‹ A travers la Saxe: souvenirs et étudesChapitre 9 sur 11 · D« „ES»I · texte numérisé non relu

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ttons en briques rouges, coiffées d'un haut tertre gazonné, comme un grenadier de son bonnet à poil, et sur la crête de ces jeunes remparts vingt ou vingtcinq factionnaires, armé» de fusils à aiguille, se promenaient dans l'attente perpétuelle et la défiance réglementaire d'un ennemi inconnu. Torgau est donc bien de tout point digne de former le premier anneau de la chaîne de sûreté que la Prusse a jugé à propos de placer sur l'Elbe. Mais qui donc songe à passer l'Elbe? Et quelle armée aujourd'hui s'obstinerait à vouloir franchir , précisément sous le canon d'une ville fortifiée, un fleuve sur lequel, à défaut de gué, deux heures suffiraient pour improviser un pont de campagne.

Le billet de diligence, le ^o^r^cAeinque m'avait été chercher le matin l'esclave de l'hôtel, le kausknecht, annonçait pour midi et demi le départ de la voiture qui fait le service quotidien entre Torgau et Wittenberg. Les premières fanfares de la parade me prévinrent de loin qu'il était grand temps de quitter le pwnt que j'arpentais depuis une heure. La parade est en effet en Allemagne une sorte de cadran solaire à l'usage des oreilles : par malheur il ne marque qu'une seule heure, celle de midi. La voiture se trouvait déjà attelée devant la porte du bureau où, sur un écusson de bois, se déployait l'aigle héraldique et sans plumes en qui se personnifient les destinées prussiermes et à qui est échue spécialement la mission d'indiquer les relais de la poste royale. Vous vous rappelez sans doute ces beaux carrosses des contes de

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fées suintement fabriqués à l'aide d'une citrouille par la vertu d'une baguette magique. La berline ventrue, colossale et peinte en jaune clair dans laquelle j'allais monter ressemblait assez bien à l'un de ces équipages fantastiques. Ce n'était toutefois qu'une citrouille à demi dégrossie. Un large cabriolet découvert, destiné au conducteur, en formait l'avant-corps, puis venait la vaste machine ronde à l'usage du public, en arrière enfin s'ajoutait à la masse principale un long corbillard entièrement noir, dans les flancs duquel s'entassaient avec ordre, sous la surveillance d'un employé, les paquets, dûment âcelés, cachetés ei numérotés, qu'emportaient avec eux les voyageurs ou qu'expédiaient les habitants de la ville. L'uniforme du postillon ne datait pas assurément d'une époque moins ancienne que le carrosse lui-même. Nuances mal assorties, rudesse de l'étoffe, entournures grotesques, culotte de grosse cavalerie, chapeau de toile cirée flanqué d'une lourde cocarde, bottes d'ogre, trompette retenue sur le dos par un cordage à glands, tout semblait dans cet accoutrement avoir été combiné pour l'hilarité du spectateur. Le naïf schjvager (un postillon en allemand s'appelle un beau-frère), qui venait de monter sur son siège aussi lestement que peut le taire un homme blindé de cuir et de drap, avait tout l'air d'un âne savant prêt à paraître devant le public. Lui, innocemment, sous ce harnais administratif et rayai, paraissait plus fier qu'un sénateur romain. Et, quand le conducteur qui venait de regarder à sa montre lui eut dit ces simples mots : « Toi,

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4lS I» MtESDB A HAG&BBURG.

Fritf[, souffle un peu «, Fritz commit visiblement un péché capital de première classe en soufflant d'une poitrine orgueilleuse dans sa trompette enrouée. Mais hélas! la perfide trompette, trahissant misérablement l'efibrt artistique et les intentions mélodieuses du bon Fritz, ne rendit que des sons étrangers à toute gamme connue et prouva une fois de plus que souffler n'est pas jouer, quoiqu'en dise k langue allemande. •

Je n'avais qu'un compagnon de route : chacun de nous av«it le droit de régner sans partage sur l'une des deux banquettes. Mon voisin, tout de blanc habillé, s'était attribué l'empire du sud : le nord ok resta. Le silence qui suivit cette prise de possession réciproque me permit de reconnaître que j'avais devant moi un beau type de k race germanique, un véritable échantillon ethnografJiique. Figurez-vous une tête large et puissante, des yeux d'un bleu d'étoile, une physionomie à la fois pleine de douceur at de rudesse énergique. Le refrain de k belliqueuse chanson de M . Arndt : a Deutsckland muss grOsstr sein (i), n ne tarda pas à venir errer sur leâ lèvres de mon vis-à-vis, ce qui me confirma dans la pensée qu'il était bien le descendant des vainqueurs du Teutoburgberg. Nous ne pouvions évidemment passer une demi-journée en téte-à-téte, sans engager la <X)aversation. A peine avions-nous franchi les porteSj contre-portes et fausses portes de Torgau que mon

(i) - Il faut que l'Alleaiagae wii «ncore plus gnnde. >•

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roisiti m'avait déjà appris qu'il était commis à Leip* z^ et qu'il se rendait & Berlin pour prendre part à la réunion générale des turàer alTenlands. Le verbe turnen ne veut pas dire tourner, comme on pourrait le croire^ il sïgaifîe faire de la gymnastique. Les sociétés de gymnastique datent en Allemagne des dernières années de l'occupation francise et reconnaissent le patriote Jabn pour leur fondateur. A l'origine, sous prétexte de gymnastique, on s'y occupa surtout d'organiser le plus promptemeni et le plus secrètement possible la levée en masse du pays contre Napoléon. Les gouvernements couvaient alors tendrement sous leurs ailes ces réunions démocratiques. Mais une fois la victoire obtenue, ce fut autre chose. On les considéra comme des foyers d'opinions dangereuses, et la police reçut l'ordre de les traquer. II n'a fallu rien moins qu'une panique nouvelle et la journée de Solférino pour faire rendre aux docteurs 6s trapèze d'outre- Rhin le droit d'association et d'enseignement. Le disciple de Jahn, qui me donnait tous ces détails et qui paraissait infiniment plus spirituel que la plupart des professeurs de gymnastique, n'hésitait point â décerner l'épithètc d'olympique à l'ensemble de ces exercices d'habileté et de force qui, outre la gymnastique proprement dite, comprennent la natation, l'escrime, la lutte et même la danse. A quoi je répondis que l'épithète était peut-être un peu ambitieuse, mais que l'institution en elle-même me paraissait eaurel* lente. Il est incontestable en effet que le long des cordes et sur les poutres d'un établissement de gym-

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nastique on trouve cette santé du corps qui aide tant à entretenir la santé de l'esprit, sans parler d'un surcroît fort agréable encore, l'eurythmie des formes et lagrâce des mouvements. Toute simple qu'elle est, ridée de Jahn aura beaucoup fait pour la vraie force et la future grandeur de l'Allemagne.

La glace désormais était rompue. La conversation ne tarda pas à sortir des barres parallèles et à s'égarer sur des sujets fort étrangers à la gymnastique. Mon voisin sembla. vouloir d'abord m'induire en tentation et me faire tomber dans le cas prévu par l'article i3 de la loi du 17 mai 1819. Il tira même à cet effet de sa poche le dernier numéro du Kladderadatsch. Je le ramenai â lui-même. Je ne m'étais pas trompé en supposant que jjavais à côté de moi un Allemand pur sang. Il sortait d'une école professionnelle, d'une realschule. Jamais il n'avait appris à décliner un aoriste grec, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir l'esprit fort cultivé. 11 avait déjà beaucoup lu et m'assurait que la lecture était le premier de ses plaisirs. Le roman gigantesque de M. Karl Gutzkow, l'Enchan~ leur de Rome, ne l'avait pas effrayé : il en était au dernier volume. 11 avait jusqu'à des subtilités de goût, car à la prose de Gœthe il déclarait hautement préférer celle de Lessing. Quant à ses connaissances techniques et pratiques, je n'en parle pas : il savait des chîflres comme s'il eût été, à lui tout seul, le bureau des Longitudes. Voir l'Italie était un de ses rêves les plus ardents. 11 eût volontiers été serrer la main de Garibaldi, bien qu'il soDtint, lui aussi, que

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