de cette fortification fameuse qui défendait, contre les invasions des cavaliers venus des steppes du Nord, l'empire de Chine sur une longueur de deux mille kilomètres environ.
La muraille court sur le sommet des montagnes et, pour en atteindre le pied, il faut s'exposer, à l'endroit où nous sommes, à maintes glissades. La construction est en briques de grande taille. Quel nombre formidable il en a fallu ! Elle a, à l'endroit où nous sommes, sept mètres de hauteur et cinq mètres de largeur entre les deux parapets. Nous pénétrons dans la muraille par de petites portes, des escaliers étroits nous mènent au sommet. De loin en loin sont des postes où se tenaient les soldats, où guettaient les sentinelles. Nous marchons et grimpons sur cette muraille, d'où l'on aperçoit un paysage rocailleux, sec et désolé. Nous avoisinons les régions où régnent les sables. L'état de conservation du rempart est encore remarquable, mais, aujourd'hui, cette œuvre gigantesque, destinée à empêcher les incursions des cavaliers mongols, ne peut plus avoir aucune utilité. Elle témoigne seulement de la grandeur de la civilisation qui l'a entreprise. Comme pour la construction de la muraille de Pékin, faite d'après les mêmes principes, il a fallu, pour mener à bien ce formidable travail, déployer des qualités administratives qui ont fait complètement défaut aux dernières générations.
Nous irons passer la nuit au petit hôtel chinois où les lits sont plus durs que le bois; pour les Européens comme nous, on met des draps sur cette couche où nous gagnerons une
courbature ; le lendemain matin, notre petite troupe, composée de deux jeunes Français de Pékin, MM. Hubert et Bahr, et dun aimable Anglais, M. Hutchison, frète des ânes et des chaises à porteurs pour faire, dans les sentiers de la vallée, la longue route qui mène aux tombeaux. Les chaises sont tout simplement de mauvais fauteuils de rotin usés, attachés par des cordes à des bambous, et, comme les villageois sont des porteurs inexpérimentés, nous garderons plusieurs jours, à l'épine dorsale, de cuisants souvenirs de leur marche saccadée et inégale.
Le temps est délicieux dans sa fraîcheur, qui est presque de la froidure. On marche des heures. Enfin, on arrive dans une vallée qui forme un admirable paysage. Des montagnes bleuâtres, à l'horizon, décrivent un demi-cercle; à leur pied se trouvent les quelques palais aux bâtiments multiples que sont les tombeaux émergeant de la verdure des grands arbres. Des âmes impériales exigent de vastes et somptueuses demeures.
L'entrée rituelle de l'enceinte est fort loin de ces palais, et, pour atteindre le but, notre petite caravane doit marcher longtemps à travers la plaine. Elle défile dans la curieuse avenue formée d'animaux et de personnages gigantesques : chevaux, chameaux, éléphants, mandarins qui montent là une garde éternelle.
Nos deux jeunes gens, irrespectueusement, veulent chevaucher ces monstres de pierre et se faire photographier là, pour conserver un original souvenir de cette solitude grandiose.
Ce lieu est, en effet, d'une admirable grandeur. Décidément les Chinois savent choisir les paysages aux lignes harmonieuses ; ici, on respire une vaste paix.
Nous cheminons sur une allée de marbre dont les dalles n'ont pas été entretenues depuis combien d'années? Et il nous faut faire des exercices d'acrobatie pour traverser un cours d'eau sur les ruines d'un pont qui fut beau ; enfin,
nous pénétrons dans le bois où demeure l'àme de Yonglo, l'empereur qui, en 1409, fixa la capitale à Pékin.
Nous entrons dans un palais comme ceux que Ton édifie aux vivants.
Dans un magnifique bâtiment dont le toit est soutenu par trente-deux énormes colonnes peintes en rouge, et faites chacune d'un seul tronc d'arbre, se trouve la tablette où est écrit, en or sur rouge, le nom sacré du défunt.
Les cours du palais sont spacieuses, les balcons de construction harmonieuse. Nous nous promenons dans le silence de cette demeure de l'esprit.
Un gardien nous guide, nous donne quelques explications en vue de pourboire.
Nous avons emmené avec nous un boy expert, chargé des victuailles, et nous déjeunons, abrités des rayons solaires, dans un coin du tombeau lui-même, une construction massive et voûtée, au milieu de laquelle se trouve la porte murée, fermant l'accès au souterrain où le souverain dort son éternel sommeil.
Que l'àme de Yonglo nous pardonne notre irrévérence; on était si bien là, sous une voûte aux murs peints en rose sur lesquels des visiteurs étrangers ont laissé un souvenir de leur passage en gravant leur nom!
Dans les arbres que nul n'abat, — c'était un sacrilège puni de mort parle code, — des oiseaux chantent leur chant de vie et de joie. Rien n'est triste ici, les murs rougeoient au soleil, les tuiles vernissées brillent sur les toits où les ramiers roucoulent. Une pie rieuse passe dans le ciel bleu. Les ramures étendent leur ombre; les insectes bruissent et bourdonnent dans l'herbe et dans les bosquets. Ici, le respect sacré de la mort protège la vie.
Une société s'est formée en Chine pour la conservation des monuments historiques; les hommes nouveaux ne détruiront donc pas ces palais, et les âmes des souverains pour qui on les a bâtis pourront, de longues générations
encore, errer invisibles dans les bois verdoyants et dans la vaste plaine qui s'étend au pied des montagnes, où ils ont choisi remplacement de leur dernière demeure.
Quant à notre petite troupe, sa visite terminée, elle fit ses adieux à ces lieux agréables et splendides et reprit sa marche de caravane dans les sentiers de la plaine, pour gagner avant la nuit les lieux habités et retourner à Pékin.
Mon entrevue arec lo docteur Sun Yalsen : spr projets. — Le prince régent et Sun Yatsen. — Arrivée de Hoang Hing à Pékin. — Une grande réunion publique. — Les nouvelles lois électorales. — Une administration impuissante. — En présence de Yuen Cliekai et de ses conseillers.
Au milieu des acclamations et des vivats, Sun Yatsen, l'ancien président, était venu à Pékin. Il avait l'intention, qu'il réalisa d'ailleurs, de faire une tournée de propagande dans le Nord. Le rôle que cet homme vraiment remarquable avait joué pendant tant d'années sous l'ancienne dynastie, ses combats contre celle-ci, son activité au dehors, son habileté politique lui valaient, auprès de ses compatriotes, un incroyable prestige. A Pékin, sa tête avait été mise à prix pendant bien des années, aussi nul ne l'y avait jamais vu. Il n'y vint que lorsqu'il eut la certitude morale que Yuen Chekai ne le ferait pas disparaître par un assassinat.
Le président provisoire n'avait, à cette époque, en effet, aucun intérêt à la mort de Sun Yatsen, pas plus qu'à celle de Hoang Hing. Il croyait s'être solidement attaché l'un et l'autre.
Sun avait été nommé directeur général des chemins de fer, chargé de tracer et d'exécuter tout un plan de construction et d'organisation des voies ferrées à travers le territoire de la République. Il devait s'entendre avec les financiers européens et américains pour faire les emprunts nécessaires à cette grande entreprise et en surveiller l'exécution.
Pour monter tout son service, il lui était alloué une somme considérable, plus d'un million de francs annuellement.
Quant au général Hoang Hing, l'aliment donné à son activité était le contrôle général des mines, puis de la construction du chemin de fer de Hankéou à Canton.
Les deux hommes voyaient là, pour eux et pour leur parti, une source considérable de puissance. Le développement économique de cet immense pays ayant à leurs yeux une importance aussi grande que les changements politiques, leur rêve était de libérer la Chine du joug financier de l'étranger, de la mettre en valeur pour pouvoir rembourser ses dettes, de reconquérir par là son indépendance.
En leur donnant une telle mission, Yuen Chekai était-il sincère? Ne croyait-il pas plutôt que jamais les puissants groupes financiers constituant le consortium ne permettraient la réalisation d'un tel projet, eux qui s'étaient justement constitués en syndicat pour monopoliser l'exploitation économique de la Chine et pour éviter les luttes entre eux au sujet du partage des avantages et des bénéfices?
Depuis longtemps, le docteur Sun devait venir à Pékin; il différait toujours, enfin il arriva. Toutes les troupes firent la haie sur son passage; il fut reçu comme un roi. On lui donna comme résidence un palais construit à l'européenne, le Yngpinnkoan, destiné à recevoir les souverains ou les princes de passage.
C'est là où j'allai m'entretenir avec lui de ses projets, dans la matinée du 11 septembre. La presse d'Extrême- Orient avait déjà publié de ses déclarations, loué ou critiqué ses paroles et ses vues, son projet de construire un réseau monstre de chemin de fer. Les opinions étaient variées comme divers étaient les intérêts des critiques.
Il n'en était que plus intéressant de tenir de la bouche de ce personnage considérable, lui-même, ses propres déclarations à ce sujet.
J'attendis longtemps dans un vaste salon-bureau meublé
de beaux et larges fauteuils de cuir; de grandes baies prenaient jour sur un jardin, et, par une porte vitrée, je pus à mon aise observer les allants et venants qui désiraient approcher le docteur Sun Yatsen, pendant son court séjour à Pékin; hommes politiques et éternelles suffragettes venant avec une ténacité inlassable intéresser à leurs ambitions et à leurs desseins les puissants du jour.
Enfin, le docteur entra, me tendit la main; cet homme, d'un air grave et réfléchi, avait l'air d'un pasteur protestant sanglé dans sa redingote; de taille moyenne, le front large, il paraissait un peu plus vieux que ses portraits, mais n'accusait pas plus que ses quarante-six ans.
L'ancien vice-ministre des finances de Nankin assistait à notre entretien.
Nous causâmes longtemps ; je ne reproduirai ici que celles de ses paroles concernant ses grands projets économiques, qui étaient alors l'objet de vives discussions.
— On vous reproche, lui dis-je, d'avoir des projets trop grandioses; seize milliards de francs de lignes de chemins de fer, quelle entreprise! Vous n'ignorez pas les critiques que l'on fait de ce plan gigantesque.
— Sans doute, me répondit-il, mais j'ai en vue un plan dont la réalisation demandera du temps. En annonçant ce projet, je ne pouvais qu'en tracer les lignes idéales. On me reproche, dit-il en souriant, de ne pas en avoir indiqué les détails. Toute affaire en Chine fait naître tant de concurrences, qu'il faut bien s'attendre à ne pas satisfaire tout le monde et à provoquer les critiques !
— Vous comptez bien, n'est-ce pas, avoir recours au concours des étrangers et c'est à ce propos que des questions délicates se présentent?
— Certes, me répondit-il, tous les républicains qui sont au courant des questions économiques sont convaincus que le meilleur moyen de hâter notre relèvement est de mettre les richesses de notre sol en valeur et, pour cela, faire appel
franchement aux capitaux et à l'activité des étrangers. Nous sommes prêts d'ailleurs à leur accorder la plus grande somme d'avantages possible, à une condition toutefois, c'est qu'on ne se serve pas des concessions que nous pourrons accorder, de l'aide que l'on nous donnera, pour des fins politiques.
Et ici l'ancien conspirateur s'anima : « Oui, me dit-il, toutes les fois que nous voulons traiter pour quelque entreprise, on se sert de nous comme d'une monnaie pour payer les frais des combinaisons diplomatiques.
« Nous avons été hostiles à la dynastie, nous l'avons combattue parce qu'avec elle, peu à peu, nous marchions vers la perte complète de notre indépendance. C'est pour cela que la révolution s'est faite, c'est le sentiment patriotique qui lui a permis de triompher. Et c'est à propos d'une affaire de chemin de fer que le mouvement a commencé.
« Mais aujourd'hui, nous espérons que le monde saura comprendre notre attitude et que ceux qui nous viendront en aide, de leurs capitaux et de leurs efforts, se contenteront des profits économiques que méritent leurs concours et que nous débattrons ensemble préalablement. »
Pendant que j'écoutais ces paroles, qui me paraissaient fort raisonnables, je pensais que peut-être le grand patriote chinois se faisait beaucoup d'illusions.
Faire appel à la raison lorsqu'on se trouve en face de convoitises, aiguisées encore par la concurrence et r amourpropre national, comme celles dont la Chine est depuis des années le théâtre, me paraissait être bien hasardeux. Mais une certaine pudeur d'Européen me retint de le lui faire remarquer.
Vraisemblablement, les étrangers en Chine n'abandonneraient pas facilement le vieux système et j'augurai mal de la réussite des projets du directeur général des chemins de fer à construire.
Il me dit aussi bien des choses intéressantes sur le futur
régime économique et juridique des mines, tel qu'il le concevait, sur le moyen pratique de juger les conflits entre les étrangers et les Chinois, sur l'ouverture du pays à ceux-là, sous certaines conditions.
Il voulait profiter de ce que la révolution avait fait table rase de toutes les anciennes lois impériales pour faire voter le droit de propriété de l'Etat sur le sous-sol du territoire, pour permettre aux étrangers, qui monteraient des entreprises utiles au développement économique du pays, de s'installer partout; pour instituer une juridiction spéciale, des cours mixtes composées de magistrats chinois et étrangers, afin de trancher les différends auxquels donnerait lieu la présence au milieu des Chinois de ces nouveaux éléments de population étrangère.
Les Européens s'en allaient répétant toujours que Sun Yatsen était un idéologue. Combien de fois avais-je lu cela sous la plume de journalistes! Et je me trouvais en face d'un homme qui m'émettait des idées pratiques, qui tenait compte des réalités et des possibilités.
Sans doute, le docteur avait certaines idées socialistes ; il ne voulait pas qu'un industrialisme déréglé s'introduisit dans son pays pour y créer un prolétariat urbain et y provoquer dans l'avenir une révolution sociale, dont il estime les maux plus terribles que ceux d'une révolution politique; sans doute aussi, il voulait que le nouveau régime de la propriété, issu de la révolution, ne créât pas un droit absolu pour le propriétaire, et que la plus-value existant du développement économique général profitât à la collectivité. Mais ces idées, pour avancées qu'elles soient, si elles ont été jadis en Europe considérées comme des hérésies, passent maintenant petit à petit dans la législation des divers Etats, d'une façon quelconque. Le directeur se montrait en cela un homme bien informé du mouvement des esprits et du cours des choses. Selon ses propres paroles, il voulait que son pays, « où l'on connaît la misère mais non
pas le paupérisme, où il y a des pauvres mais non pas des prolétaires, fit l'économie d'une révolution » .
L'ancien président de la République, qui a beaucoup étudié les problèmes sociaux, est, en effet, convaincu que le régime actuel de la propriété, en Europe et en Amérique, doit amener nécessairement dans ces contrées une révolution sociale et ses douleurs.
Ce sont justement ces idées qui font mauvaise impression sur les hommes d'affaires et sur les diplomates de race blanche résidant en Chine, imbus des doctrines de l'économie politique libérale dont le principe fondamental est la lutte pour la vie, 1' « enrichissez-vous » , et qui considèrent comme un mal tous les freins que la loi peut mettre au libre déchaînement de la concurrence.
Les idées de Sun Yatsen et de ses disciples apparaissaient en somme aux hommes d'affaires qui ne sont point venus en Chine pour administrer ce pays, mais pour y gagner le plus d'argent possible, dans le plus court délai, comme un obstacle à leurs desseins et il était dans la logique des choses que le nouveau directeur des chemins de fer vit se dresser devant lui, de leur fait, de nombreux obsIS&ies.
B§ns l'appel des capitaux qu'il allait devoir faire, dans les propositions d'emprunts nécessaires pour réaliser ses desseins, il devait s'en apercevoir. Le cercle diplomaticofinancier qui enfermait Yuen Chekai, le Parlement, quant à l'emprunt, devait également l'enserrer.
— Vous avez, lui dis-je, l'intention de vous adresser en Kurope pour la réalisation de ce projet pour lequel vous êtes d'accord avec le président Yuen Chekai?
— Oui, me répondit-il, et comme la France est le grand réservoir des capitaux, comme c'est son épargne qui prête le plus au monde, c'est surtout eu France que je compte m 'adresser pour trouver une bonne part des sommes nécessaires.
— Certes, monsieur le président, mon pays est un de ceux qui placent volontiers son argent à l'étranger, mais le Français est très timide et très difficile sur les garanties. Il aime les placements sûrs, ceux-ci dussent-ils ne lui donner qu'un faible intérêt.
— Mon intention est d'offrir toutes les garanties voulues, de donner même non seulement la direction de la construction, mais de l'exploitation et de l'administration, pendant le nombre d'années nécessaire, à ceux qui fournissent les capitaux. D'ailleurs, la France compte de nombreux ingénieurs dont l'habileté en matière de chemins de fer est renommée, ils seraient à leur place dans ces exploitations, dont ils surveilleraient et dirigeraient les services. Quelle meilleure garantie peut-on donner?
Ne serait-il pas plus simple que ceux qui fournissent les capitaux en aient eux-mêmes le bénéfice, d'autant que la France, en République, ne peut avoir que sympathie pour la République chinoise?
Pourquoi faut-il que l'argent français nous arrive si souvent par intermédiaire et paye des avantages que nous devons accorder à d'autres étrangers? Notre faiblesse fait que nous ne pouvons traiter librement. Quant à moi, je ne demande pas mieux que de m'adresser directement, et dans les conditions que je dis, aux Français pour la construction des chemins de fer; il en est de même pour les mines.
Il me semble juste que ceux q*i nous aident de leur argent en recueillent les fruits. A ce système, nous gagnerions noire liberté et la justice y trouverait son compte.
— C'est là, lui dis-je à mon tour, un point de vue fort délicat, car il y a les combinaisons savantes de la diplomatie et les exercices d'équilibre instable où celle-ci excelle. Et je pensais, sans le dire, que la France, en réalité, servait ici trop souvent les intérêts d'autrui pour de problématiques compensations.
Pendant que nous causions, un serviteur vint apporter
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un papier au docteur. « Il faut que je vous quitte immédiatement, me dit-il, voici le prince régent qui arrive! » Il me serra rapidement la main et partit.
Le prince régent, le père de l'empereur, celui qui, hier encore, était le souverain effectif de la Chine, le potentat, maître de tous les biens, de toutes les vies, le successeur de toute la longue lignée des empereurs des vingt-cinq dynasties, qui venait humilier sa majesté déchue devant le républicain, devant l'ancien conspirateur et combattant dont la tête avait été si longtemps mise à prix, quelle vision!
Il n'est pas souvent donné à un homme d'assister à un tel spectacle.
Le docteur nous avait quittés, son ancien ministre et moi, pour monter dans une salle de l'étage supérieur; il voulait sans doute que le symbole de l'humiliation de l'ancien régime fût saisissant et que l'homme qui incarnait tout le passé, aux pieds duquel on restait prosterné, la tête sur les marches du trône, montât péniblement jusqu'au fils du peuple qui représentait les temps nouveaux.
Nous sortîmes tous deux dans le vaste vestibule et nous nous mîmes près d'une colonne, pour voir arriver l'ancien souverain.
Une sonnerie de clairon ; c'est la garde du palais, soldats en kaki, à casquettes plates, qui rend les honneurs à la porte.
Puis, nous voyons apparaître, dans la lumière du soleil, en haut des marches du vestibule, un jeune homme à figure douce, d'une trentaine d'années, un Chinois à la tête rasée, portant la robe bleue et le surtout de soie noire sans manches; il est nu-tête. Avec lui, un ou deux Chinois et un Européen en habit noir ; un officier de la garde du palais les précède.
Le petit groupe s'avance vers nous, mais la foule des scribes et des soldats est accourue; elle se presse de chaque côté du tapis passe-pied rouge, qui fait chemin au milieu
du vestibule à colonnes, pour voir de près celui devant qui, Tan passé, il fallait se précipiter à genoux. Elle regarde le prince d'un air goguenard; les petits yeux noirs semblent dire : « Tu n'es plus rien aujourd'hui! »
Un chef de service est obligé de faire écarter tout ce monde pour laisser passer le régent; celui-ci a l'air confus; il se hâte, s'avance comme un homme qui voudrait fuir tous ces regards; il passe devant nous, près de notre colonne, et la petite troupe, conduite par l'officier, monte le grand escalier; le prince Tchounn gravit les marches la tête basse, les épaules courbées, comme s'il portait le fardeau de toute sa grandeur passée. Le groupe disparaît à l'étage supérieur.
Quelle heure historique! Il faudrait, pour écrire cette scène de la rencontre, en de telles circonstances, de deux mondes, la plume d'un Shakespeare !
Quand nous sortons dans la rue, trois ou quatre domestiques en robe bleue, au chapeau conique blanc, recouvert de franges rouges, qui est la coiffure des serviteurs des princes, tiennent en main de petits chevaux mal peignés. Quoi! c'est là tout ce qui reste du faste impérial!
Midi sonnait quand le dernier des souverains de la Chine allait porter le tribut de son hommage au républicain qui l'avait renversé. Je me hâte vers le déjeuner, car la journée est très chargée; à une heure et demie doit arriver, à Pékin, le fameux Hoang Hing et je ne veux pas manquer cette entrée sensationnelle du grand combattant de la révolution.
Nous déjeunons rapidement; les marchands de bibelots qui viennent ordinairement, après le repas, nous offrir leurs vases, leurs bronzes, leurs manuscrits, le plus souvent faux, feront aujourd'hui une visite inutile, et maitre Wang, notre
boy, ne touchera pas la commission qu'il se fait donner par eux pour les introduire, selon la coutume du pays.
La trompe de la petite auto du directeur du Journal de Pékin, M. Van Lerberghe, résonne dans notre ruelle; il faut partir. Ce véhicule n'a que trois roues, en prévision des mauvais chemins de ce pays; il n'en jouera pas moins aujourd'hui son rôle historique assez curieux.
Il nous transporte en quelques minutes à la gare de Tsienmenn; tout le long des rues qui bordent le palais impérial, des sentinelles sont postées; des cavaliers mongols se tiennent dans la cour de la gare. Sur les quais de celleci, des soldats, l'arme au pied, attendent. Tous, ou presque tous, portent sur la poitrine la médaille des combattants de la révolution qui ne se sont pas livrés au pillage, lors de la sédition du 28 février.
Voici également, rangées comme un régiment, des quantités déjeunes filles et jeunes femmes; ce sont des écoles inspirées de l'esprit nouveau, venues pour rendre hommage au premier combattant de la révolution. Elles sont, pour la plupart, vêtues de la jaquette bleue claire, avec pantalon de soie de même nuance. Ces visages féminins ont toujours l'expression d'énergie qui m'a si souvent frappé. Plusieurs portent des médailles ; peut-être y a-t-il là des amazones qui combattirent dans le Sud, dans les bataillons de femmes.
Sur le quai d'arrivée, de nombreux groupes de Chinois et quelques étrangers, curieux de voir, pour la première fois, le « Napoléon » de la révolution chinoise.
Le panache de fumée apparaît, le train entre en gare et s'arrête. Les musiques retentissent des airs nationaux. On se précipite vers les wagons ; voici Hoang Hing, entouré d'un groupe dune quarantaine de ses amis, qui ont tenu à l'accompagner et qui ont juré la mort de Yuen Chekai, si celuici faisait à leur chef quelques-uns de ces coups de traîtrise que l'on redoute. Ils sont, parait-il, armés de bombes. Tous sont vêtus à l'européenne.
Hoang Hing s'avance; c'est un homme détaille moyenne, râblé et large d'épaules, il doit être d'une grande vigueur physique ; sa figure est pleine, et il a une barbe noire. Il n'est point vêtu en soldat. Il porte la classique redingote noire et le chapeau haut de forme.
Après avoir serré les mains de ses amis, il se dirige, suivi de plusieurs centaines de privilégiés qui ont pu pénétrer jusque-là, vers la sortie, où l'attend un carrosse préparé sous la dynastie pour la visite d'un prince impérial allemand. Quand il passe devant les troupes alignées, celles-ci portent les armes ; les suffragettes saluent le militant glorieux, et quand celui-ci est arrivé à la voiture, dans la cour de la gare, il adresse, de cette tribune, quelques paroles à lafoule.
Nous avons rapidement regagné notre auto et nous ne pouvons entendre ce que dit le général ; il faut d'ailleurs nous presser, car nous serions arrêtés par des mesures d'ordre très sévères. Des troupes sont rangées sur tout le parcours qu'il doit suivre pour aller, assez loin dans Pékin, au palais de l'ancien beau-père de l'empereur, qui sera sa résidence.
Nous sautons dans l'auto et nous partons, car la cavalerie se met déjà en marche; nous prenons la tête, et ainsi la presse française semble jouer le rôle du préfet de police à Paris, lors de l'arrivée des souverains. Notre véhicule s'engouffre sous la porte de Tsienmenn, sur laquelle flottent les drapeaux aux cinq couleurs.
Les cavaliers mongols de l'avant-garde nous rattrapent et nous entourent; leurs petits chevaux aux longs poils trottent et galopent dans la poussière. Sur tout le parcours, la police a fait disparaître le peuple. Nous longeons la cité impériale, le glacis des Légations et nous tournons dans la rue Wangfoutsing, qui va du sud au nord, et toujours les cavaliers à la face jaune nous entourent et nous suivent eu galopant.
Quand le général est entré dans le palais, les visiteurs
viennent lui apporter leurs félicitations. Il nous reçoit, entouré de ses fidèles. Un Chinois, ami commun, nous présente. Puis, nous causons avec des arrivants, nous goûtons des potages aux nids d'hirondelles, car on a servi une collation; nous causons avec ces hommes au visage qui décèle l'énergie. C'est en effet là la fine fleur des combattants de la révolution. L'observation de ces têtes, de ces figures, est pleine d'intérêt. Tous ceux qui sont réunis dans ces salles ont maintes fois risqué leur vie et ils sont prêts à la risquer encore. Ils n'ont pas voulu laisser venir seul leur chef à Pékin, dans ce milieu dangereux. Sa vie est trop précieuse et elle peut être encore si utile à la cause de la révolution, à la République!
Nous causons longtemps avec ces révolutionnaires, venus pour lutter de finesse avec le rusé président et pour le surveiller aussi. Ils n'ont en lui que la plus médiocre confiance. La passe difficile leur paraît être, pour la République, le moment où il faudra choisir le président définitif, mais ces Chinois prudents se réservent, ils attendront les événements pour se prononcer, pour agir.
Le soir, un grand banquet les réunira, avec Sun Yatsen, avec les princes de la famille impériale, et le chef de ceuxci, le prince Poulouun, fera devant eux, et au nom de l'impératrice douairière, un discours d'adhésion à la République. Ils connaissent ainsi les joies du triomphe.
Le lendemain, le général Hoang Hing nous invite à déjeuner avec lui. Malheureusement, il fut empêché au dernier moment et nous festoyâmes en compagnie de plusieurs de ses fidèles. Le dîner venait des cuisines de Yuen Chekai lui-même. Il était exquis. Le président tenait à bien traiter ses hôtes, ceux-ci fussent-ils des ennemis d'hier ou de demain.
Les jardins de ce palais, aux rocailles, aux bassins sur lesquels nageaient paisiblement de jolis canards à l'ombre des saules pleureurs mirant leur feuillage dans l'eau trans-
parente, étaient un agréable séjour, lieu de paix, comme toutes les demeures chinoises, où la vie se passe loin des agitations du dehors. Hoang Hing, cet homme extraordinairement actif , n'avait pas le temps d'en goûter les délices. Il était venu à Pékin pour peu de jours et mille occupations l'accablaient.
La présence de tous ces révolutionnaires dans ce palais du père de l'impératrice était aussi un symbole. Et quels révolutionnaires ! non pas seulement des théoriciens, car c'est là que je vis pour la première fois le président de la société terroriste, à la main mutilée par des bombes.
Là aussi, je rencontrai le fameux Tchenn Kiméi, le Robespierre chinois, que j'étais allé voir à Changhaï, dans le vieux yamenn. Changhaï était tranquille et pouvait se passer de sa main de fer.
Tous ces hommes politiques, qui firent dans le Nord une tournée de conférences, apportaient une particulière animation à Pékin. Le peuple était curieux de voir ces héros, comme il les appelait, qui lui apportaient les mœurs nouvelles de la démocratie.
Pendant que le petit empereur déchu continuait à jouer sous la direction de l'impératrice Long-Yu, désormais sans autorité ; pendant que Yuen Ghekai demeurait enfermé dans l'ancien ministère de la guerre à l'abri des complots et songeant à la restauration d'un pouvoir personnel à son profit, les triomphateurs organisaient des réunions publiques pour parler directement au peuple, pour lui dire ses droits, pour réchauffer son patriotisme.
Aussi, un dimanche, la petite auto nous emmena-t-elle dans la ville chinoise, au club de la province de Houpé, où nous allâmes entendre discourir les grands premiers rôles de la révolution.
La salle contenait des milliers de personnes, dont quelques femmes dans les galeries ; des drapeaux de toutes les nations la décoraient; sur la scène, des arbustes, des fleurs. Les uns après les autres, Sun Yatsen, Hoang Hing, Tchenn Kiméi et plusieurs orateurs, dont un prince mongol, vinrent parler à ce peuple de ses droits, de la révolution, des humiliations du pays dans l'affaire de Mongolie. Sun Yatsen parlait d'une voix douce et persuasive, il était sobre de gestes, mais sa renommée l'entourait comme d'une auréole d'où semblait rayonner sur la foule une influence magique. Hoang Hing parlait d'une voix aiguë et animée; l'orateur par excellence, celui dont les accents semblaient agir le plus directement sur l'auditoire, ce fut Tchenn Kiméi. Je retrouvai là le verbe contenu et émotionnant dont j'avais senti l'expression à Changhaï. Tous ces hommes parlaient, avec des accents divers, la langue mandarine que Ton comprend à Pékin.
Les assistants applaudissaient comme en Europe. Nous restâmes jusqu'à la fin de cette réunion mémorable, où, lorsque l'immense foule s'écoulait, on photographiait ensemble Sun Yatsen et le prince mongol, pour conserver un souvenir particulier et symbolique de l'union, devant le peuple du Nord et du Sud. Nous allâmes également dans des théâtres entendre les orateurs de la révolution. Toujours la foule y était pressée et acclamait ceux qui lui parlaient de ses droits et de la nécessité de défendre le pays contre l'envahissement de l'étranger.
Malgré les visibles tendances de Yuen Chekai au pouvoir personnel, la Chine n'était point divisée à son sujet et elle se présentait comme un bloc devant les puissances. L'Assemblée provisoire comprenait deux partis : les Komingtang, ou révolutionnaires, qui avaient changé leur nom en
Kominntang, ou parti du peuple, et les Konghouotang, ou républicains, qui constituaient la droite.
En septembre, on acheva la promulgation des lois électorales qui datent des 10 août, des 4 et 20 septembre.
Elles instituaient une Chambre des députés de 596 membres et un Sénat de 274 sénateurs.
Celui-ci est élu par les assemblées provinciales, à raison de 10 sénateurs par province, la Mongolie en fournissant 27, le Thibet 10, le Turkestan 3; huit lettrés éminents et six sénateurs représentants des Chinois résidant à l'étranger complètent la haute Assemblée.
Les membres de celle-ci doivent avoir plus de trente ans. Ils sont élus pour six ans ; le Sénat est renouvelable partie tous les deux ans.
Quant aux députés, leur mandat est de trois ans; ils doivent être âgés de plus de vingt-cinq ans.
La Chambre est nommée par un corps électoral, comprenant tous les mâles âgés de plus de vingt et un ans, et qui remplissent une des conditions suivantes : 1° payer plus de 2 dollars (soit environ 5 francs) d'impôt direct; 2° posséder plus de 500 dollars d'immeubles, sauf en Mongolie, ou au Thibet ou dans le Tsinghaï, où les biens requis peuvent être mobiliers ; 3° ceux qui ont un diplôme de fin d'études supérieur aux études primaires; 4° ceux qui, bien que non diplômés, ont des capacités équivalentes aux études secondaires. Ne peuvent être électeurs : 1° les condamnés privés de leurs droits civiques ; 2° les faillis non réhabilités ; 3° les gens atteints de maladie mentale; 4° les fumeurs d'opium; 5° les illettrés.
Ne peuvent être ni électeurs ni éligibles : les soldats, les fonctionnaires administratifs, les magistrats de l'ordre judiciaire, les fonctionnaires de police.
Ne peuvent être éligibles : 1° les instituteurs primaires; 2° les étudiants dans les collèges.
Ce travail se fit sans bruit et sans dispute dans l'Assem-
blée, car celle-ci tout entière était du même avis sur les grandes lignes de cette importante législation. L'établissement des listes électorales fut soigneusement réglementé par ces hommes défiants et habitués à la fraude. La loi sur Tétât civil, nécessaire pour l'inscription sur les listes, fut promulguée le 19 novembre.
En somme, ces lois électorales étaient fort bien faites ; elles sont une adaptation au caractère chinois des procédés européens en la matière.
Lors de la publication de la Constitution et de l'élection de Yuen Chekai, il avait été décidé que la convocation du Parlement devait avoir lieu dix mois plus tard, mais le temps manqua et l'on dut allonger ce délai; en fait, le Parlement ne put se réunir que le 8 avril 1913, car la préparation des listes, dans ce vaste pays où les moyens de communication sont si lents, demanda plusieurs mois.
Les Européens ne s'inquiétaient guère de ce travail intérieur, pourtant si important. Combien d'ailleurs en soupçonnaient l'existence? Personne, pour ainsi dire, ne pouvant suivre ces travaux, ne pouvant lire les comptes rendus que donnaient les journaux chinois, on aimait à se moquer de ce Tsan Y Yuen dont d'ailleurs à peu près aucun Européen, en dehors peut-être de quelques rares interprètes, n'eût été, à Pékin, en état de dire la nature et les fonctions exactes. Cela peut paraître invraisembable, et c'est pourtant la vérité. Ainsi, les journaux se publiant en Chine, en anglais ou en français, qualifiaient constamment d'assemblée consultative ce petit parlement, qui était bien réellement un corps législatif au premier chef, concentrant en lui tous les pouvoirs des parlements européens. Ce fait donne une idée de la valeur des renseignements que l'on peut, en certains cas, tirer des résidents européens en Chine et explique les fautes énormes qui se commettent quelquefois.
On riait de cette Assemblée et on la considérait comme
un moyen dont Yuen Chekai se servait pour discuter plus avantageusement avec le consortium, en s'abritant derrière elle.
Le premier ministre, M. Lou Tchengsiang, pour des raisons de santé, disait-il, avait résigné ses hautes fonctions, il ne restait plus que ministre des affaires étrangères. Le parti de gauche, c'est-à-dire le véritable parti républicain, avait renoncé à faire prévaloir sa volonté dans le choix du successeur du premier ministre, bien qu'il eût la majorité dans l'Assemblée.
Yuen tenait à avoir un ministère à lui. Engager la lutte alors, avec une asssemblée provisoire, avant les élections, eût été une lourde faute de la part des hommes du parti du peuple.
Le président constitua donc sans difficulté un ministère à sa guise, avec des hommes d'ancien régime, à la tête desquels il plaça M. Tchao Pingkiunn; à la Guerre, ce fut l'ancien vice-roi, le général Toan Kijoei; ces deux personnages étaient complètement à sa dévotion, partageaient ses idées et son ignorance des forces morales qui se trouvaient devant eux. Les militants du parti du peuple avaient, pour la plupart, quitté Pékin; ils s'étaient répandus dans les provinces, faisaient une active propagande en vue des élections futures. Cette manœuvre était fort habile. Ils laissaient à l'adversaire les difficultés actuelles du pouvoir en présence des exigences de l'étranger, de la Russie qui s'avançait en Mongolie, de l'Angleterre au Thibet, et ils se préparaient une majorité qui serait une force véritable pour lutter contre la tyrannie, si Yuen décidément ne voulait pas se contenter du rôle de président d'une république.
Quant à ce dernier, il s'efforçait, suivant le vieux procédé, de gagner les hommes à sa personne, en les attachant par l'intérêt. Il créait des places de conseillers qui étaient des sinécures et les offrait à tous ceux qui pouvaient avoir quelque influence, achetant ainsi leur concours ou
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leur neutralité. Mais son action n'atteignait guère les hommes nouveaux. Gomment acheter des gens qui étaient prêts à faire le sacrifice de leur vie à leur idéal? Ou ils refusent, ou ils acceptent et font défaut au moment critique.
En fait, ils restèrent en dehors du cercle où Yuen recrutait des concours, et comme c'était chez ces hommes ayant vécu longtemps en Europe, en Amérique, au Japon, ayant étudié les lois, les méthodes administratives et gouvernementales modernes, qu'il aurait pu rencontrer des agents capables de travailler à une organisation sérieuse, il se trouvait dépourvu ; il n'avait sous la main qu'un personnel dont les faits s'étaient chargés de démontrer l'incapacité et l'impuissance.
Aussi bien, rien ne se faisait, rien ne pouvait se faire. La présence de Yuen, à la tête des affaires, frappait le système politique et administratif de paralysie, avant même qu'il fût né.
Il y avait bien les conseillers étrangers, mais l'entourage du président, ignorant et jaloux, se serait bien gardé de tenir compte de leurs avis. Ces conseillers étaient des figurants destinés à donner une satisfaction aux diverses puissances en leur faisant croire qu'elles exerçaient par eux une influence. En réalité, celle-ci était équivalente à zéro. Si même on eût voulu tenir compte de leurs rapports, les agents eussent manqué pour appliquer les mesures qu'ils préconisaient.
Le ministère des finances, qui était celui rentrant plus particulièrement dans l'objet de mes études, donnait l'impression d'un cimetière. J'y fis maintes visites, j'y eus maintes conversations avec des fonctionnaires aimables, imbus des vieilles méthodes. Je me promenai dans les méandres des bureaux, d'ailleurs bien tenus et où les dossiers n'abondaient pas. Quant aux notions de la comptabilité publique, quant aux système fiscaux rationnels, aux
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M . M A S I A N G - P É CONSEILLER P R 0 V I X C I A L DU K I A X G S 0 U C O X S E IL L E R DU PRÉSIDENT DE LA REPUBLIQUE
éléments de la science des finances, tout cela était naturellement inconnu de ces hommes, qui ignoraient les choses occidentales.
Aussi, est-ce par acquit de conscience que je rédigeai un rapport sur la réforme des finances, en exposant ce qui, du système fiscal français et de la comptabilité publique française, me paraissait susceptible d'être appliqué en Chine. Le président le désirait, je lui donnai cette satisfaction, mais, comme mon style chinois eût été vraiment trop barbare, un ami, lettré et orateur des plus distingués, surnommé d'ailleurs le « Cicéron de la Chine » , grand admirateur de Bossuet dont il imite les périodes, M. MaSiangpé, conseiller provincial du Kiangsou, me le mit en bonne prose. Ce travail en chinois fut du moins publié par les journaux indigènes ; c'est le seul avantage, si c'en est un, qu'il eut sur beaucoup d'autres. Yuen Chekai, qui cherchait partout quelque rayon de lumière sur les finances, le lut avec une grande attention et voulut en conférer avec moi; puis le document fut transmis à la nécropole silencieuse du ministère des finances, à qui les moyens manquaient d'en tirer quelque chose.
Le Président avait beaucoup à me dire, car il voulait que je fisse savoir en Europe, d'une façon directe, quelle était sa pensée, et exposer lui-même, dans un grand journal, la situation de la Chine en présence du consortium.
Le conseiller, M. Maliang, vint me chercher dans une voiture à deux chevaux; on me mena au ministère de la guerre, bâtiment tout en briques grises, de construction européenne.
A la porte, de nombreux soldats montaient la garde; un sous-officier prit nos cartes et nous introduisit dans une salle d'attente, puis on vint nous chercher là pour nous
conduire, à travers une série de bâtiments et de couloirs, jusqu'à l'endroit reculé où se tenait le président, à l'abri de toute attaque.
Un petit homme cérémonieux vint au-devant de nous; c'était un des chefs du secrétariat, M. Tchang Tchong jen, un lettré de l'ancienne école, qui avait déjà servi Yuen Chekai dans ses précédentes magistratures.
Le Président me reçut dans une sorte de parloir, d'une nudité monacale, une simple pièce au milieu de laquelle était une table ronde. La porte de cette salle était encore gardée par quelques secrétaires et quelques soldats, qui observaient curieusement l'étranger. Je me trouvai en face d'un homme de taille plutôt petite, large d'épaules, vêtu à la chinoise d'une robe de soie grise recouverte du surtout noir sans manches. Yuen était alors âgé de cinquante-quatre ans environ; il ne portait ni plus ni moins. Sa tête ronde était garnie de cheveux gris et je fus frappé par la clarté de ses yeux, rare chez les Chinois. Il regardait bien en face; l'expression de son visage était agréable et droite. Elle contrastait avec celle du chef de son secrétariat, de son àme damnée, M. Léang Cheu-y, un petit homme gros, aux yeux bridés, à l'air patelin et doucereux, qui était là, lui aussi, car aucune affaire importante ne se traitait sans ce personnage, depuis de longues années collaborateur du président provisoire et au courant de tous les dessous de sa politique.
Yuen Chekai, Tchang Tchongjen, Léang Cheu-y, ces trois hommes tenaient en ce moment la Chine immense. Le premier, c'était le soldat dominateur, le second, le lettré féru des vieux livres, celui qui maniait le pinceau, le troisième, l'homme d'affaires, le traitant des consciences, le financier retors .
Après avoir conversé avec ces importants personnages, j'eus l'impression bien nette que cette trinité, qui constituait le seul gouvernement réel de la Chine, appartenait à un autre âge. Quelle différence avec la nouvelle génération!
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avec ces militants du parti républicain qui venaient manger à notre table ! un abîme les séparait !
Jamais les uns et les autres ne pourraient s'entendre! Ils ne parlaient pas le même langage et, à la première occasion, ces Chinois d'ancien modèle que j'avais là devant moi feraient, par impuissance de comprendre la situation nouvelle, quelque énorme faute politique! La finesse et la ruse, ces qualités secondaires, dont ils paraissaient doués d'ailleurs au suprême degré, ne sont pas en effet suffisantes pour conduire un Etat, lorsqu'elles n'accompagnent pas une intelligente compréhension des événements politiques et de leurs causes lointaines, psychologiques et historiques.
On apporta le Champagne et les cigarettes, rite pour ainsi dire obligé en Extrême-Orient; en buvant, j'observais ce trio, dont les actes laisseront une trace peut-être profonde dans l'histoire du monde.
Le seul type vraiment original était le président provisoire. Vu de près, il ne produisait pas l'effet auquel on aurait pu s'attendre, à en juger par les dires de ses ennemis. Parmi tous les Chinois que j'ai approchés, et j'en ai vu beaucoup, il est un de ceux qui portent, sur le visage et dans le regard, le signe de la franchise. L'impression vivante que produit sa personne n'est nullement en rapport avec sa réputation de duplicité, de fourberie, de traîtrise. Son aspect, plutôt sympathique à un observateur européen, prévient en sa faveur.
Par comparaison avec son entourage, il donne une impression de loyauté. Et pourtant, l'histoire de sa vie est là, qui nous renseigne exactement.
Faut-il donc croire à une profondeur de dissimulation que nulle autre n'égale? Je ne le pense pas.
Yuen Chekai me parait être le produit atavique d'une société ancienne, venu trop tard dans un monde nouveau.
Ses actes de fourberie et de cruauté, qui révoltent notre
sensibilité occidentale, qui apparaissent comme d'inexpiables crimes aux yeux des Chinois rénovés, ne sont pas tels à ses yeux; de même qu'il n'en peut pas comprendre l'inopportunité, il n'en peut connaître l'immoralité véritable.
Tous les peuples, à quelque heure de leur histoire, ont connu l'hypocrisie et le crime comme instruments de règne, mais il fut chez eux des époques où l'une et l'autre semblaient un usage légitime du pouvoir absolu des princes, censés agir pour le salut de l'Etat qui était la suprême loi.
Pourquoi Yuen, d'un trait de pinceau, n'eût-il pas envoyé à la mort d'un cœur léger ceux qui gênaient son ambition? S'il le faisait, c'était pour le bien de l'Etat, incarné dans sa personne. Les souverains absolus ne raisonnaient pas autrement.
Son malheur, et celui de son pays, était de représenter un âge disparu.
Il avait des vues sur le gouvernement, sur l'administration des finances, sur la centralisation qui étaient celles d'un homme d'Etat, mais de l'homme d'Etat qu'il pouvait être, le despote antique. Peut-être eût-il fait un bon tyran. Ses compatriotes qui venaient de renverser une tyrannie impuissante devaient supporter encore moins une main de fer que ne devait bientôt cacher aucun gant de velours.
Dans la petite salle, tandis que nous parlions et que Léang Cheu-y coulait vers moi ses regards aigus, entre ses étroites paupières, comme un chat qui guette, ces réflexions me venaient à l'esprit.
Nous décidâmes de résumer par écrit la partie de notre entretien qui se rapportait au consortium et que le président voulait publier, afin que tous les termes en fussent pesés; ce que je fis. Cette interview parut dans le Journal,, à Paris, le 27 octobre 1912 (1).
(1) Voir aux annexes, p. 383.
A cette époque, Yuen Chekai exprimait réellement la pensée de toute la Chine. Il était bien la voix de la nation, demandant qu'on écartât le cercle qui l'enserrait, qu'on reconnût la République.
Cette situation est bien changée et son incompréhension de son temps devait lui faire commettre la faute suprême de provoquer la division de son pays et démontrer avec éclat celte vérité de bon sens, à savoir, qu'à une situation nouvelle, il faut des hommes nouveaux.
Pourquoi on ne reconnaît pas la République. — Le nouvel enseignement primaire. — La première fête nationale et le Bouddha vivant. — La pharmacopée chinoise. — L'opinion de l'évêque de Pékin sur les sentiments du peuple.
Un an bientôt s'est écoulé depuis la révolution; nous sommes en septembre. Depuis le 15 février, l'union a été faite entre le Nord et le Sud; l'empereur a abdiqué, il a régulièrement passé son pouvoir à la République, celle-ci se trouve donc investie en fait et en droit par le consentement même de la dynastie déchue. Une assemblée régulière siège à la capitale, un gouvernement est constitué, il fonctionne ; les étrangers discutent avec ce gouvernement pour lui prêter, d'abord un milliard et demi de francs, puis six cent vingt-cinq millions, et pourtant, au point de vue international, la République n'existe pas.
En effet, cette République, née dans des conditions de légitimité que peut-être aucune autre dans le monde n'a rencontrées, n'est pas encore reconnue par les gouvernements.
La presse chinoise ne cesse de constater ce mauvais vouloir des blancs. Elle dit qu'on veut mettre à la Chine le couteau sur la gorge : « Acceptez les conditions de l'emprunt, le taux de l'intérêt, les commissions diverses, la cession déguisée de la Mongolie, un contrôle des dépenses qui est une intrusion étrangère dans le gouvernement de la nation et l'on reconnaîtra votre République, vous existerez
alors aux yeux du monde. Pas d'emprunt tel que nous le voulons, pas de République. C'est la reconnaissance au rabais. » Tels sont les reproches que les organes de l'opinion chinoise font entendre journellement et qu'ils mettent sous les yeux de leur public, lequel n'en sent que davantage croître son animosité profonde pour les étrangers.
De temps en temps, on annonce que le régime nouveau va être consacré.
Mais cette éventualité ne se produira pas, car les habiles diplomates russes qui exercent en réalité, à Pékin, une influence prépondérante, réussissent toujours à la faire écarter.
Le gouvernement russe, ou plutôt sa bureaucratie, semble ne vouloir, en effet, à aucun prix, qu'une république véritable s'établisse en Chine; cela serait du plus mauvais effet sur les populations de la Sibérie.
Ce pays est, en effet, peuplé, dans son élite intellectuelle, de bannis politiques et de descendants de bannis, de condamnés qui ont souffert de la dure main du gouvernement de Saint-Pétersbourg et de ses agents et qui rêvent, eux aussi, de conquérir leur liberté.
Déjà, en 1905, lors de la révolution qui donna naissance à la première Douma, les grandes villes de Sibérie avaient cherché à s'affranchir. Tchita, Irkoutsk, Tomsk, Omsk, avaient levé l'étendard de la révolte et proclamé des républiques qui ne durèrent que l'espace d'un matin. La répression fut terrible : bagne, pendaisons, fusillades, écrasèrent ce mouvement.
Mais les aspirations vers un régime meilleur restèrent, et, malgré l'absence de liberté de la presse, malgré la surveillance de la police, les gens de Sibérie rêvent toujours du moment où ils pourront, comme les citoyens libres dans les autres nations du monde, être maîtres de leurs destinées.
Ceci est extrêmement grave, car le jour où la constitution d'une ou de plusieurs républiques indépendantes serait
possible dans la vaste et lointaine Sibérie, cela serait une grave atteinte au gouvernement, non seulement en| Asie„ mais peut-être aussi dans la Russie d'Europe, dont les peuples ne supportent qu'en frémissant l'administration bureaucratique et ses abus.
On comprend, dès lors, l'importance extrême que la diplomatie russe attache à écarter tout ce qui peut augmenter le désir de la liberté dans la Russie d'Asie.
Or, rien ne serait plus propre à attiser, chez les habitants de Sibérie, ce désir toujours vivace quoique caché par la crainte au fond des cœurs, que la vie et le développement sur la frontière de ce pays d'une république proclamant, comme le fait la Constitution chinoise, les Droits de l'Homme et du Citoyen et instituant un Parlement pour contrôler les actes du pouvoir et refréner les abus d'autorité du personnel des fonctionnaires.
N'ayant pas pu empêcher que la République ne résultat en Chine de la révolution, la diplomatie russe devait du moins s'efforcer de lutter habilement contre l'établissement définitif d'un régime qui pouvait être si nuisible aux intérêts quelle avait mission de défendre.
Le premier moyen à employer était d'éviter que la République ne fût reconnue par les gouvernements étrangers, car une reconnaissance de ce genre est nécessairement une cause de force et de durée. Elle orienta dans ce sens sa politique, avec d'autant plus de constance que, dans le même temps, elle poussait les habitants de la Mongolie extérieure, vassale de la Chine, à revendiquer une indépendance apparente, sous l'hégémonie russe.
C'est cette politique qui explique surtout les échecs continuels du consortium.
La France devait fournir les plus fortes sommes de l'emprunt; sans doute, ses banquiers tenaient à ce que l'opération réussit, ils ne voulaient point manquer les importantes commissions ordinaires en ces sortes d'affaires et vou-
laient que la Chine payât les coupons de sa dette; mais, d'autre part, la France devait soutenir la politique de son alliée.
Un diplomate des plus distingués, résumant dans une formule lapidaire la situation exacte par rapport à nos obligations diplomatiques, me disait : « La France, c'est la Russie. »
Aussi, quand, pressé par le besoin d'argent, le gouvernement chinois était sur le point d'accepter les conditions du groupe, on voyait surgir une nouvelle proposition plus ou moins inacceptable qui remettait tout en question.
Ainsi, la Chine ne pouvait avoir les sommes nécessaires à son relèvement, à l'affermissement de la République, et la vie de celle-ci se trouvait en quelque sorte comme suspendue. Les intéressés à sa perte pouvaient espérer que quelque événement viendrait qui fournirait peut-être l'occasion de la détruire.
La situation était donc toujours stationnaire. Elle restait fort délicate et demandait des hommes très expérimentés des choses chinoises et très au courant des discussions qui se poursuivaient à Pékin.
C'est à ce moment que le personnel de notre Légation se renouvela complètement. Le ministre était parti au mois de juillet sans espoir de retour, le premier secrétaire le suivit; sauf l'interprète, qui demeura, on fit maison neuve.
Cela nous valut le plaisir et l'honneur de présenter, dan& le bureau aux larges fenêtres donnant sur l'agréable jardin de la Légation, nos hommages au nouveau représentant de la France, M. Conty, qui occupe actuellement ce poste difficile avec tant de distinction.
Le nouveau ministre se mit à l'ouvrage et continua, comme l'avait fait son prédécesseur, à tourner ce moulin des négociations qui ne s'arrêtait jamais. Le ministère chinois, de son côté, fit de nouveau la navette entre l'Assemblée et le groupe diplomatico-financier.
Quant à l'administration chinoise, aucune réforme, aucune création n'étaient possibles dans ces conditions. Des avances avaient été faites à Yuen Chekai pour qu'il licenciât les troupes révolutionnaires. Il consacra une partie de l'argent avancé à se débarrasser des soldats du Sud, sur lesquels il ne pouvait compter, mais, dans le même temps, il enrôlait des soldats dans le Nord, afin de se faire une armée à lui. A cela se bornaient les actes positifs de son gouvernement.
Quel était l'esprit public?
Dans l'ensemble de l'Empire, la situation demeurait la même. L'année 1912 avait été particulièrement favorable au point de vue des récoltes. De temps en temps on apprenait bien quelques méfaits des soldats mal payés, mais la masse du peuple paraissait s'accommoder du régime qui ne la gênait point. Comme on ne percevait pas d'impôts nouveaux, elle n'avait pas lieu de se plaindre d'un état d'inorganisation qui ne différait pas de ce qu'elle avait toujours connu.
Mais le monde politique s'inquiétait de l'avenir. Tout le personnel des anciens fonctionnaires se prenait à espérer un retour à un état de choses peu différent du passé; il comptait sur Yuen Chekai pour lui rendre ses places, ses sinécures, ses bénéfices. Nous vîmes plus d'un de ces personnages reparaître à Pékin et s'approcher du soleil levant. Ils s'imaginaient naïvement que la Chine pouvait revenir dans son état passé, mais sans les Mandchoux, et que, petit à petit, ils allaient reprendre leur ancienne vie d'oisiveté salariée. Pour cela on comptait sur l'emprunt.
L'élément républicain se tenait tranquille, il travaillait à sa propagande en vue des élections; ses comités surveillaient les négociations pour soutenir la résistance de l'Assemblée aux propositions du sextuple groupe. Il avait
renoncé à lutter contre le Président avant les élections. La politique s'était apaisée.
J'en profitai pour aller visiter, dans Pékin, quelques écoles primaires, entretenues par des comités de pères de famille. Les Chinois attachent une si grande importance à renseignement, que les observations que Ton pouvait faire dans ces visites fournissaient toujours d'utiles indications. Je constatai qu'à la capitale, l'esprit novateur des maîtres de la jeunesse était le même qu'ailleurs.
Tout près du palais impérial, il m'arriva d'entrer dans une école au moment même où l'instituteur, usant de son autorité, coupait à la tondeuse les derniers restes d'une natte que les parents avaient conservée à leurs (ils. Au tableau était encore inscrite la leçon de musique, avec les paroles. C'était un hymne composé à la gloire des ce héros qui étaient morts en lançant des bombes » , avant et pendant la révolution et sous les murs d'Outchang. On fit chanter pour moi ce morceau à ces bouches enfantines, qui exprimèrent, avec une grande justesse de ton, ces syllabes incendiaires, désormais gravées dans leur jeune mémoire. Ces petits Chinois à la mine futée n'oublieront pas que « la tyrannie du pouvoir absolu est plus cruelle que le tigre et le loup. » Le meilleur élève de l'école me fut présenté; c'était le fils d'un colonel de la garde impériale que je connaissais personnellement.
On se doute des sentiments que produira un tel enseignement dans la génération qui grandit.
L'école dont il s'agit était entretenue par des groupes de braves gens du quartier, et, bien qu'elle ne fût pas confessionnelle, le président du conseil d'administration était un catholique militant. Il y avait là un vieux et un jeune instituteurs, qui faisaient usage de méthodes pédagogiques et de livres inspirés des nôtres.
Ceux-ci, d'ailleurs, enseignaient ces enfants pour un très médiocre salaire, selon le vieil usage chinois.
Il va de soi que les républicains comptent sur l'école primaire pour rénover leur pays. La fondation d'écoles est pour eux une sorte d'oeuvre pie. Combien de fois ces occidentalisés ne m'ont-ils pas dit qu'ils espèrent qu'un jour viendra où l'enseignement primaire sera obligatoire comme en France. En attendant, les nouvelles écoles demandent aux familles une légère cotisation. En raison de l'état d'esprit qui règne actuellement dans le pays, de la haute estime dans laquelle les Chinois tiennent tout ce qui concerne l'instruction, il est infiniment probable que ces écoles libres vont se multiplier partout et exercer leur influence transformatrice. Les novateurs voient là un trop puissant moyen de propagande dans le peuple pour qu'ils ne s'en servent pas déplus en plus.
Le 10 octobre, tout Pékin se trouvait en mouvement. Ce jour-là, en effet, était celui de la première fête nationale. On avait choisi, pour célébrer celle-ci, l'anniversaire du jour même où la révolution éclata, en 1911, à Outchang.
Les monuments publics arboraient leurs drapeaux aux cinq couleurs ; la ville chinoise, aux rues étroites, était particulièrement pavoisée.
Dans le quartier où se trouve la rue Lioulitchang, celle de la corporation des libraires, des tentes, des estrades s'élevaient; sur l'une d'elles, on voyait une grande étoffe blanche, tenant lieu de la tablette sur laquelle l'âme des défunts est censée venir se poser dans le culte des ancêtres ; sur cette étoffe, une longue inscription verticale en caractères noirs disait : « Siège des âmes de tous les morts pour la République chinoise. »
La fête commença par un acte religieux. Malheureusement, je ne pus assister au sacrifice qui eut lieu le matin de
bonne heure et qui fut célébré par le président du Conseil des ministres lui-même.
Je ne pus voir que dans l'après-midi seulement l'autel improvisé, l'inscription et tous les fruits de l'offrande, qui étaient alignés devant elle. On ne peut être partout à la fois. Je fus réduit à en lire les détails dans les journaux, je tenais à me rendre à l'invitation, que m'avait adressée la Présidence, d'assister à la grande revue matinale, analogue à celle du 14 Juillet à Paris, revue qui devait avoir lieu au nord-est de la ville tartare, assez loin du sacrifice.
Le même matin eut lieu un événement symbolique de la plus haute importance pour les Chinois, qui attachent une graude portée aux symboles, et pour quiconque connaît la valeur sociologique des faits d'une telle nature. Le grand temple du Ciel, où depuis sa chute l'empereur n'avait plus mis les pieds, fut ouvert tout grand, et un ministre s'y rendit pour y offrir, au nom du président de la République, un sacrifice au Suprême Seigneur. Jamais, depuis les lointaines origines de l'histoire chinoise, fait semblable ne s'était vu, car seul l'empereur, fils du Ciel, avait le droit de s'adresser à celui-ci et de lui offrir les mets mystiques du sacrifice.
Le nouveau chef de l'État lui succédait donc dans ses attributions religieuses, devenues simplement cérémonielles.
Jamais le peuple n'avait eu le droit de pénétrer dans le temple du Ciel. Or, le 10 octobre et les deux jours qui suivirent, cette vaste enceinte lui fut ouverte et, pour la première fois, il put en fouler le sol sacré. La République le faisait souverain à son tour, et la foule venait par sa présence consommer l'investiture.
Pour les étrangers, la grande attraction de cette fête nationale était la revue que devait passer le président de la République. On disait d'abord que l'on allait voir Yuen Chekai défiler devant les troupes dans la rue même où une bombe lui avait été lancée. Cet homme prudent n'en fit
rien, car des révolutionnaires n'écoutant point les conseils de temporisation des grands chefs, ou quelque solitaire partisan de Faction directe, disposé à lancer une bombe, auraient pu vouloir saisir une occasion si favorable pour se débarrasser de celui que certains pensaient ne pouvoir jamais être qu'un tyran. Aussi, au dernier moment, apprit-on que la revue serait passée par le général Toan Kijoei, ministre de la guerre.
Toutes les troupes se trouvaient alignées de chaque côté de la longue rue de Hatamenn ; il y avait là 13000 hommes. Nous passâmes en auto devant tous ces régiments pour nous rendre au ministère de la guerre, où se trouvait le président. Tous ces soldats paraissaient se bien tenir sous les armes. Dans la vaste cour du ministère, les étrangers invités arrivaient; ce fut un spectacle de redingotes noires et de chapeaux hauts de forme quelque peu en retard sur la mode. La République n'étant pas reconnue, les attachés militaires des diverses légations étaient en civil; seul, un officier allemand, instructeur dans l'armée chinoise, faisait voir son uniforme gris et son casque à pointe.
Cette première manifestation militaire depuis le début de la révolution excitait la curiosité des étrangers invités. Dans la foule on apercevait les divers ministres chinois, vêtus de la redingote et du chapeau haut de forme, la poitrine barrée par le cordon jaune de la nouvelle décoration de la République : la Moisson d'or, remplaçant l'insigne monarchique du Double Dragon, répudié par les hommes de progrès, comme un souvenir de la tyrannie politique et de la superstition religieuse.
Le président de la République était debout sur une estrade rouge, sous la porte d'entrée qui forme une sorte de vestibule du ministère; il dominait ainsi l'assistance; vêtu d'un uniforme gris de général, portant ses décorations et la casquette plate, il avait l'air assez martial. Autour de lui, des officiers et des civils, des robes chinoises de
diverses couleurs, brillaient au soleil. Des étrangers, dont quelques Anglaises à lunettes, se tenaient là aussi.
Cet endroit, pour passer la revue, était fort bien choisi et ne permettait aucune surprise; les troupes devaient défiler dans une cour dont les issues de chaque côté étaient fort bien gardées.
Lorsque le ministre de la guerre et son état-major eurent passé sur le front des troupes, le défilé commença.
Une musique vint se placer contre le mur en face de nous. D'abord apparut l'infanterie, vêtue de kaki, guêtrée de jaune; les uniformes étaient très propres, les hommes bien tenus, les sous-officiers et les officiers portaient des bottes noires. Chaque fois que passait un drapeau, Yuen saluait. Vinrent les régiments recrutés dans le Honan, la province dont le président est originaire : soldats grands et bien découplés, des gaillards solides.
Puis ce fut la garde impériale, précédée par une musique vêtue de rouge, qui jouait bien, beaucoup mieux que les musiques des autres régiments. Les jambes des hommes s'élevaient et s'abaissaient en cadence, avec une régularité et un ensemble bien supérieurs à ceux des autres corps ; ces soldats étaient visiblement exercés.
Les troupes de Pékin, vêtues de gris, passèrent à leur tour; l'artillerie, la cavalerie leur succédèrent, mais il y avait fort peu de ces deux corps.
En somme ces régiments produisaient une bonne impression; on sentait qu'ils mettaient tout leur amourpropre, stimulé par la crainte des punitions, à défiler convenablement devant le chef de l'État et devant les étrangers. Que vaudraient-ils dans des combats contre des troupes occidentales? L'expérience seule peut donner la réponse. D'après des officiers européens, mes voisins, que je consultai, leurs officiers valaient, eu général, nos bons officiers de réserve. Quant au moral de ces troupes, nul n'eût pu dire ce qu'il était. On suspectait officiers et soldats de la
garde impériale de regretter le régime disparu; quant aux hommes récemment enrôlés par Yuen Chekai, ils devaient valoir ce que valent des mercenaires qui n'en sont qu'à leur apprentissage du métier militaire, c'est-à-dire peu de chose. Mais, vraisemblablement, on n'avait pas dû faire défiler devant nous ces recrues novices.
Yuen Chekai descendit de son estrade rouge, et rentra pour recevoir les félicitations polies des assistants.
Sous un vaste pong, c'est-à-dire un abri fait de nattes de bambous, on avait préparé un lunch, servi à la française.
Mais, voici un singulier cortège qui arrive : une charrette pékinoise, posée sur ses deux roues sans ressort et tirée par une mule, traverse la cour; elle est jaune, couleur impériale d'hier; dans l'intérieur, sous la voûte en demi-cercle du véhicule, se tient, accroupi et invisible, le Bouddha vivant de Mongolie, autour, quelques Mongols, vêtus de robes jaunes ou rouges, le chef coiffé du chapeau chinois, retenu sous le menton par des cordons, accompagnent le demi-dieu dans sa charrette.
Un Bouddha vivant est en effet un personnage semidivin, une sorte d'incarnation du vrai Bouddha qui vint jadis éclairer le monde de sa lumière. Ce parfait sceptique qu'est Yuen Chekai avait voulu que ce personnage, qui dispose d'une grande autorité politique en Mongolie, vînt le jour de la fête nationale assister à l'apothéose du régime nouveau, et c'est ainsi que l'on put voir ce spectacle archaïque et bizarre d'un Bouddha vivant et de sa suite au milieu de toutes ces redingotes européennes.
Le demi-dieu est un personnage trop sacré pour luncher debout comme nous allons le faire, il pénètre au fond de la vaste tente, va s'abriter, dans une salle au fond du bâtiment, contre tant de curieux regards. Quant à nous, en compagnie du capitaine Defontaine, le distingué sinologue attaché à notre légation, nous attaquons les victuailles à la même table que les suivants du Bouddha qui mangent à pleine
bouche, piquent dans les plats avec les fourchettes comme tout le monde; le bouddhisme de ces lamas ne les empêche point de mordre à belles dents les cuisses de volailles et de savourer le jambon d'York, ni de s'abreuver de bière et de -Champagne. Ces hommes en robe jaune, aux faces lunaires d'un brun foncé, aux petits yeux bridés, évoluent sans doute comme tout le reste. Je passe une assiette à l'un d'eux, qui comprend ce muet langage et me remercie d'un signe de tête.
Ce lunch, auquel prirent part environ cent cinquante personnes, était ma foi fort réussi. Une musique chinoise accompagnait et couvrait le bruit des mâchoires au travail.
Avant de partir, tout le monde se pressa pour aller au fond de la tente dans le bâtiment où se tenait Yuen Chekai et le Bouddha. La chaleur communicative du lunch au Champagne faisait son effet sans doute, car des voix d'étrangers criaient : « Yuen Chekai, hurrah, hurrah! » en guise d'adieu.
La petite auto nous ramena à toute vitesse dans notre ruelle, d'où nous repartîmes bien vite pour aller voir la foule en liesse, fêtant la république dans la ville chinoise.
Sur les places, des estrades sont élevées; là, des novateurs à lunettes haranguent la foule, lui disent les beautés de la révolution, le mérite des héros morts pour la faire triompher ; le peuple écoute avec ce visage impassible qui cache si bien les sentiments de l'Asiatique et qu'il ne faudrait pas prendre pour de l'insensibilité sous peine de grave erreur. Dans cette foule, il y a des gens de toutes conditions, de belles robes de soie et la robe de coton de l'humble coolie, des hommes, des femmes. On a tout à fait l'impression d'un 14 Juillet dans un de nos faubourgs de Paris où, à l'occasion de la fête nationale, les baraques foraines sont rangées autour de quelque place. Des faiseurs de tours font le grand soleil à une barre fixe; plus loin, des gens entrent et sortent d'un théâtre improvisé où Ton vient
de jouer une pièce révolutionnaire. Une ambulance pour les secours médicaux se trouve dans le coin de la place en cas d'accident.
Le lieu où la foule se pressait davantage était le musée de la révolution dont notre aimable commensal, M. Hoang Tchong Hoei, l'ancien fonctionnaire du Turkestan, avait pris l'initiative. On s'y écrasait réellement pour voir les portraits des révolutionnaires fameux, les souvenirs conservés de cette période qui était pourtant loin d'être achevée, et surtout pour y entendre les orateurs renommés qui profitaient de la réunion de ces milliers de personnes, chauffant l'opinion du peuple de Pékin, venu là en curieux.
Dans une cour de l'immeuble abritant le musée, des rires éclatent. Nous nous approchons d'un groupe et nous voyons un pauvre diable qui s'était risqué dans ce lieu avec sa belle natte de cheveux que, probablement, il n'avait jamais coupée depuis sa naissance et à laquelle il tenait sans doute beaucoup. Des loustics viennent de lui trancher cet appendice conservateur et il le tient maintenant à la main, en le regardant d'un air piteux et déconfit vraiment comique. Aussi les Chinois, très rieurs, s'en donnent-ils à cœur joie de voir sa déconvenue.
Le soir, des illuminations éclairent la ville chinoise, c'est d'ailleurs dans cette partie de Pékin que la fête nationale a tout son éclat; cela s'explique à cause des rues aux nombreuses boutiques, des maisons dont certaines ont des étages. Dans la ville tartare, il en fut tout autrement ; là, les rues, couloirs aux portes fermées et sans fenêtres, ne sont guère propices aux pavoisements ; même dans les quelques grandes rues percées depuis 1900, la décoration fut à peu près nulle; la fête nationale ne semblait intéresser personne, ou du moins valoir les dépenses de décoration ou d'éclairage. Les commerçants gardaient leurs fonds pour payer les soldats volontaires, sorte d'agents de police à gages, chargés de les protéger en cas de nouveau pillage.
Ils ne pardonnaient pas à Yuen Chekai celui du 28 février.
La fête dura trois jours et cela nous valut, à M. Monestier et à moi, un dîner refroidi. Le lendemain soir, en effet, nous nous hâtions en pousse-pousse vers la demeure d'une famille amie, qui habite fort loin dans l'ouest de la ville, lorsque, voulant passer devant la porte du palais impérial, sur la place qui se trouve derrière la porte de Tsienmenn, nous fûmes arrêtés par une grande manifestation. C'était un meeting en plein air, analogue à ceux que l'on voit en Angleterre et en Belgique. Des milliers d'hommes se tenaient rangés devant le Palais impérial et criaient : « A la République chinoise, dix mille fois dix mille années! » Tchong hoa konghouowan wansoei! La circulation était interrompue par la police qui encadrait la manifestation. Nous dûmes nous envelopper dans nos couvertures, car le froid était déjà assez vif après le coucher du soleil et attendre la fin de ce meeting, assis dans nos véhicules. Nous attendîmes longtemps. A la porte du palais, dans deux sortes de tabernacles, d'un côté on avait affiché l'édit d'abdication de l'empereur, de l'autre, le décret qui consacrait Yuen Chekai président de la République.
Enfin, la manifestation se termina et nous pûmes assister au départ de la foule qui marchait accompagnée par des musiques. Tous ces hommes tournèrent le dos au palais impérial et s'engouffrèrent sous la haute voûte de la porte de Tsienmenn pour gagner la ville chinoise.
Dans l'encombrement des charrettes, des pousse-pousse, des cavaliers, des piétons qui attendaient là, en ce lieu où la circulation est intense, nous nous trouvions au premier rang et nous pûmes observer tout à notre aise cet interminable défilé, pendant que nos hôtes nous attendaient toujours.
La manifestation ne comprenait que des hommes, les robes de soie étaient rares ; tout ce monde était visiblement de condition modeste ; ce n'était pas toutefois du plus bas
peuple, il appartenait à la classe des petits commerçants, des employés, des artisans; peu de coolies non plus, reconnaissantes à leur pantalon de toile bleue ouatée.
Ils défllèrent dans un certain ordre et presque tous, la nuit étant venue, avaient allumé des lanternes de papier. En pénétrant sous la porte symbolique où l'empereur ne devait plus jamais passer pour se rendre au grand sacrifice, tous les groupes du défilé criaient les uns après les autres leur vivat à la République, comme si tous ces hommes avaient voulu, dans ce lieu même, affirmer la souveraineté nouvelle du peuple.
La régularité de leurs cris, lorsqu'ils arrivaient sous la voûte, Tordre de la manifestation, dénotaient que celle-ci avait dû être préparée avec soin, comme le font en Europe certains partis démocratiques, qui tiennent à affirmer dan& la rue, par la voix des plus actifs, la volonté de tous.
Ici les visages avaient une curieuse expression de volonté et je les regardais avec attention, tandis que tous ces hommes passaient près de moi, les plus proches étant à moins d'un mètre de mon véhicule. Ils ne paraissaient point agir par jeu, mais semblaient être convaincus qu'ils accomplissaient un devoir. Parfois, ces bouches qui s'ouvraient pour proférer leur cri symbolique avaient une expression sauvage à la lueur rouge ou jaune des lanternes.
Après avoir été ainsi immobilisés pendant une heure environ, les derniers rangs des manifestants étant passés, nous pûmes, transis, nous enfoncer dans l'ombre des ruelles au grand galop de nos coolies et gagner la maison de nos amis inquiets.
Ce spectacle valait bien notre attente, car nous venions de voir là un peu de l'immense peuple de cet immense pays, conscient des droits nouveaux qu'il avait conquis et qu'il' serait désormais bien difficile, sinon impossible, de lui arracher pour toujours.
Les premiers froids vinrent tôt, et déjà en octobre, on avait eu le soir plus de dix degrés au-dessous de zéro. C'était exceptionnel, car bien que Pékin soit situé sous un climat où la température est extrême, très chaude et très froide, l'automne est généralement long et doux; c'est l'époque délicieuse de l'année.
Les voyageurs sont imprudents. Ce fut mon cas et cela me valut une petite indisposition dont je ne parlerais pas si elle ne m'avait permis de faire in anima vili l'expérience de la pharmacopée chinoise.
Un jour, écrivant le dos tourné à une porte ouverte, je fus atteint d'un lumbago; me voici devenu raide comme un morceau de bois, étendu sur le lit, ce qui est fort désagréable quand on a tant de choses à faire et à voir.
J'essayai de nos remèdes ordinaires qui me firent peu d'effet. Un Chinois me persuada de me mettre sur les reins un emplâtre excellent; ses grands-parents en avaient usé avec succès et tout le monde, prétendait-il, en disait le plus grand bien.
Une grande pharmacie de la ville chinoise avait la spécialité de cet emplâtre. Notre vieux boy, maître Wang, alla me chercher le bienfaisant remède. C'était une feuille de satin rouge épais, au milieu de laquelle se trouvait grand comme une pièce de cinq francs d'une sorte de poix noire. On étend un peu de cette pommade après l'avoir fait chauffer et on l'applique sur la partie malade.
Wang, fils et frère de médecin, m'en expliqua la composition. C'était un mélange d'os de tigre calcinés, de graisse d'ours, de résine et de cheveux humains coupés menu. Selon mon habitude, je contrôlai ses dires et on me les confirma. 11 ne se trompait point, telle était bien l'étrange mixture que je m'étais appliquée sur les reins. Elle me fit
d'ailleurs le plus grand bien et je me redressai vite ; plus tard, j'allai, en prévision de la traversée des neiges glacées de la Sibérie et de la Russie, en acheter moi-même.
L'empirisme de la vieille médecine chinoise, on le voit, guérit quelquefois les malades.
Pourquoi après tout la graisse d'ours et la résine ne seraient-elles pas excellentes contre les douleurs et pourquoi les os de tigre et les cheveux n'auraient-ils pas de merveilleuses propriétés? En pareil cas, il est inutile d'approfondir, le résultat seul importe. En l'espèce, il fut bon. C'était le principal.
La pharmacopée chinoise en est encore aux vieux remèdes ds notre moyen âge, la corne de cerf est très employée : certains pharmaciens ont une vraie ménagerie de ces animaux. Les pharmacies sont très importantes, car les Chinois sont grands amateurs de drogues de toutes sortes et les journaux sont remplis de réclames avec portraits de gens guéris. Les étrangers introduisent aussi des produits qui commencent à être appréciés . Les Japonais surtout font beaucoup de réclame pharmaceutique et médicale par la presse et par affiches.
Quant à la médecine, elle en est encore, dans les campagnes, au vieux système de l'acuponcture. Le médecin pique une partie du corps du malade avec une longue aiguille, il sort de la blessure un peu de sang et le malade guérit ou non. Un missionnaire me disait qu'il avait été témoin de guérisons étonnantes par ce bizarre procédé.
Ceci prouve que la parole du grand chirurgien Ambroise Paré : « Je le soignai, Dieu le guérit » s'applique tout aussi bien à la médecine chinoise qu'à la nôtre.
Toutefois, là encore, on constate une évolution bien marquée. Partout où se trouvent des médecins européens, ils sont très recherchés par les gens riches de la société chinoise et les jeunes Chinois qui ont fait des études médicales en Amérique, au Japon, en Europe font prime parmi la population éclairée des grandes villes.
Mais la masse du peuple préfère toujours ses vieux médecins» dont elle se sert tout en les plaisantant, comme faisait Molière des nôtres.
Un résident européen, en Chine depuis de longues années, me disait que, somme toute, avec leurs remèdes bizarres, avec l'emploi de plantes et leurs cornes de cerf, les médecins chinois ne tuent pas plus leurs malades que les fils d'Esculape de nos contrées, mais ce résident était sans doute un vieux sceptique.
Grâce à ce bienfaisant emplâtre, ayant repris ma souplesse, je pus aller passer, le 2 novembre, non pas avec mon parapluie à la main, mais simplement avec ma canne, la revue dans les casernes de la garde impériale.
C'était le résultat d'une erreur; mon neveu et compagnon de voyage portant le même nom que moi, venait de rentrer en France et c'était lui qui avait été convié.
Cela me valut, par un temps froid merveilleux, l'avantage d'assister en compagnie de l'attaché militaire de notre légation, le distingué capitaine Collardet, et du capitaine Defontaine, à des exercices de tir debout, couché, etc., à des prouesses de gymnastique, de jiu-jitsu dont je ne puis rien dire en raison de mon incompétence. Je constatai seulement que certains de ces soldats portaient encore la natte enroulée sous leur casquette ou sous un bonnet qu'ils mettaient pour pratiquer le jiu-jitsu. Les casernes étaient d'une remarquable propreté, aussi bien les bâtiments dans lesquels nous pénétrâmes que les cours où évoluaient les soldats.
Au repas que nous offrit le général commandant et auquel assistaient beaucoup d'officiers, on porta les toasts obligés et l'on cria: a Vive la République chinoise!» et «Vive la France! » . Le colonel, M. Tang Paotchao, chevalier de la
Légion d'honneur, qui était venu en France, nous adressa r en français, un petit speech bien tourné.
On disait tous les officiers de la garde dévoués à l'ancien régime, ou, du moins, n'aimant guère l'élément parlementaire. Cela était fort possible, car, en aucun pays, les armes ne le cèdent bénévolement à la toge.
Ceux au milieu desquels nous étions passaient avec autant de vraisemblance pour ne point aimer Yuen Chekai qui avait poussé dehors la dynastie et avait traité avec les républicains ; mais il était permis de supposer qu'en l'absence d'une restauration monarchique qui paraissait impossible, ils pencheraient pour un gouvernement autoritaire et militaire.
En novembre, la situation politique et générale était toujours la même; les discussions continuaient avec le consortium; le 12, on apprenait que le ministre des affaires étrangères, au moment de signer le fameux contrat, avait renouvelé l'exploit de Tang Chao-y; comme lui, il s'était enfui.
Les élections allaient seulement commencer, la convocation du Parlement, qui devait voter la constitution définitive, était remise à une époque lointaine ; je décidai de quitter Pékin pour rentrer en France en passant par la Sibérie et en m'arrêtant en Russie, où j'ai de la famille et des amis et où les observations intéressantes à faire ne manquent pas.
Je commençai donc mes visites d'adieu et je pus revoir encore l'évêque de Pékin, qui revenait de faire une grande tournée pastorale dans les montagnes du Nord. Sept mois étaient passés depuis notre premier entretien.
— Quel est l'état d'esprit des régions que vous avez visitées? demandai-je à Mgr Jarlin. Que pensent les paysans du régime nouveau?
— Les paysans, me répondit-il, comptent que le nouveau régime leur apportera plus de justice que l'ancien. Ils disent : « C'est maintenant la République, on ne pourra
plus nous exploiter, nous faire payer taut d'impôts qui restaient dans le sac du mandarin. »
Et Tévêque nous illustre son récit de détails; ainsi, un paysan qu'il connaissait était propriétaire d'une mine. Le mandarin l'avait, sous l'ancien régime et sous un prétexte quelconque, mis en prison afin de lui faire verser cinq mille taëls, soit près de dix-huit mille francs, pour rachat de sa liberté. La révolution vint et il sortit de prison sans rien payer. L'état de choses nouveau apparut comme une ère de libération pour les paysans.
Avant la République, les propriétaires de mines et de carrières n'osaient pas exploiter, de peur du « squeeze » , mot anglais employé par tous les étrangers et qui signifie a presser le citron », ce à quoi s'entendaient si bien les mandarins, qui arrivaient à exprimer le plus clair des profits des gens du peuple. Or, maintenant, ceux-ci relèvent la tête, les exploitations se rouvrent en raison de la confiance qu'inspire la disparition de l'ancien personnel administratif et de ses pratiques.
Aussi, un ancien préfet, qui avait adhéré à la République, croyant pouvoir continuer comme par le passé, disait-il mélancoliquement à Mgr Jarlin qu'il se voyait obligé de donner sa démission, le peuple ne voulant plus se laisser tondre; sa charge lui faisait perdre 800 taëls, soit trois mille francs par mois environ. Il préférait se lancer dans le commerce ou les affaires. Il faut dire que les préfets chinois payaient eux-mêmes le personnel des fonctionnaires subalternes de leur yamenn.
En somme, le chef de ce grand diocèse rapportait de son voyage l'impression que la République apparaissait aux populations paysannes qu'il avait visitées, comme l'avènement d'une ère de justice telle qu'elles n'en avaient point connue jusque-là.
Pourtant ces populations agricoles septentrionales, depuis des siècles courbées sous le joug de la dynastie mandchoue
et surtout de ses fonctionnaires vénaux et oppresseurs, n'ont pas autant d'esprit d'indépendance, de sentiments démocratiques que leurs frères du Sud qui ont si souvent tenté de s'affranchir.
C'est pourquoi ces constatations ont une importance particulière, au regard de ceux qui cherchent à lire dans l'avenir. La longue expérience des Chinois du vénérable évêque de Pékin, toute une vie passée à leur contact quotidien, la connaissance de leur langue, son caractère même, donnaient à son témoignage une valeur que ne peut avoir celui de tant de résidents absorbés par la poursuite de la fortune à faire dans un court délai et qui riaient de la prétention des Chinois à vouloir changer quelque chose, ou qui les déclaraient radicalement impuissants à faire fonctionner un régime de liberté. Ce n'était pas l'avis de Mgr Jarlin. A ses yeux, la transformation à laquelle nous assistions avait une importance capitale, et la Chine ne reviendrait plus en arrière; tous les efforts qu'on pourrait faire dans ce sens n'auraient pour résultat que d'amener les plus grands maux. Cette Assemblée provisoire, dont tant d'Européens se moquaient, lui paraissait un fait acquis qui établissait, pour le régime parlementaire en Chine, une possession d'état légitime; sans doute, la révolution n'était pas terminée et la Chine aurait à passer par bien des épreuves ; le passé, le présent et l'avenir se heurteraient peut-être en de sanglants conflits, mais le régime nouveau était un fait acquis et les principes d'égalité et de liberté, de garantie de la personne humaine, entrés dans les lois, ne pourraient plus en être arrachés que pour un temps et avec combien de douleurs !
Telles étaient les vues, auxquelles les événements ultérieurs devaient donner un caractère prophétique, d'un des hommes de race blanche les plus capables et les plus qualifiés de toute la Chine pour formuler une opinion sur les choses de ce pays.
Après lui avoir fait mes adieux et avoir quitté pour une dernière fois cette ruche verdoyante du Pétang que ne gardaient plus nos sentinelles, je me hâtai de regagner notre ruelle pour consigner précieusement les paroles du vieil évêque, afin de n en rien oublier, et faire mes préparatifs de départ.
Celui-ci eut lieu quelques jours plus tard. A la gare, le dernier Chinois qui vint nous souhaiter bon voyage fut l'aimable conservateur avec lequel nous aimions tant à discuter, M. Kouo Houming, dont les fourrures sous la soie, la calotte à bouton et la longue natte étaient un vivant anachronisme figurant la vieille Chine qui ne voulait pas mourir.
Les élections. — L'assassinat de Song Kiaojen, leader des républicains. — La majorité s'affirme. — La position des puissances. — La signature nocturne de l'emprunt inconstitutionnel, — L'appel du docteur Sun Yatsen à l'opinion publique et aux Parlements étrangers.
Les mois de décembre et de janvier furent consacrés aux élections, qui prirent un certain temps parce qu'elles avaient lieu à deux degrés. Les lois électorales, en effet, confiaient à un corps d'électeurs primaires, composé ainsi que nous l'avons déjà dit, le soin de choisir des délégués qui, eux, nommaient directement le député.
En l'absence d'une statistique sérieuse du nombre des électeurs pour tout le pays, on peut évaluer celui-ci à un million environ par province, en se basant sur les chiffres les plus sûrs de certaines provinces, ce qui donne environ vingt millions d'électeurs primaires pour les vingtdeux provinces, soit environ le vingtième de la population totale.
La condition principale pour être électeur étant de payer deux dollars, soit cinq francs d'impôts directs, et la vie familiale groupant sous le même toit, autour de l'aîné de la branche aînée, de vingt à trente personnes en moyenne, dont le chef payait l'impôt, l'ensemble de la population se trouvait ainsi représenté selon un mode conforme aux coutumes patriarcales du pays.
A Changhaï, par exemple, les électeurs inscrits furent
51042, ce qui représente un peu plus du vingtième des habitants de la circonscription électorale.
Le résultat d'une telle consultation offrait le plus grand intérêt. Il allait permettre de reconnaître le sentiment réel de la nation et cela d'autant mieux que le Chinois est peutêtre le peuple du monde le plus habitué aux groupements sociaux, à la formation de corporations, de groupes, de syndicats, à la délégation volontaire de l'autorité à des représentants (1).
Sur qui allaient se porter les suffrages? Quel était le parti qui l'emporterait?
Les Européens prévoyaient le succès de Yuen Chekai; l'argent, disaient-ils, en Chine, a raison de tout. Bien que Yuen n'ait que peu de fonds, il saura bien, en empruntant à droite et à gauche de petites sommes, s'en procurer assez pour faire les élections à son profit. Le système de l'élection à deux degrés, en limitant son effort, lui rendra la chose plus facile. D'ailleurs, les républicains, ses adversaires, n'étaient point des gens sérieux; ce parti de Sun Yatsen et de Hoang Hing ne se composait que de jeunes gens turbulents, singes copistes maladroits de ceux des peuples occidentaux qui donnent dans le travers des idées démocratiques. Si le parti de gauche devait remporter quelques succès, ce serait seulement dans le Sud et cela n'aurait pas de portée, car les provinces du Nord donneraient sûrement la majorité aux candidats de l'homme qu'elles redoutaient.
(1) Ces mœurs sociales du Chinois, qui le rendent éminemment propre à faire fonctionner une république démocratique, sont extrêmement remarquables dans les colonies, comme en Indochine par exemple. Là, les Chinois se forment d'eux-mêmes en « congrégations » qui élisent leurs chefs, adoptent leurs statuts et règlements, ont même leurs tribunaux d'arbitrage pour trancher les différends entre eux et surtout se soumettent à l'autorité sociale du groupe et respectent ses décisions, sans que jamais celle-ci fasse appel à la puissance coercitive du dehors. Si bien que dans toutes les colonies où résident des Chinois en nombre, l'administration trouve toujours avantageux de s'entendre avec les chefs élus de ces groupements, qui leur garantissent le bon ordre et acceptent les responsabilités.
Comme toujours, ces prédictions furent démenties par les événements, et la nation envoya, tant à la Chambre qu'au Sénat élu par les assemblées provinciales, une majorité de républicains véritables. Ces élections étaient un triomphe pour le parti de Sun Yatsen et de Hoang Hing qui voyaient ainsi, couronnés par la nation elle-même, leurs efforts de la révolution et leur programme de relèvement du pays.
Les partis allèrent à la bataille électorale sous quatre bannières et le Chinois étant très parleur et très amateur de beaux discours, il se tint de nombreuses réunions électorales où Ton discuta d'une façon passionnée.
Le parti Kouominntang , ou parti du peuple, avait adopté comme programme rétablissement d'une Constitution définitive semblable à la Constitution française, le président de la République n'ayant que des pouvoirs analogues à ceux du nôtre, la direction gouvernementale se trouvant dans un cabinet de ministres, responsables devant les Chambres. Le programme comportait le vote préalable de la Constitution définitive, la nomination du chef de l'État ne devant venir qu'après que la Constitution eût nettement défini et délimité ses pouvoirs.
Le parti Minntchoutang, ou démocratique, se rapprochait beaucoup du premier, il était au parti du peuple ce que le parti radical socialiste est chez nous au parti socialiste. Il représentait les idées déjà vieillies du groupe de Kang Youwei et de son ami Liang Kitchao, les réformateurs de 1898, exilés au Japon. Beaucoup de lettrés y adhéraient. Ce parti avait d'abord cru à la sincérité de Yuen Chekai, qui en avait pourtant trahi les chefs quatorze ans auparavant; mais le meurtre nocturne du général Tchang Tchennou et de Fangwei l'avait écarté de lui. Les idées politiques de ses membres n'étaient pas très nettes. Certains regrettaient qu'il fût impossible d'établir une monarchie constitutionnelle comme en Angleterre. Le Minntchoutang ne pouvait
espérer compter que comme appoint du premier, dans lequel il se fondrait quelque jour.
Tout autre était le parti Konghouotang, ou républicain, composé de fonctionnaires de l'ancien régime et de ceux qui se trouvaient alors en place, imbus des vieilles méthodes. Ses adhérents comptaient qu'un pouvoir fort leur garantirait les anciens avantages sous une forme quelconque, ils espéraient pour cela en Yuen Chekai et, en bons politiciens parlementaires qui commencent à connaître l'importance des mots, ils abritaient leurs désirs sous le nom républicain.
Le parti Konghouotang voulait naturellement concentrer toute la puissance gouvernementale entre les mains du président, lui laisser le choix des ministres, et il demandait que le chef d'Etat fût d'abord élu avant qu'on votât la Constitution définitive, procédure qui eût eu pour effet de rendre illusoire la Constitution provisoire, toujours en vigueur.
Enfin, le parti Tong-y-Tang, ou de la centralisation, qui était peu nombreux et soutenait nettement Yuen Chekai. Il comptait des appuis parmi les militaires de Pékin.
En somme, la lutte électorale n'existait vraiment qu'entre le parti du peuple et le parti républicain, le second n'ayant de républicain que le nom et soutenant une future dictature.
Dès les élections primaires, les nouveaux citoyens se prononcèrent nettement et nommèrent des délégués dont (>0 pour 100 étaient favorables au parti de gauche; ces délégués, malgré toutes les tentatives de pression et de corruption, élirent une même proportion de députés.
Mais la Mongolie et le Thibet étant en un demi-état de guerre et ne pouvant nommer des députés, ceux-ci furent désignés d'autorité par le président, ce qui affaiblit d'une quarantaine de voix la majorité républicaine à la Chambre.
Les Assemblées provinciales, de leur côté, nommèrent au Sénat une majorité de gauche encore plus forte.
En somme, les idées républicaines, dans toute leur rigueur essentielle, remportaient la victoire dans tout le pays, car non seulement le Sud mais aussi le Nord, donnait ses suffrages aux candidats de Sun Yatsen dont on entrevoyait déjà l'élection à la présidence de la République.
Le parti du peuple avait en effet la majorité absolue, non seulement dans la province de Canton, sa forteresse, mais aussi dans celle du Yunnan, près du Tonkin, au Seutchoenn, la grande province de l'Ouest qui compte environ 70 000 000 d'habitants, confinant au Turkestan, puis à l'Est, à l'autre bout du pays et dans la Mandchourie, qui fut le berceau de la dynastie.
La Mandchourie compte trois provinces; or, celle de Kirin nomma des adhérents du parti de gauche dans la proportion de six sur dix; celle de Hélong-Kiang en nomma huit sur dix et enfin celle de Moukden, la capitale de cette région, en élut quinze sur seize.
Ces élections étaient une grave défaite pour Yuen Chekai; son élection comme chef de l'Etat à titre définitif pouvait être gravement compromise, même dans le cas où il jugerait habile de se soumettre à la Constitution que voterait la majorité.
Nous disons compromise et non pas ruinée, car, parmi les nouveaux élus du parti de gauche, un certain nombre, suivant l'influence de Sun Yatsen, politique prudent, étaient disposés à élire encore Yuen.
Ce groupe de républicains se rendaient compte de l'importance de ménager l'étranger qui voulait que Yuen fût président ; les mêmes raisons qui avaient empêché le parti de lui déclarer la guerre après le meurtre de Tchang Tchennou et de Fangwei militaient encore suffisamment à leurs yeux pour les faire voter pour le président provisoire. En mars 1913, on pouvait donc croire que celui-ci avait les plus grandes chances d'être élu et de détenir légitimement le pouvoir pour plusieurs années.
Malheureusement pour la Chine, cet homme du passé se trouvant devant une situation si nouvelle, commit la faute suprême qui devait jeter son pays dans une deuxième guerre civile.
L'homme politique qui avait fait la plus féconde campagne pendant les élections pour le parti Kouomrnntang était Song Kiaojenn. Révolutionnaire de la première heure, il avait collaboré jadis avec Sun Yatsen au plan d'action et au programme qui devaient mener les républicains à la victoire. Lors du premier ministère, il avait été nommé ministre de l'agriculture. Song était un orateur ardent, très écouté des foules, d'une grande intégrité de caractère et très estimé dans son parti où sa parole avait un grand poids.
Versé dans l'étude des questions constitutionnelles, c'était lui qui avait rallié tous les suffrages des hommes politiques républicains à l'instauration d'une Constitution semblable à la Constitution française. En maints discours et notamment dans une grande réunion qui se tint à Changhaï après les élections et qui réunissait plus d'une soixantaine de membres des plus représentatifs du Parlement, il avait exposé ses idées avec une grande clarté.
Celles-ci étaient fort remarquables et elles révélaient chez M. Song une profonde connaissance de son sujet.
La Chine, disait-il, n'était pas composée, comme la grande République américaine, d'Etats séparés, mais de grandes provinces, qui, depuis de longs siècles, obéissaient à un seul gouvernement. Le système fédératif n'était donc pas en harmonie avec l'évolution historique du pays. Il l'était d'autant moins que celui-ci avait le plus grand besoin de l'unité qui est une condition de la force. Pourquoi avait-on renversé la dynastie? Parce que l'ignorance et la
corruption de celle-ci Pavaient laissée impuissante à créer un bon système de centralisation administrative qui eût fait circuler la vie des extrémités au cœur de l'État. De là, sa faiblesse devant l'étranger; de là, les humiliations que la nation subissait continuellement. Pour que la République répondît aux vœux du peuple, elle devait avoir un gouvernement qui, tout en respectant le plus possible la liberté des provinces, rassemblât sous son autorité les administrations de la guerre, de la marine, de la justice, des finances.
Mais un tel système de centralisation offrait le grave inconvénient de favoriser, si Ton ne prenait les précautions nécessaires, les tentatives de pouvoir personnel et d'amener la tyrannie; il fallait donc que plus l'administration serait centralisée, plus le chef de l'Etat fût sous un contrôle étroit des représentants du peuple. C'est pour cela que la Constitution qui convenait le mieux à la Chine était la Constitution française. Il fallait que la nation fût gouvernée par un cabinet de ministres responsables devant les Chambres et que le président de la République n'eût que des pouvoirs limités comme ceux du chef de l'Etat français.
L'esprit délié des Chinois est éminemment propre à comprendre de tels arguments, cela explique le succès que rencontra Song Kiaojen dans sa campagne.
Devant les principaux parlementaires du Sud, réunis à Changhaï d'où ils devaient partir pour la capitale, l'orateur insista encore et prenant texte des empiétements successifs de Yuen Chekai, fit ressortir la nécessité de ne pas remettre dans ses mains un pouvoir sans contrôle.
Le général Hoang Hing prononça à son tour un discours véhément où il dit que le Parlement devait à tout prix créer un régime vraiment libéral. 11 faudrait lutter au besoin jusqu'à la mort pour conquérir la « liberté complète et non pas seulement son ombre » ; les assistants enflammés jurèrent de sacrifier leur vie pour une telle conquête et de
reprendre les armes s'il le fallait pour s'opposer à une dictature qui serait la ruine de tous les efforts et de tous les sacrifices passés.
Les chefs républicains venaient de prononcer là, dans cette réunion, leur condamnation.
En effet, au moment même où, quelques jours après, les principaux d'entre eux allaient prendre le train qui devait les emmener à Pékin, à onze heures du soir, le 20 mars, dans la gare même, plusieurs coups de revolver étaient tirés sur leur groupe et Song Kiaojen tombait blessé à mort. Ses amis le recueillirent dans leurs bras et le transportèrent vers une voiture, tandis que le sang du malheureux coulait sur le sol de la gare. Song mourut le lendemain, non sans avoir écrit une lettre au président de la République, à Yuen Chekai lui-même, dans laquelle il lui dit qu'il mourrait heureux si son sang répandu devait avoir pour vertu de profiter à la fondation d une République libre.
L'assassin fut vite arrêté sur la concession française :
c'était un simple sbire qui avait reçu mille dollars pour faire le coup. On arrêta également le 25 mars l'instigateur immédiat du crime, un nommé Yng Koéihinn; c'était un homme de la police au service du gouvernement. Il était en correspondance suivie avec le premier ministre, Tchao Pingkiun, le bras droit de Yuen Chekai.
Chez Yng Koéihinn on trouva toute une correspondance établissant la nature politique du crime ; le policier avait reçu 50 000 dollars, soit 125 000 francs, pour faire disparaître les chefs des républicains.
Les juges chinois de Changhaï lancèrent un mandat d'amener contre le premier ministre, mandat qui, naturellement, ne fut pas exécuté. Yuen Chekaï publia un décret pour innocenter celui-ci, contre toute évidence.
Le meurtre de Song Kiaojen causa une profonde sensation dans toute la Chine. Il était donc vrai que les vieux procédés de gouvernement allaient renaître, que le chef
provisoire de la République, ne pouvant concevoir l'existence des partis, allait faire disparaître par l'assassinat, les uns après les autres, tous ceux qui, s'appuyant sur la volonté populaire, s'apprêtaient à lui disputer le pouvoir.
C'était donc le groupe de Hoang Hing et les irréductibles qui avaient été les clairvoyants. Ainsi la situation apparaissait aux républicains sous les plus sombres couleurs.
Déjà, la plus grande partie d'entre eux était arrivée à Pékin, le reste suivait; la plupart portaient à la boutonnière une petite médaille où était frappé le portrait de Song Kiaojen, avec ces mots en exergue : « A celui qui est mort pour nous. »
C'est dans ces conditions que s'ouvrit, le 8 avril 1913, le Parlement, sous l'égide de la Constitution provisoire, qui devait, en vertu de son article 54, demeurer en vigueur tant qu'une Constitution définitive ne serait pas promulguée. On pense dans quelles dispositions d'esprit se trouvaient les nouveaux élus, quel orage grondait !
Tout de suite, Yuen Chekai s'efforça de paralyser l'action de ce Parlement hostile. On lui avait donné le conseil, dont il n'avait d'ailleurs nul besoin, de le réduire par la corruption. Il essaya de l'achat des consciences et de tous les moyens de séduction et d'intimidation en son pouvoir.
Les élections aux bureaux des deux Assemblées allaient être une pierre de touche lui permettant de juger la somme de docilité des huit cent soixante-dix parlementaires qui, forts des suffrages de la nation, prétendaieut compter pour quelque chose.
Au Sénat, toutes les tentatives de pression échouèrent complètement. Dans cette Assemblée, 129 voix contre 77 s'affirmèrent nettement pour soutenir les idées et les hommes du parti du peuple. Le président et le vice-président
furent naturellement des membres de ce parti ; le premier, M. Tchangki, était un homme du Nord, natif de la province de Pétcheli, qui avait fait des études à Paris; le second, M. Wang Tchengting, plus connu des étrangers sous le nom de C.-T. Wang, était un gradué de l'Université de Yale (Amérique) , ancien vice-ministre du commerce dans le premier cabinet. Leur valeur intellectuelle et leur énergie les avaient fait élire, bien qu'ils comptassent parmi les plus jeunes membres du Sénat, qui exige trente ans comme minimum d'âge des sénateurs.
A la Chambre, les manœuvres présidentielles avaient réussi à affaiblir la majorité hostile, surtout à cause du choix par le président des députés de la Mongolie et du Thibet.
Là, après cette manœuvre, le parti du peuple, qui possédait la majorité réelle dans le pays, se trouvait ne constituer que la moitié de l'Assemblée, si bien que les élections du bureau furent très difficiles ; on finit par s'entendre sur le nom de M. Tang Hoalong qui avait joué un rôle important dans la révolution et qui appartenait au parti démocratique ou Minntchoutang .
Seul, le vice-président de la Chambre, M. Tchenn Kouotsiang, appartenait au parti de droite, le Konghouotang .
En somme, dès leur premier acte, les deux Assemblées affirmaient leur hostilité à Yuen Chekai. On parla aussitôt de mettre en accusation Tchao Pingkiun, le premier ministre, et de l'obliger à comparaître devant le tribunal de Changhaï pour y répondre du meurtre du leader républicain.
La situation se dessinait très nette. Si les choses se poursuivaient normalement et légalement, rien que par le jeu de la Constitution, le pouvoir allait échapper à Yuen Chekai, la Chine allait devenir une république parlementaire comme la France. Appuyé sur la volonté de la nation dans sa partie la plus éclairée, son Parlement allait pouvoir
entreprendre sa grande œuvre : créer le système administratif qui manquait au pays, établir des impôts en s'inspirant des principes et des systèmes fiscaux éprouvés d'Occident, établir et voter un budget, mettre de Tordre dans les finances, examiner et discuter les contrats avec les étrangers.
Etant données la nature de l'esprit chinois et sa formation historique et sociale qui l'avaient habitué depuis des siècles aux mœurs contractuelles et représentatives, seul un Parlement était capable d'entreprendre cette tâche immense et difficile; parce que délégué du peuple il ne se heurterait plus à la force d'inertie opposée par cette masse humaine gigantesque qui avait toujours considéré l'impôt comme ce qu'il était en réalité, un tribut payé à des maîtres qui s'en servaient pour leur satisfaction personnelle.
Mais devant cette perspective se trouvait un terrible obstacle : la volonté du grand ambitieux qui ne concevait le pouvoir que comme la possession absolue et sans contrôle des biens et des vies de toute la nation.
Pendant cinquante- quatre années, il n'avait pas eu d'autre conception. Ce n'était pas à son âge qu'il allait changer pour obéir à ces hommes retour d'Europe avec des idées et des pratiques que des Européens eux-mêmes, et des plus qualifiés, lui disaient n'être que des billevesées ne méritant que le fouet.
Quelle allait être l'attitude des représentants des puissances et des banquiers? Qu'allaient décider les différents groupes d'hommes d'affaires qui considéraient déjà la Chine comme un domaine appartenant à leur activité, appuyée sur une force extérieure imposant leur volonté au pays.
Le consortium était maintenant réduit d'une unité. Le nouveau président de la République des Etats-Unis,
LËMPRUNT INCONSTITUTIONNEL 329
M. Wilson, dès le 20 mars, le jour même de l'assassinat de Song Kiaojen, estimant qu'il ne convenait pas qu'une république participât à la politique suivie par le groupe, fit savoir aux banquiers qu'il considérait celle-ci comme attentatoire à l'indépendance de la nation chinoise et qu'elle n'aurait plus l'appui officiel. Les banques américaines se retirèrent et l'on annonça que le gouvernement des Etats- Unis se préparait à reconnaître la République, ce qu'il fit en effet peu de temps après.
Le consortium ne comprenait donc plus que cinq puissances, dont deux, l'Allemagne et le Japon, avaient une attitude assez effacée et expectante. Sa vie et son action se trouvaient concentrées dans le groupe de la Triple Entente : Angleterre, France et Russie.
Qu'allait-on faire?
Ce Parlement qui apparaissait ainsi, contrairement à toute attente, comme devant dès l'abord suivre une politique iudépendante et personnelle, qui vraisemblablement ne nommerait pas président définitif celui que la majorité accusait d'avoir fait tuer son chef aimé, était une force nouvelle qui allait s'opposer de tout son poids aux combinaisons diplomatiques et financières si péniblement élaborées depuis un an et qui toutes reposaient sur la personne de Yuen Chekai.
La petite assemblée provisoire des 126 délégués des provinces avait lutté avec une extraordinaire ténacité pendant près d'une année pour ne pas se laisser imposer les conditions du consortium ; un Parlement de près de neuf cents membres, nouvellement élus par toute la République, devait logiquement faire une opposition plus forte encore aux projets depuis si longtemps discutés. Le succès de l'emprunt devenait de plus en plus problématique.
D'autre part, en dehors du consortium lui-même, un groupe s'était formé comprenant des Français, des Anglais et d'autres étrangers, avait constitué une banque et lié partie
avec le gouvernement chinois, en l'espèce Yuen Chekai, pour l'exploitation financière et industrielle de la Chine.
On attendait de cette affaire d'énormes bénéfices. J'entends encore un des personnages les plus importants de cette entreprise me dire avec enthousiasme, devant la perspective des profits futurs accumulés : « Ce sera une des plus belles affaires du monde ! »
Or, le Parlement approuverait-il un contrat qui donnait en réalité à des étrangers le droit de « prendre ou donner à bail, reprendre ou rétrocéder tous immeubles, concessions, services de travaux publics, exploitations industrielles, commerciales, agricoles, forestières ou minières » et surtout ce de percevoir tous revenus de quelque nature qu'ils soient et à quelque titre qu'ils soient perçus pour le compte de toutes collectivités publiques ou privées ; encaisser toutes recettes et tous produits d'exploitations publiques ou privées pour le compte des intéressés n .
N'allait-il pas voir là, la mainmise par des étrangers, non seulement sur les richesses du pays, mais aussi sur son administration, et la perte des droits souverains de la nation?
D'autre part, nul n'ignorait que le parti qui allait saisir le pouvoir n'était pas favorable aux achats de matériel d'armements, achats qui, dans l'état d'inorganisation fiscale du pays, ne pouvaient se faire qu'au moyen d'emprunts.
Maintes fois, des membres de ce parti m'avaient dit : « Nous n'avons pas besoin d'une si grande armée; nous ne voulons faire la guerre à personne ; et comment pourrionsnous payer tout cela puisque nous n'avons pas de ressources disponibles? La première tâche, c'est de nous organiser, de nous faire une administration, après nous verrons; mais vouloir acheter tant de canons et de fusils quand on n'a pas d'argent, c'est se mettre de plus en plus, au moyen des emprunts, dans les mains des étrangers pour enrichir les fabriques d'armes d'Europe. »
Or, celles-ci considéraient la Chine comme un vaste champ qui leur était ouvert et la transformation de ce pays devait se traduire pour elles par de fortes commandes.
Les fabriques d'armes allemandes, anglaises et françaises ne pouvaient voir d'un bon œil la venue au pouvoir de ces parlementaires qui contrarieraient leurs intérêts. Elles aimaient mieux un soldat.
Enfin, les craintes politiques de la Russie n'avaient aucune raison de diminuer, au contraire, car un Parlement où la majorité avait un programme républicain si arrêté, et où les dirigeants de cette majorité étaient au courant de la politique occidentale et de ses méthodes, pouvait, malgré la difficulté de l'entreprise, fonder la République sur des bases solides et faire rayonner jusqu'en Sibérie l'esprit démocratique. Les élections n'avaient-elles pas démontré combien la population de Mandchourie elle-même était gagnée par l'esprit nouveau?
Telle était donc la position des divers groupements d'intérêts étrangers en présence de la situation nouvelle de la politique chinoise.
Cette situation était telle, les passions étaient si vives, que nul ne pouvait douter qu'une lutte allait s'engager entre le terrible jouteur qu'était le président provisoire et la majorité qui arrivait la haine au cœur contre un homme en qui elle voyait déjà le destructeur possible de la liberté.
Qui soutiendrait-on dans la circonstance? La neutralité des puissances assurait le triomphe final du parti du peuple, ou nationaliste, les Kouominntang , qui composait la majorité républicaine.
Yuen Chekai ne pouvait combattre ses adversaires sur le terrain politique, où ils avaient l'avantage, il ne disposait que de la force brutale pour violer cette Constitution dont le fonctionnement normal devait, comme mécaniquement, l'expulser du pouvoir. Mais pour faire un coup d'Etat, pour imposer son autorité par la force des armes sur un
pays si vaste où une résistance se produirait certainement, il lui fallait des ressources abondantes; il lui fallait le moyen de payer les troupes mercenaires qu'il avait depuis des mois enrôlées dans la province du Honan, et tous les frais considérables que nécessitent de grandes opérations militaires .
Sans argent, sa dictature était impossible et il eût été obligé de capituler avant d'avoir combattu.
Le sort de la République se trouvait ainsi entre les mains du consortium. Son abstention assurait sa vie ; son intervention en faveur de Yuen Chekai devait être sa mort, sinon apparente, du moins réelle.
De son côté, le président provisoire s'apercevait que sans appui extérieur, sans argent, il ne pouvait rien; le moment était venu d'accepter toutes les conditions que lui proposait le consortium qui l'attendait là.
Il lui fallait se mettre dans ses mains ou renoncer pour toujours à ses projets de domination.
L'entente se fit facilement entre des intérêts concordants et bientôt on apprit que le groupe des banques, conduit par les diplomates, allait mettre à la disposition de Yuen Chekai les sommes nécessaires pour débarrasser le terrain des parlementaires encombrants qui voulaient gouverner leur pays selon les procédés occidentaux.
La diplomatie russe se servit d'abord en lui faisant signer une convention reconnaissant l'indépendance sous le contrôle russe de la Mongolie extérieure, territoire qui a environ cinq fois l'étendue de l'empire d'Allemagne, et l'on s'apprêta enfin à signer le contrat du fameux emprunt.
Pour cela il fallait violer la Constitution. Cette signature devait être le premier acte d'un coup d'Etat.
Le but de l'emprunt, tel qu'on l'avait primitivement et intelligemment conçu : favoriser la réorganisation de la Chine, administrativement et économiquement, afin que ses richesses pussent être mises en valeur au profit de tous,
disparaissait, l'œuvre de vie avait dévié; elle n'allait plus être qu'un instrument de destruction et de guerre civile.
Lorsque les républicains chinois s'aperçurent que les puissances allaient fournir leur appui à Yuen Chekai, ils ne purent d'abord se résigner à le croire. Ils espéraient que les représentants des peuples libéraux, tels que la France et l'Angleterre, reculeraient au dernier moment et ne voudraient pas prêter les mains à leur destruction. Mais bientôt il fallut se rendre à l'évidence. Le sort en était jeté, l'emprunt allait être signé; toutes les forces du monde se préparaient à les accabler.
Cela du moins ne se ferait pas sans que, avant le premier acte de la tragédie terrible qu'on pouvait prévoir, ne s'élevât une protestation.
Le président et le vice-président du Sénat furent chargés de l'exprimer. Ils se rendraient près des signataires et là, les mettraient une dernière fois en face de la violation de la Constitution et de ses conséquences.
Mais le consortium tenait soigneusement caché le lieu où devait se signer le contrat. On craignait en effet un coup de désespoir. Une bombe eût pu faire sauter tous ensemble, ministres chinois et financiers européens.
D'ailleurs le ministre des finances, M. Tchéou Hioshi, était particulièrement menacé. Les violents, ne pouvant atteindre Yuen Chekai, considéraient son ministre des finances et instrument comme une sorte d'otage. Maintes fois il avait voulu résigner ses fonctions. Yuen ne le lui avait jamais permis; finalement, sentant venir l'heure critique, il s'était enfui à Tientsinn. Des émissaires du président l'y avaient suivi et ramené en train spécial k Pékin, car il fallait en finir vite, chaque jour qui passait laissait aux parlementaires le temps de se concerter, d'organiser
une résistance à la future dictature dont nul ne doutait plus.
Dans la journée du 26 avril, les chefs du parti du peuple apprirent que le contrat serait signé dans la nuit, mais ils ne savaient où. Aussi ce même soir vers onze heures, le président Tchangki parcourait-il Pékin en compagnie d'un Français, et dans la petite auto qui nous avait si souvent transportés, cherchant quelque indice qui pût lui indiquer le lieu où se tenait caché le groupe des signataires.
Dans la ville tartare, des soldats étaient apostés en certaines rues, car on craignait une attaque contre le premier ministre, Tchaopingkiun.
Après bien des courses du côté des divers ministères, le véhicule pénétra dans le quartier des Légations. Ce ne pouvait être que là, sous la protection étrangère, que s'accomplirait l'acte fatal.
Dans quelques instants, le jour de Pâques allait commencer pour les Russes; ceux-ci, suivant leur coutume, étaient assemblés dans leur chapelle pour une cérémonie nocturne. Les chants religieux s'élevaient dans le silence de la nuit pour célébrer THomme-Dieu qui avait chassé, le fouet à la main, les vendeurs du temple, et prêché aux hommes le détachement des biens de ce monde dans la fraternité et l'amour.
Devant l'édifice en briques grises qui abrite la succursale de la Hongkong and Shanghaï Banking Corporation, la voiture s'arrêta. Il était minuit. Dans la rue sombre on distinguait un mafou, tenant en maiu deux chevaux blancs connus pour appartenir au ministre des finances. C'était bien là. Des rais de lumière filtraient des fenêtres dans la cour dont la porte était ouverte à cette heure insolite; un sikh montait la garde.
A l'intérieur se trouvait en effet le groupe des représentants des banques et ceux de Yuen Chekai. Sir Hillier qui, malgré sa cécité, dirige la succursale anglaise, M. de
Hoyer pour la Banque russo-asiatique, M. Mazot, pour celle d'Indochine, MM. de Saint-Pierre, Cordes, Odagiri, un Japonais, étaient présents. Ces personnages ne jouaient en la circonstance que le rôle de chargés d'affaires, les acteurs véritables se trouvaient dans les chancelleries des grandes capitales de l'Europe.
Le groupe chinois, venu à onze heures, comprenait M. Lou Tchengsiang, le ministre des affaires étrangères, Tchéou Hioshi, le ministre des finances et le premier ministre, Tchao Pingkiun, contre lequel un mandat d'amener était en vain lancé de Changhaï, en raison de l'assassinat de Song Kiaojen. Ces trois hommes représentaient Yuen Chekai, installé désormais dans le palais impérial et n'en sortant plus par prudence.
Depuis une heure on lisait les documents et on signait des actes, lorsque le président du Sénat arriva devant la maison. Comme il cherchait le moyen de pénétrer, une ombre sortit de la cour et lui dit : « Je suis là! » C'était M. Wang Tchengting, le vice-président; d'autres ombres surgirent, le gardien s'alarma, rentra et revint avec trois employés anglais. Le président allait s'élancer pour pénétrer à l'intérieur, mais la porte se referma. Toutefois, M. C.-T. Wang avait fait parvenir sa carte : on vint lui dire qu'il pouvait entrer.
Lorsqu'il eut pénétré dans la salle, en présence des signataires, il formula avec une émotion contenue, et dans la langue anglaise qu'il possède parfaitement, la protestation qu'il avait mission d'exprimer. Il déclara, au nom de tout le peuple, que le contrat n'étant pas soumis au Parlement, comme le voulait la Constitution, il serait nécessairement nul, que la nation chinoise ne reconnaîtrait pas les engagements pris en son nom par des hommes qui n'avaient pas le droit de traiter pour elle.
Tous ses auditeurs restèrent muets. Qu'auraient-ils pU répondre en effet? Ils ne pouvaient ignorer la nature de
l'acte dont ils étaient les instruments. Plus d'un même en entrevoyait peut-être avec un secret émoi les conséquences funestes.
Après avoir rempli sa mission, M. G. -T. Wang salua ces hommes silencieux et se retira avec le calme apparent sous lequel les Asiatiques cachent leurs émotions les plus profondes. Il venait d'avoir l'impression que tout était fini, qu'il ne fallait plus compter sur l'esprit de justice des hommes de race blanche qui dirigeaient la politique des peuples. Tous les beaux discours qu'il avait entendus en Amérique sur la supériorité morale de la civilisation occidentale lui revenaient à l'esprit et ne faisaient que mieux ressortir à ses yeux le caractère immoral de l'acte contre lequel il venait de protester.
Comme Sun Yatsen, M. Wang était en effet un chrétien ; il avait reçu la profonde empreinte des grandes doctrines qui sont l'àme de notre civilisation. Qui plus est, c'était un puritain rigoriste, secrétaire général de l'Association chrétienne de Chine.
Du temps où il détenait le portefeuille du commerce, un jour, nous dînions tous ensemble dans l'hospitalière maison de la rue de la Douce-Pluie, chez M. Van Lerberghe; on lui proposait devant moi d'organiser une grande loterie nationale qui aurait pu fournir au trésor chinois démuni des ressources considérables.
Il en fut comme blessé.
« Si nous faisions une chose pareille, disait-il avec vivacité, ce serait immoral. Nous qui voulons rénover notre pays, nous ne pouvons employer de tels moyens. Mieux vaut que la Chine pauvre souffre encore que de se procurer de l'argent par des procédés illicites, en encourageant le jeu pour lequel mes compatriotes n'ont que trop de penchant. » Et, comme on le pressait encore, il terminait la discussion sur ces paroles, toujours présentes à ma mémoire : « On n'a jamais le droit de faire le mal pour procurer le bien. »
Quelle rencontre des choses !
C était ce puritain de race jaune que le Destin dressait devant les hommes de race blanche, au moment même où ceux-ci participaient à une violation du droit qui laissera, dans l'histoire, une trace ineffaçable.
Quand les signataires se séparèrent, il était trois heures du matin. On était au dimanche 27 avril 1913; ce qui venait de se passer dans ces murs du quartier des Légations avait une importance capitale, plus grande peut-être encore pour l'avenir de la politique mondiale que la défaite des Russes par les Japonais dans les plaines de la Mandchourie.
Le mardi 29, le Sénat se réunit et le discours de M. Wang, qui rendit compte de sa mission, fut couvert d'applaudissements frénétiques. Il le termina ainsi :
« Il n'en reste pas moins certain que, si nous proclamons aujourd'hui, nous membres du Sénat, seuls et réels représentants du pays, que le gouvernement n'avait pas le droit de signer le contrat, celui-ci, qu'on le veuille ou non, devra être considéré comme nul. On ne pourra nous en imposer l'exécution que par la force. On nous tuera, c'est bien, mais tant que nous serons vivants, nous aurons le droit et le devoir de crier que le contrat est nul parce que le gouvernement n'avait pas le droit de le signer. »
Et l'Assemblée vota, par 107 voix contre 64, l'ordre du jour suivant : « Le Sénat considère l'action du gouvernement signant le contrat d'emprunt sans avoir fait passer le projet de loi devant l'Assemblée nationale comme anticonstitutionnelle et, en conséquence, le contrat est nul. »
Quatre jours après, le 5 mai, la Chambre des députés votait un ordre du jour semblable par 223 voix contre 149. C'était bien la nation tout entière qui protestait par ses repré-
sentants, contre l'illégalité du premier acte du coup d'État.
Le contrat était signé, mais il fallait quelques jours pour que les banques pussent commencer à remettre les fonds à Yuen Chekai. Celui-ci les attendait impatiemment pour commencer la lutte. Un de ses familiers m'écrivait en français, à la date du 3 mai : « Comme vous devez le savoir, l'emprunt est conclu, il en est résulté un violent tapage; on ne parle rien moins que de guerre. Le Sud prétend mobiliser contre Yuen Chekai. Ici tout est prêt. Les contingents armés bien au point, entraînement satisfaisant et finances, l'emprunt d'hier. La partie est perdue pour les sudistes. S'il y a rébellion, ce sera l'extermination cruelle et définitive du parti qui pourtant contient de bonnes têtes et des intelligences dont le pays pourrait bénéficier. »
Cruelle, certes ! mais définitive ! C'était la vieille méthode, toujours en défaut, des pouvoirs qui veulent être absolus et qui croient détruire des idées en faisant tomber des têtes !
Cette signature inconstitutionnelle, c'était la guerre déclarée entre le président et le parti qui représentait réellement le peuple; mais on avait encore un espoir. Tant que Yuen Chekai n'avait pas d'argent, il était impuissant. Peutêtre, les représentants des nations étrangères, en présence de la volonté si clairement exprimée des représentants du peuple, allaient-ils modifier leur politique, et donner aux banques l'ordre de surseoir à la remise des fonds?
Les républicains se demandaient si les peuples d'Europe et particulièrement le peuple français, ce grand prêteur d'argent, voudraient commettre froidement une si grande injustice? Cela ne leur paraissait pas possible. Il fallait les éclairer, il fallait qu'une voix autorisée vint leur dire quelle était la situation réelle et l'usage qu'on allait faire de leurs deniers. Aucune voix ne pouvait être plus autorisée que celle du docteur Sun Yatsen, le premier président de la République, celui-là même qui s'était volontairement effacé devant Yuen Chekai pour ne pas compromettre l'unité du pays.
Celui-ci envoya donc, pour qu'il fût communiqué aux Parlements européens et à la presse européenne, l'appel suivant :
« D'après le résultat de la minutieuse enquête faite par les fonctionnaires désignés par le gouvernement sur l'assassinat du patriote Song Chiaojcn à Changhaï, il est établi à l'évidence que le gouvernement de Pékin est compromis dans ce crime. En conséquence, la situation est devenue si grave que la nation est actuellement à la veille de la crise la plus dangereuse qu'elle ait jamais connue.
« Le gouvernement, sûr de sa culpabilité, conscient de la force du mouvement d'indignation qui secoue toute la nation à cause de son acte criminel, et persuadé que cela va le mener à sa perte, a soudainement et inconstitutionnellement conclut un emprunt de 25 000 000 de livres sterling avec le quintuple groupe, malgré les vigoureuses protestations des représentants de la nation assemblés à Pékin.
« Cet acte tyrannique et inconstitutionnel du gouvernement a augmenté l'intense indignation causée par le meurtre de Song Cbiaojen, de sorte qu'à l'heure actuelle la colère du peuple est portée à son comble.
«Une révolution terrible apparaît inévitable. Il n'est que trop vrai que cette crise aiguë peut éclater en une désastreuse conflagration à tout moment.
« Depuis la naissance de la République, j'ai tout fait pour la paix, l'unité, la concorde et la prospérité du pays.
« J'ai appuyé Yuan Shikai pour la présidence parce qu'il paraissait qu'en agissant ainsi l'unité de la nation et le début d'une ère de paix et de prospérité seraient par là assurés; et depuis, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour ramener l'ordre et sortir le gouvernement du chaos créé par la révolution.
« Mon plus vif désir est de sauvegarder la paix dans la république, mais mes efforts seront rendus inefficaces si les financiers fournissent à Pékin un argent qui serait, et
probablement sera, employé à faire les frais de la guerre contre le peuple.
« Si le pays se voit jeté dans la guerre civile, cela infligera des souffrances extrêmes au peuple à peine sorti des maux de la révolution.
« Pour l'établissement de la République, il a fait les plus grands sacrifices et il est résolu à la conserver à tout prix.
« Si le peuple est obligé de combattre à mort pour la conservation de la République, non seulement il en résultera de terribles souffrances pour les masses, mais, inévitablement, les intérêts de tous les étrangers en Chine seront atteints.
« Si le gouvernement de Pékin n'a pas de fonds, on pourra espérer un compromis entre lui et le peuple, tandis que l'effet immédiat d'une remise d'argent qu'on lui fera sera de nous précipiter dans un terrible et désastreux conflit.
* Au nom et pour le salut de l'humanité, que la civilisation considère comme sacrée, je vous demande d'exercer toute votre influence en vue d'empêcher les financiers de fournir au gouvernement de Pékin les fonds qu'il utilisera sûrement pour une guerre civile.
« Je fais appel à tous ceux qui ont au cœur un véritable amour de l'humanité, pour nous accorder, à cette heure critique, leur assistance morale, afin d'éviter que le sang ne coule sans nécessité, et pour protéger mes compatriotes contre le triste sort qu'ils n'ont absolument rien fait pour mériter.
« Sun Yatsen. »
Cet appel parut dans un journal anglais, la presse française ne le publia point. Les membres de notre Parlement, auxquels il était adressé également, l'ignorèrent et bientôt on vit paraître dans les journaux les réclames ordinaires annonçant l'émission de l'emprunt chinois et vantant au public cette opération financière.
La déception du consortium. — Les responsabilités gouvernementales. — Les conseils de la presse européenne à Yuen Chekai. — Le coup d'État. — La déchéance de Yuen prononcée par les assemblées provinciales. — La deuxième guerre civile. — Tètes de républicains mises à prix. — Le Japon intervient. — Les massacres de Nankin. — La comédie de l'élection présidentielle. — La suppression de la liberté de la presse. — L'avenir de la dictature. — La faillite et le partage de la Chine. — La démocratie future.
Le prêt consenti à Yuen Chekai était d'une durée de quarante-sept ans, la somme, 25 millions de livres sterling, soit environ 625 millions de francs, devant rapporter aux prêteurs 5 pour 100 d'intérêt.
Comme un Etat tel que la Chine, sans organisation et en révolution, n'offre aucun crédit sérieux par lui-même, il avait fallu nécessairement une garantie spéciale qu'on pût présenter au public des souscripteurs. Celle-ci était le produit de la gabelle. Mais la vente en gros du sel, jusqu'ici monopole d'Etat, est organisée de telle sorte que, pour que la garantie pût donner tout ce qu'on en attendait, il fallait en réformer complètement le système.
Le sel était, depuis des siècles, revendu dans les provinces par des marchands qui traitaient avec les mandarins ; ils achetaient leur clientèle et la réforme allait les gêner considérablement. Celle-ci devait être poursuivie de concert avec des étrangers pour créer une administration sur le modèle des Douanes maritimes, ou tout au moins dirigée de haut par les étrangers. C'était la mainmise des blancs sur
toute une série de transactions concernant la vie journalière des Chinois et devant susciter, en pratique, d'infinies difficultés. En réalité, la garantie offerte était surtout l'espérance du bon fonctionnement d'une future organisation ; mais le gouvernement chinois n'en avait pas d'autre à offrir. Les 625 millions devaient être employés de la façon suivante :
Remboursement des emprunts faits par le gouvernement central
et par les provinces, arrivant à terme 300 millions.
Réforme du monopole du sel 50 —
Dépenses courantes de l'État pendant six mois. 125 — Renvoi des troupes dans leurs foyers 75 —
550 millions.
le reste, 75 millions, représentant les remises, frais de commissions aux intermédiaires, etc., etc..
L'emploi de ces fonds devait être surveillé par un bureau de contrôleurs, désignés en partie par les gouvernements étrangers; les fonds étaient déposés dans les banques étrangères prêteuses qui ne les versaient que sur le visa des contrôleurs.
On devait remettre au gouvernement chinois 12 millions et demi par semaine, sur explication fournie par lui de l'emploi des fonds, au moyen d'un chèque visé, que le ministère allait toucher dans les banques.
Ainsi, on s'assurait que Yuen Chekai ne pourrait pas se servir de l'argent prêté pour faire, contre les Russes, une expédition en Mongolie. On comptait le tenir en bride.
En somme Yuen ne pouvait disposer, pour la réalisation de ses projets, que de 200 millions, représentant les dépenses courantes et le licenciement des troupes, le reste demeurant dans la caisse des banques pour la réforme future de la gabelle et pour rembourser les dettes échues ou sur le point d'échoir.
Yuen Chekai, en diplomate qui connaît le procédé
d'opposer les uns aux autres les partenaires adverses, avait pris ses précautions pour ne pas dépendre si étroitement du consortium.
Le 10 avril, quinze jours avant la signature du gros em prunt, il avait, dans le plus grand secret, et par l'intermédiaire de la légation d'Autriche, passé deux contrats d'emprunt, à 6 pour 100, avec des groupes germaniques, derrière lesquels se trouvait, dit-on, la puissante maison Krupp. 11 devait recevoir une quarantaine de millions dans les quarante-cinq jours. Une option pour un emprunt de 500 millions était également envisagée.
En échange, Yuen donnait la promesse de commandes d'armes considérables et la deuxième hypothèque sur la taxe de transmission des terres, impôt qui n'était d'ailleurs pas encore perçu. Dans le cas où ce revenu ferait défaut, il donnait le produit de la gabelle, qu'il devait également promettre quinze jours plus tard au consortium.
Cette opération qui se révélait ainsi expliquait un peu le rôle silencieux des Allemands dans le groupe.
Grand désarroi chez celui-ci. On croyait tenir les commandes d'armement, elles échappaient; on s'apercevait de plus que la garantie de la gabelle allait devoir être partagée.
Briserait-on tout? Reprendrait-on la signature donnée en arguant de la duplicité de Yuen Chekai et de son chef de secrétariat, Liang Gheu-y, qui menait toutes ces machinations.
Le quintuple groupe avait déjà fait des avances, qui les payerait?
L'embarras était grand. Aussi, le correspondant à Pékin du Daily l 'clegraph pouvait-il télégraphier à son journal, le 21 mai, cette nouvelle fort vraisemblable : « Les conversations que j'ai eues en divers milieux m'ont convaincu que les légations ne comprennent plus rien du tout à la situation, et qu'elles sont maintenant complètement désorientées. »
Ces contrats autrichiens étaient tout aussi illégaux, tout aussi inconstitutionnels que celui passé avec le quintuple groupe, et le Parlement devait élever contre eux des protestations semblables à celle qu'il avait fait entendre déjà. Mais ceci n'était pas pris en considération par la diplomatie et la finance, considérant les représentants du peuple chinois comme inexistants, pour plus de commodité dans les combinaisons.
Le consortium prit rapidement son parti de cette situation nouvelle. Les reproches qu'il put faire à Yuen demeurèrent platoniques. La direction de la politique internationale à son égard ne fut point changée. Il restait l'homme nécessaire. Qui aurait-on pu trouver d'autre que lui pour refouler l'esprit nouveau soufflant à travers le pays?
Ainsi, l'habile joueur qu'est Yuen Chekai, avait réussi a attacher à sa fortune le deuxième groupement des puissances, et il avait maintenant partie liée avec les dirigeants de la politique internationale de l'Angleterre, de la France, de la Russie, de l'Allemagne et de l'Autriche. Tenant en main des atouts aussi formidables, il allait pouvoir établir hardiment sa dictature.
En Europe, la nouvelle de la protestation du Parlement chinois contre le caractère inconstitutionnel de l'emprunt avait mis en émoi les financiers engagés dans cette aventure. Ils s'apercevaient qu'on allait leur faire lancer sur le marché un emprunt dont le contrat fondamental était nul en droit. Certains s'inquiétaient d'une telle opération, à cause de la confiance aveugle du public des souscripteurs. Ceux-ci, en effet, ne pouvaient connaître les événements, la Constitution chinoise. Ils viendraient, à l'appel des établissements de crédit, apporter leur argent, sans se douter que le papier qu'on allait leur remettre en échange n'au-
mit aucune valeur juridique, puisqu'il représentait le titre d'une dette que les représentants légitimes du pays ne reconnaissaient pas et même contre laquelle ils protestaient.
Si une telle opération était nécessaire aux intérêts politiques des nations à l'extérieur, il fallait au moins que ceux qui avaient charge de ces intérêts prissent leurs responsabilités et couvrissent les financiers. C'est ce que pensèrent les banques françaises. Elles se tournèrent donc vers notre chancellerie et lui demandèrent de s'engager.
Mais il ne suffisait pas que l'on couvrit nos établissements de crédit : l'opération étant internationale, on devait faire de même à l'étranger.
A en croire le Figaro du 19 mai, qui prétend soulever un coin du voile recouvrant les tractations diplomatiques de l'affaire, ce serait la chancellerie anglaise qui, ne voulant pas prendre la responsabilité de faire déclarer légal et valide un contrat qui ne l'était pas, aurait poussé le quai d'Orsay à en prendre l'initiative (1).
(1) Voici ce qu affirme M. Armand Yvel, dans l'article dont il s'agit :
« Mais les Anglais, qui ont des intérêts considérables en Chine et qui tiennent par-dessus tout à conserver leur action prépondérante, ont entraîné derrière eux, bon gré, mal gré, la finance française, qui a fini par se laisser ébranler. Il leur est tenu alors une idée qui nous ferait éclater de rire, si elle ne pouvait pas avoir des conséquences aussi tristes : « Faisons déclarer « par les puissances que l'emprunt est régulier et constitutionnel! »
» Mais, qui va attacher le grelot?
« Heureusement que nous avons, à notre département des affaires étrangères, un petit clan, une sorte d'école préparatoire pour conseils d'administration. Il faut le faire marcher.
« Et voilà le quai d'Orsay en route, à l'insu tout d'abord de son chef, à l'insu du gouvernement tout entier, qui ignore encore les détails et les risques de cette opération hasardeuse. On assure même que, bien avant que le ministre fût prévenu, une lettre fut adressée aux cabinets des affaires étrangères de toutes les puissances contractantes, leur annonçant que la France considérait l'emprunt en question comme étant suffisamment gagé eu vertu de principes constitutionnels que notre ministère des affaires étrangères déclarait valables ; et on mettait une hâte particulière à demander aux autres départements étrangers de le reconnaître avec nous, ce qui est une chose accomplie. Détail
En tout cas, les journaux français publièrent la lettre suivante du ministre des affaires étrangères, lettre adressée au directeur de la Banque de l'Indochine :
a Paris, le 7 mai 1913.
« Monsieur le Directeur,
« Vous m'avez prié de vous faire connaitre si le gouvernement chinois avait notifié à la légation de la République à Pékin la signature de l'emprunt de réorganisation de 25 millions de livres. Vous m'avez demandé en même temps si cette notification avait été faite dans les conditions convenues, c'est-à-dire si le gouvernement chinois déclare que ce contrat constitue, au point de vue légal, un engagement liant le gouvernement chinois et ses successeurs, si le gouvernement français a pris acte de cette déclaration et s'il est d'accord avec le gouvernement chinois en ce qui concerne le caractère de l'engagement pris par ce dernier.
« En réponse à cette demande, j'ai l'honneur de porter à votre connaissance que la notification de l'emprunt de réorganisation a été effectuée le 29 avril dernier à la légation de France à Pékin, et accompagnée par le gouvernement chinois d'une déclaration d'après laquelle ce contrat constitue un engagement liant le gouvernement chinois et ses successeurs; que le gouvernement français en a pris note et est d'accord avec le gouvernement chinois en ce qui concerne le caractère de l'engagement pris par ce dernier.
« Agréez, etc
« S. Pichon. »
Des lettres semblables furent adressées aux banques
comique ! le gouvernement français n'a même pas encore reconnu l'existence légale de son emprunteur et il autorise l'emprunt! Telle est la comédie qui va se jouer! »
étrangères par les diverses chancelleries des gouvernements intéressés.
Le document ci-dessus, on le voit, ne parle pas de la Constitution chinoise qui confère pourtant, par son article 19, au Parlement chinois, des droits financiers analogues à ceux de nos Chambres et dont le quatrième paragraphe de cet article dit expressément : « L'Assemblée vote les emprunts publics. »
Etant donnée la politique suivie, on ne pouvait en effet y faire même allusion sans aller à Y encontre du but que Ton voulait atteindre.
On se contentait d'affirmer que Yuen Chekai, consulté, répondait qu'il avait bien le droit d'agir comme il le faisait. Il eût été vraiment étonnant qu'il eût répondu autrement.
Tout de suite, les établissements financiers français prirent acte de cette lettre officielle et insistèrent dans leurs organes pour en faire remarquer la portée; la Cote de la Bourse et de la Banque, du 20 mai 1913, tient visiblement à bien mettre en lumière le caractère politique de l'emprunt afin de dégager la finance.
u 11 y a eu, dit ce journal, des pourparlers entre les gouvernements, on s'est partagé l'emprunt par tranches assez jalousement parce que le lien financier doit avoir pour corollaire des liens politiques; c'est si vrai que l'Amérique s'est retirée par scrupule politique. Il y a donc une connexité étroite entre la politique et la finance, celle-ci ne faisant, si l'on peut dire, que coucher là où celle-là a fait son lit. Quand les gouvernements ont dit aux financiers de marcher, ceux-ci ont marché dans la voie où les politiques leur assuraient qu'ils pouvaient avancer. »
Et, après avoir cité la lettre de M. Pichon, l'organe financier ajoute : « Le document, insistons bien sur ce point, figure au prospectus. »
« Il résulte bien de cette lettre que c'est vis-à-vis du gou-
vernement français, qui Ta noté, que l'autorité chinoise a pris figure d'emprunteuse. Et on Ta fait savoir au public, qui doit donc conclure que le gouvernement a tenu l'engagement pour valable. »
C'est dans ces conditions que le fameux emprunt fut lancé sur le marché français. La presse publia les réclames habituelles en pareil cas. Nul ne parla de la violation de la Constitution, de l'emploi qui vraisemblablement allait être fait de l'argent versé.
Les souscripteurs, confiants, ne se doutaient guère que l'argent des citoyens français devaient servir à payer les frais de l'écrasement des républicains chinois et qu'il était en somme assez aventuré, puisque le gouvernement français, qui ne garantit point les emprunts étrangers, n'entendait nullement garantir celui-là.
Dès qu'il eut reçu les premières sommes, Yuen se prépara au combat, car il était déjà visible que les chefs du parti républicain n'allaient pas se laisser supprimer sans lutte. Il prit ses dispositions militaires, sûr d'avoir l'approbation des représentants des puissances et des banques dans son entreprise de réduire à néant les occidentalisés, désignés comme des fauteurs de désordre. Ces hommes, en effet, qui voulaient qu'on respectât la Constitution, n'étaient plus, dans la terminologie des journaux qui conseillaient publiquement le gouvernement chinois, que des révolutionnaires bons à abattre.
Le journal le Temps de Paris, qui puise ses renseignements aux bonnes sources, disait en effet dès le 13 mai : « Si, contrairement à cette attente, l'agitation des milieux révolutionnaires persiste et s'aggrave, il estimera que le moment est enfin venu d'agir. L'argent qu'on vient de lui prêter, en lui en fournissant le moyen, lui en créera aussi
l'obligation, car il est certain qu'un tel appui financier n'a pu lui être consenti qu'à la condition que Tordre et la tranquillité seraient énergiquement maintenus... C'est du reste, en de telles conjonctures, ce qui pourrait arriver de mieux, aussi bien à l'immense population laborieuse de Chine qu'aux intérêts considérables que les étrangers possèdent dans ce pays. »
The Economiste exprimant les vues des groupes anglais, était plus clair encore, et, pour que Yuen n'ignorât pas ses conseils, ceux-ci étaient reproduits en français, le 22 juin, dans le Journal de Pékin, organe officieux des légations française et russe, qui est suivi avec soin et traduit chaque jour, au secrétariat du président : « Elles lui ont avancé de l'argent personnellement pour l'aider à réorganiser le gouvernement et sans doute ne chercheront-elles pas trop à savoir comment il a été dépensé. Même, s'il entre dans ses mesures de restauration d'évincer quelques-uns de ses concurrents, c'est là une contingence à laquelle il ne faut pas trop regarder. Il ne faudrait pas trop s'étonner si certaines conceptions chimériques de Sun Yatsen étaient balayées par les hommes sérieux qui savent ce qu'affaires veut dire. »
Plus tard, le 6 juillet, le Temps consacrait tout un supplément à la Chine. Après avoir parlé des mouvements des troupes du Nord qui commençaient et des assassinats politiques, le journal termine sur ces mots :
« Certes ce sont là des mœurs politiques assez déconcertantes pour une République et ces débuts du parlementarisme sont plutôt faits pour surprendre ceux qui ne connaissent que superficiellement la Chine; mais, quoi que nous pensions de pareilles méthodes de gouvernement, il n'en est pas moins vrai qu'elles sont de nature à rendre à la Chine la tranquillité à l'abri de laquelle elle pourra poursuivre son développement normal. »
En somme, tout le monde comptait sur celui qu'on
croyait être « Thomme sérieux qui savait ce qu'affaires veut dire » pour déblayer le terrain de ces gens opposés aux combinaisons. Pourquoi aussi ceux-ci avaient-ils la prétention d'établir dans leur pays le règne de la loi au lieu de celui de l'arbitraire et du meurtre? On faisait donc savoir clairement à Yuen qu'on ne regarderait pas au choix: des moyens. Il pouvait se servir de ceux qui lui étaient habituels : faire ou non tuer ces hommes gênants, c'était son affaire; l'essentiel était qu'il les fit disparaître. On lui répétait qu'en agissant ainsi, il rendrait un grand service à la fois à la Chine, aux étrangers, et jouerait « un grand rôle historique » .
D'ailleurs, la prétention des républicains chinois de vouloir faire de lui un président comme celui de la République française était insoutenable. C'était vouloir l'abaisser au rôle de « marionnette » ou de « mannequin » . Le véritable chef d'Etat n'obéit point à un Parlement, il commande.
Voici un spécimen des conseils qu'on lui donnait indirectement sur ce point, encore le 7 août, par le canal du Journal de Pékin :
« Les Sun Yatsen, les Hoang Hing et autres, s'étaient en effet rendu compte, quoique un peu tard, que Yuen Chekai ne consentirait jamais à être le mannequin qu'ils avaient voulu en faire, ils avaient eu plusieurs occasions de constater qu'il gouvernait en véritable chef d'Etat; la conclusion de l'emprunt leur eût suffi, s'il leur était resté quelque doute. »
Envisageant le triomphe final de la dictature, l'article terminait en exposant, dans un raccourci saisissant, le portrait du gouvernant tel qu'on le désirait.
u Et, délivré de tout souci, à l'extérieur comme à l'intérieur, véritable représentant et seul dépositaire des coutumes, des traditions, des conceptions propres à ce pays, en un mot, de tout ce qui est chinois et que les autres ont voulu renverser. Yuen Chekai pourra gouverner, n'ayant plus d'autre souci que celui des souverains qui le précé-
dèrent : diviser pour régner et veiller à ce que nul ne s'élève jusqu'à se placer devant lui en adversaire. »
Telle était la conception du chef de l'Etat, vraiment digne de ce nom, qu'on présentait à Yuen Chekai, dans notre langue française qui dit si bien ce qu'elle veut dire.
Soutenu de ces approbations et de ces encouragements, sûr de l'appui des diplomates, cet homme d'un autre âge pouvait se lancer hardiment dans la voie qui, croyait-il, devait le mener à la toute-puissance, et, au besoin, noyer dans le sang toutes les résistances à son ambition.
Pendant tout le mois de mai, il prit ses dispositions militaires en vue de se rendre maitre d'une révolte dans le Sud, car il ne suffisait pas de triompher dans le Nord.
Quelle eût été sa situation, en effet, si une République du Sud eût pu se constituer, si la majorité du Parlement, se réfugiant là, eût continué de protester contre l'illégalité de l'emprunt et la violation des lois?
Les hommes qui avaient fait la révolution sentaient s'approcher la tempête.
Sun Yatsen, avec son habituel esprit politique, considérant les forces du monde presque entier liguées pour l'écrasement de son parti, faisait dans les groupes des efforts considérables d'apaisement; il voulait que l'on usât de tous les moyens pour ne pas livrer un combat si inégal.
Hoang Hing, convaincu que l'on ne pourrait échapper à la nécessité de recourir aux armes, voulait que la résistance fût concentrée au-dessous du fleuve Bleu; les trois ou quatre provinces les plus fortes, les plus riches, suffisaient pour constituer une République indépendante, à laquelle chacune des autres provinces viendrait s'adjoindre au moment propice.
Le Parlement voulait mettre en accusation le gouvernement, mais il était réduit à l'impuissance. Yuen ne tenait nul compte de ses votes, de ses protestations contre la violation de la loi. Il suivait les conseils qui lui étaient donnés
et dont voici l'esprit tel que l'exprime encore le Journal de Pékin : « Le Parlement qu'il a tenu à conserver devra être entre ses mains un instrument docile, sous peine de disparaître, encore que le président n'ait aucun motif de supprimer cet organe. A quoi lui servirait une dissolution des Chambres? A rien, évidemment. »
Il valait même mieux conserver une sorte de Douma que l'on pourrait présenter au public prêteur d'argent d'Europe, comme représentant la volonté du peuple pour légaliser les emprunts et les actes de bon plaisir du pouvoir, absolu dans la réalité.
Les républicains frémissaient, les violents ne pouvaient comprendre qu'on supportât plus longtemps une telle dictature ; les conseils de patience leur semblaient une trahison.
Depuis le meurtre nocturne de Tchang Tchennou et de Fang Wei, les hommes qui avaient fait la révolution dans le centre, à Hankéou et à Outchang, nourrissaient contre Li-Yuenhong, pour eux traître à la République, une haine mortelle. Celui-ci se débarrassait de ses ennemis par des exécutions sommaires, toujours insuffisantes, qu'il fallait recommencer chaque jour.
Dans cette région, le mépris de la Constitution par Yuen Chekai causa une profonde colère, des comités s'organisèrent secrètement en vue d'une prochaine résistance. Des ouvriers de l'arsenal de Hanyang, conduits par un Cantonais nommé Liang, ayant demandé une augmentation de salaire, le vice-président en prit texte pour réprimer, à la vieille mode asiatique, toute tentative de révolte en se saisissant des suspects. En un seul jour, on décapita, en deux fournées, cinquante, disent les communiqués officiels, des centaines, disent d'autres sources de renseignements, de républicains ou d'ouvriers. Bien entendu, de jugement, il n'en était point question. Des femmes même étaient décapitées.
A Outchang, ce fut une vrai boucherie, les soldats inexpérimentés hachaient les cous pour trancher les têtes. Les corps furent jetés en dehors des portes de la ville, en proie aux chiens errants et aux porcs, crime sacrilège au regard de la religion des ancêtres. Il semblait que ces horreurs eussent pour but de pousser à bout les républicains et de leur faire lever l'étendard de la révolte, afin d'avoir à la réprimer.
Des malheureux s'étant réfugiés au consulat d'Allemagne, les Allemands les livrèrent : ils furent tués aussitôt. La foule menaçante entoura le consulat et l'on put craindre un instant que le peuple ne se portât aux dernières extrémités contre les étrangers.
Au mépris des traités, des policiers envahirent même la concession française pour se saisir des soi-disant conspirateurs. Le consul de France, lui, à l'honneur de notre pays, refusa de livrer au massacre les républicains qui résidaient sur notre territoire. Un journal de Pékin, à la solde de Yuen Chekai, en prit texte pour critiquer cette attitude. « Comment, lorsque la France soutenait la dictature, un de ses agents se permettait de ne pas amener sous le couteau ceux qu'on lui réclamait pour regorgement? Les Allemands se conduisaient mieux, ils faisaient une concurrence dont Yuen aurait pu tenir compte, en retirant son amitié aux Français ! »
Ce froncement de sourcils du dictateur provoqua la curieuse note d'excuses du 23 juillet. Après avoir longuement démontré que l'extradition eût été contraire au droit international, la note terminait ainsi :
« Le droit international a ainsi parfois, pour ses adeptes, des exigences pénibles. Nos amis chinois le comprendront, ils l'ont déjà compris. Quant au gouvernement de Pékin, il y aurait ingratitude de sa part à ne pas reconnaître que les sympathies françaises lui étaient depuis longtemps acquises, qu'elles ont été les premières à aller à lui; les
sympathies rivales se font d'autant plus bruyantes qu'elles sont plus tardives et plus intéressées. »
Ainsi, les massacres d'Outchang, qui furent une orgie de sang, eurent pour résultat cette singulière concurrence.
A Pékin, on n'eut besoin de proclamer aucune loi des suspects pour la bonne raison que la volonté du président, ne tenant nul compte ni de la Constitution ni du Parlement, était devenue la suprême loi. Là aussi fonctionna activement le coupe-coupe triangulaire que nous avions vu si souvent promener dans la ville, soit nu, soit enfermé dans son étui de cuir. On arrêta des sénateurs, mais on fit comprendre au dictateur qu'il serait de mauvaise politique de tuer ses adversaires parlementaires. Ils étaient déjà réduits à l'impuissance, cela suffisait pour le présent. D'ailleurs, un peu plus tard, un sénateur fut fusillé, d'autres sénateurs, des députés, opposés à la cession aux Russes de la Mongolie, furent enlevés et disparurent, le président du Sénat s'enfuit de Pékin, le reste de la majorité fut terrorisé.
Quant à Yuen, il demeurait toujours, tels les empereurs mandchoux, enfermé dans le palais impérial, devenu le sien. Là, un pavillon spécial était disposé pour son conseiller militaire, le colonel Brissaud-Desmaillet. Il l'avait ainsi plus facilement sous la main pour diriger les opérations contre la révolte du peuple. Yuen tient en effet les talents militaires de notre compatriote en haute estime, et c'est, paraît-il, à juste titre. Les ordres partant directement du palais, le mouvement des troupes serait conduit de haut par un habile stratège.
En mai, les divisions descendirent vers Yangtzé-Kiang dans un ordre savant ; un corps se dirigeait vers le centre par le chemin de fer de Pékin à Hankéou, un autre dans la
direction de la province du Kiang-si. Enfin, Tchanghiun, avec ses hommes qui avaient fui Nankin lors de la révolution et avec lequel Yuen avait dû entretenir des rapports secrets, surveillait la ligne du chemin de fer qui mène de Poukéou, en face Nankin, jusqu'à Tientsinn et Pékin. Ces mouvements où Ton reconnaissait les bonnes méthodes stratégiques, devaient empêcher une invasion du Sud sur la capitale, car on ne pouvait pas compter sur l'armée de Li Yuen-hong, forte de 50 000 hommes des provinces centrales et gagnée par la propagande des républicains. Un général cantonais, qui se trouvait à Pékin, fut décapité dans le milieu du mois, ce qui provoqua une profonde émotion. Les exécutions des suspects allaient leur train. La majorité du Parlement était sous le couteau; néanmoins, elle ne cédait pas.
Le 17 mai, interpellation violente à la Chambre adressée au général Toan Kijoei, ministre de la guerre, président du Conseil, pour violation des libertés publiques et de la Constitution. Celui-ci reste silencieux.
Le 6 juin, le Sénat repousse de nouveau le contrat de l'emprunt présenté à son approbation pour satisfaire les réclamations des groupes étrangers ; ceux-ci étaient désireux de se couvrir de la légalité ; ils espéraient que Yuen se ferait enfin une majorité par la corruption et la menace. Malgré les efforts de tous les ministres présents, la Chambre des députés rejetait, de son côté, le traité conclu avec la Russie au sujet de la Mongolie et invitait le gouvernement à négocier un traité plus avantageux.
C'étaient là de graves échecs.
Le correspondant du Daily Telegraph câblait à son journal : « Les chefs du Parlement me demandent de déclarer en Angleterre que la seule assistance qu'ils sollicitent instamment maintenant est négative : c'est de ne pas donner d'argent à la Chine, sauf les sommes nécessaires à payer ponctuellement toutes ses obligations à l'étranger. En
d'autres termes, ils soutiennent que si la politique intérieure se poursuit avec les mêmes avantages des deux côtés, cela ne pourra avoir qu'un résultat, c'est-à-dire une écrasante victoire pour le constitutionnalisme aux mains propres, finissant le présent régime pour toujours. »
Il était, pour Yuen, temps de se hâter. Il le fallait d'autant plus que, devant le commencement d'invasion, les gouverneurs du Sud se préparaient à combattre, et celui de la province du Kiangsi avait fait faire, en prévision de cette éventualité, des mouvements aux soldats sous ses ordres.
Le 9, le président fit son deuxième pas ostensible dans la voie du coup d'Etat. Il publia un décret, dans lequel il ordonnait à ce gouverneur de quitter son poste, de venir à Pékin, et lui désignait un remplaçant.
C'était une atteinte à la liberté des provinces, le dernier rempart contre la tyrannie. Cet acte mit le feu aux poudres et la révolte éclata simultanément dans plusieurs régions du Sud.
Le mouvement était spontané, indiscipliné, non coordonné, les chefs durent se résigner à engager une lutte si inégale. HoangHing se rendit, au delà du Fleuve Bleu, à la rencontre du Tchanghiun, général de l'ancien régime.
Dans le Kiangsi, le toutou, ou gouverneur, Li Liekiunn, révoqué, s'établit dans les forts qui se trouvent à l'entrée du lac Poyang; puis, plusieurs provinces proclamèrent leur indépendance, qu'elles voulaient garder jusqu'à ce que l'on eût châtié « le traître Yuen » .
Dès que le coup d'Etat s'affirma, les assemblées provinciales, recommençant ce qui avait été fait au début de la révolution, envoyèrent des délégués à Changhaï, afin d'y délibérer librement, puisque le Parlement, dont les membres ne vivaient plus à Pékin que sous la menace, étaient ré-
duits à l'impuissance. On voulait proclamer la déchéance de Yuen Chekai et constituer à Nankin un nouveau gouvernement provisoire.
Les Chinois ne pouvaient, malgré tout, s'imaginer que les Européens qui vantaient si haut leur propre civilisation, qui vivaient sous le régime des Assemblées considéré par eux comme la meilleure garantie de la liberté des citoyens, allaient aider le dictateur à détruire la République et à rejeter la société dans les horreurs de la guerre civile. Ils envoyèrent aux représentants des puissances la déclaration suivante :
« Lorsque autrefois, en raison du mauvais gouvernement de la dynastie des Tsing, la paix fut troublée en Chine, ce fut grâce aux bons offlces des puissances que les partis purent combattre à armes égales. Alors le peuple, tandis qu'il déplorait le pitoyable état du pays, était reconnaissant aux puissances de leur générosité et de la noblesse de leur conduite.
« Et lorsque le moment vint où le peuple leva l'étendard de la révolution dans le but de réformer le pays, les puissances amies, dans l'intérêt de la justice et de l'humanité, maintinrent une stricte neutralité. Leur exemple fut suivi par les autres puissances. Ce fut grâce à leur attitude correcte que l'établissement de la République fut rendu possible en si peu de temps et avec si peu de sang versé. Le peuple de Chine en a été infiniment reconnaissant aux puissances.
« Contrairement à notre attente, Yuen Chekai, en administrant les affaires du pays, a commis les fautes les plus graves. Il a violé la Constitution, amené toutes sortes de maux et tué le peuple sans pitié. Les citoyens ont souffert d'une oppression imméritée et leur patience a été mise à bout. De plus, Yuen Chekai a systématiquement excité le peuple en envoyant des troupes dans le Sud et le Kiangsi a été forcé de déclarer l'indépendance.
« A ce mouvement héroïque du Kiangsi, plusieurs provinces ont répondu, elles se sont levées pour châtier Yuen Chekai. Le seul but de ce mouvement est d'expulser ce grand traître au peuple et d'améliorer la situation politique, afin de promouvoir l'amitié avec les nations étrangères et de maintenir la paix. Ce mouvement n'a nullement pour but de troubler la paix et l'ordre et d'amener l'anarchie. Les relations internationales et toutes les obligations des traités de la Chine avec les nations étrangères seront, comme d'habitude, maintenues et observées sans exception, et la vie et les biens des étrangers seront protégés. Nous prenons la pleine responsabilité de leur sécurité.
« Le gouvernement de Yuen Chekai à Pékin est répudié par la nation tout entière; conséquemment, il ne peut plus porter plus longtemps la qualification de « gouvernement » et il est dès maintenant disqualifié pour continuer à entretenir des relations internationales avec les Puissances.
* Yuen Chekai n'a plus maintenant aucune autorité pour accorder quelque territoire ou quelque privilège que ce soit aux nations étrangères et les nations étrangères ne doivent en aucun cas fournir à Yuen Chekai de l'argent ou des munitions de guerre.
« Notre groupement est la représentation autorisée de toutes les provinces de la Chine tout entière.
«Après avoir fait aujourd'hui, 17 juillet, dans la deuxième année de la République chinoise, 1913, la présente déclaration, nous appelons respectueusement l'attention des puissances sur son contenu et nous prions instamment qu'on en prenne bonne note. Si quelqu'une des puissances étrangères fournit à Yuen Chekai, le traître à la Chine, de l'argent ou des munitions de guerre, le pays ne pourra pas assumer la responsabilité des contrats. Nous espérons sincèrement que les diverses puissances seront mues par la justice et l'humanité et qu'elles maintiendront une stricte
neutralité. Leur complaisance à exaucer notre requête, non seulement sera un bienfait pour la Chine, mais contribuera également à la paix du monde. »
En droit, Yuen Chekai était donc déchu, comme le serait le président de la République française, si les représentants des conseils généraux, à la suite de quelque acte de trahison ou de violation de la Constitution, le proclamaient tel.
Il ne représentait plus que lui-même, un homme quelconque, ne tenant aucun droit, ni de l'hérédité, ni de la tradition, ni de la volonté populaire. Il devenait le pur et simple usurpateur installé au pouvoir dans la maison d'autrui, jouissant des biens selon son bon plaisir, faisant marcher les hommes par la crainte, jusqu'au jour où quelqu'un de ceux qui ne veulent pas se laisser ainsi réduire en servitude, le tuerait.
Puis, les délégués des assemblées provinciales constituèrent un gouvernement et choisirent comme président de la République un ancien vice-roi, Tchen Tchœnnhuen, qui s'était rallié à la République. Ce choix avait été indiqué par Sun Yatsen lui-même; l'élection de ce personnage pouvait, en effet, donner satisfaction à l'esprit nationaliste chinois des gens de tous les partis.
La révolte s'étendit rapidement et sur les divers points du territoire, au Nord, au Sud, à l'Est et à 1 Ouest, des vengeurs se levaient. A Tcheufou, au Chantong, les révoltés tentèrent un débarquement; à Kaifongfou, la capitale du Honan, la province de Yuen, un arsenal sauta; le Seuichoenn, l'immense province de l'Ouest, proclama son indépendance; dans les premiers jours d'août, trente-huit Chambres de commerce de cette région avaient fait des proclamations spéciales contre la dictature. L'éloignement du Seutchoenn le mettait hors d'atteinte des troupes de
Yuen. L'immensité de sa population, le caractère indépendant et patriote de ses habitants, l'auraient rendu redoutable, si la distance si grande ne l'eût empêché de venir au secours des républicains du Centre et du Sud.
Le général musulman Fong Kouotchang, celui-là même qui avait incendié sauvagement Hankéou, descendait vers le fleuve Bleu, avec les troupes du Nord, pour le traverser et attaquer les républicains autour de Changhaï.
Des combats eurent lieu dans toute la région qui entoure Nankin, en deçà et au delà du fleuve. 11 ne peut être question d'en parler ici.
Luttant contre tant de forces, les révoltés devaient être vaincus sur le champ de bataille. Ils étaient partis trop tôt, s'étaient aventurés trop loin. Cette marche sur Pékin que voulaient les violents pour aller « châtier le traître Yuen » lorsque s'avançaient à leur rencontre les troupes mercenaires bien payées du dictateur, dirigées par l'esprit européen et bien armées, était vouée d'avance à la défaite. Celle-ci fut assurée par la défection de la flotte de guerre, qui se trouvait dans le fleuve. Les marins des équipages étaient sans solde depuis longtemps. Pour qu'ils ne se prononçassent pas pour les républicains, les banques de Changhaï, sur les ordres venus de Pékin, mirent à la disposition des agents de Yuen Chekai les sommes nécessaires pour acheter le concours des marins, ce qui fut fait. L'artillerie des vaisseaux put ainsi bombarder les forts d'Ousong et soutenir l'action des troupes du Nord. Dès que celles-ci entrèrent à Changhaï, leur premier soin fut d'aller à la prison et de remettre en liberté Yng Koeihinn, l'assassin de Song Kiaojen pour le compte du gouvernement. Hoang Hing, battu et trahi, voulut se suicider; ses amis l'en empêchèrent et il partit dans le Sud. Les principaux gouverneurs qui avaient pris part à la révolte l'imitèrent, après que leurs troupes eurent été défaites. Hoang Hing et Sun Yatsen se réfugièrent au Japon. Cette fuite, celle de Li-Liékiunn, de
Po Wenwei, gouverneur de la province de Nganhoei, causèrent une vive déception à Yuen. Il aurait voulu qu'on tuât ces adversaires déterminés qui allaient continuer au loin à déployer leur activité bien connue et mener contre lui le combat qu'ils avaient soutenu contre la dynastie.
Déjà, ses délégués dans le Sud avaient promis de grosses sommes aux assassins de bonne volonté qui rapporteraient leur tête. Cela n'était pas suffisant.
Comme s'il eût voulu faire boire jusqu'à la lie la coupe de l'amertume au groupe diplomatico-financier qui marchait avec lui, il publia, le 22 juillet, un décret mettant à prix la tète des principaux républicains.
Cette provocation directe et gouvernementale à l'assassinat provoqua tout de même un certain dégoût. A Changhaï un journal en langue anglaise ayant publié, avec majuscules et lettres grasses, une alléchante annonce dans ce sens, le corps consulaire lui fit interdiction de continuer cet appel au meurtre (1). Les diplomates de Pékin furent ennuyés lorsqu'ils apprirent l'existence du décret officiel. Ce sont là des procédés non admis.
Aussi, en présence des reproches et en spéculant sur l'ignorance des étrangers de la langue chinoise, le secrétariat de la présidence fit déclarer que jamais le président n'avait rien fait de semblable.
u Jamais, dit son envoyé au Journal de Pékin du 26 août, on ne trouvera dans les décrets un encouragement au meurtre. »
Or, voici ce que je lis dans le texte chinois dudit décret,
(l) Certains journaux européens en Chine, n'ayant qu'un tirage extrêmement restreint, ne vivent guère que de subventions des uns ou des autres, dont ils défendent les intérêts en présentant et déformant, quand il y a lieu, les événements selon les vues de ceux qui les soutiennent. C'est là ce qui explique qu'il est si difficile, lorsqu'on ne peut puiser directement aux sources chinoises, de savoir exactement ce qui se passe. Il va de soi que Yuen Chekai n'a pas manqué de se servir de ce moyen d'action, dès que l'emprunt lui eut permis de le l'aire.
publié au Journal officiel chinois du 23 juillet, et que j'ai sous les yeux. Ce décret vise Hoang Hing, Tchenn Kiméi, l'ancien gouverneur qui maintenait jadis Tordre à Changhaï, et Po Wenwei, le gouverneur du Nganhoei, républicains résolus et d'une énergie indomptable.
u Ceux de leurs compagnons qu'ils out entraînés qui trancheront la tête à Hoang Hing et aux autres et qui, par là, se rachèteront leurs propres fautes, recevront également une récompense en or; quant à ceux qui les saisiront et les ramèneront eux-mêmes, on ne recherchera pas du tout leurs crimes passés. Moi, président de la République, je considérerai seulement l'obéissance ou la désobéissance (à mes ordres) et je ne rechercherai point le parti auquel on appartiendra. Que le présent décret soit publié partout afin que tous le connaissent. » Ce sont ces lignes qui terminent le document.
D'ailleurs, la guerre civile épuisant rapidement les fonds de l'emprunt on ne pouvait payer cher pour chaque tête. Celle de Hoang Hing lui-même ne faisait gagner à l'assassin que 250 000 francs, ce qui était vraiment très peu pour un tel personnage.
On comprend que de pareilles mœurs aient provoqué quelque émotion dans le corps diplomatique, dans le personnel des banques et chez les contrôleurs étrangers.
Singulières pièces justificatives de la dépense, en effet, eussent été pour le bureau des comptes les têtes exsangues aux yeux clos des défenseurs de la légalité, tranchées et apportées par quelque traître assassin, désireux de toucher sa part de l'épargne française et anglaise !
La deuxième guerre civile vint mettre en lumière, avec un grand relief, un fait d'une importance considérable pour la politique internationale : l'orientation nouvelle du Japon.
Dès le début des hostilités entre le Nord et le Sud, on signala la présence de sous-officiers et d'officiers japonais, prêtant leur concours aux révoltés. Des représentations furent même faites à ce sujet par le gouvernement de Yuen Chekai au gouvernement de Tokio.
Cette attitude était la conséquence des changements accomplis dans la politique intérieure du Japon.
La mort de Mutsuhito a été la fin dune ère de gloire et de respect sacré pour la personne de l'empereur. Le successeur de celui-ci apparut tout à coup au peuple dépouillé du prestige surnaturel qui entourait son père; les vieilles fictions qui demeuraient debout par convenance s'évanouirent, et le souverain ne fut plus qu'un monarque constitutionnel, obligé de lutter contre l'envahissement des idées démocratiques, destructrices de son trône.
La politique aristocratique des grands clans était, elle aussi, frappée à mort par les coups que lui portait l'esprit nouveau. Un ministère dut se retirer devant une émeute et les foules commencèrent à faire entendre leur voix.
Informées par leurs journaux des choses de Chine, le spectacle de l'Europe dirigée par la Russie, s'efforçant de mettre la main sur le continent voisin, leur apparut comme un péril menaçant la race jaune tout entière.
Les divers organes de l'opinion se retournèrent vers le gouvernement pour lui reprocher la part qu'il avait prise à cette politique.
Dès le 3 juin, les chefs de l'opposition, MM. Ozaki et Inukai, dans un banquet qui leur était offert par Y Association pour la protection du gouvernement constitutionnel, critiquaient vivement le gouvernement pour sa participation au consortium.
M. Ozaki faisait remarquer que 70 pour 100 du commerce japonais en Chine avait lieu avec le Sud. De plus, ajoutait-il, de nombreux patriotes du Sud ont autrefois étudié au Japon et leurs sympathies vont naturellement vers
notre pays; tandis qu'au contraire, le Japon ne doit pas oublier que Yuen Chekai nous a toujours été hostile depuis la guerre sino-japonaise. Le seul moyen d'obtenir la sympathie du Sud, c'est de l'aider, qu'il soit victorieux ou non. »
Quant à M. Inukai, il disait : « La Chine est un pays où la décentralisation a toujours prévalu, il est absolument impossible d'effectuer la centralisation du pouvoir comme le veut Yuen. Le gouvernement est allé trop loin du fait de son accord avec les puissances, il faut qu'il revienne à sa dignité et ne suive pas aveuglément celles-ci. »
Les discours de ces personnages, qui avaient pris une part prépondérante au renversement du précédent cabinet, permettent de comprendre l'attitude du Japon. L'ambassadeur à Pékin, M. Ijuin, en bons termes avec Yuen Chekai, fut rappelé et remplacé par M. Yamata, qui passe pour un ami de Sun Yatsen.
Officiellement, le Japon restait toujours dans le consortium, mais les révoltés pouvaient se vanter d'avoir l'appui de leurs frères de race.
Aussi, les troupes du Nord commirent-elles la faute grave de tuer des Japonais qui s'abritaient derrière la protection de leur drapeau. Dans le même temps, on apprenait que des assassins étaient envoyés de Chine au Japon pour tuer les leaders républicains qui s'y étaient réfugiés.
Un traitement odieux, infligé à des officiers japonais par les soldats du fameux Tchanghiun à Nankin, devait mettre le comble à la colère de ce peuple susceptible et patriote et provoquer les événements qui ont suivi. Un diplomate, le directeur des affaires politiques au ministère des affaires étrangères, M. Abé, fut poignardé par deux de ses compatriotes qui le considéraient comme favorable à la politique de Yuen Chekai (1).
(1) En réalité, on lui reprochait d'avoir conseillé Je livrer à Yuen Chekai
Mais la cause de l'intervention des Japonais en faveur des républicains est plus profonde que celle qui a déterminé ces faits accidentels. Elle réside dans l'affinité de race. Les républicains chinois sont, aux yeux de leurs voisins, les défenseurs de la race jaune sur le continent contre les empiétements de la race blanche. Ils luttent — selon l'expression japonaise — contre « l'invasion de l'or » , grâce à laquelle les blancs espèrent réduire, en une servitude déguisée, le continent asiatique; c'est donc eux qu'il faut soutenir.
Le Japon a toujours rêvé de posséder l'hégémonie dans l'Extrême-Orient transformé. Il espère pouvoir un jour être à la tête de la fédération des peuples de race jaune, lorsque ceux-ci auront suffisamment évolué pour mettre leurs forces en mouvement et faire remarquer alors aux blancs
les chefs républicains réfugiés au Japon, ce qui choquait le sentiment de l'honneur des descendants des Samouraïs.
Voici la curieuse lettre d'un de ses meurtriers, qui se suicida, et qu'on trouva près du cadavre de celui-ci ; elle ouvre de suggestifs horizons sur la mentalité de l'homme du peuple japonais :
« J'ai assassiné M. Abé, dit-il, parce que je croyais qu'aussi longtemps qu'il vivrait le Japon subirait des défaites répétées dans sa politique diplomatique en Chine. C'était le 5 courant. J'ai attendu le retour de ma victime et lorsque je l'ai vu approcher de sa maison, je l'ai saisi par derrière et je lui ai plongé mon poignard dans le ventre. Il donna l'alarme comme un poltron en criant « Au voleur! » de toute la puissance de sa faible voix.
« J'accomplissais là un acte plus important que lorsque Shimoda Ichiro assassina Okubo Toshimichi.
« Quant à moi, comme j'ai eu à choisir entre me suicider ou me livrer à la police, j'ai choisi la première alternative. J'ai attendu jusqu'à présent, seulement pour être certain que ma victime était réellement morte.
« En terminant, il y a une chose dont je ne dois pas omettre de parler. J'ai appris par les journaux que Mme Abé, avec ses petits enfants, était tombée dans un abattement et un chagrin profonds. J'ai détesté et tué ma victime en tant qu'homme public et je n'ai jamais eu l'intention d'être cruel à son égard en tant que personne privée, pas plus que d'offenser sa famille.
« Je prie, par le présent, d'offrir deux yens à sa famille affligée. C'est une grosse somme pour un homme pauvre comme moi; j'espère que les chefs de la police seront assez bons pour transmettre cet argent. »
Une foule considérable assista aux funérailles de cet homme pour manifester contre le gouvernement et la faiblesse de sa politique étrangère.
que l'Asie doit être aux Asiatiques, car cela est dans la nature des choses et conforme aux principes de liberté que l'Europe elle-même leur a enseignés.
La grande lutte pour en arriver là est désormais commencée, et c'est pour cela que la nuit du 26 avril, où se signa le fameux emprunt, cause de la deuxième guerre civile, restera une date mémorable dans l'histoire du monde.
Lors de la révolte constitutionnaliste, le gouvernement japonais, qui avait amené des vaisseaux chargés de troupes devant Nankin où le trop fameux Tchanghiun mettait tout à feu et à sang, paraissait vouloir, poussé par le peuple, prendre la défense des républicains chinois.
A ce moment, en effet, il semblait qu'une bande de bêtes féroces se fût abattue sur cette malheureuse cité. Tchanghiun, vieux Mandchou, tenait à se venger d'avoir été expulsé une première fois, près de deux ans auparavant, de cette place, et il en avait promis le pillage à ses hommes. Aussi, dès que les défenseurs, n'ayant plus ni argent ni munitions, eurent été vaincus, dès que les soldats de Tchanghiun se furent emparés de la ville, il s'y passa d'indicibles horreurs ; on pilla, on brûla, on incendia, on tua avec une véritable ivresse de carnage les malheureux habitants dont la plupart, n'étant point combattants, n'avaient aucune part dans la révolte; on viola jeunes filles et femmes sous les yeux de leurs époux et de leurs pères. On larda de coups de baïonnette les enfants encore à naître dans le sein de leur mère. Tout fut incendié et détruit. La dévastation fut plus complète que celle qui résulta de la grande insurrection des Taïpings. C'est ainsi que « l'ordre fut rétabli » .
Les notables de Nankin ravagé adressèrent un appel aux puissances pour leur demander vainement l'éloignement de Tchanghiun « le boucher » .
Le Japon, qui voulait intervenir, dut se tenir sur la réserve devant l'attitude hostile de la diplomatie russe, considérant une intervention japonaise comme un acte anti-amical et une atteinte possible au principe de l'intégrité de la Chine.
Tchanghiun fut félicité, récompensé, décoré ; tout ce que le gouvernement japonais put obtenir fut, finalement, en raison de l'injure grave qui lui avait été faite par le meurtre de ses nationaux s'abritant sous leur drapeau, l'assurance que Tchang ne resterait pas gouverneur de Nankin et de la région. Cela eut pour effet de causer une profonde irritation dans le peuple japonais contre les blancs en général et les Russes en particulier.
La tragédie sanguinaire de la deuxième guerre civile eut son épilogue prévu par tout le monde, un simulacre d'élection qui consacrait Yuan Chekai président définitif.
Les principaux concurrents étaient en fuite ou avaient leur tête mise à prix; des assassins les guettaient; les militants les plus actifs étaient ou disparus, ou emprisonnés, ou terrorisés et retenus à Pékin.
Un parlementaire, d'origine cantonaise, ayant essayé de faire passer une motion demandant la démission de Yuen Chekai, dut s'enfuir; il fut rattrapé à Tientsinn par la police du président et fusillé afin que ses collègues sussent bien ce qu'il en coûtait de faire une telle opposition.
Ce fut dans ces conditions qu'on procéda, le 6 octobre 1913, à l'élection présidentielle. Les membres du Parlement, qui, au moment du vote à huis clos, voulurent s'enfuir pour que le quorum ne fût pas atteint, furent ramenés et enfermés manu militari dans la salle des séances par la soldatesque et la police.
Le journal chinois le Chountien chepao, publié sous la protection japonaise, donne, le 7 octobre, d'abondants détails sur la physionomie de cette séance historique où les membres du Parlement furent comme emprisonnés de 9 heures du matin à 7 h. 37 du soir.
« Cette élection, dit-il, fut en réalité une œuvre de la police, tous les environs du palais n'étaient qu'une forêt de sabres et de baïonnettes ; dans toute la zone, en dedans et en dehors de la porte de Chouncbeu, un nombre considérable de soldats se tenaient, l'air menaçant; dès qu'on entrait dans le palais, on ne voyait qu'une nuée d'épées,de sabres, de fusils; on n'entendait que le cliquetis des armes, la salle de vote était entourée de soldats de police en uniforme ; à l'intérieur même de la salle, vers midi, ils se tenaient arrogants pour terrifier les membres du Parlement ; ceux-ci se trouvaient ainsi au milieu des soldats qui allaient et venaient, surveillant tous leurs mouvements, tous leurs gestes. Communiquant les uns avec les autres, leur oppression s'étendait comme un filet sur tous, d'une façon qu'on ne peut imaginer. Qu 'étaient, dans tout ceci, devenues les libertés républicaines? »
Les journaux européens, en Chine, firent le même tableau.
Malgré cette terreur organisée, sur 870 membres du Parlement dont 732 étaient présents, 507 seulement se décidèrent à voter au troisième tour pour l'homme terrible dont la main cruelle n'hésitait point à écraser les obstacles. Il y en eut donc 363 qui ne se prononcèrent pas pour Yuen. Il faut croire que les chiffres ont aussi leurs destinées puisque ce nombre est exactement le même que celui des parlementaires français qui luttèrent contre les velléités de coup d'État du 16 mai 1877 et qui obligèrent le maréchal de Mac-Mahon à quitter le pouvoir.
Cette parodie d'élection consommait l'usurpation; en réalité, la République n'existait plus.
Aussitôt, les puissances formant le consortium qui jusquelà n'avaient pas voulu consacrer la République de leur adhésion s'empressèrent de reconnaître son existence. Le jour de l'intronisation du président, les ministres étrangers lui portèrent leurs vœux et, afin de conserver pour les peuples un souvenir inoubliable de cette journée historique, ils
furent photographiés tous ensemble, dans leur grand costume étincelant de dorures, autour de Yuen Chekai.
Ainsi, les représentants des gouvernements dont la mission essentielle consiste à maintenir le respect de la légalité et du droit sans lequel les nations rétrogradent vers la barbarie, formaient — suggestif tableau — comme une auréole de gloire autour de celui qui ne restait au pouvoir que par le parjure et la violation des lois.
Malgré les menaces toujours suspendues sur leurs têtes, les parlementaires ne cédaient point; ni la séduction, ni la corruption, ni la force n'avaient pu faire ployer leur volonté.
Ce Parlement, émanation du peuple, ne voulait à aucun prix consentir à la mainmise du groupe sur le pays. Il devenait évident que jamais on ne pourrait le faire souscrire, si diminué qu'il fût, aux tractations de Yuen avec les étrangers étendant de plus en plus leur emprise sur la Chine ; jamais, surtout, il ne consentirait au traité russo-mongol, qu'il considérait comme une mutilation et du territoire et de l'honneur national. Celui qui voulait l'y contraindre pour avoir l'argent et l'appui de l'étranger apparaissait à ses yeux comme le traître qui vend sa patrie.
L'opposition parlementaire demeurait donc irréductible. Les plus militants des députés et des sénateurs contre le traité étaient déjà disparus soudain. On les croyait tués dans quelque coin, mais on finit par découvrir qu'ils avaient été enlevés, transportés à Tientsinn et jetés en prison. Malgré cet acte de violence, la majorité ne capitulait pas. Elle ne voulait souscrire ni à l'emprunt, d'ailleurs dévoré, ni à l'autonomie apparente de la Mongolie.
Une telle résistance à la volonté prédominante dans le groupe devait leur être funeste. Puisque les débris de ce
Parlement ne se résignaient pas à devenir l'instrument docile qu'on espérait qu'il serait, il devait disparaitre. L'heure était venue de la violence parachevant le coup d'État.
Par plusieurs décrets du 4 novembre 1913, Yuen chassait de leurs sièges 370 députés et 132 sénateurs. C'était la fin des deux assemblées, qui d'ailleurs, réduites dès le mois d'avril à l'impuissance, n'avaient en somme jamais pu faire autre chose que d'élever des protestations indignées contre la violation des lois. En fait, le vrai régime parlementaire n'avait même pas vécu un seul jour puisque les votes des Assemblées n'avaient jamais été suivis d'effet.
En même temps, les décrets déclaraient dissous, dans tout le pays, tous les comités républicains; la désobéissance à cet ordre faisait de leurs membres des rebelles, déclarés traitres à la patrie, c'est-à-dire passibles de la peine de mort.
L'un de ces curieux documents annonçait à tous expressément que la cause principale de ce coup de force était la résistance au traité russo-mongol et à la reconnaissance de l'emprunt.
L'ancien vice-président du Sénat, M. Wang Tchengting, le courageux protestataire, ainsi que M. Tchangki, le président déjà en fuite, étaient nommément désignés comme les plus coupables.
Ces précisions faites avec ostentation pour plaire au consortium et particulièrement à la Russie, décelaient bien chez ces vieux Asiatiques, Yuen et son entourage, l'incompréhension réelle des événements, de leurs phénomènes moraux, de l'effet que pourait avoir au dehors leur retentissement, à moins que ce ne fût une habileté suprême pour compromettre officiellement les diplomates en les montrant, à la face du monde, poussant Yuen au coup d'Etat.
De plus, l'usurpateur s'affirmait ainsi, aux yeux de tout le peuple, comme l'homme de l'étranger.
Dans la tourmente, le dernier reste de la liberté de la presse disparut.
A Changhaï, sur la concession française, où il se croyait à l'abri de la violence, se publiait l'organe de la majorité, The China Republican, rédigé en anglais et en français pour faire connaître aux étrangers la politique chinoise et les vues des républicains. Il était écrit dans le langage correct que lui imposait sa présence sur une terre étrangère. Vraisemblablement, les autorités françaises n'auraient pas songé à le supprimer d'elles-mêmes.
Mais Yuen le désirait. Il demanda également qu'on lui remit le directeur, M. Ma Soo. Les autorités françaises lui accordèrent une satisfaction immédiate mais incomplète. Le consul général, M. Kahn, sur ordres reçus de notre ministre à Pékin, fit fermer le journal, mais ne put se résoudre à livrer au bourreau le journaliste qui s'était confié à la France. Il laissa partir celui-ci.
En envoyant sous enveloppe — les postes lui étant désormais interdites — sa dernière feuille à ses abonnés pour les mettre au courant de la suppression, le journal fait bien remarquer, que c'est seulement l'entente de la France avec certains Etats monarchiques qui est la cause de sa fin, et il ajoute :
« Ces Etats plus la France constituent avec une exception, c'est-à-dire le Japon, le quintuple groupe et ce sont les éléments occidentaux monarchiques de ce groupe qui sont profondément engagés dans la conspiration du silence, laquelle a pour but : 1 ° de soutenir Yuen Chekai et le présent gouvernement de la Chine ; 2° de duper le public souscripteur d'Europe et de lui dissimuler l'anarchie, les tripotages, le népotisme, les massacres qui ont lieu dans ce pays; 3° d'accroître les dettes étrangères de la Chine à un tel point que la faillite nationale s'ensuive et qu'ainsi la voie soit ouverte à une turkification du pays, ce qui permettra à certaines puissances de rendre le géant de l'Orient impuissant et de
le mettre sous la griffe des grands politiciens-financiers pour toujours. »
Après avoir une dernière fois exprimé sa désillusion de l'atteinte portée en sa personne par les autorités françaises à la liberté d'opinion et à la liberté de la presse, M. Ma Soo ajoute ces lignes qui sont comme le dernier soupir de la liberté en Chine :
« Nous laissons le public éclairé juger s'il est bon pour ce pays d'éliminer toute opposition et de ne lui permettre de ne lire que les journaux d'une seule couleur politique. Yuen Chekai court un grand risque. Il est dangereux de s'asseoir sur une soupape de sûreté. Le résultat est ordinairement une explosion. Yuen Chekai donne, de ses propres mains, naissance à de dangereuses forces, il y aura quelque jour une violente éruption et il sera trop tard pour empêcher le désastre. »
Maintenant donc, aucun moyen n'existe plus aux défenseurs de la légalité de faire entendre leur voix et voilà tout le parti républicain avec ses élus et ses comités dispersés qui voulaient vivre sous le régime de la loi, revenus au temps des sociétés secrètes, des conspirations, des complots, des bombes, du régime de terreur et de barbarie que la tyrannie amène d'ordinaire avec elle.
Les divisions intestines du consortium avaient abouti à l'échec complet des projets de monopole financier que caressaient Français et Anglais, puisque Yuen Chekai se tournait maintenant du côté des Allemands. Seuls les diplomates russes atteignaient leur but.
Fin septembre, en effet, le monopole visé par le consortium avait dû être abandonné, puisque Yuen Chekai, faisant le jeu simple de bascule, s'en était déjà affranchi. Dans la lutte de finesse avec les diplomates anglo-français, c'était
lui qui triomphait. Il avait eu l'argent pour Faire son coup d'Etat, la bienveillance attentive des diplomates pour détruire par le fer les libertés naissantes et il ne leur laissait en échange que l'espérance d'une réforme de la gabelle et de l'administration pour toute garantie du fameux emprunt dévoré. C'était une incomparable ironie.
Mais si les diplomates allemands, qui ont eu l'avantage dans cette affaire, croient avoir beaucoup gagné en prêtant eux aussi les mains à l'écrasement des républicains chinois, ils se font bien des illusions, car la situation sociale, économique et politique de la Chine, l'état des esprits, l'immensité du pays, le caractère de la race, l'évolution historique, donnent à la dictature de Yuen Chekai un caractère d'impuissance qui doit frustrer ceux qui, jugeant sur de fausses analogies, croient qu'une dictature, dans la Chine d'aujourd'hui, peut avoir la même efficacité gouvernementale ordonnatrice, organisatrice, que ce régime a pu avoir en Europe à certaines heures de l'histoire.
La situation actuelle, en effet, n'a rien de commun avec celle de la France sous le Consulat, par exemple, ou lorsque le prince Louis Bonaparte fit le coup d'Etat du 2 décembre 1851. En Chine, aujourd'hui, le pouvoir est détenu par un homme enfermé dans le palais impérial, dont il ne peut sortir, de crainte d'être assassiné. Celui-ci, pour faire prévaloir ses volontés dans un pays grand comme l'Europe, et avec peu de moyens de communication rapides, dispose de troupes mercenaires peu sûres.
Comme il n'y a pas d'administration fiscale sérieuse pour percevoir les impôts, comme les ressources disponibles sont déjà engagées, le gouvernement ne peut vivre que d'emprunts usuraires, au jour le jour. Telle est la situation financière.
En outre, pour qu'un régime dictatorial puisse s'étab ir et durer, il faut qu'il y ait une administration habituée à faire fonctionner les services publics et disposée à obéir au
gouvernement. Or, en Chine, cette administration nationale n'existe pas; le peu qui subsistait sous l'ancien régime, et qui mourait d'épuisement, est disparu, rien ne l'a remplacé. Des ministères peuplés d'incompétents existent bien à Pékin, mais ces généraux sont sans troupes, il n'y a rien dans les provinces, plus que jamais jalouses de leur indépendance. Telle est la situation administrative.
Dans ces conditions, on se demande combien de temps pourra durer le pouvoir du dictateur et si les Allemands, qui se proposent de former et de diriger l'armée chinoise, pourront arriver à leurs fins et réduire à néant sur ce point l'habileté bien connue des diplomates russes.
Ainsi que le font remarquer ses adversaires, la dictature durera tant que les étrangers lui fourniront de l'argent, de sorte que son sort est actuellement entièrement dans les mains de la finance et dépend de la docilité de celle-ci à se prêter au jeu des combinaisons diplomatiques.
Continuera-t-on à vouloir avancer des fonds à un homme, pour maintenir son pouvoir, dans l'espoir que le peuple chinois paiera un jour cette dette qu'il répudie?
Si extraordinaire que cela puisse paraître, la chose est possible, parce qu'en continuant ces prêts, on s'imagine empêcher la faillite. Pourra-t-on l'empêcher longtemps? Là est la question.
Pour prêter encore, il faut obtenir des garanties et tout est déjà donné.
Alors, quelle sera la situation de Yuen, s'il ne peut plus payer ses troupes?
Parlant de la vénalité bien connue des soldats de l'armée de Yuen Chekai, le Journal de Pékin, du 10 août, pose cette question angoissante : « Et si le gouvernement qui les emploie hésitait à continuer ses largesses, ces soldats n'iraient-ils pas faire à l'opposition, momentanément écrasée, des offres de services, lui donnant ainsi l'occasion de prendre une éclatante revanche? »
L'avenir de la dictature apparaît donc comme des plus précaires.
Voici comment l'envisage le même organe ami, du 13 août 1913 : « Il est facile dès lors de prévoir l'avenir. Le gouvernement de Yuen ne connaîtra plus de repos, il lui faudra demeurer sur le qui-vive nuit et jour, épiant les mouvements et les gestes de ses adversaires à Tintérieur, non moins qu'à l'extérieur. Ce que les leaders révolutionnaires ne pourront faire eux-mêmes, ils le feront faire par leurs adeptes demeurés dans le pays. Du Japon, sans jamais courir de danger, mais toujours menaçants et luttant sans cesse, ils n'auront qu'à donner leurs ordres...
« Et tandis qu'ainsi se tramera le grand complot, tandis que le gouvernement se verra assailli d'inquiétudes, de craintes chaque jour renouvelées, incapable de pouvoir faire réellement œuvre de réorganisation sans pouvoir consolider ses bases qui se trouveront minées, les partisans de Sun Yatsen, de Hoang Hing, en un mot tous ceux qui, désireux d'abattre Yuen Chekai, auront réussi à siéger au Parlement, lutteront, eux aussi, en recourant à toutes les méthodes, sans négliger l'obstruction, faisant échec aux meilleures intentions du gouvernement afin de le mettre dans la plus difficile des situations.
« Tel est l'avenir que l'on peut prévoir; il n'est pas, hélas ! bien brillant pour le pays. Bien des secousses ébranleront encore la pauvre Chine, elle sera encore le théâtre de nombreux et sanglants conflits. »
Ainsi est la pensée, sur ce sujet, des approbateurs euxmêmes du gouvernement. Les lignes ci-dessus sont plus que jamais, en décembre 1913, d'actualité.
D'autre part, voici comment les républicains chinois portent leurs regards vers l'avenir. L'élévation de leur langage démontre, mieux que tout ce que l'on peut dire, la distance intellectuelle et morale qui les sépare de leur adversaire.
Le 27 octobre, quelques jours avant sa suppression, The China Republican, parlant de la persécution qui sévissait, des décapitations qui allaient leur train, et faisant allusion aux journaux européens en Chine qui poussaient leur clameur de haro, disait :
« Il peut bien y avoir des journaux qui le soutiendront encore, comme ils ont poussé à la mise à prix des tètes et aux exécutions d'Outchang, mais il est une chose certaine : c'est que la persécution est de peu de profit. Elle engendrera seulement les mêmes forces destructrices qui ont renversé la dynastie mandchoue, elle poussera à une gigantesque révolte, devant laquelle celle d'il y a deux ans apparaîtra comme une simple flammèche dans un incendie. En poursuivant le cours de sa politique, le gouvernement ignore les grandes leçons de l'Histoire et prépare sa propre chute. Il n'est pas douteux que le christianisme n'aurait pas eu le succès qu'il a rencontré sans les persécutions continues des martyrs chrétiens par les Néron, les Domitien, les Dioclétien et les autres empereurs à courte vue qui causèrent la chute de l'empire romain.
« Une leçon non moins frappante nous est fournie par l'histoire moderne. Peu de temps après la Révolution française, ainsi que le sait quiconque connaît l'histoire, il y eut une réaction contre la Liberté. Metternich et ses satellites dans l'Europe centrale essayèrent de supprimer par la force l'esprit nouveau, mais leurs efforts aboutirent à un échec.
u Pourquoi en serait-il autrement en ce qui concerne la Chine?
« Il apparaît bien qu'une réaction pourra, pour un temps, se donner carrière contre l'esprit qui a fait de la Révolution de 1911 un triomphe du Droit sur la Force, mais il est clair que les choses ne resteront pas longtemps dans l'état présent. Le flot montant reviendra. La persécution, en tant qu'elle veut supprimer le progrès, ne peut que l'arrêter pour un temps et celui-ci reprend sa marche avec une nou-
velle vigueurî Ce sont justement les faits de persécution dont nous parlons plus haut qui en constituent l'histoire. Ils tendent à précipiter les mouvements qui ont révolutionné les systèmes, renversé la pensée sans vie et les institutions stagnantes. Il est encore à naitre, l'homme qui pourra arrêter la marche incessante du progrès et le courant irrésistible de la lutte perpétuelle de lhumanité pour le meilleur, le plus pur et le plus noble idéal. »
Ce sont de telles idées — et ces idées sont des forces — qui soutiennent le courage des persécutés d'aujourd'hui, comme elles ont soutenu celui des défenseurs et des conquérants de la Liberté dans tous les pays du monde.
On le voit, les républicains chinois n'ignorent ni la puissance du sacrifice, ni la vertu du sang versé pour une cause, ni l'indéfectible espoir que donne une claire vision des grandes lois présidant au développement de l'humanité.
C'est pourquoi le sociologue et l'historien, comparant les hommes qui ont écrit sous le glaive les lignes ci-dessus avec ceux du monde vétusté, antique, ignorant et vénal qui cherche à les écraser, doivent conclure : « L'avenir est à eux. »
Si l'état anarchique de la Chine, impuissante sous un tyran rétrograde, est bien fait pour réjouir ceux qui ne veulent point voir une république organisée se développer, il n'en est pas de même quant aux nationaux anglais, allemands, américains, français, portugais, italiens, etc., aux missionnaires répandus dans tout le pays, qui ont, les uns et les autres, le plus grand intérêt à la paix et à la prospérité de la nation chinoise. L'état de choses actuel, s'il peut être profitable à certains hommes d'affaires désireux de pêcher en eau trouble, est des plus préjudiciables aux étrangers. Il suspend ou arrête les transactions, ferme les débouchés, amène une insécurité générale.
Quant aux possesseurs de titres de la dette chinoise, répandus dans le monde, il n'est pas besoin de démontrer que l'anarchie latente, causée par une dictature incapable, peut gravement compromettre leurs intérêts; le crédit de l'Etat chinois, qui ne repose, en effet, que sur des espérances, peut sombrer demain.
Que feront les puissances si cette éventualité vient à se réaliser?
Que feront, en particulier, la France et l'Angleterre, qui ont, directement ou indirectement, prêté de si grosses sommes?
Pour se payer, s'empareront-elles du pays? Découpera-t-on la Chine comme un immense gâteau, ou, selon l'expression des journaux, la partagera-t-on comme un melon, fenn koa?
C'est ici que se lèveut, au point de vue international, les plus graves problèmes.
Des traités ont reconnu la nécessité de conserver l'intégrité de ce pays. Toutes les puissances consentiront-elles à les modifier? Et comment?
Le Japon ne se dressera-t-il pas en armes pour empêcher le dépècement du continent asiatique?
Il y a des gens qui, en Europe, parlent du partage de la Chine comme d'une chose facile. Visiblement, ils n'ont jamais réfléchi à la nature d'une telle opération.
Celle-ci consiste en effet à répartir, entre les puissances copartageantes, le quart de l'humanité, en tenant compte que cette masse humaine formidable habite un territoire d'une immense superficie, qu'elle a la conscience très nette de sa personnalité nationale, qu'elle ne veut pas le moins du monde passer sous une domination étrangère.
Certes, il est possible qu'une coalition militaire des grandes puissances réussisse à établir une domination momentanée sur les quatre cents millions de Chinois. Mais il faudrait ensuite créer, de toutes pièces, une administration
composée d'Européens pour diriger cette population hostile, lui faire payer des impôts, la tenir en servitude malgré les complots et les attaques incessantes contre l'envahisseur. Putnam Weale, un des hommes les plus compétents en matière de choses chinoises, qui a publié de si excellents travaux sur la Chine, où il est né et où il vit toujours, estime qu'une telle opération coûterait aux puissances des dizaines de milliards et qu'elle serait sans lendemain.
Dans les entretiens que j'eus avec lui à Pékin, il me répéta ce qu'il avait écrit d'ailleurs à l'usage de ses compatriotes les Anglais, que le partage de la Chine lui paraissait être une conception folle de gens qui ne se doutaient point de ce que devrait être une telle entreprise.
Pour être pleinement d'accord avec lui sur ce point, je n'eus qu'à me rappeler toutes les observations que j'avais faites en Indochine sur l'état d'esprit des indigènes et sur la fragilité de notre domination.
Si donc les créanciers d'une Chine en faillite comptent sur le partage de ce pays pour rentrer dans leur argent, ils se font de grandes illusions. Les canons et les vaisseaux des puissances n'auront pas le pouvoir magique de faire rentrer dans leur caisse les sommes depuis longtemps dépensées.
Ainsi, sans même tenir compte des traités par lesquels les diverses puissances se sont engagées mutuellement à respecter l'intégrité du pays, le partage apparaît comme une opération ruineuse que, vraisemblablement, aucun Parlement européen ne sanctionnerait.
Si les événements tournent de telle sorte que la Chine tombe en déconfiture, les prêteurs devront pour longtemps faire le deuil de leur argent.
Nous disons pour longtemps et non pas pour toujours, car le Chinois est, dans le monde, l'homme qui tient le plus à payer ses dettes quand il en a le moyen.
Dans la situation actuelle, ce moyen c'est de le laisser organiser son pays sur des bases modernes. Or, seuls les
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républicains qu'on pourchasse actuellement pouvaient le faire, parce que seuls ils avaient, avec la confiance de la nation, le personnel capable de commencer une tâche aussi difficile, d'aussi longue haleine.
L'ancien personnel qui entoure Yuen Chekai — sauf quelques hommes jalousés ou faibles dont la voix est sans écho — est un vieux résidu du régime mandchou ; il a fait surabondamment la preuve de son incapacité et de son impuissance pour qu'on ne puisse rien attendre de lui.
Ceux qui voudront profiter des avantages qu'offrira aux étrangers une Chine rénovée devront rechercher les hommes nouveaux qui, seuls, conviennent à une situation nouvelle.
Bien mal renseignés et bien mal inspirés sont ceux qui ont cru que leur destruction pourrait servir les intérêts des combinaisons européennes.
Pensant naïvement s'emparer indirectement de tous les avantages économiques de cet immense pays, en soutenant un dictateur qu'ils tiendront en main, ils s'exposent à tout perdre et à être ainsi châtiés, par les événements mêmes, de leur cupidité.
Au point de vue économique, les événements de ces deux dernières années ont démontré le caractère illusoire de coalitions comme celles du consortium.
Cette dernière, qui dans le domaine politique rappelle en quelque manière celle des puissances hostiles à la Révolution française d'il y a cent vingt ans, a obtenu un indéniable résultat : la dispersion momentanée de l'élément républicain.
Combien de temps durera son succès? Celui-ci peut-il être fécond?
L'avenir peut seul permettre de répondre à la première question.
Pour répondre à la deuxième, le sociologue ne doit pas oublier qu'il y a des mouvements dans la vie des nations qui ont la puissance irrésistible des forces de la nature. Il nourrirait des conceptions vieillies et dépassées par révolution économique, intellectuelle et morale du monde, s'il ne comprenait pas que la compénétration des intérêts, amenée par la rapidité des communications, que l'interdépendance des nations d'aujourd'hui sur toute la surface du globe doit faire désirer la prospérité de tous les peuples.
Or, comme la situation de la Chine est telle que seul un pouvoir jouissant de l'adhésion de toutes ses parties et s'appuyant sur la volonté et la confiance des citoyens peut assurer son avenir, combattre l'évolution que le peuple chinois a commencée pour en arriver là, c'est nuire à l'humanité tout entière en retardant son progrès sur un point.
D'autre part, les idées morales qui régnent dans les sociétés modernes s'opposent à la destruction systématique des hommes qui revendiquent le droit de vivre selon les lois considérées comme supérieures par les nations civilisées. Bon gré, mal gré, la notion de fraternité universelle a envahi toute la terre, et la politique barbare qui voit dans l'homme d'une autre race un ennemi et une proie n'a plus l'audience du monde.
Aussi, nul n'admettra plus, dans ces grandes foules humaines de l'Europe où bat réellement le cœur des nations, qu'il soit licite et intelligent d'empêcher de monter un peuple qui veut s'élever vers la vie et vers la lumière, et pour cela de soutenir la tyrannie.
Ces mœurs, qui autrefois n'étaient pas rares dans la politique internationale, ne sont plus de notre époque. L'humanité s'est élevée d'un degré dans le domaine moral, elle ne redescendra pas. C'est à ce point de vue que se placera désormais l'histoire pour juger la politique actuelle des puissances en Chine; elle louera l'attitude du président de la République des Etats-Unis qui a trouvé incompatible
avec les principes républicains, et avec la morale, la participation de son gouvernement à une telle politique.
D'autre part, il est vain de croire que les efforts intéressés pourront arrêter définitivement la poussée des Chinois vers la liberté et l'indépendance.
Le flot qui emporte ceux-ci n'est qu'une vague du grand courant entraînant tous les peuples vers les formes démocratiques de la société. De plus en plus, les hommes veulent que le pouvoir soit le serviteur de la multitude et non pas son maître.
Que l'on s'en réjouisse ou qu'on s'en afflige, c'est un fait universel que l'observateur est bien obligé de constater.
La conception qui l'engendre travaille aujourd'hui les esprits dans toute l'Asie; elle mine l'autorité des Anglais dans l'Inde, des Français en Indochine, du gouvernement de Pétersbourg en Sibérie, du mikado au Japon. Elle a pénétré maintenant dans l'esprit de l'élite de la nation chinoise, elle y demeurera et fera chaque jour des adeptes nouveaux dans la foule, dussent tous les chefs républicains périr sous les coups des assassins ou par le glaive du bourreau.
C'est pourquoi les efforts pour étouffer les aspirations qu'elle suggère ne peuvent avoir d'autre résultat que d'augmenter les maux inséparables d'une révolution et d'obliger, plus longtemps encore, un peuple immense à poursuivre son ascension dans les larmes et dans le sang.
Telle est la conclusion des observations, des études, des enquêtes auxquelles je me suis livré pendant mon long voyage en Extrême-Orient.
Déclarations du président de la République chinoise aux nations d'Occident, parues dans le Journal à Paris, le 27 octobre 1912.
Le chef de l'Etat nous reçoit dans l'ancien ministère de la guerre, devenu le palais présidentiel où il demeure, gardé par des soldats fidèles.
De taille moyenne, de forte corpulence, l'aspect du président annonce la vigueur physique et morale. Il a dépassé la cinquantaine, ses cheveux sont gris, sa tête est ronde comme celle de César, il vous regarde de ses yeux clairs, bien en face. Vêtu du costume national ancien : robe de soie, surtout de velours, il nous fait les honneurs d'un salon moderne meublé sobrement.
Un ami commun, un Chinois éminent, nous présente, et voici la conversation qui s'engage, tandis que les serviteurs apportent le thé et le Champagne.
— On s'est étonné, nous dit le président, du refus continuel opposé par le gouvernement chinois au consortium des banques; mais celui-ci, appuyé par les diplomates, nous demandait, comme condition du prêt d'un milliard et demi de francs devant nous servir à panser les plaies de la révolution et à organiser la république, de prendre en main, d'une façon indirecte par le contrôle de nos dépenses, le gouvernement même de notre pays.
« Tous les Chinois ont considéré cela comme une atteinte à notre liberté et à notre dignité nationales, et c'est là, tous le savent, la cause de l'émotion soulevée dans le peuple il y a
quelques mois et qui a donné tant d'inquiétude aux étrangers en Chine et au gouvernement lui-même.
ce Jamais la Chine, avec ses quatre cents millions d'hommes, n'aura le sort de l'Egypte! H y a chez elle, malgré l'état où nous a laissés l'ancien régime, une réserve de force et de vie, un sentiment patriotique grandissant, qui lui permettront, malgré tout, de conserver son indépendance !
— Mais, monsieur le président, les puissances n'ont pas voulu attenter à l'indépendance de la Chine; elles étaient surtout soucieuses de fournir au public, devant prêter une si forte somme, l'assurance que celle-ci ne serait pas dissipée par une mauvaise administration. De là, la condition exigée du contrôle de vos dépenses.
— Le contrôle ! le contrôle ! peut-il donc s'exercer sur les dépenses d'un Etat sans que la liberté d'action de son gouvernement ne soit supprimée?
a Accepter le contrôle des dépenses publiques nous eût obligés à soumettre nos actes aux délégués des six puissances chargées de ce contrôle, et ainsi les étrangers seraient devenus, par là même, les chefs indirects mais réels de la Chine. Etait-ce possible?
« Quant à la mauvaise administration que l'on redoute pourquoi imputer à l'avenir ce qui appartient au passé? Pourquoi ne pas faire crédit du temps nécessaire pour se relever à une nation qui dispose, selon l'avis de tous les économistes occidentaux et de tous les étrangers en Chine, d'immenses ressources que nous voulons mettre en valeur?
ce Pour faire la révolution on a dû lever, armer, équiper huit cent mille hommes, aujourd'hui en grande partie licenciés. Cet effort, ainsi que le désordre inévitable qui suit un changement de régime, a épuisé momentanément les ressources financières disponibles des républicains ; d'autre part, le gouvernement précédent laissait le Trésor en déficit; mais aujourd'hui Tordre est rétabli, les quelques troubles qui se manifestent encore ne sont plus qu'une fumée s' élevant après un grand incendie éteint. Le Nord et le Sud, loin de se diviser, se sont unis, et maintenant toute la Chine industrieuse veut la réorganisation du pays pour prospérer et pour faire face à ses engagements.
« Est-ce que le Chinois n'est pas renommé dans les affaires pour la fidélité avec laquelle il observe les contrats qu'il a volontairement passés? C'est justement parce que cette fidélité est un trait de notre caractère national que nous ne voulons pas prendre d'engagements sans en avoir mûrement pesé toutes les conséquences.
« Vous pouvez, monsieur, le dire aux lecteurs du Journal et au public occidental qui compte tant de nos créanciers. Ceux-ci peuvent être sûrs que la dette de la Chine, d'ailleurs relativement faible, est reconnue par tous les Chinois en république, comme elle l'était par les anciens empereurs, et que nous méritons toujours leur confiance.
« Il y aune chose qui a révolté le peuple, c'est de voir le groupe des capitalistes soutenu par les Etats vouloir nous interdire d'emprunter à d'autres qu'à lui-même. Pouvions-nous accepter de laisser ainsi enchaîner notre liberté? n
Tandis que parlait le grand homme d'Etat que d'aucuns appellent le Bismarck chinois, son œil clair s'illuminait d'un vif éclat.
— Ah certes ! reprit-il, nous n'eussions pas demandé mieux que de nous entendre avec le groupe des six puissances.
u Dans les cercles chinois et étrangers beaucoup ont cru voir, dans l'attitude des capitalistes du consortium, non pas le désir de nous aider dans notre œuvre de réforme et de mise en valeur du pays, mais bien celui de profiter de la situation particulière d'un Etat en voie de transformation politique, pour s'emparer, au détriment des autres, des avantages économiques que ceux-ci sont en droit d'espérer du relèvement de la Chine. C'est là ce qui a permis la constitution d'un syndicat indépendant, lequel nous a prêté deux cent cinquante millions de francs pour commencer notre œuvre de réorganisation, syndicat approuvé par l'opinion en Occident.
u L'empressement que le public anglais a mis à souscrire cet emprunt, malgré la mauvaise volonté des gouvernements, nous montre que les peuples comprennent maintenant notre véritable situation.
« Nous espérons que les capitalistes du consortium sauront la comprendre également: ils peuvent toujours nous faire, s'ils le jugent utile, des conditions acceptables.
« Notre situation est bien claire. Elle est semblable à celle de la France après dix ans de révolution, avec cette différence que notre révolution, qui n'a pas duré une année, a causé ici bien moins de maux qu'ailleurs.
« Quand naissent les républiques, elles ont toujours des ennemis : votre pays en a fait l'expérience autrefois. Il faut tenir compte de cela. Mais aussi il faut espérer que les nations libérales de l'Occident voudront seconder les efforts d'une autre nation en marche vers la liberté et qui veut s'organiser suivant leurs propres principes.
« C'est aux peuples à apprécier la justice de notre cause et de nos aspirations.
— Monsieur le président, les graves paroles que prononce Votre Excellence dans les circonstances actuelles vont avoir un grand retentissement. Ne pensez-vous pas que les cercles diplomatiques trouveront étrange que le chef d'un si grand Etat livre directement son opinion au public?
— Vous oubliez que la République chinoise n'est pas encore reconnue par les gouvernements ; bien que l'on ait discuté diplomatiquement pendant de longs mois avec nous pour nous faire accepter le grand emprunt, nous n'avons pas d'existence juridique. Nous sommes donc libres de faire directement appel à la sympathie des peuples libéraux et aux parlements qui les représentent sans violer les usages diplomatiques. D'ailleurs, ne dit-on pas, en Europe et en Amérique, que les banquiers et les diplomates ne sont pas les maîtres des nations, mais en sont les serviteurs. Ce sont là les mœurs de la démocratie qui progresse dans le monde entier. Elle naît en Chine.
u Peut-être aurait-on reconnu la République si nous avions accepté les conditions rigoureuses des capitalistes du consortium?
« Verrons-nous s'éloigner encore le jour de cette teconnaissance qui nous serait si utile?
« Pourtant, l'ordre est rétabli, une assemblée régulière, représentant le peuple, siège à Pékin : l'empereur a publié en faveur de la République un décret d'abdication : l'ancienne dynastie ellemême, dans la personne de ses chefs, les princes, a reconnu le nouveau régime et s'y est ralliée. La République est maintenant si bien acceptée par tous, que son gouvernement peut, sans crainte
de réaction, traiter la famille impériale avec des égards qui ont fait si souvent défaut aux familles souveraines déchues dans les autres pays.
« Que faut-il de plus?
u Aussi nous espérons que, lorsque les peuples d'Occident connaîtront la situation réelle de la Chine, ils feront entendre leur voix, par la presse et par la tribune, pour que la république chinoise soit admise dans le concert des nations ou elle veut parcourir avec elles les voies du progrès. «
Après avoir écouté cette si importante déclaration, nous n'avions qu'à l'enregistrer pour la transmettre fidèlement, selon le désir du président de la République. Ce que nous fîmes en remerciant, pour le Journal, et pour nous-méme, Son Excellence Yuan She Kaï de la marque de confiance qu'il nous donnait ainsi.
Fernand Farjenel.
Pékin, 1" octobre 1912.
Constitution provisoire de la République chinoise, publiée au Journal officiel chinois du 15 mars 1912 (traduit du chinois par Fernand Farjenel).