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\i y avait au plus vingt-quatre heures que j'étais arrivé à Weimar et j'avais eu à peine le temps de goûter les premières douceurs de l'hospitalité allemande, lorsque je m'entendis répéter de toutes parts : « Que n'allez-vous à léna? léna est en fête, L'Université Va célébrer pour la troisième fois son jubilé séculaire. Vous n'avez que le temps de partir. » Quand on vient de parcourir près de trois cents lieues, il n'en coûte guère d'en faire quatre ou cinq de plus, surtout quand il s'agit de voir une Université qui a trois cents ans et une fête qui doit durer trois jours. Je consultai du regard mon compagnon de voyi^e. Il fiit décidé sur-le-champ que nous irions à léna.
Munis de billets délivrés par l'administration de la poste, nous nous présentâmes à l'entrée de la cour d'où s'ébranlent chaque jour, dans cinq ou six direc-
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tions diflét entes, les berlines monumentales du prince de Thurn et Taxis, grand-maitre héréditaire des postes du saint empire germanique. Mais l'escÈs de l'encombrement avait été plus puissant que la régularité traditionnelle du service. Les carrosses noirs et orangés de l'administration étaient depuis longtemps épuisés et nous dûmes nous contenter d'un bout de planche fixée transversalement le long d'un chariot effilé, auquel on avait attelé des chevaux plus effilés encore. Evidemment, cet utile et modeste véhicule, bien que surmonté d'un berceau de feuillage et pavoisé aux couleurs nationales, sortait d^une grange voisine. C'était un surnuméraire faisant pour un jour les fonctions de chef d'emploi. En un clin d'œil ce char éminemment agricole n'en fut pas moins pris d*assaul, ainsi que tous ceux qui l'accompagnaient. La foule montait, montait, pacifiquement tumultueuse, dans ces omnibus par à peu près. Il y avait là des familles entières, de toutes les classes, dans tous les costumes, le visage épanoui, l'imagination en suspens, heureuses déjà avant d'avoir vu, très impatientes cependant de voir. L'affluence était telle, qu'on eût pu supposer que la population tout entière de Weimar déménageait, Weimar n'était plus dans Weimar, mais bien sur le chemin d'iéna. Les équipages improvisés au profit de la curiosité publique se suivaient sur la route comme les anneaux d'une chaîne sans fin qui aurait eu Weimar et léna pour points d'appui. D'un côté, fuyaient au grand trot les voitures vides, volant au secours des attardés et des
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ditférés. De l'autre , s'avançaient ù la queue l'une de l'autre les charrettes pleines jusqu'aux bords d'une fourmilière humaine. Cette longue émigration, défilant entre une double haie de peupliers mêlés de sorbiers, chantait, riait, criait, en dépit des cahots et des tourbillons de poussière. Enfin, sur le sommet de ce vaste plateau où Napoléon et Davoust infligèrent, en quelques heures, une si rude leçon à l'ambitioD prussienne, léna apparut tout à coup au fond delà plus jolie vallée du monde, sur les rives verdoyantes de la Saale. A ce moment un long hurrah s'éleva de toutes les poitrines et les chapeaux s'agitèrent au-dessus de toutes les tètes. C'était à qui saluerait le mieux de la VOIX et du geste ce groupe de maisons aux tuiles brunes qu'on apercevait dans le lointain. Mais bientôt l'apparition s'enfonça sous terre, et nous commençâmes à descendre une interminable côte dont les sinuosités se déroulaient entre de hautes collines de marne et de chaux sur lesquelles des bouquets clairsemés d'arbres verts paraissaient avoir de la peine à se maintenir.
Au bas de la côte, les cris redoublèrent. Des bandes de promeneurs, venus d'Iéna à la rencontre de leurs amis et même un peu de tout le monde, examinaient les arrivants au passage avec une sorte d'avidité amicale, et les saluaient tous indistinctement de la main, du regard, de paroles hospitahères. Un arc de triomphe, flanqué de deux portes latérales, plus basses et moins larges, par où s'écoulait en sens inverse le double torrent des piétons, nous reçut pompeuse-
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ment à l'entrée de la ville. Ce monument éphémère, chargé de souhaiter la bienveoue aux étrangers et de leur donner à l'avance une haute Idée des pompes universitaires, était construit uniquement avec des branches et des pommes de sapin ou d'épicéa. La ville tout entière avait adopté le même genre de décoration végétale et odorante. Ce n'était partout que frais rameaux, que torsades de feuillage vert sombre, que guirlandes suspendues le long des murs et où les baies rouges du sorbier s'entremêlaient aux dépouilles des chênes. Toute une forêt avait dû être sacriAée aux préparatifs de la fête et employée, sous toutes les formes possibles, à sa splendeur. Des deux côtés des rues principales, des arbustes résineux, ou tour au moins de fortes branches d'arbres de cette espèce, avaient été plantés sur une double ligne et figuraient une avenue naissante. De longs drapeaux attachés au faîte des maisons complétaient l'ornementation des façades avec des tapis de foyer encadrés de verdure et formant trumeau. Rien toutefois n'y attirait autant le regard que les médaillons entourés d'immortelles qui révélaient au passant le nom des hôtes célèbres de la maison avec la date de leur séjour. Que de grands souvenirs dans ces rues étroites! Que d'éloquence dans ces simples et brefs écriteaux! L'histoire de l'Université était là tout entière. Evidemment le grand siècle à léna , c'est la fin du siècle dernier. Les noms de Schiller, de Gœthe, de Hegel, de Humboldt, de Tieck, de Kreutzer, de Winckelmatm, de Kotzebue, de Savi-
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gny, et de tant d*autres , disent assez clairement quel encombrement de génie il y eut alors dans ce village. Parmi toutes ces maisonnettes de si humble apparence où travaille aujourd'hui quelque obscur artisan, il n'en est guère une qui n'ait reçu, à cette époque de crise politique et intellectuelle, les premières confidences de quelque esprit éminent promis à la gloire. Sur une petite place, je vis apposé au même mur l'écusson du père, du fils et du petit-fils, tous les trois successivement professeurs à l'Université. Les maisons d'Iéna, on le voit, ont aussi leur blason. Celle oii nous envoya le comité chargé de loger les étrangers appartenait à un honnête cordonnier, ce qui ne l'empêchait pas de porter ses armoiries universitaires tout aussi Bérement que les autres. Après tout, aurait pu dire le compatriote et confrère posthume de Hans Sachs, l'humanité, pour marcher, n'a pas moins besoin de souliers que de savants, et une bonne paire de bottes la fait avancer quelquefois beaucoup plus que certaines doctrines.
Le jubilé avait commencé avant notre arrivée , dès cinq heures du soir, par l'entrée solennelle de S. A. R. le grand-duc de Saxe-Weimar-Eisenach. Comme on le pense bien, l'Université s'était portée en corps au-devant de son souverain , qui se trouve être en même temps son chef académique. Bien qu'en effet l'Université d'Iéna dépende à la fois de tous les princes de la Thuringe, elle a choisi tout naturellement pour Rector Magnijicentissimus le graod-duc de Saxe sur le territoire duquel elle est
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établie et à qui d'ailleurs sa généalogie, non moins ■ que son titre presque royal, confère une sorte de droit d'aînesse sur tous ses cousins du voisinage. Au compliment d'usage prononcé par Itprorector, M. le D' Luden, suivi des doyens des quatre Facultés et d'une foule compacte, avait succédé le remercîmeni de rigueur de la part du chef de l'Etat et de l'Université, et le cort^jge grand-ducal, réuni à celui des professeurs, s'était rendu au château en. traversant la ville. Vers huit heures, le son des cloches et des détonations réitérées annoncèrent l'arrivée de la nuit qui allait rendre l'Université d'iéna trois fois centenaire. En mdnie temps, des feux follets se mettaient à errer de tous côtés sur les montagnes voismes, à la recherche les uns des autres, tandis que la Saale commençait à làire miroiter ses eaux vives à la clarté de la lune. C'étaient des étudiants invisibles en train d'organiser une illumination aussi féerique que possible. La vérité cependant est qu'un très petit nombre seulement avait eu assez de dévouement pour aller entretenir des feux de Joie sur les hauteurs par une nuit aussi claire, et assez d'argent pour acheter la quantité de torches exigée par ce rôle de Vestales intérimaires. L'immense majorité de cette belle et tapageuse feunesse était restée dans la ville, et rempUssait déjà de chansons et de discours tout cequi pouvait lui servir de lieu de réunion. Imaginez-vous des salles oti la famée empêcherait d'apercevoir les murs et permettrait à peine de distinguer confusément les têtes, puis, dans cette lourde et nuageuse atmosphère, des
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rangées de tables et de bancs parallèles encombrés d'étudiants en manches de chemise, avec peu ou point de cravate, une cruche de bière en bois blanc devant chacun d'eux, dans un coin un tonneau du même liquide à moitié défoncé et passé à l'état de fontaine perpétuelle, un orchestre de cuivres assis à une table spéciale, un feu de file de speechs et de toasts partant sans trêve ni répit de toutes les tables, les bravos frénétiques adressés aux orateurs, les silentium énergiques lancés aux interrupteurs, les trépignements à la fin des bdles tirades, les chœurs au bout de certaines allocutions, une émulation infatigable à porterdes santés à tout le monde et à choquer les petits seauï de bois blanc, les trompettes prolongeant à pleins poumons un trille victorieus assez analogue à une pâmoison indéfinie, et vous n'aurez encore qu'une faible idée de ces joyeuses assemblées de l'Allemagne de l'avenir, derniers souvenirs de l'Allemagne du passé, il faudrait le .burin d'un Callot ou le pinceau d'un Jordaëns pour rendre, dans toute sa turbulence un peu grossière, ce tohubohu de blonds et impétueux adolescents aux heures nocturnes où la bière et l'éloquence coulent à flots pressés sur leurs lèvres, également altérées pour avoir déjà trop parlé et n'avoir pas encore assez bu.
Le jour enfin se leva, le véritable jour de la fête. C'était un dimanche. Dès neuf heures et demie, les députations appelées à figurer dans le cortège, après s'être réunies une à une dans la nouvelle bibhothèque, se mettaient en marche vers l'église. Assaillis par
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une averse malenconireuse, invités et professeuis durent marcher bravement au sermon sous une pluie battante. De minute en minute., l'eau tombait plus dsnse et plus froide, sans rompre les rangs de la procession ni décourager la curiosité de la foule. Une musique d'amateurs ouvrait la marche plutôt qu'elle ne la réglait. Puis venaient les élèves des pensions et du gymnase, marquant le pas en cadence comme de vieux troupiers. Les étudiants formaient le corps de bataille. Chaque Université de l'Allemagne avait envoyé sa députation, chacune des Associations locales s'était fait un point d'honneur de se trouver U au grand complet, si bien que les groupes et les drapeaux se succédaient les uns aux autres sans qu'on en pût voir la fin. D'une main, le senior tenait l'étendard de soie brochée, et de l'autre, son épée levée. Les simples burschen se serraient autour de lui en grand costume. Sur un grand et robuste jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, généralement peu élégant et presque inévitablement blond, placez par la pensée une petite toque en velours ou en drap soutachée d'arabesques en filigrane et retenue en arrière par une ganse élastique qui se perd dans les cheveux, supposezlui de plus une veste trop longue ou une redingote trop courte, comme il vous plaira, en velours noir et ornée de brandeboui^ sur la poitrine, une échappe multicolore nouée en travers, un pantalon blanc à moitié absorbé par des bottes n|ptttantes, des éperons sonores et une flamberge munie d'une coquille lourde
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et disgracieuse : voilà l'étudiant allemand en habit de gala. Le vulgaire, sans doute, ne comprend pas bien au premier abord pourquoi il est d'usage de se déguiser ainsi en Fra Diavolo quand on n'a d'autre ambition que celle de commenter plus tard avec onction saint Luc ou saint Matthieu devant des paysans endimanchés, ni pourquoi il est absolument indispensable de traîner plusieurs années un sabre sur les pavés d'une petite ville avant d'arriver à faire charrier en temps opportun du fumier sur les terres d'une grande ferme. Mais ce sont là de ces mystères que le sage ne songe point à approfondir de peur de ne pas rencontrer la sagesse au bout de ses recherches. Ces accoutrements d'opéra-comique avaient du moins le mérite de faire la part de la fantaisie et d'égayer le coup d'oeil. La longue colonne mouvante de savants à lunettes d'or qui formait comme le second tome du défilé ne se faisait plus remarquer que par la monotonie uniforme de ses redingotes et de ms habits noirs. Les hauts fonctionnaires de l'Université portaient seuls le béret et la pèlerine de velours écarlate, qui sont les insignes de leur dignité. Les palmes vertes de l'Institut de France désignaient également à l'attention publique le Nestor de l'érudition parisienne, le docte et vénérable M. Hase, qui n'avait pas voulu manquer une si belle occasion de revoir son pays natal et de se retrouver pour un jour au milieu de ses vieux camarades du gymnase et de l'Université. Bien d'autres étrangers que lui avaient aussi répondu à l'appel qui leur avait été adressé, et,
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de tous les points du monde civilisé, étaient venus honorer de leur présence, en ce jour mémorable, l'antique forteresse des idées luthériennes. M. de Humboldt, il est vrai, n'avait pas pu quitter Berlin, mais M. Bôckh représentait à sa place la Prusse scientifique- Un prince russe avait apporté de Saint- Pétersbourg, en guise de cadeau, des lettres inédites de Lavater. La Suisse, la Hongrie avaient également envoyé des députés et un souvenir. Un peloton de soldats weimariens formait l'arrière-garde, et ajoutait à l'éclat de la procession académique un peu terni par la pluie les reflets Incertains de leurs armes bien fourbies et de leurs casques  flamme de cuivre.
L'é^se était bien étroite pour contenir à la fois tant de générations d'anciens disciples de l'Université et tant de curieux accourus de tous les coins de l'Allemagne. Aussi fallut-il s'y serrer les coudes, malgré la chaleur accablante de cette journée orageuse, pour entendre le discours de M. Schwartz. Les cérémonies religieuses une fois terminées, étudiants, professeurs, délégués et fonctionnaires se remirent en ordre de bataille jK?ur se transporter jusqu'à la place du marché, où il s'agissait d'inaugurerla statue de Jean-Frédéric, électeur de Saxe et fondateur de l'établissement universitaire d'Iéna. Nous aperçûmes bientôt en effet, au milieu d'un large vide entouré de maisons, un grand fantôme vêtu d'un drap blanc et agitant d'une main qu'on ne voyait pas un long glaive doré. Cette énigme en calicot, posée sur un piédestal de pierre, provoquait à l'avance la
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plus vive curiosité parmi la multitude de tcteE qui garnissaient les fenêtres à tous les étages, et dont la plupart se trouvaient naturellement encadrées dans des décorations de verdure. Les toits «ux-mémes étaient transformés pour le moment en bivacs. Sur la place, une tente couverte avait été réservée au grand-duc, à sa famille, à sa cour, aux professeurs et aux invités de première classe. Deux autres tribunes latérales et découvertes s'ouvrirent également aux députations privilégiées, et bientôt la chaire, érigée en plein air et tendue de draperies, n'attendit plus que l'orateur chargé de prononcer l'éloge de Jean- Frédéric.
Ce fut M . Seebeck, curateur de l'Université, c'està-dire représentant officiel des princes qui contribuent de leur bourse â sa prospérité, ce fut M. Seebeck, dis-je, qui vint l'occuper. Panégyriste et historien tout à la fois, M. Seebeck rappela les exploits de ce glorieux athlÉte du protestantisme naissant qui, vaincu à Muhiberg par les troupes impériales, s'empressa, le i5 août i558, d'instituer une Université * léna pour remplacer celle de Wittenberg, enlevée aux disciples et à la défense des idées nouvelles par les succès militaires de Charles-Quint. Devant un auditoire protestant, le sujet, on le voit, prétait à l'éloquence. La péroraison fut saluée par des salves d'applaudissements justement dues à la vaillance de l'électeur et au talent de M. Seebeck, et, immédiatement, comme pour remercier l'orateur et le public de leur admiration rétrospective, la statue fît tomber
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son manteau bUpc. L'imposante figure de Frédéric le Magnanime apparut alors à la foule dans toute sa majesté. Assurément ce n'était point une femmelette que ce Jean-Frédéric, et la nature, qui l'avait doué d'une âme énergique, avait eu soin de mettre cette âme dans une robuste et solide enveloppe. Tout grand homme qu'il était, ce n'en était pas moins avant tout un gros homme, et, si je ne craignais de commettre un crime de lèse-majesté posthume, je dirais même qu'il y avait quelque chose du rhinocéros dans ce belliqueux ami de la réforme religieuse et de la libre pensée. Au reste, la plupart de ses contemporains ont aussi cette encolure massive et ces airs de colosse. Voyez Luther, voyez n'importe quel portrait de Cranach ou de Holbein; presque toujours ce sont des têtes à peu près entièrement rondes, d'une ossature vigoureuse, opulentes en chair et plantées sur un cou puissant qui s'élargît sur de vastes épaules. Le seizième siècle, le siècle par excellence des fortes convictions et des caractères héroïques, n'a guère produit un autre type. M. Drake eût donc été impardonnable de ne point respecter une vérité historique aussi irrévocablement constatée,etde s'inquiéter outre mesure du reproche de n'avoir pas donné un pendant à la baigneuse de Falconet dans la personne de ce formidable porte-glaive vêtu d'une longue robe féodale et dont la barbe s'épanouit librement sur une ample poitrine. Telle fut sans doute aussi l'opinion du successeur de Frédéric le Magnanime, du grandduc de Weimar, car M. Dralte fut décoré de sa main
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sur le champ de bataille, non pour avoir détruit un grand nombre de ses semblables, mais tout simplement pour avoir fait revivre par son art l'un des plus illustres parmi ceux du seizième siècle.
Une fois cette résurrection solennelle accomplie, la foule se répandit dans les rues en quête d'un dîner trop longtemps diflëré au gré de son estomac. Il n'avait pas fallu moins qu'une fête aussi exceptionnelle pour faire oublier à tant de braves gens du village ou de la campagne l'heure immuable du dîner germanique. Quant aux convives de l'Université, au nombre desquels se trouvait le grand-duc, ils ne se mirent à table dans sa Bibliothèque qu'après que la population des hôtelleries eut avalé sa dernière bouchée de rôtt et commencé à déguster son café mal sucré. C'est qu'aussi l'Université avait tenu à ce que ses hôtes ne remportassent d'iéna que des souvenirs gastronomiques de la nature la plus agréable, et les chefsd'œuvre culinaires, comme tous les chefs-d'œuvre du monde, exigent de longs préparatifs. S'il eût été besoin de prouver que l'Allemagne est l'un des premiers cordons bleus de l'Europe, il est certain que le chef des cuisines de l'Université d'iéna eût ce Jour-là clos la bouche à ses adversaires par des arguments les plus substantiels et les plus variés du monde. Gargantua eût estrangement écarquillé les yeux et fait claquer les mâchoires à la vue des pâtés, des jambons, des entrées, des rôtis, des poulets, des gigots, des lièvres, des perdrix, des légumes, des tourtes que l'inépuisable et heureux Vatel lançait incessament du fond de ses
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grottes souterraines et du milieu de ses jeunes collaborateurs, justement alléchés par l'odeur de ces mets préparés, hélas! pour d'autres avec tant de sollicitude. Toute l'arche de Noé, mise à la broche et à la casserole, passa sur la table en bon ordre. Tour à tour on vit apparaître, après le potage léger dans lequel nagent des milliers de grains de fécule ou flottent quelques tubes de macaroni, les petits pâtés à la romaine, les tranches de bœuf flanquées de pommes de terre et de concombres au vinaigre, îe poisson bouilli entouré d'herbes aromatiques, le quadrille de menus plats dont il s'agit de ranger avec art les échantillons aux quatre coins de son assiette, le ragoût savant où les écrevisses surnagent sur des flots de sauce poivrée, comme les Tritons et les Naïades dans les bassins de Versailles, le rôti superbe traînant après lui tout un état-major brillant de compotes de toutes les nuances et de salades d'un beau vert, enfin le pouding,Jcouronnement de l'édifice, baba monstrueux bourré de raisins de Corinthe, éponge délectable et nourrissante qui appelle impérieusement après elle, outre les présents de Bacchus, les produits digestifs, mais de mauvaise odeur, de l'Helvétie contemporaine.
Tour à tour aussi on vit défiler sur la table les meilleurs crus de la vallée du Main et de la Saale, ces vins clairs et limpides, à peine nuancés d'une teinte d'or pâle, et qui, en tombant sous la forme de globules mignons dans la coupe colorée en rose ou en vert, reproduisent l'image en miniature de la grappe dont on les a exprimés. Puis arrivèrent les vins mous-
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ECUS et pétillants, enfouis jusqu'au col dans des seaux de glace, et en un clin d'œil, de la Tliuringe, on se trouva transporté en pleine Champagne. Alors commença la partie oratoire du banquet. De temps à autre, l'un des assistants se levait au milieu du bruit des conversations, et prononçait un discours dont la brièveté extrême faisait valoir encore davantage les intentions aimables. La conclusion obligée « Dreitnal Hock » était accueillie par un concert instantané de « Hockf Hoch, Hoch », partis simultanément du fond de toutes les poitrines. Puis les verres de se heurter et de se vider bien vite comme en signe d'adhésion au vœu exprimé et d'accord partit avec toutes les personnes voisines. Quand le prorecteur de l'Université, après un court et libéral éloge de la branche Emestine de la maison de Saxe, porta un toast au grand-duc de Weimar en qui elle se personnifie aujourd'hui, les manifestations redoublèrent d'entrain, et l'assemblée entière, se levant d'un élan unanime au bruit du choc cristallin des verres , dirigea *de respectueux et sympathiques regards vers Charles- Alexandre, le petit-fils de Charles- Auguste.
Un Fackel!{Ug était annoncé pour le soir. Le Fackel^ug, qui a sa place marquée à l'avance dans toute fête universitaire, est tout simplement une promenade non pas aux flambeaux, mais bien aux torches. Il va sans dire que les promeneurs sont des étudiants. Le rendez-vous avait été pris pour huit heures du soir, sur la place du Marchéaubois. Avant l'heure indiquée, quelques bons vieillards, biîcherons ou ap-
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pariteurs, tenant en main un faisceau de torches, les allumaient lentement les unes après les autres à deux ou trois foyers de résine enflammée. Les vrais acteurs de l'illumination ambulante qui se préparait arrivèrent peu à peu par bandes de cinq ou six amis, les uns avec leur justaucorps de velours noir et une plume double au sommet de leur mutile, ce qui leur donnait parfois un faux aîr de hanneton faisant mouvoir ses antennes, les autres avec une simple casquette bordée d'un liseré de nuance claire et un vieil habit prudemment retourné de peur des taches et des brûlures, ceux-ci le sabre levé et le fourreau traînant, ceux-là un tartan gris jeté sur les épaules et une lanterne vénitienne à la main. On se forma par escouades, le senior en tête et le drapeau au vent, et l'on se mît en marche vers le château, après avoir entonné la Marseillaise épicurienne des Universités allemandes :
Gaudeamus igilur ./uven€s dûm sumus.
Post jucundam juventutem, Post molestant senectutem.
Nos habebit humus.
Une musique aigre-douce précédait cette joyeuse armée de lampadaires et soutenait les chœurs en frayant le chemin. 11 faisait vraiment beau voir ces centaines de jeunes gens, portant sur l'épaule leur torche de rechange dé^à garnie par le bas d'un petit carré de carton en guise de bobèche, et secouant de l'autre main des gerbes de flammèches et des traînées d'étincelles. Le passage de chaque détachement pro-
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jetait une lumière rougeâtre sur les visages radieux des philistins indigènes ou exotiques et faisait passer des clartés fantastiques sur les façades des maisons enguirlandées. Sous les fenêtres du château, on fît halte, et un salut du grand-duc répondit à la démarche dont sa personne était l'objet. Avant de revenir à son point de départ, la longue (île de candélabres vivants parcourut le plus de rues qu'elle en put trouver dans léna. Du haut du Fuchsthurm on eût pu croire la ville enlacée et dévorée à l'intérieur par un serpent de feu. Il fallut toujours bien cependant finir par arriver â la grande place, si forte envie qu'on eût de l'éviter. Là, les torches à demi consumées volèrent dans les airs â la façon de fusées, traçan^des demi-cercles de âamme dans le vide noir de la nuit. Tant bien que mal ces brandons résineux retombaient à côté les uns des autres sur le milieu de la place, et formèrent bientôt une mer de lave brûlante qui se mit à couler sur les pavés. Et plus fort que jamais le chœur répétait les strophes du vieux chant :
Fereat tristitia!
PereanI osoresl Pereat diabolus, Quivit antiburtchius ,
Il n'y a point de grande fête sans lendemain. Celle d'Iéna avait même un surlendemain. C'est que l'enthousiasme en Allemagne n'est pas affaire d'un jour ou d'une heure. Lorsqued'ailleursune fête "e^^jinept
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qu'une fois par siècle, il est bien Juste qu'elle dure un peu plus de vingt-quatre heures : à cet égard Aristote n'a point laissé de règles. Le lundi donc, le discours latin fit enfin son apparition dans le jubilé, comme un hôte en retard, mais de la venue duquel personne n'avait désespéré. Après que M. Gôttling eut raconté dans la langue de Clcéron l'histoire de l'Université, et qu'on eut exécuté une partie de la seconde messe en musique de Liszt, sous la direction même de l'illustre maître de chapelle de Weimar, les verres à vin et les brocs de bière s'emplirent de nouveau pour se vider de plus belle, et, comme la veille, on eût cru assister aux noces de Gamache célébrées par une foule de Girondins en herbe. En somme pourtant, ce lundi fut plutôt un intermède qu'un acte véritable dans cette grande pièce en trois journées. C'était le mardi, à la suite des promotions au doctorat d'honneur faites par les quatre Facultés que la fête devait prendre un caractère et un intérêt tout nouveaux.
Cette troisième journée, en effet, n'appartenait plus au corps enseignant : c'était la journée des étudiants. L'étudiant d'iéna n'est point en Allemagne le premier étudiant venu. Pour attirer au pied des chaires de leur Université le plus grand nombre d'étudiants possible, les petits princes de la Thuringe ont été obligés de tout temps d'y tolérer bien des privilèges et souvent même bien des abus de la vie académique, si bien que l'esprit de liberté, ou de licence, si l'on veut, n'a guère cessé de souffler sur cette aimable
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vallée. Ainsi ce fut à léna que s'organisa après les guerres de l'Empire cette vaste association de jeunes gens connue sous le nom de Bursckenschaft et qui se pourrait assez bien définir la conscription universitaire de l'armée du progrès. Ce fut léna qui envoya à la Wartburg cette bande d'étourneaux politiques dont l'auto-da-fé bibliographique ne servit qu'à déchaîner une tempête réactionnaire contre le parti libéral. Ce fut enfin d'Iéna qne partit Karl Sand pour assassiner Kotzebue. Ces souvenirs, plus souvent néfastes que glorieux, n'en ont pas moins fondé une tradition durable parmi la jeunesse studieuse de l'Université, et la Burschenschaft, tout en célébrant l'institution de l'électeur de Saxe, tenait à profiter de l'occasion pour rappeler au monde germanique son existence et son passé. Telle était la pensée de la bruyante réunion qui, sous le nom de Commer^, eut lieu en plein air le dernier jour de ta fête et qui ne comptait guère moins de deux mille personnes. On avait espéré y voir apparaître le célèbre étendard de la Burschenschaft soustrait prudemment depuis 1848 à la curiosité de toutes les polices de l'Allemagne, Mais le dépositaire inconnu de cette précieuse relique avait jugé sans doute plus sage d'attendre encore avant d'ouvrir de nouveau ses plis au souffle des chants patriotiques et des acclamations enthousiastes. Le fait est que cette tête de Méduse de feu la* sainte Alliance ne parut point. Je ne sais si ces agapes fraternelles et oratoires ont reçu le nom de Commer^ parce qu'il s'y fait de la part des étudiants un grand
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commerce d'amitié ou bien parce qu'elles donnentlieu à un énorme commerce de comestibles et de liquides. Ce qu'il y a de certain, c'est que de harangues en rasades et de rasades en harangues, l'assemblée resta attablée jusqu'à la nuit close et au delà, soulevant en même temps les questions les plus brûlantes et les pots de bière les plus lourds, tout entière en un mot aux grands intérêts du pays et au plaisir de boire frais. De temps en temps, au bruit des chansons et en vertu d'une tradition assez bizarre, un grand coup de rapière perçait l'une de ces charmantes petites calottes en velours brodées de passementeries d'or et d'argent, qui sont outre Rhin le signe distinctif de toute tête soumise à la culture universitaire. Deux fois le grand-duc, accompagné du prince héréditaire, parut au milieu de ce congrès de buveurs et fit le tour des bancs, en plaçant çà et là la faveur d'une parole aimable ou d'un geste poli. La lumière électrique projetée à rayons continus sur la scène acheva de donner toute latitude à l'éloquence attardée des derniers improvisateurs.
On se sépara définitivement le jour suivant, ravi du bonheur de s'être revu ou heureux simplement de s'être entrevu, l'esprit rempli d'excellents souvenirs et le cœur effleuré par l'aile des regrets agréables. Pendant quelques semaines encore, les échos des discours prononcés se répercutèrent à travers toute l'Allemagne, les comptes rendus et les vers inondèrent les gazettes publiques, les diplômes d'honneur accordés par l'Université arrivèrent à leurs heureux
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d.E JUBILÉ o'tÉttK. It
destinataires, des décorations panies de toutes les chancelleries de l'Europe se rencontrèrent dans le coffre de la voiture postale d'iéna, en un mot des félicitations et des remercîments de toute espèce se croisèrent en tout sens, et il fallut un mois entier au moins pour calmer l'émotion produite. A l'heure qu'il est, léna a depuis longtemps repris son paisible sommeil â l'ombre des aunes de la Saale, Le jubilé n'eet plus qu'un souvenir pour la génération présente, en attendant qu'il redevienne une espérance pour une génération future. Puisse encore, en 1958, le Français amené par le hasard au milieu de ces grandes assises de la science germanique y admirer, comme nous l'avons fait, la plupart des vertus qui sont l'apanage ordinaire des peuples jeunes, j'entends par là ce culte du passé, cette foi conlîante dans un grand avenir, ce sérieux général, cette participation spontanée des classes populaires à une fête de savants, cette cordialité ingénue des mœurs et des hommes, cette simplicité ordinaire en toute chose, ces sentiments de fraternité, ce calrne habituel de l'âme qui lui rend l'enthousiasme plus facile, tout ce dont, enfin, j'ai eu la douce surprise et le mémorable spectacle à léna en i858!
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Ce n'est pas seulement à léaa et à Weimar, c'est â vingt lieues â la ronde, depuis Cassel jusqu'à Leipzig, qu'une excursion à travers la forêt de Thuringe est devenue l'une des distractions les plus ordinaires, je dirai même l'une des plus indispensables de chaque automne. Donnez à un étudiant ou â un fonctionnaire trois jours de congé ; vous pouvez être assuré à l'avance que l'un aussi bien que l'autre n'aura rien de plus pressé que de décrocher son bâton de voyage et de partir d'un pied léger pour cette antique et mystérieuse retraite où semble encore errer aujourd'hui l'âme de l'Allemagne féodale. Sans doute le plaisir hygiénique de la locomotion pédestre et méditative, le besoin de changer d'air et de milieu, l'espoir de rentrer au logis à la fois plus robuste et plus dispos au travail figurent toujours au nombre des raisons décisives de ce pèlerinage pitto-
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resque. Il n'en est pus toutefois de plus puissante ni de plus générale que l'amour exceptionnel et vraiment touchant de l'Allemagne pour les muettes beautés de ses grands bois , que son atUchement instinctif et presque religieux pour ces vivantes solitudes où le faible bruit d'un pas humain vient si rarement se perdre dans l'étendue indéfinie de plantations séculaires.
Cette intelligence mélancolique et subtile de la nature forestière dont la race germanique semble avoir le privilège, que de fois les lettres et les arts n'en ont-ils pas donné la preuve chez elle! Avec quelle bonhomie épique Beethoven ne décrit-il pas le silence solennel qui se fait dans le calme des bois au moment où le coucou jette son cri monotone aux échos d'alentour ! Avec quelle pénétration exquise Weber ne réussit-il pas il tirer de la profondeur même de ce silence les plus suaves mélodies et des accents d'une indicible et si pure tendresse! Feuilletez les poètes, les romantiques par exemple, Uhland, Novalis, Tieck; partout vous i^ncontrerez chez eux, exprimée avec une précision aussi originale, l'image embellie, quoique sincère, de la vie obscure en pleine forêt, le bûcheron matinal qui lance joyeusement ses coups de cognée à travers la tige squammeuse des pins, le chasseur ou le garde au collet vert qui suit tranquillement, la carabine sur l'épaule, la lisière de son district, l'intrépide mineur qui fait ses adieux au beau soleil avant de s'enfoncer sous terre à la poursuite d'un filon précieux. Tandis que la poésie fran-
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çaise du dix-huitième siècle errait encore, Horace â la main, dans les bocages chers à Chloé, Goethe en une heure de tristesse inspirée écrivait, du haut de •l'une des cimes qui environnent llmenau, huit vers sublimes, immortels, intraduisibles et inimitables, qui sont l'une des perles tes plus fines de la poésie allemande. Cela n'est rien, et cela pourtant contient toute une âme, une âme rêveuse qui s'envole prématurément, au-dessus de l'immensité boisée, vers le repos éternel. Ajoutez que ce don d'émotion et ■ d'intimité, que cette influence sympathique peut, dans certains cas, s'élever â la hauteur d'une passion maladive, et conduire de la folie jusqu'au crime. Il y a quelques années, a Pfalzheim, dans le Palatinat, un bourgmestre avait eu l'impiété d'abattre une avenue de tilleuls, une avenue de ces beaux arbres dont les fleurs rendent la santé et dont la feuille affecte la forme d'un cœur. Quelques jours après la profanation accomplie , un jeune homme de bonne mine se présente chez le bourgmestre, demande à lui parler, et, sans le moindre préambule, lui tire un coup de pistolet à bout portant. Interrogé sur-lechamp, il répondit qu'il avait voulu venger l'avenue de tilleuls. Ce ne sont pourtant pas les tilleuls qui menacent de manquer à l'Allemagne, pas plus au reste que n'importe quelle autre essence d'arbres. Plus d'un cinquième de la Prusse , un quart de l'Autriche, un tiers du Wûrttenberg, quatre dixièmes des duchés de Nassau et de Meiningen appartiennent encore à la sylviculture, feut-étre même,
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LA POSÉT DE THIIRINGS. 2$
au contraire, l'importance exceptionnelle du régime forestier outre Rhin expliquerait-elle mieux que toute autre considération l'espÈce de piété publique qui attache si visiblement l'Allemagne moderne à tout ce qui lui reste des vieilles forêts de la Germanie. Grâce, en eifet, à son extrême abondance, le bois est employé par elle à mille usage que nous soupçonnons à peine. Le même sapin, qui sert i chauffer les locomotives sous forme de bûches résineuses, se transforme à volonté en charpente et en murailles légères pour devenir un gracieux chalet. Mettez-le entre les mains d'un ébéniste, il se métamorphosera en meubles élégants et commodes. Coupé à l'état d'arbuste, il décorera les rues les jours de fête, et la veille de Noël apparaîtra au milieu de la famille assemblée comme un messager chargé des présents du Christ. C'est donc un peu le bienfaiteur, presque l'ami de tout le monde, et il y aurait en vérité quelque ingratitude à ne pas sentir la poésie secrète des lieux tranquilles oti ce serviteur pour tout faire, ce Caleb qui est en même temps un Protée, croît par troupes innombrables dans une paix profonde.
Parmi les diverses régions forestières qui sont en possession, depuis des siècles, de fournir un aliment constant à ce besoin de contemplation affectueuse et émue de l'Allemagne, il n'en est peut-être pas une qui invite l'esprit à un recueillement plus sympathique que la forêt de Thuringe ou qui soit plus propre à produire par ses grands spectacles et ses
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2t> LA KOBÈT DE TtMJRtNGF,.
mœurs rustiques une sorte de fHirification intérieure chez tous ceuj qui l'abordent avec respect. Si vous consultez tout d'abord la géographie sur son compte, la forêt de Thuringe est une chaîne de montagnes d'environ dix myriamètres de long sur vingt-cinq kilomètres de large, dont les anneaux se déroulent depuis la vallée de la Saale à l'est jusqu'à la vallée de la Werra à l'ouest. Mais comme la nature s'est plu à jeter une nappe continue de verdure éternelle sur les ondulations de ces hautes collines, la langue populaire a transforme en une torét la chaîne de montagnes. Un poëte pourrait encore la définir une agrafe d'émeraude qui réunit le Rhôngebirge, c'està-dire la région orographique de la Hesse située au delà de la Werra, au Fichtelgebirge, c'est-à-dire à la partie montagneuse de la Franconie simée au delà de la Saale. Cette enfilade de monts et de monticules juxtaposés ne suit pas toutefois une direction absolument droite. Vers le milieu, au lieu de continuer à courir directement de l'est à l'ouest, elle se relève doucement vers le nord-ouest pour aller se perdre aux environs d'Eisenach dans la plaine immense de l'Allemagne septentrionale. Lorsqu'on est à Gotha , qui se trouve à peu près au centre de cet arc de cercle, on peut assez bien se rendre compte, en présence du lointain hémicycle de hauteurs azurées qu'on découvre à l'horizon , de cette disposition topographique de la forêt de Thuringe. Pour le touriste qui chemine à pied et pour qui toutes les routes sont bonnes, surtout les mauvaises, il y a au reste un
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LA FOBET DE 1
moyen extrêmement simple d'en bien comprendre la configuration générale. Un chemin, vieux comme la forêt , et qu'on appelle soit le Rennn'eg , soit le Rennsteig, la parcourt dans toute sa longueur de Rudolstadt à Eisenach , en suivant toujours les sommets les plus élevés. C'est, en quelque sorte, l'épine dorsale de ce système vertébré de hauteurs parallèles. Quand on parcourt en effet de l'œil, sur la carte, ce cordon longitudinal de sentiers plus ou moins effondrés, on voit de droite et de gauche toutes les petites vallées de la forêt descendre, l'une après l'autre, l'ers la plaine. On est donc là visiblement sur l'arête culminante qui sépare deux bassins hydrographiques et du haut de laquelle deux rangées de ruisseaux s'enfuient, en se tournant le dos, jusqu'à la mer du Nord, oU les apportent de la Thuringe le Rhin, le Weser et l'Elbe.
Grâce à cette ligne de partage des eaux qui a l'avantage ici de n'être pas simplement une ligne idéale, on peut par la seule pensée embrasser facilement à vol d'oiseau l'eilsemble de la forêt de Thuringe, et être sûr à l'avance de ne pas s'y perdre plus d'une demi-journée. Toutefois, en arrivant à Rudolstadt qui devait être le point de départ de mon excursion, et où j'avais eu soin de n'arriver que par une limpide après-midi de septembre, je m'étais bien promis de ne profiter de ce curieux vestige des ponts et chaussées du moyen âge que comme d'un fil d'Ariane pour me retrouver au besoin dans le labyrinthe des montagnes bleuâtres dont j'avais
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déjà devant moi les premiers contreforts, plus sablonneux et beaucoup moins bien boisés que je n'aurais supposé. Avant tout, j'avais entendu me réserver cette liberté des zigzags, de laquelle seule peuvent naître les émotions de l'imprévu, et je comptais bien tirer à ma guise de capricieuses bordées sur cet océaii de verdure, partout otj m'attirerait une ruine ou une légende, un panorama renommé ou une curiosité minera logique.
Ma première étape en partant de Rudolstadt devait être Schwarzburg. Schwarzburg est une burg, c'està-dire un château bâti sur les bords de la Schwarza et qui sert de résidence d'été- au souverain de la principauté de Schwarzburg -Rudolstadt. Soit dit en passant, la burg germanique, qui , dans les provinces rhénanes, prend plus volontiers le nom de pfal!{, est l'équivalent assez exact de Valca\ar espagnol. Un promontoire de rochers ou un tertre gazonné, voilà la principale différence imposée par la géologie aux architectes de ces donjons gothiques. La vallée tournante qu'on remonte pour arriver â Schwarzburg ne manque pas d'une certaine sauvagerie. Représentez-vous une grand'route et une rivière torrentueuse qui se côtoient entre deux pentes abruptes, deux plans inclinés le long desquels pullulent du haut jusqu'en bas des flèches de pins ou d'épicéas, puis au-dessus de cette double étagère de pointes verdoyantes la large bande d'azur du ciel : voilà pendant deux bonnes heures de marche tout le paysage. Sans les mille voix irritées ou plaintives de
la petite rivière qai de pierre en pierre et de chute en chute se tord convulsivement sur son lit de roc, nul murmure ne viendrait troubler le silence solennel de l'air. Quelques roches feuilletées, d'une nature schisteuse et d'une nuance qui varie entre le gris et le bleu, distraient seules çà et là le regard. Puis, soudain, ce défilé s'élargit des deux côtés, et le voyageur étonné s'arrête à l'entrée d'un cirque à peu près régulier de collines chargées de magnifiques futaies de hêtres, et dont le fond est tout entier tapissé de prairies. Du milieu de ces prairies un mamelon s'élève, comme le renflement inférieur d'une bouteille, portant fièrement un manoir féodal : c'est Schwarzburg.
Conformément aux recommandations qui m'avaient été adressées, je me mis à gravir le versant boisé de droite jusqu'à un petit pavillon d'écorce appelé Trippstein et qui^ de l'avis de tous, est l'endroit le plus favorable pour bien goûter cette symphonie végétale en vert majeur, exécutée par d'innombrables chœurs d'hamadryades invisibles. Rien de plus frais, de plus calme, de plus harmonieux, en effet, que cette perspective onduleuse, ce tapis vert sans fin où le velours tendre des gazons alterne seul avec l'épaisse moquette des forêts. La vie elle-même semblait s'être retirée de ce suave et paisible tableau, comme pour laisser toute la place au verdoiement indéfini de l'espace. Cependant, je pouvais encore distinguer sur les pelouses voisines des taches fauves qui se levaient de temps en temps pour disparaître
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