‹ A travers la Saxe: souvenirs et étudesChapitre 10 sur 11 · DB DRESDE X MA6DBBURG · texte numérisé non relu

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la ligne du Mincio était indispensable à ta sécurité de l'Allemagne. Pour un cbalet au bord d'un lac de la Suisse, il eût sur-le-champ signé par-devant notaire une donati<»i de son âme au diable, et cela d'autant plus facilement qu'il ne paraissait croire à Belzébuth que sous bénéfice d'inventaire. Ce n'était pas toutefois le désir de courir le monde qui lui faisait souhaiter avec le plus d'impatience la fin de ses années d'apprentissage, La bague qu'il portait au doigt m'avait appris déjà que son cœur était engagé. 11 me raconta qu'en effet il était fiancé, et qu'il n'attendait pour devenir mari que le moment oti il pourrait, en justifiant de ses moyens d'existence, obtenir la permission légale de fonder une famille. La dure prohibition dont it se trouvait victime n'était pas pour lui du reste un motif d'irritation et de récrimination contre la loi. Il était le premier à reconnaître que la commune, en prenant d'avance à sa charge les &milles nécessiteuses, s'était par là donné le droit de prévenir et de différer les unions imprudentes ou tout au moins prématurées. La tranquille conscience d'un amour partagé suffisait à son cœur et redoublait son application au travail. Chez nous, disait-il, chacun doit gagner sa femme à la sueur de son front, mais aussi le bonheur n'est jamais si complet que lorsqu'on le doit tout entier à soi-même, et, d'ailleurs, îl n'y a pas de joie plus douce que celle qui s'est fait un peu attendre.

Peut-être, cher lecteur, trouverez-vous déplacée cette excursion dans le pays de Tendre, puisqu'aussi D,g,t,ioflb,GoogIe

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bien nous sommes en ce moment sur le chemin prosaïque de Wittenberg. Ma digression avaitcependant sa raison d'être. J'aurais voulu vous empêcher de TOUS apercevoir que notre voiture n'avançait pas. Ce n'est point que les chevaux se soient arrêtés. Ils connaissent et respectent trop le règlement pour se permettre un repos aussi coupable. Ils sont d'ailleurs allemands, c'est-à-dire laborieux. Ils vont donc, ils iront toujours, aucun obstacle ne les empêchera d'aller; seulement n'«spérez pas d'eux qu'ils prennent le trot et surtout gardez-vous bien de craindre qu'ils prennent jamais le mors aui dents. Si vous tenez absolument à vous sentir emporté par des coursiers fougueux galopant ventre à terre au milieu d'un feu d'artifice d'étincelles jaillissant des roues trop pressées par le frein, c'est ailleurs qu'il faut aller chercher le [>é[ilLeux plaisir de ces violentes émotions. La poste allemande, elle, a médité la fable du lièvre et de la tortue, et une sage lenteur lui paraît d'autant plus préférable â une fougue irréfléchie que le caractère natiwial l'invite et que les prescriptions administratives l'autorisent à cette préférence. 11 faut bien dire aussi, pour l'excuse des chevaux, que si la moyenne de leur vitesse n'est que d'un mille par heure, c'est-âdire de sept kilomètres environ, cela tient non-seulement à ce que la voiture est très pesante, mais encore à ce que les routes souvent sont mauvaises et les relais peu fréquents. Ici, à la vérité, nous sommes sur un chemin solidement empierré, et tes agents voyers des cercles de Torgau et de Winenbei^ ont bien Elit

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les choses. Mais si nous avicms été, par exemple, de Torgau à Herzberg , rejoindre la ligne ferrée de Dresde à Berlin, nous n'aurions plus trouvé, pour nous guider jusqu'à la station, que les ornières profondes creusées dans le sable mobile de la plaine par les voitures passées la veille. L'attelage ccHinait aussi par expérience la nécessité de ménager ses forces. Il sait que l'écurie où il sç reposera et les camarades qui l'y attendent sont encore bien loin : il chemine en conséquence. Ne perdons donc point notre temps à souhaiter qu'un monstre mythologique sorte tout exprès du fleuve voisin pour mordre aux talons ces quadru)>èdies pensifs qui suivent si tristement le chemin de Wittenberg et pour réveiller par la même occasion notre ami Fritz, qui, très proba,blement, laisse flotter les rênes d'un air plus pensif encore, car ici à rheure où l'on dîne succède inévitablement l'heure oti l'on dort. Regardons plutôt par la por-* tière le paysage qui défile devant nous.

La proximité de l'Elbe ne se trahit que par quelques hautes voiles qui, en route pour Hambourg, se gonflent là-bas au souffle d'une brise favorable. Nous sommes en pleine vallée, et cependant aucune ligne de hauteurs ne se montre à l'horizon. De petits pruniers, dont les fruits ovales commencent à prendre une teinte violette, indice de leur maturité, forment la haie des deux côtés de la route. Au delà, des champs de lupins, de camomille, de pommes de terre verdoient sur un fond de sable. Les blés sont déjà fôucbés, et, dans les chaumes coupés à ras, des

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bambins des deux sexes, blonds comme le chanvre et invariablement nu-pieds, guident, la baguette à la main, les pas incertains des oies paternelles. La poussière de la chaussée, encore empreinte de myriades d'étoiles confuses, dit assez clairement que ces troupeaux de palmipèdes au bec Jaune, ces orchestres ambulants de clarinettes emplumées ont passé par là. Déjà çà et U une charrue attelée de bœufs a commencé à retourner les terres. Nous passons même devant plusieurs couples de vaches que les privilèges ordinaires du sexe faible n'ont pas dispensées de la rude corvée du labourage. Quelques moulins à vent trancheat enfin sans relâche, de leurs infatigables ailes , l'air invisible ; ce sont les seuls accidents de ta plaine.

De temps en temps une cacophonie nouvelle de Fritz, ou de son successeur sur son trône de postillon, accompagne notre entrée dans un village. Dès la première maison, une plaque de bois nous apprend le nom de la commune, le cercle dont elle dépend, le régiment auquel appartient son contingent, en un mot nous met au courant de son état civil. Les plus belles malsons, comme de juste, se sont établies le long de la route. On regarde aux fenêtres pour voir passer la poste. Le relais se fait sur une place pavée de pointes, au milieu de laquelle s'élève une fontaine en bois. Quelques gouttelettes d'eau tombent dans une auge à moitié vermoulue. Un noyer vigoureux, qui écoutera ce soir les caquets des commères réunies en conciliabule, plane majestueusement au-

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dessus de ce réservoir. Une volée de pigeons à panes roses donne du bec entre les interstices des cailloux pour y découvrir quelque graine. Pendant que le conducteur, assisté du chef de la station postale, pratique à l'intérieur du corbillard une perquisition en forme, suivie bientôt d'une permutation de cartons et de boites, nous pouvons voir par la porte ouverte les gens du village occupés à jouer aux tarots et à trinquer sur les tables humides de l'auberge. L'écusson armorié que vous voyez briller au soleil de tout l'éclat de sa peinture récemment rafraîchie, c'est celui du collecteur de la loterie royale. L'enseigne plus modeste d'à côté vous indique la boutique du materialist de l'endroit. Que ce mot ne vous effraye point; un materialist allemand n'est pas nécessairement un sceptique ou un libertin qui refuse de croire à l'infaillibilité philosophique de M. Cousin : c'est tout simplement un épicier. Un materialist en gros peut donc être aussi en Allemagne un spiritualiste fort orthodoxe. Deux pas plus loin, nouvel écusson, c'est Vapotheke. Puis ce sont, jusqu'au bout du village, des cours chargées d'un épais tapis de fumier, et entourées de bâtiments agricoles : autant d'fi/ro- «omien, c'est-à-dire de fermes. Le.grec en Allemagne va se nicher jusque dans le dictionnaire rural.

Vers six heures du soir, la terre promise apparut enfin à l'horizon, vaguement indiquée par deux grosses toiirs jumelles. Aussitôt, Fritz II ou Fritz I II de mettre ses chevaux au petit pas. Sans cette précaution, nous allions arriver avant l'heure du 24'

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règlement. J'étais à cent lieues de soupçonner que notre automédon avait failli encourir l'amende réservée aux postillons coupables d'un excès de vitesse. Il nous fallut donc encore faire au moins une demiheure de prison dans notre cellule roulante, avant de passerdevant les peupliers dont la svelte pyramide masque de son mieux les ouvrages avancés et la tête de pont destinés à protéger le chemin de fer de Berlin à Leipzig, et exécutés par le génie prussien aux frais de la compagnie. Au delà d'un petit bois dVacias et de bouleaux qui fait le tour de la ville, nous nous enfonçâmes de nouveau dans une route tournante, à travers un réseau de fortifications concentriques. Partout des Factionnaires, Parme au bras, et des poteaux bariolés alternativement, comme des mirlitons, de blanc et de noir. Le passage de ce coupegorge construit d'après les règles les plus récentes de l'art dura bien cinq minutes. Mais une fois le dernier rempart tranclii sous un profond tunnel, en un clin d'œil nous fûmes au bout de la ville. Wittenberg comme Torgau compte beaucoup plus de bastions que de maisons : c'est un pâté où il y a énormément de croûte et très peu de viande. Le berceau de la réforme n'est plus, lui aussi, qu'une vaste caserne, et, si l'ombre de Luther y soulève quelquefois la lourde plaque de métal qui recouvre sa tombe, au lieu des groupes bruyants formés par la jeunesse de l'Université, elle n'y rencontre plus que des ptrouilles silencieuses, conduites par un sergent au collet galonné. Mais, si l'on n'y brûle plus les bulles du pape,

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on y brûle en revanche une quantité considérable de cartouches. A certains jours, le commandant de la place fait aux habitants la surprise d'un simulacre d'assaut nocturne. Vers minuit ou une heure, une canonnade énergique réveille les dormeurs en sursaut et met toute la garnison sur pied. Un ennemi imaginaire est censé menacer la ville d'une attaque fictive, et alors s'engage avec l'armée supposée des envahisseurs l'apparence d'une lutte innocemment mortelle : l'avantage reste en général à l'ofHcter le plus élevé en grade. Je ne sais pas si la perspective de ces sérénades à main armée a contribué à augmenter la population de Wittenberg, mais ce dont je me souviens, c'est que je fus bien près de prendre ma part des distractions d'une de ces nuits prussiennes, car un général inspecteur venait d'arriver de Berlin, probablement avec quelque impromptu stratégique dans son portefeuille.

La ligne ferrée, qui vient effleurer Wittenberg comme une tangente et qui conduit au sud directement à Leipzig, va aussi retrouver, par un embranchement qui traverse les trois duchés d'Anhait, le chemin de fer de Leipzig à Magdeburg. Ces trois duchés, adossés aux contre-forts orientaux du Harz et réunis depuis peu, je l'ai déjà dit, sous un sceptre unique, se trouvent enclavés dans la province prussienne de Saxe. Dès à présent, on peut dire d'eux qu'ils ont un point de ressemblance avec le prophète Jonas : ils sont aussi dans le ventre de la baleine. Vainement'ils ont sacrifié leur autonomie pour faire

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428 DE DRESDE A MAGDEBURG.

leur unité, à l'exemple de l'Italie; en une demijoumëe et avec un bataillon, M. de Bismark pourra, quand il le voudra, gagner une bataille rangée sur les troupes alliées des peuples d'Anhalt et revenir souper à Berlin, après s'être montré Al' Opéra , le front ceint de lauriers. Le chemin de fer de Wittenberg à Dessau est déjà un commencement de prise de possession, un premier grappin jeté sur les possessions ducales. Jadis c'était une section de la grande ligne qui conduisait de Berlin à Leipzig; aujourd'hui ce n'est plus qu'un modeste affluent qui vientverser deux ou trois fois par jour quelques rares habitants de Kôthen ou de Dessau dans le lit nouveau assigné au courant des voyageurs et des marchandises à travers le territoire prussien. Trois voitures à peu près vides composaient le train dans lequel je montai, après avoir consacré la première partie de la matinée à visiter les curiosités historiques de Wittenberg, c'est-à -dire la chambre et le sépulcre de Luther, Le voyage ne fut pas bien long. Nous traversâmes d'abord une multitude de plantations de jeunes plumeaux verts aux houppes soyeuses, ou, si l'on aime mieux, de grandes asperges arborescentes à tige rougeâtre, dont l'arome résineux pénétrait jusqu'à moi par la portière. Puis, au bout de cette forêt vçrdoyante étalée en rase campagne, nous traversâmes subitement l'Elbe, et aussitôt le paysage changea d'aspect. Au lieu d'un sol sablonneux et aride, exclusivement voué à la reproduction du pin silvestre, j'avais devant moi de vrais gazons et de beaux arbres de toute espèce. Nous nous arré-

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tâmes encore à une première station située au delà du fleuve, puis la locomotive sifRa de nouveau : j'étais à Dessau.

J'aurais pu me croire à mille lieues de Wittenberg. Quelle différence avec le camp de briques, la cité cuirassée, l'arsenal de boulets et d'hommes que je venais de quitter ! Le chemin de fer ne pénètre pas non plus jusque dans Dessau; mais ce n'est point à coup sûr comme à Wittenberg de peur de faciliter à l'ennemi l'accÈs de la ville , c'est bien plutôt dans la crainte d'en troubler l'heureux et perpétuel silence. J'avais beau avancer dans ces rues aussi larges que désertes; Je n'apercevais rien d'humain que mon ombre qui me précédait sur un pavé propre et bien entretenu. J'avais beau interroger du regard les fenêtres, les portes, les toits, les façades : je ne découvrais rien que des frontons triangulaires, des frises en plâtre, des moulures, des guirlandes, des peintures, tout enfin, excepté une tête vivante. Devant les pones, des hortensias ou des lauriers- roses plantés dans des caissons zébrés aux couleurs ducales montaient la garde comme une haie de sentinelleB. Derrière ces bois sacrés qui jonchaient le sol de pétales bleuissants ou vermeils, les fenêtres ne laissaient voir que des stores représentant des scènes champêtres en toile métallique ou des bouquet^ de âeurs sur mousseline imprimée, au lieu et place des habitants du logis que mon regard indiscret prétendait découvrir. Il me fallut errer uae demi-heure dans cet Herculanum inattendu, avant d'y surprendre un bruit quelconque.

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ifiO CK CUSDE A MAOBZKURS.

Enfin, par une fenêtre au-dessus de laquelle était suspendue une cage dorée en forme de maisonnette, les sons d'un clavecin arrivèrent jusqu'à moi. Jugez un peu démon étonnement. L'invisible pianiste jouait préciiément ce chœur sublime de l'Orphée de Gluck où les ombres réunies dans les Champs Elysées célèbrent d'une voix unanime les joies pures et inaltérables de leur éternelle félicité. C'en était trop. Mes oreilles, ivres à leur tour, comme mes yeux, de je ne sais quelle béatitude néo-grecque, d'un véritable excès de sérénité païenne, achevèrent de me transporter en pleine mythologie. Je cessai tout à coup de me croire dans la ville de Basedow et dans 1* capitale des duchés d'Anhalt. Il me sembla que j'allais voir sortir Calchas du petit temple de gauche à colonnes doriques, et que la jolie fontaine au bout de la rue ne pouvait manquer d'être au moins l'Hippocrène. Justement j'apercevais deux nymphes occupées à y puiser de l'eau, comme Nausicaa et Dorothée. Par malheur, les deux nymphes causaient entre elles. « Ei, tuas, dummes Zeug (i) » furent les premières paroles que j'entendis sortît des lèvres de Nausicaa répondant à Dorothée. Cette amère déception me rappela au sentiment de la réalité.

Le soir, je me rendis dans un jardin oh l'on faisait de la musique. Cette fois, tout Dessau était là. Mais il n'avait pas fallu moins que la promesse de trois ou quatre valses de Lachner et de Strauss, jointe à la

(0 -Oh! c'te b£tise. ..

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OB DRESDE A MAfiDBIttJIIG. 4? I

fraîcheur de la soirée, pour le faire sortir de ses édifices pompéiens et de ses habitudes casanières. Une fois de plus, il me fut donné de contempler pendant deux ou trois heures la joie paisible de trente ou quarante familles allemandes, causant, tricotant ou fumant autour d'une table chargée des restes d'un frugal souper. Tandis que les mères et les filles, d'une main preste et d'un mouvement bien égal, faisaient naître par centaines les mailles de leurs bas futurs, les fumeurs épanchaient nonchalamment d'une fiole de verre, effilée comme une quille, de petits flots de vtn rose-thé qui tombaient dans des verres assez semblables eux-mêmes par leur forme à une belle rose. Ce soir-U, peut-être au reste par un pur effet du hasard, je n'entendis pas une seule fois le mot vous^ le sie cérémonieux dont peut seul dispenser une longue intimité.

Ce qu'il y a de plus curieux toutefois à Oessau el dans les duchés d'Anhalt, ce n'est pas Dessau, ce sont les jardins de Wôrlitz. Cet admirable parc, célèbre d'un bout de l'Allemagne à l'autre, est une création du prince François qui le fit commencer en 1768, au retour d'un voyageen Italie. Ne vous attendez pourtant pas â rencontrer ici un paysige artificiel composé dans le goût, j'allais dire d'après la formule, des œuvres classiques du Poussin. Sans doute le génie de l'antiquité a aussi sa part à Wôrlitz, et, dans ces allées dont les courbes aspirent à une gracieuse irrégularité, .dans ces massjfe où les tulipiers disputent la place aux thuyas, oti vous pourrez même remur -

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quer, parmi les cyprès et les mélèzes, l'arbre américain qui produit, dit-on, l'ambre, trop souvent des inscriptions gravées sur une plaque de marbre blanc feront passer sous vos yeux les meilleurs préceptes de la sagesse socratique et de la Berté stoïcienne, pour que vous ne songiez pas malgré vous aux janlins académiques de Platon. Plus d'une status myriiologique, ' plus d'un buste antiqne vcms apparaîtra aussi en avant d'une muraille de charmiUe ou à l'intérieur d'un quinconce d'tfs taillés en cône. Néanmoins, te dessin, sinon le sentiment, de cette belle œuvre d'art est anglais. Le terrain choisi rendait ce style préférable à tout autre, inévitable même. Non- seulement, en effet, la beauté remarquable des arbres et la vigueur naturelle de la végétation sur ce sol devaient détourner le paysagiste de l'emploi des lignes droites et des perspectives tirées au cordeau, mais, de plus, un lac aux contours écbancrés lui eût rendu à peu prés impossible un système exact de combinaisons symétriques. Voilà comment et pourquoi le plan du prince François échappa en plein dix-huitième siècle à la prétentitM d'avoir été tracé par le compas de Lenôtre.

Le lac forme le centre du parc. C'est le long de ses bords que s'étendent à perte de vue les magnifiques pelouses plantées par intervalles, qui se succèdent indéfiniment sans jamais se ressembler. Un réseau savamment compliqué de baies et decanaux transversaux relie les uns aux autres ces splendldes jardins. Aussi est-ce en gondole, et avec un immanquable cor-

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tége de eygne^acDil^s, qu'on en fait d'ordinaire k tour. La navigation complète de ces rivières simulées ne dure pas moins de deux bonnes heures. Des berceaux de feuillée laissent tomber leur ombre tutélaire et tremblante sur la surface de ces rues d'eau, et c'est à peine si le soleil d'août réussit à glisser'à travers la voûte des longues tonnelles quelques sequins d'or, dont resplendit çà et là ta demi-obscurité de Tonde. D'une rive à l'autre, les ponts abondent, mais la forme comme la matière en change chaque fois. L'un est de marbre, l'autre d'écorce, celui-ci flotte, cekii-là est sospendu. Le plus ingénieux de tous est sans contredît le pont du Soleil. Imaginez un arc de cercle servant de tablier à un pont et armé de rayons dorés dont la distance au-dessus de l'eau a été calculée de manière à ce que les reflets complètent le cerclé. Grâce à ce spirituel stratagème, votre barque passe littéralement à travers le disque solaire, comme les écuyers du cirque passent à travers un cerceau de papier. Grâce aussi à ces ponts, voiis pouvez parcourir à pied, si vous le préférez, ce parc aquatique, et, si par hasard l'allée sablée que vous suivez venait à s'enfoncer brusquement devant vous sous tes eaux poissonneuses d'un étaïig, un bac sans batelier vous offrirait ses services comme dans les Jardins enchantés des contes de fées. Fût-il méiB& sur l'autre rive au moment de votre ap^rîtion, il ne tiendra qu'à vous de le voir, docile à votre içuet désir, se rapprocher silencieusement de la r^ve où vous êtes, pour vous transporter ds l'autre cKé de la plaine

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liquide. Ce bac mystérieux est tout simplement un bac captif qu'un mécanisme élémentaire permet d'attirer à soi et de faire marcher sans voile ni rame. La magie hélas! a disparu sans retour d'ici-bas. Au détour de quelque sentier, peut-être entendrei-vous aussi un cri rauque, plaintif, désespéré. Gardez- vous bien au moins de la fatuité de supposer -que c'est une princesse emprisonnée par un nécrofflandeti barbare qui profite de votre passage pour vous appeler à son secours : ce n'est qu'un paon qui essaye de chanter.

Un grand nomln-e de constructions bûarrcs, d'édi> fices de fantaisie, d'imitations, de surprises se cachent derrière les dômes de verdure formés par les groupes d'arbres. A parler franchement, ces jouets en maçonnerie, fabriqués à Taide d'éclats de pierre dont U teinte brune et ferrugineuse s'allie assez mal arec la mousse ou la fougère qu'on entretient sotgneus«nent sur la plupart, sont d'assez mauvais goût. L'ermitage» avec sa chambre à coucher, son jardinet, son oratoire, ses meubles de silex, la grotte italienne avec sa double rangée d'arcades dont le pied plonge duis l'eau, le temple de la Nuit avec ses verres de couleur découpés en étoiles et tamisant k pflle lumière qui laisse apercevoir des murailles et une coupole badigeonnées en noir, le temple du Jour, qui n'est pas encore" adievé, le volcan dont le cratère, grand comme un baquet à lessive, n'a jamais lancé que des jets d'eau éclairés en dessous par des feux multicolores, l'amphithéâtre  la sortie duquel

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DE DRESDIC A MAGDEBURG. 435

la Statue du gladiateur mouj:ant essaye en vain de ^rprendre la pitié du passant, tout cela est d'un effet puéril et mérite tout au plus la faveur ou plutôt la critique d'un sourire. II faudrait en dire à peu près autant de la rusticité affectée des cabanes et des kiosques en pommes de pin» en écorce plaquée, en paille tressée, qu'une main prodigue a également dispersés dans les diverses régions des jardins. Heureusement qu'à l'occasion on trouve aussi dans ces cabanes et ces kiosques un abri, des sièges et de l'ombre.

Il n'y a de véritablement intéressant parmi les curiosités de Wôrlitz que les collections d'art. J'ai visité avec plaisir le Panthéon, qui contient bon nombre de statuettes antiques rapportées à grands frais d'Herculanum et de Pompeï, presque aussitôt après la découverte de ces deux villes. A côté de la miniature vésuvienne dont je parlais tout à l'tieure, il y a encore un pavillon d'été dont les murs sont tapissés de jolies vues italiennes. Mais c'est surtout la Maison gothique qui a droit au titre de musée, et je ne sais même pas s'il serait facile de trouver ailleurs une galerie de tableaux qui permît de se faire une idée plus complète de la peinture allemande au seizième siècle. Les œuvres de Lucas Kranach, d'AJbrechi Durer, de Hans Holbein y abondent. Au premier de ces trois peintres seul on doit les précieux portraitsdeLuther,deMélanchthon,deZwîngle, de Reuchlin et d'Erasme. Un quart d'heure de promenade le long de ces cinq cents toiles vous dédom-

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436 OK DRESDE A MAGDEBURG.

magera royalement des visites aux tas de cailloux et de l'ascension du cratère hydraulique.

De Dessau, la ligne de Berlin-Anhalt me conduisit jusqu'à Kôthen. Une fois là, il ne me restait plus, pour gagner Magdcburg, qu'à attendre le passage du train venant de Leipzig par Halle. J'allais donc me trouver le tributaire obligé d'une nouvelle compagnie, de la compagnie du chemin de fer de Leipzig à Magdeburg. C'est l'une des plus anciennes de l'Allemagne, puisqu'elle vient de fêter la vingt-cinquième année de son exploitation. Mais c'est surtout l'une des plus prospères de l'Europe, puisqu'elle trouve moyen de distribuer à ses actionnaires, bon an mal an, de 20 à 25 o/o. Je me demandais, tout en me promenant à Kôthen le long du quai, parmi les hommes de peine habillés d'une blouse bleue et d'un grand tablier de cuir, quelles pouvaient être les causes d'une prospérité aussi exceptionnelle. Sans doute le chemin de fer de Leipzig A Magdeburg n'est en somme qu'une section de la ligne qui relie Leipzig à Hambourg, c'est-à-dire qui met en communication directe le grand entrepôt industriel et le grand port commerçant de la Confédération germanique. Mais le chemin de fer de Magdeburg à Wittenberge (i) est aussi dans le même cas, et ses actions, qui sont modestement cotées de 70 a 75 thalers, n'en rapportent que trois. Il est vrai de dire qu'à partir de Magdeburg la naviga-

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DE DRESDE A HAGDEBURG. 437

tion de l'Elbe est infiniment plus facile qu'entre Torgau et Magdeburg et que par conséquent la plus grande partie des marchandises en provenance de Leipzig déserte le chetnin de fer à Magdeburg pour prendre la voie d'eau.

Un coup d'ceîl attentif jeté sur tout ce qui m'entourait me mît beaucoup plus vite et beaucoup plus sûrement que toutes mes considérations géographiques sur la trace du secret de la compagnie. Ce secret se résume en un mot : une horreur profonde pour toute espèce de luïe. Je ne sais pas eiactement comment la compagnie traite ses employés, bien que tout porte à croire qu'elle ne les traite pas fort généreusement. Ce qu'il y a de certain, c'est que les voyageurs ne profitent pas assez des bénéfices dont ils encombrent les caisses de l'administration, La station de Kôthen n'est encore éclairée que par des quînquets et des lampes, tandis que des spirales et des lyres de gaz brillent â deux pas d'elle. Le bâtiment carré qui contient les bureaux et les salles d'attente est aussi misérable d'aspect que mal distribué. Certes, un Fran çais aurait mauvaise grâce à se plaindre du peu d'élégance des voitures de la compagnie, puisque ses compartiments de seconde classe valent au moins nos compartiments de première. On peut eii effet s'y tenir debout, on y est assis sur de larges banquettes d'une élasticité profonde avec une encoignure pour appuyer sa tête, on n'y reçoit au plus que sept compagnons de route au lieu de neuf, un hamac large et solide attend en l'air les objets légers ou pesants qu'on veut

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bien lui confier, le mélange de la toile cirée au drap empêche que \a voiture ne soit trop chaude en été et trop froide en hiver, il n'est pas enfin jusqu'au fumeur qui ne trouve contre la portière une petite boîte en zinc ' destinée à le débarrasser de la cendre de son cigare. Un tel excès de confortable nous étonne sans doute et serait bien capable de nous rendre jaloux. Mais, en Allemagne, c'est à peine si tout cela forme le minimum des commodités offertes au voyageur par les chemins de fer les plus pauvres. Que la riche société du chemin de fer de Leipzig à Magdeburg compare ses voitures avec celles de la ligne de l'ouest de la Saxe : elle rougira de sa parcimonie. Ses* compartiments de première classe sont garnis de velours rouge, au lieu de l'être de drap gris, cela est vrai, mais qu'ont-ils de commun avec les élégances de bon goût et les prévenances de toute espèce de la plupart des salons qui, outre-Rhin, s'ouvrent au voyageur de première classe? Où sont ces belles glaces ovales, ces tables de jeu, ces plafonds décorés de fruits et de fleurs en peinture, ces jolis filets jetés nonchalamment sur des coussins ou des oreillers ? Le luxe habituel des wagons allemands de première classe a même produit ce singulier résultat qu'on ne s'en sert presque jamais. Il n'y a que les gros capitalistes ou les diplomates grands seigneurs qui aient assez bonne opinion d'eux-mêmes pour s'installer dans ces bonbonnières. Ajoutez qu'une fois là les coups de chapeau pleuvent sur vous d'un bout de la ligne à l'autre. Les employés d'une sta-

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tion posséderaient un tambour, qu'ils battraient aux champs.

Tout en faisant en moi-même la liste des embellissements d'urgence auxquels la très puissante et très millionnaire compagnie de Leipzig à Magdeburg devrait songer le plus tôt possible, ainsi que sa voisine, la compagnie de Leipzig à Dresde,qui, outre son privilège comme entreprise de transport, possède pardessus le marché le droit d'émettre du papier-monnaie, le train que j'attendais venait d'arriver, précédé des coups de marteau du carillon électrique. La file des longues voitures â cinq ou six compartiments s'était à peine remise en mouvement, que par la glace de la portière abaissée, parut une tête coiffée d'une casquette bleue sur laquelle brillait une petite roue ailée en métal argenté. C'était l'honnête conducteur qui m'avait indiqué ma place et ouvert la portière pour entrer. Je lui tendis immédiatement, avant même qu'il eût eu le temps de m'adresser la demande d'usage, le carré de papier jaunâtre qu'on m'avait remis au guichet en échange de mon papier-monnaie. L'homme à la roue d'argent en déchira l'extrémité, et m'en restitua la partie essentielle avec un remerctment respectueux. Chez nos .voisins, en effet, les agents des compagnies de chemin de fer ne s'arrogent point vis-à-vis des voyageurs, souvent actionnaires ou créanciers de la compagnie, les droits et le ton d'un caporalat imaginaire. La politesse de ces i)orteclefs, de ces chambellans du public, est tout â ia.it irréprochable, et, si vous voulez faire suivre la grave

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440 DB DRBSDE A KA6DEBURG.

Opération du contrôle d'un petit bout de conversation avec le contrôleur, il ne tiendra qu'à vous. Ce sont les mesEÎeurs de compagnie des voyageurs, et vous obtiendrez d'eux tous les renseignements possibles. Je ne jugeai pas toutefois à propos d'abuser inutilement de la complaisance du schaffnery et, lui laissant continuer sa périlleuse inspection le long des marchepieds, je me mis à étudier le paysage qui devenait de plus en plus triste.

Des cultures de pommes de terre chétives et de betteraves malingres essayaient par place de recouvrir une terre sablonneuse et noirâtre. Nulle part une construction fraîche et gracieuse de nature à réjouir le regard. Les poteaux prussiens, à fond blanc rehaussé de filets noirs, apparaissaient seuls dans l'immensité de la plaine, aux passagesà niveau. Singulières couleurs en vérité que les couleurs nationales de la Prusse! On la prendrait pour la patrie du demi-deuil, car je ne suppose pas qu'elle ait emprunté à la pie la double nuance de son plumage pour Caire songer à la pie voleuse. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce perpétuel étalage de nuances extrêmes vous rend maussade à la longue. Un nuage gris envahit votre esprit, et vous vous prenez à regretter de tout votre cœur les grâces coquettes et l'air de bonne humeur des petits Etats et des petites villes. J'avoue même, cher lecteur, que ce regret, à force de devenir intense, me fit faire précisément ce dont vou' avez sans doute grande envie depuis longtemps déjà : je cédai à la douce influence du sommeil, trop bien

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