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;n instant après sous les grands bois déjà imperceptiblement jaunis par les premiers feux de l'automne : autant de taches, autant de cerfs, de daims ou de chevreuils. Plus au loin, le tintinnabulum argentin des clochettes suspendues au col des troupeaux révélait encore çà et là les mouvements cachés d'êtres animés, et jetait une grâce de plus dans la paix de l'étendue. Enfin, quelques maisonnettes groupées au pied du castel seigneurial, sur le bord de la rivière, annonçaient aussi, non sans produire une certaine surprise, ia présence de l'homme dans ce désert de verdure, d'oti montait jusqu'à moi une sensation inexprimable de fraîcheur et de quiétude.
Ravi'et reposé, je descendis lestement le sentier qui conduit de cet observatoire si justement vanté jusqu'au château. Je n'oubliai pas en passant de m'assurer d'une chambre à l'auberge du Cerf, dont la bonne mine et la façade nouvellement blanchie à la chaux me promirent tout de suite bon souper et bon gîte. Un vétéran des armées de terre de Schwarzburg- Rudolstadt consentit de la meilleure grâce du monde à me faire les honneurs du manoir où, en qualité de porte-clefs, il se repose des longs travaux de la guerre. Il y a dans ce manoir qui fut celui d'un empereur d'Allemagne, de l'empereur Gunther, et qui n'est plus guère qu'un pavillon de chasse, il y a entre ces muraiUes, un peu moisies et assez tristes, une multitude de portraits en pied, la lance au poing et le casque en tête, des armures, des panoplies, une immense collection de bois de cerfs fixés aux lambris,
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mais rien qui sente le luxe ou qui paraisse moderne. Le goût de la chasse et le culte des ancêtres, voilà les deux passions que l'ameublement de ces longs corridors et de ces hautes salles trahit chez le maître du logis. Au moment où je sortais, un beau vieillard à moustache grise descendait dans la cour d'honneur d'une sorte de cabriolet à deus chevaux et jetait les rênes à un domestique : c'était justement le prince. Depuis, cet alerte sexagénaire a contracté une alliance morganatique avec une jeune fille d'une condition boui^eoise. Les petits princesse marient quelquefois de la main gauche : les grands princes n'épousent bien souvent que de la troisième.
Il y avait à l'auberge du Cerf une réunion nombreuse et fort animée. Les longues bouteilles de verre jaunâtre se dressaient péle-méle sur des nappes d'une irréprochable blancheur, à peu près comme les pièces d'un jeu d'échec vers la fin delà partie. Les beefstakes accommodés aux oignons brûlés fumaient dans des assiettes de faïence indigène, à côté des truites péchées dans les eaux claires de la Schwarza et accompagnées d'un renfort substantiel de pommes de terre bouillies. L'appétit ne faisait aucun tort à la conversation. Les mots jvunderschôn , bildschOn, be\auberndschon, prachtvoU, wie niedlich, nein, ^u rei^end, toutes les formules en un mot de l'enthousiasme allemand volaient de bouche en bouche. Les jeunes gens, époux ou fiancés, se souriaient et se pressaient la main, sans s'inquiéter du qu'en dirat-on ou des regards jaloux. Les mères anentives
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partageaient équitablement entre Rôschen, Gretchen, Lottchen, Paulchen, Karlchen, Frftnzchen et tutti quanti les tartines délicates de pain bis, tandis que le père, tout entier à ses préoccupations de chef de caravane et de sergent-fourrier, demandait à l'hôtelier, amicalement interpellé, des renseignements pour le dîner et le coucher du lendemain. 11 ne restait aux touristes solitaires d'autre consolation que de chercher àdémélertout seuls leur itinéraire futurparmi l'écheveau embrouillé des petites raies noires qui, sur les cartes des guides, figurent les chemins et les sentiers. Un bruit sec de bois entrechoqué et de chutes pesantes ne tarda pas à me faire relever la tête. A quelques pas de la porte d'entrée, je trouvai un jeu de quilles installé à la lumière de quelques quinquets sous un long hangar, et le village assemblé tout autour. Le kegelspiel est pour les Allemands juste ce que le cricket est pour les Anglais, une distraction essentiellement nationale. Ce qui s'abat de quilles outre Rhin en une saison effraierait même un professeur de calcul infinitésimal. Chaque jeu de quilles se compose de huit paysans et d'un roi, tant il est vrai que le principe monarchique se retrouve partout en Allemagne. Cette monarchie en petit est mise d'aplomb sur ses neuf pieds à l'eitrémité d'une galerie couverte et bien sablée, dont le milieu seul est occupé par un madrier soigneusement raboté. Une sorte de gouttière en bois, placée contre le mur à hauteur d'appui et doucement inclinée, coniplète le matériel de la salle de jeu et sert à ramener à leur point
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de départ, c'est-à-dire entre les mains des joueurs, les grosses boules en bois que recueille un éphèbe rustique en sentinelle auprès des quilles. Il s'agit, je ne l'apprendrai à personne, d'en abattre le plus possible avec trois ou quatre boules consécutivement lancées. Le secrétaire de la partie inscrit les points de chacun sur une ardoise, avec la scrupuleuse exactitude d'un teneur de livres, si bien que ce jeu, excellent pour fortifier la poitrine, ne l'est pas moins pour apprendre l'arithmétique. On joue à décompter. La partie est terminée quand le nombre des points au-dessus de o se trouve juste égal au nombre des points au-dessous de o, de telle sorte, par exemple, que le joueur qui a loi points puisse se faire payer son excédant audessus de loo, soit I point, par celui qui n'en a que 99. Deux ou trois parties font passer la soirée, et, le felot â la main, on rentre chez soi, le corps assoupli par un salutaire exercice et l'esprit enrichi des nouvelles locales.
Après un déjeuner frugal composé d'œufs frais et arrosé d'une bière où la chimie eût sans hésitation dénoncé l'addition de chatons de sapins brassés et fermentes avec l'orge, je dis un dernier adieu à ce site enchanteur, à cette large et profonde coupe de verdure, et pris à travers champs la direction de Paulinzelle. J'y arrivai de bonne heure, car les ruines de l'ancien cloître de Sainte-Pauline se réchauffaient encore dans la plaine à la blonde lumière du soleil. Ces ruines, l'attrait principal de l'aimable vallon du Rottenbach, sont tout ce qui reste aujourd'hui d'un
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cloître construit en iio6par une princesse catholique du nom de Pauline. A la suite de la guerre des paysans, il fut sécularisé par le prince Heinrich XXXIV. Un siècle plus tard, en 1614, la foudre acheva la destruction commencée par l'abandon. A l'heure qu'il est, on ne voit plus s'élever surla prairie constellée de frêles colchiques aux pétales violets que des pans de murs supportés par des arcs bien découpés, des piliers dont le chapiteau té tragone déroule des feuillages de fantaisie et des monstruosités symboliques, enfin une tour carrée relativement assez bien conservée. Il fut un temps cependant où dix-neuf villages appartenaient aux Bénédictins du couvent et où plus de cent autres lui payaient lu dîme. Le soir venu, appuyé contre un fût de colonne au haut duquel grimaçait une tête bizarre, je regardai longtemps en silence la nuit se faire au-dessus de la nef béante. Le crépuscule, avivé déjà par les premiers scintillements des mondes célestes, semblait lui rendre sa voûte d'azur, parsemée sans doute autrefois, comme maintenant, d'étoiles d'or, â la mode byzantine. Sans doute je n'allais pas tarder â voir s'avancer devant moi les ombres encapuchonnées des anciens hôtes du monastère, psalmu diant gravement la liturgie du jour. Mon attente lui déçue. Un cheval échappé, poursuivi par un palefrenier lourdaud, entra brusquement, fouettant de son sabot les pierres sépulcrales à demi cachées sous l'herbe et galopant avec une grâce effarouchée sous les arceaux déserts. Mon révc se trouva brouillé, et la vision attendue ne vint pay,
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II n*y a en tout que seize maisons dans l'humble village qui s'est élevé auprès de ces débris croulants. Mais la seizième est une auberge dont le confortable relatif élonne justement au milieu de ces retraites sylvestres. Comme la veille, on m'offrit le choix pour souper entre un beefstake succulent ou une truite bleuie par la cuisson. Comme la veille aussi, le fracas des quilles, infatigablement bouleversées par la main robuste des bonnes gens du pays, m'attira un instant de l'autre côté de la route. Comme la veille entîn, une gaieté communicative régnait parmi les joueurs, dont la plupart avaient retiré leur veste de gros drap, atin de lancer d'un bras plus sûr l'énorme sphère de sapin. Mais ici, au lieu d'une simple planche, un revêtement de marbre couvrait le milieu de l'allée destinée au roulement des boules. Les beaux coups faisaient fnrore. Un vieux compère, qui venait de retirer d'entre ses dents son chibouk pour boire un bon coup de bière avant de viser, fit table rase avec sa première ■boule, tt Aile neune » (i) cria en pur thuringien, et de la voix victorieuse d'un coq qui annonce le lever de l'aurore, une chevelure de filasse en train de se baisser au bout de la galerie. Cette voix et cette chevelure, c'étaient celles du petit redresseur de quilles, à qui ce bel exploit râlait de droit une gratification de trois pfennigs. Je rentrai à l'auberge après ce triomphe. Deux jeunes paysans d'une vingtaine d'années avaient pendant mon absence ouvert le piano de la
(1) Toutes les neuf.
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salle. Un piano est un meuble presque indispensable dans les auberges de ce pays, qui a vu naître l'illustre famille des Bach. Pendant que sous les doigts des deux apprentis virtuoses les rhythmes de danse succédaient aux improvisations machinales, un monsieur qui se trouvait à côté de moi entama la conversation e^ une heure durant me parla d'architecture byzantine. 11 n'y a pas d'autre question à traiter à Paulinzelle. Mon obligeant interlocuteur m'apprit qu'à Stadtilm et à Amstadt il y avait encore deux belles églises antérieures au plein épanouissement de l'art ogival et que les restes de l'abbaye de Georgenthal n'étaient pas moins importants pour l'histoire archéologique de la Thuringe. Je ne doutais pas avoir eu affaire au moins à un architecte. Le lendemain matin, avant de partir, je consultai le registre du Wirthshaus. Mon architecte putatif était un simple apothicaire.
Pour se rendre de Paulinzelle à Ilmenau, on chemine sous de longs bois de pins et d'épicéas dont le soleil, ce jour-là, perçait de ses flèches d'or le feuillage métallique. Pour la première tois, je traversais une de ces vastes superficies abandonnées à la libre expansion de la grande et odorante famille des conifères. Pour la premÎÈre fois, je m'avançais solitaire sur un sourd tapis d'aiguilles, desséchées et rousses, à travers les sveltes et innombrables colonnettes qui surgissaient de toutes parts, supportant toujours sans fléchir la voûte ininterrompue des rameaux verts aux lourdes franges lamellées. Il me semblait par mo-
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ments que je tusse emprisonné dans l'immensité d'une cathédrale de végétation gothique, élevée et prolongée sans cesse autour de moi par la puissance taquine d'un enchanteur inconnu. Vainement j'écoutais, immobile, de tous côtés : il n'arrivait à mon oreille que de graves harmonies tirées par le vent comme d'un orgue gigantesque. Vainement j'essayais de découvrir un horizon quelconque à travers la moindre éclaircie : je n'apercevais au-dessus de moi qu'un fouillis pressé de croix vertes à deux ou trois branches, de croix épiscopates ou archiépiscopales dominant partout des absides informes. Vainement je hâtais le pas dans ce dédale inextricable de travées et de piliers indéfiniment renaissants sous des dais de feuillée opaque. Je ne pouvais épuiser l'étendue de cette colonnade irrégulière à plaisir, ni deviner le plan de son bizarre architecte. De carrefour en carrefour, j'arrivai sans m'y attendre à l'illusion complète, car je me perdis réellement, et, sans un poteau, muni d'un nom de village et d'un doigt allongé, que le hasard me fit rencontrer, je n'aurais pas aisément gagné la plaine. O wegweiserl muet et infaillible conseiller qui attends patiemment aux endroits difficiles le voyageur éperdu, humble fonctionnaire de bois qui coûtes si peu et qu'on ne décore pas, sans doute parce que tu n'as jamais eu qu'une opinion, reçois ici les remerciments sincères d'un de ceux qui, pas une seule fois, n'ont levé en vain vers toi un œil inquiet et suppliant.
Ilraenau n'est plus dans la principauté de Schwarz>
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burg-Rudolstadt; c'est le chef-lieu d'une enclave qui appartient au grand-duché de Saxe-Weimar. Mais pour un lecteur ou un ami de Gœthe, llmenau est avant tout un buisson de souvenirs qu'il suffit de battre, une biographie du poëte à la main, pour en faire partir toute une volée d'anecdotes authentiques et attachantes. . A l'origine , ce furent les parties de chasse du duc qui y conduisirent son glorieux ami. On passait parfois la nuit dans une clairière, en cercle autour d'un grand feu. Pendant le jour, Gœthe laissait courir aux autres le cerf et le sanglier, et, resté seul, dessinait. Quelques années plus tard, chargé de la direction des travaux publics dans le duché, il conçut le projet de faire rouvrir les mines abandonnées d'Ilmenau, et, le 24 février 1784, il avait en effet la joie d'inaugurer la reprise de cette importante exploitation par un discours empreint d'une mâle et touchante piété. Les bénédictions d'en haut, que le grand philosophe avait appelées sur son œuvre, ne la protégèrent cependant pas contre un éboulement terrible qui se produisit en 1795, et anéantit tout ce qui venait d'être fait pour la prospérité de la contrée. L'échec éprouvé par le fonctionnaire n'empêcha pas heureusement le poëte de fréquenter, comme par le passé, les sommets arborescents du Kickelhahn , à une heure de marche d'Ilmenau, sommets chers à sa muse, oti il avait jadis écrit cette bluette d'une adorable mélancolie à laquelle J'ai fait allusion plus haut , et où il revint tant de fois contempler les larges espaces étalés sous -
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ses yeux. Le quatrième acte d'Iphigente en Tauride naquit également, en une après-midi sereine, sur une hauteur voisine. Plus tard , quand il commença Hermann et Dorothée, ce fut encore à Ilraetiau qu'il vint chercher le calme dont il avait besoin pour composer la plus épique des idylles. L'auberge Zum Lôiven n'a pas cessé d'être le grand h6tel d'ilmenau. Le lion a bien perdu sa dorure, mais la longue voûte qui fait suite à la porte cochère entend toujours les chars rustiques rouler sous elle avec le fracas du tonnerre. Ce fut U enfin , dans cette vaste et hospitalière maison , toute parfumée du sapin dont elle est faite , que Gœthe entra dans sa quatre-vingt-troisième et dernière année, entouré de ses deux petits-fils. La veille il avait revu encore sa cabane de planches et de mousse sur le Kickelhahn. Une modeste sérénade vocale, exécutée par tout ce qui savait chanter dans le pays, le réveilla le matin , et, l'après-dînée, une sorte de pièce à la Hans Sachs fut représentée devant lui par les ouvriers des mines. La chambre de Gœthe existe toujours dans l'auberge. Je préviens toutefois messieurs les philistins qui pourraient être tentés d'y passer la nuit de bien y songer avant d'en demander la clef : l'ombre du grand poète s'y montre quelquefois , surtout aux Anglais et aux gens de Hambourg.
La petite ville aimée de Gœthe est restée un centre industriel. A la vérité, ses mineurs en blouse noire, que l'on rencontre aux environs, portant sur le de-
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vant de leur casquette les insignes de leur profession, ne retirent plus de métaux précieux des entrailles de la terre. L'âge d'or et l'âge d'argent semblent passés à jamais pour Ilmenau, et les miracles de la Californie ne s'y renouvelleront point. Mais te fer et le manganèse y sont encore l'objet d'une extraction continue. Du reste ce n'est pas Ilmenau seulement qui semble avoir déchu au point de vue de l'activité métallurgique. La forêt de Thuringe est à peu près tout entière dans ce cas. Autrefois cependant le travail des mines occupait presque tous les bras disponibles dans le pays. Aujourd'hui l'élève du bétail et cent petites industries de détail suppléent , tant bien que mal , à l'épuisement du sous-sol minéralogique ou à l'impuissance financière des dix gouvernements auxquels la diplomatie a assigné un lot de ces montagnes. A Ilmenau, c'est la fabrication de la porcelaine et de la verroterie qui fait vivre le plus d'ouvriers. Ce sont surtout des articles â bon marché, des assiettes, des verres, des tasses, des plats, des soupières de qualité très ordinaire qui sortent de la manufacture. Il n'y Èudrait pas chercher l'exquise finesse des coquettes inutilités d'étagère.
D'Ilmenau la tradition et plusieurs routes conduisent à la Schmûcke , c'est-à-dire au point le plus élevé de la forêt de Thuringe. Je n'oublierai jamais les saines fatigues de cette longue ascension à travers des suites ininterrompues de fu ta les. presque à l'état sauvage où la Jichte succédait sans cesse au kiefer
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pour former je ne sais quelle confusion de portiques vagues d'une majestueuse monotonie. î.e kiefer^ dont le tronc grisiitre se pÈle vers le haut et dont le feuillage vert-vert ressemble à une mousse légère, c'est le pin sylvestre, un arbre connu de l'Europe entière, car le Landais au béret rouge s'assied aussi souvent que le Tyrolien au chapeau vert contre son' tronc plaqué d'écaillés saumonées, et â l'ombre de son parasol de verdure vaporeuse. Quant à ta ^chte, c'est-à-dire l'épicéa , si peu rare qu'il soit ailleurs, ce n'en est pas moins un arbre essentiellement germanique. Non-seulement en effet on aurait de la peine à le retrouver en d'autres régions entassé par autant de milliers de myriades sur toute déclivité montagneuse, mais encore depuis un temps immémorial il a laissé sur le génie de l'Allemagne la trace de son influence. Aujourd'hui, sans doute, ce n'est plus que l'idéal secret et le modèle du naïf fabricant de jouets dont le couteau grossier fabrique pour les enfants des arbres frisés de trois pouces de haut. Mais prenez un dessin d'Albrecht DUrer, et partout vous retrouverez cet antique témoin des destinées de la Germanie se roidissant vers le ciel d'un effort constant. Je dira! même qu'il y a entre la forme allongée de cet arbre et les tendances caractéristiques et symboliques de l'art ogival trop d'analogies sensibles pour que l'arbre n'ait pas contribué â l'inspiration au moins des premiers artistes. Qu'est-ce que l'ogive, en somme, sinon un élan de l'architecture vers le monde d'ea haut? Or qu'est-ce que l'épicéa, sinon
précisément celui de tous les arbres qui semble le plus énergiquement s'élancer vers ces mêmes espaces ?
Son existence suffirait à remplir un poëme. Considérez l'arbuste encore adolescent, dans une pépinière, entouré de milliers de camarades. Tous ces joyeuï arbrisseaux , exubérant de sève et de feuillée, semblent accroupis les doigts en l'air, comme une bande de petits jongleurs sortant de quelque école du Céleste Empire. Puis le tronc se dégage de verdure à mesure qu'il monte, frêle et grêle comme un poitrinaire qui ne grandit qu'en dépérissant. A présent, on dirait que la pépinière est devenue une grande plantation de chapeaux chinois où manqueraient seules encore les clochettes. Chacune de ces droites et vigoureuses pyramides de verdure aiguë, dans toute l'énergie de sa virilité, tâche à s'élever au-dessus de ses voisines, afin d'avoir place au soleil, à la lumière, aussi au péril de la foudre et de l'ouragan : c'est l'âge de l'ambition. Cependant, les branches, jusque-là relevées en pointe vers le ciel, cèdent peu à peu au poids énorme de leurs torsades de folioles aplaties. Comme des bras surchargés, on les voit plier sous le fardeau. Douloureusement elles s'inclinent vers la terre. Le lichen commence à souiller le tronc de ses plaques verdâtres; les cicatrices que renouvelle chaque année la hache du bûcheron laissent échapper, une à une, ses dernières gouttes de résine; la tempête enfin casse d'un brusque effort le faîte de l'arbre déshonoré. Quelle majesté pourtant
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encore dans l'attitude sinistre et les débris de ce géant vaincu seulement par l'opiniâtreté de tout un siècle! Et comme cette masse chancelante d'aspérités verdâtres, comme ce vivant cadavre, élevant ses derniers rameaux pour une sorte de bénédiction suprême, ajoute encore à la sauvage tristesse de la tbrét qui l'a vu naître !
Deux autres variétés d'arbres à feuilles persistantes, la tanne et le Weimuthskiefer se mêlent aussi, mais en nombre très restreint, aux rassemblements compactes et homogènes de pins et d'épicéas : ce sont au reste des essences proches parentes, des membres de la famille. La tanne se distingue à peine de la fichte par la direction presque absolument horizontale de ses rameaux moins flexibles e: par l'intensité de sa nuance propre, mais le plus souvent c'est seulement à sa foliole rayée en dessous de deux filets blancs qu'on réussit à la reconnaître. Quant â l'espèce particulière de pin qui porte le nom de Lord Weimuth, elle est encore moins acclimatée dans la forêt de Thuringe que la tanne, et c'est tout au plus , si à de longs intervalles on rencontre un carré solitaire de ces sortes de candélabres chargés de plumets verts qu'il n'est pas rare de trouver aujourd'hui dans nos parcs. Cette immense fresque qui s'appelle la forêt de Thuringe a donc été composée presque d'un bout à l'autre uniquement avec quatre nuances de vert, sur lesquelles deux n'ont presque pas servi.
La Schmûcke, à parler rigoureusement, n'est que le dernier point habité par l'homme dans cette région
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de montagnes. C'est un chalet fort simple, à double
usage de métairie et d'auberge, devant lequel s'étend une pente inclinée, une cascade indescriptible d'horizons invariablement livrés à l'arboriculture. Les deux points les plus élevés de la forêt tout entière, cesontdeuï montagnes jumelles qu'on rencontre à un kilomètre à peu près de distance, la montagne de l'Ours et la Tête de neige. Ces noms de montagnes semblent assurément un peu esiraordinaires en français; mais il importe de les traduire exactement, parce que c'est une habitude essentiellement allemande de donner à toutes les merveilles naturelles d'un pays une dénomination familière qui fasse image et qui communique un commencement de personnalité aux choses même les plus dénuées de vie. Rien ne répugnerait plus outre Rhin à la tendresse naïve de l'imagination populaire que la coutume américaine de remplacer par des numéros la plupart des noms de lieux et de tirer d'une sèche arithmétique le vocabulaire de la géographie nationale. D'après de récents calculs du major Fils, la montagne de l'Ours a une taille de 3,028 pieds, tandis que la Tête de neige n'en mesure que 2,985 : c'est ce qui s'appelle gagner la victoire d'une hauteur de tête. Mais le duc de Gotha qui règne sur le Schneekopl ne s'est pas tenu pour battu par la Prusse à laquelle appartient le Beerberg. Il a élevé une tour sur la cime cadette, et c'est maintenant sur la plate-forme crénelée de cette tour que les amateurs de beaux couchers et de beaux levers de soleil montent
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tous aux heures propices de la journée pour lancer leur pensée rêveuse dans l'infini des perspectives bleuâtres.
Hélas ! je ne devais avoir que la de mi -sa ti section d'une soirée nébuleuse. Le ciel, d'un gris sombre, était maussade depuis le matin. Des fumées blanchâtres se traînaient lentement sur les bois voisins comme sur une râpe qui les déchirait en lambeaux. Il n'y avait dans l'air que du brouillard et du silence. De toutes parts, dans un immobile désordre, des croupes rebondies de hautes montagnes se déroulaient sous une épaisse verdure. C'était un chaos grandiose d'amphithéâtres ébauchés, un lac antédiluvien de cime; pétrifiées, un coup de dés sublime amené par une convulsion géologique. Dans tes intervalles des gonfiements montueux s'étendaient de vastes pelouses, au fond desquelles un village aux tuiles rouges se blottissait autour de son clocher. Un lointain clapotement de clochettes vint un instant troubler de sa note plaintive l'éloquent silence de l'étendue mélancolique. L'heure suprême approchaitoù l'obscurité allait engloutir tout ce qui s'étendait A perte de vue sous l'admiration fervente de mon regard. Le soleil, par bonheur, se décida, avant de disparaître tout â fait, à un bon mouvement de repentir ou de pitié. Subitement une large bande vermeille éclaira d'une vive lueur la dentelure noire de l'extrême horizon, et un rayon fiirtif glissa de cime en cime comme pour donner le baiser du soir à cette imposante assemblée de montagnes. L'atmosphère s'empourpra, un tres- 3*
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saîllement invisible sembla parcourir cet univers rappelé pour une minute encore àla vie, puis la silhouette Ébréchée des crêtes occidentales rentra peu à peu dans les ténèbres, un instant écartées de leurs têtes, et la nuit reprit définitivement possession, pour douze heures, de ce panorama majestueux et morne.
Je ne désespérais pas. d'un dédommagement pour le lendemain matin. L'intelligent métayer de la Schmticke, que l'obligation de vivre quatre mois de l'année au milieu des neiges accumulées ne fait que rendre plus affable envers les rares humains qui montent jusqu'à lui, m'assura le soir qu'un beau lever de soleil lui paraissait probable. Je m'endormis sur cette belle promesse, rêvant déjà d'un disque de feu qui se levait lentement^ comme un visage épanoui et rosé, par-dessus l'épaule d'une cime lointaine, pour surprendre et réveiller tout ce monde encore assoupi dans ta brume matinale. Quand je rouvris les yeux, la maison de planches qui m'avait donné l'hospitalité faisait l'effet d'un sépulcre enfoui dans le brouillard. Nous étions tous enterrés vivants dans le gris, A droite, à gauche, devant, derrière, rien qu'une humidité floconneuse, légèrement parfumée d'une senteur forestière. Il me fallut attendre . jusqu'à dix heures autour du poêle avant de pouvoir reprendre ma pérégrination à travers le grand parc alpestre au faîte duquel je me trouvais. Un garde qui, le fusil en bandoulière, partait de la SchmQcke pour faire sa tournée quotidienne, s'offrit obligeamment à me faire un bout de conduite à travers les
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mobiles ténèbres de la matinée. J'acceptai avec empressement sa proposition, et nous partîmes, devisant ensemble, sans nous voir toujours, et efHeurant des problèmes cynégétiques au milieu des rafales de pluie. Pindare a dit au commencement de l'une de ses réclames dithyrambiques que l'eauest excellente. Cet aphorisme, proclamé depuis Pindare par toutes les sociétés de tempérance, ne cesse pas d'être vrai en matière de pittoresque. Il est incontestable que la nature dans le Nordgagnebeaucouppius qu'elle ne perd à la fine estompe du brouillard. Une femme dirait que le brouillard lui va bien. Tout peintre devra au moins avouer qu'il s'harmonise à merveille avec la sévérité un peu sombre de ses arbres toujours verts, la gaieté de l'hiver, mais aussi la tristesse de l'été, disait Madame de Staël. Il adoucit les arcites trop saillantes et les flèches trop acérées de ces grands triangles qui semblent par un temps clair égratigner le bleu du ciel et qui n'ont jamais tant de grâce que dans leur déshabillé d'automne, dans ce peignoir blanchâtre et impalpable que le brouillard du matin jette sur leurs maigres épaules. Aussi, au lieu de maugréer inutilement contre le remous perpétuel des vapeurs pâles,dont l'opacité semblait vouloir à chaque instant me cacher ma route, je me mis à méditer le mot profond de Pindare et à suivre d'un œil d'abord machinalement attentif, puis bientôt très curieux et sincèrement charmé, les jeux violents des deux puissances météorologiques auxquelles la forêt paraissait servir de champ clos, je veux dire le vent et le brouillard.
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Tantôt, c'était un souffle formidable qui, annoncé du bout de l'horizon par des craquements rauques, rompait le tissu compacte des longs voiles fluides et errants dont la contrée tout entière se trouvait enveloppée. Aussitôt une perspective étroite et lointaine s'entr'ouvrait pour un instant. C'était un village noyé dans un rayon de soleil, ou bien une tête de montagne encore tout embéguinée de brume, ou bien un petit coin du ciel, de l'azur le plus clair. Puis l'échappée de disparaître comme une fantasmagorie. Deux minutes après, nouveau mugissement des sapins froissés par l'aile de la tempête, nouvelle déchirure, nouvelle vision, A mesure cependant que la matinée s'avançait et que je descendais vers la plaine, la victoire du vent paraissait de plus en plus assurée etprochaine. Vainement les nuées noirâtres s'accrochaient désespérément au branchage aigu des pins et des épicéas. Un autre coup de vent les ressaisissait givec une sorte de colère, les crevait, les perçait d'un choc imprévu et irrésistible, puis en poursuivait de cime en cime les morceaux, les roulant, les tordant, les effilochant sans trêve ni merci sur l'âpre flanc des montagnes. Les pauvres nuées ne tardèrent pas â faire l'effet de grandes loques traînant piteusement à l'aventure. L'arrivée d'un allié puissant, attendu depuis le matin, comme Blficher à Waterloo, acheva enfin la déroute du brouillard. Dès que le soleil eut percé, le grand puits blanchâtre au fin fond duquel je me trouvai tout d'abord s'élargit peu à peu, et ses murailles, enfin évanouies, mç laissèrent face à face
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avec une radieuse journée d'automne qui n'avait eu que le tort d'employer le matin tout entier à sa toilette.
Alors, tandis que le vent poussait son dernier chant de triomphe à travers l'incommensurable étendue des bois supérieurs, tandis que les dernières larmes de la forêt, émue et tremblante encore, brillaient comme une poussière de diamants sur toutes les pointes de la verdure avivée, une vie nouvelle, plus calme et plus féconde, mit tout en mouvement dans la vallée dont je suivais la pente. L'eau condensée en pluie fine dans les hautes régions commença à se précipiter sous forme d'argent liquide dans le sillon pierreux du ruisseau presque vide, réveillant de tous côtés les échos etidormis. De droite et de gauche, de petites rigoles amenèrent en gazouillant à son lit la collecte d'ondes limpides réunies par l'oréade de la sapinière voisine. Chaque rocher semblait avoir, lui aussi, trouvé une voix caressante pour offrir à la rivière de retour son mince filet d'eau vive. Grâce à cette émulation joyeuse et empressée de tous ses tributaires, le bach ou le bâchlein, génie protecteur de la vallée, n*avait plus la tristesse de passer inutile sous la roue trop haute des moulins et des scieries. La poitrine gonflée par un trop-plein de forces, il se jetait tête baissée sous les palettes de bois vermoulu dont le tictac accéléré n'empêchait pas d'entendre le grincement haletant des scies. Tout chantait dans l'air purifié l'hymne saint du travail : c'était une fête universelle.
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Suhl, que du haut du Beofberg j'avais pu apercevoir presque à mes pieds, à travers un accroc fait au brouillard, et où je n'arrivai cependant qu'après une longue descente, appartenait jadis à la famille des comtes de Henneberg. La Prusse en a fait une manufacture d'armes, une sorte de Tolède thuringien, oti l'on fabrique à la fois des armes à feu et des armes blanches. Cette très industrieuse petite ville d'armuriers, où Vulcain en personne semble travailler à l'année pour le roi de Prusse, et d'où sort une quantité incalculable de fusils à aiguilles inflammatoires et de câsemesser, cette grande forge militaire, dis-je, ne manquerait pas d'intéresser très vivement un officier d'artillerie. Un agriculteur ou un quincaillier aurait également plus d'une occasion de pratiquer la vertu de l'admiration ou de commettre le péché de convoitise à la vue de tant de faux, d'étrillés, de haches, de chaînes, de marteaux, de tenailles, de verroux, etc.... Mais j'avoue que pour m'a part j'aurais mieux aimé visiter Sonnenberg. Sonnenberg est une p.tite cité qui se trouve tout à l'extrcmité méridionale de la foret, et qui partage avec Nurenberg le monopole de la fabrication des jouets d'enfant. A vrai dire cependant, Sonnenberg n'est qu'un entrepôt; la vraie fabrique, c'est la foret de Thuringe tout entière. Une dou- ' zaine de sifflets s'y vend un kreutzer et demi, soit à peu près un sou. Un millier de billes y est coté, au comptant, un franc vingt-deux centimes et demi. Grâce à ces prix fabuleux, Sonnenberg vendait déjà, au commencement du dix-huitième siècle, douze mille
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quintaux de ses marcbandi ses enfantines. En i853, le chiffre s'est élevé jusqu'à soixante mille. Quelquesuns de ces articles, il est vrai, sont d'un prix un peu moins vil que les autres. Depuis un petit nombre d'annéesj on commence à fabriquer dans la forêt des moutons qui font bébé et des poupées qui disent maman : ce sont les Galathées des Pygmalions du pays. Ces petits riens en bois tendre n'ont pas du reste tous exclusivement pour but de provoquer de beaux sourires et quelquefois un peu de sagesse parmi la blonde enfonce de la Saxe ou de la Bavière. L'Amérique (je ne parle pas de l'Europe) engloutit à elle seule des cargaisons entières de ces bagatelles. Les missionnaires s'en servent avec un certain succès pour la conversion de messieurs et de mesdames les sauvages. Quand une personne de la haute société araucanienne ou du monde officiel d'Honolulu consent à réciter quelques lignes de catéchisme, elle reçoit, en guise de bons points, deux ou trois perles de verre de couleur qui viennent de Lauscha ou de Steinach. La vie du monde n'est bien souvent qu'une trame immense de grands résultats et de petites
Mais Sonnenberg eût exigé un détour trop considérable. Je lui tournai bientôt le dos en remontant
la longue côte qui mène à Oberhof, te village le plus élevé de la forêt de Thuringe; la Schmûcke, qu'on ne l'oublie pas, n'est qu'une habitation, et non pas un village. C'était précisément le jour du marché de Suhl. Une file interminable de paysans en houppe-
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lande de bure et en culottes courtes remportait sous le bras ou dans un panier toutes les denrées qui n'avaient point trouvé d'acheteurs. Quelques-uns, et des plus huppés, se faisaient traîner, eux et leurs provisions, par un couple de chiens dans une charrette d'enfant. L'attelage essoufflé trottait d'un Jarret ferme, tout en tirant démesurément la langue dans l'intérieur d'une muselière en fil de fer. Les femmes ■ principalement abondaient le long de la grand'route, une hotte, pleine ou vide, sur le dos. Cette hoHe, qui sert à tout, pour aller puiser de l'eau à la fontaine comme pour rapporter de l'herbe fraîche du pré, est d'un bout â l'autre de la forêt de Thuringe la compagne indispensable de toute fille d'Eve, chaque fois qu'elle sort : c'est le cabas du pays. Le reste du costume féminin n'y est guère plus propre à faire valoir la beauté des formes. Peu de souliers et point de bas, une robe de cotonnade déteinte, un mantelel de même étofle, et pour coiffure invariable, un foulard noir ou violet noué au-dessus du front, de telle sorte que les deux pointes pendent librement des deux côtés, figurant assez bien des oreilles d'âne rabattues, voilà toute la parure inventée par la coquetterie locale. Au demeurant, femmes et hommes, les braves gens les plus honnêtes du monde, ayant toujours un bonjour tout prêt sur les lèvres et un sourire cordial sur le visage. Dans l'espace d'une demi-heure je reçus plus de coups de chapeau sur la chaussée de Suhl" à Oberhof que je n'aurais été obligé d'en donner en cinq minutes si j'avais sollicité le suffrage universel
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lies' plus illettrés de m«s concitoyens. Hommes et choses ont également dans ce coin de terre bénie une bonhomie et une grâce pastorales.
Oberliof a toute l'apparence d'un village de la Suisse bernoise. Au milieu d'une large cckircie de la forêt, trente ou trente-cinq maisons bardées de lattes se serrent les unes contre les autres sur les deux côtés de la grand'route qui va de Suhl à Gotha. L'auberge oti s'arrête la poste, un pavillon de chasse paré à l'extérieur de ramures de cerf en appliques, une humble église construite en ais légers de sapin indiquent, dès le premier coup d'ceil, que ni Dieu, ni le prince, ni les touristes n'ont abandonné les rustiques habitants de ces cabanes, laborieux pionniers de la civilisation dans une région peu favorisée de la nature. L'hôtesse de la maison de la poste m'introduisit, en me souhaitant la bienvenue, dans une vaste pièce chauffée par l'inévitable et monumental poêle en fonte. A côté, sur une table, était posé un tronc tout prêt à recevoir, pour la construction d'une flotte allemande, la contribution de tous les cœurs bien nés à qui la patrie est chère. Un bouvreuil sautillait dans une cage accrochée au mur. L'éducation musicale des oiseaux est encore en effet l'une des naïves industries du pays, et il y a telle chambre de paysans qui en hiver devient un vrai conservatoire de pinsons et de rouges-gorges destinés à s'en aller répéter plus tard à la ville la mélodie élémentaire fixée dans leur gosier. Un petit plat fumant de fraîches truites tigrées de petits points rouges fut bientôt placé devant ma four-
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chette impatiente. Tandis qu'avec tous les soins convenables je procédais à l'enlèvement de la peau délicate du premier petit poisson, arriva une famille de Berlinois venant directement de la Schmûcke et qui, tout d'abord, s'assit. Une délibération gastronomique suivit immédiatement, sous le regard attentif et souriant de l'hôtesse. La conclusion ne fut pas un instant douteuse : il n'y eut qu'une voix pour les truites. On venait à peine d'en apporter une douzaine accompagnée d'un mont Blanc de pommes de terre, quand deux étudiants de Gftttingen se présentèrent, arrivant d'Ohrdruf. C'étaient apparemment de jeunes barons en herbe, étudiant à l'Université les sciences agricoles ou politiques, car eux non plus ne reculèrent pas devant les dix silbergroschen, qui sont le prix ordinaire de ce mets favori des LucuUus dans la forêt de Thuringe. Un amtmann des environs et un oberfôrster du duché qui survinrent successivement ne surent pas mieux résister à leur instinct de gourmets. Au bout d'une demi-heure, la table jonchée de squelettes de truites artistement disséquées n'était plus qu'un vaste cimetière ichthyologique.
Je sortis un instant pour admirer le clair de lune. A peine quelques gazes grisâtres s'élevaient-elles audessus des grands bois environnants, noirs comme de l'encre, et le clignotement lumineux des étoiles ajoutait encore à la pureté de l'atmosphère. Malheureusement la fraîcheur était si vive qu'il me devint bientôt impossible de supporter plus longtemps la magnificence glaciale de cette calme soirée
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d*automne. Au moment même où s'opérait la rentrée d'un troupeau attardé, poussé vers son étable à grands coups de houssine et précédé depuis un quart d'heure par le carillon de ses clochettes, force me fut de rentrer, les épaules frissonnantes, et de m'improviser une distraction quelconque pour passer ma soirée. J'hésitais entre une conversation juridique avec l'amtmann et un essai de fraternisation avec les deux jeunes burscken, quand j'aperçus sur le rebord d'une boiserie un livre encore sans lecteur, mais non pas, par exemple, sans poussière. Jugez de ma joie! Ce n'était rien moins qu'un recueil des légendes en circulation depuis des siècles dans la contrée. J'allais donc pouvoir, avant de me mettre au lit, parcourir ce monde fantastique créé par l'imagination primesautière d'un peuple candide et savourer la naïveté de ces poétiques superstitions ! Je dévorai tour à tour, avec une avidité presque enfantine, le récit des mystifications surnaturelles éprouvées par des passants trop crédules aux bains du diable, le tableau féerique des enchantements intérieurs du mont Rupberg, les traditions relatives soit aux espiègleries de la nymphe de l'Ilm, soit à la détention du chanteur Tannhâuser, soit aux antiques mystères de Steinbach ou à l'âne sauvage de Ruhla, mille anecdotes enfin de l'autre monde, rapportant presque toujours la punition et visiblement à l'usage des braconniers nocturnes, des ivrognes incorrigibles, des avares ou des usuriers, des épouses coupables, des sorciers et des sorcières. Ici c'était l'ancien propriétaire d'un coin
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