‹ A travers la Saxe: souvenirs et étudesChapitre 4 sur 11 · L* FORÊT I · texte numérisé non relu

L* FORÊT I

de terre qui, transformé en feu follet et tenant a la main une borne de flamme, expiait par sa course vagabonde et Éternelle le crime d'avoir jadis frauduleusement déplacé la pierre qui séparait son champ de celui du voisin. Ailleurs, c'était l'ombre néfaste d'un joueur de mauvaise foi condamné à répéter sans relâche sa supercherie favorite dans une partie sans fin jouée avec des cartes diaboliques. Partout, en un mot, la faculté poétique et le sens profondément moral du peuple semblaient s'être concertés pour placer un avertissement salutaire sous l'enveloppe énigmatique et gracieuse d'une légende. Qu'il me soit permis d'en raconter une des plus piquantes, sinon des plus édifiantes, l'histoire du comte de Gleichen et de ses deux femmes, histoire véridique, à ce qu'assurent tous les chroniqueurs, et qui précisément s'est passée à quelques lieues d'Oberhof.

C'était à l'époque des croisades. Le comte de Gleichen, l'un des plus puissants seigneurs de la Thuringe, ne consultant que le zèle de sa foi, était parti pour la terre sainte avec une de ces chevauchées de barons qui du bout de leur lance poussaient des bandes de manants à la conquête de Jérusalem. Le sort des armes lui fut contraire. Fait prisonnier par les Sarrasins, il se vit condamné aux fatigues quotidiennes d'un travail manuel dans les jardins du sultan. Un jour qu'il bêchait , tout en songeant sans doute aux verts ombrages de sa chère Thuringe, la fille du sultan vint à passer sur une terrasse du palais, et du premier coup d'œil remarqua ce nouveau jardinier

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aux mains blanches qui avait si bonne gnice à bêcher. Chez la fille d'un sultan, les passions naissent vite. Le comte ne tarda pas à apprendre par un message qu'il était aimé. Une proposition et un plan de fuite commune accompagnaient la tendre déclaration de la princesse. Le chevalier captif ne pouvait manquer une occasion aussi inespérée et aussi favorable, d'abord de jouer un bon tour à la police musulmane, et sans doute aussi de reprendre un jour son rang parmi les barons du saint-empire. L'évasion et l'enlèvement eurent donc lieu avec toute la promptitude et le succès de rigueur en pareille matière. Par malheur, le comte, une fois libre, découvrit qu'il n'aimait pas moins sa belle libératrice qu'il n'était aimé d'elle. Or il avait une femme, aimée elle aussi et non moins aimable que i'autre, qui l'attendait depuis de longues années dans le castel patrimonial. Le comte était fort embarrassé. En passant par Rome, à son retour de la terre sainte, il eut l'idée d'aller se jeter aux pieds du pape. Le pape eut pitié de ses malheurs et de ses remords, et en considération du dévouement de la jeune fille, qui justement venait d'entrer dans le sein de l'Eglise catholique, il consentit à faire en sa faveur une exception à la loi du mariage. Bref, ie seigneur de Gleicherr devint bigame par la permission expresse du saint-père. Restait une question assez délicate : quel accueil ferait la première femme du comte à cette collègue inattendue? Aussitôt qu'il aperçut dans ^loignement les créneaux de sa burg fièrement campée sur un tertre gazonné, le comte prit un peu les

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devants, raconta tout S sa femme en premières noces, et la supplia de recevoir en sœur sa rivale légitime. La châtelaine était bonne et sage. Elle se dit probablement qu'il valait encore mieux garder la moitié du cœur de son mari que de s'exposer â le perdre tout à fait, et que d'ailleurs, si la seconde femme du comte lui avait pris une notable partie de son cœur, elle lui en avait aussi rendu au moins quelque chose. La reconnaissance en somme finit par l'emporter sur la ^lousie, et, quand le cor, du haut de la tourelle, annonça par une fanfare l'approche de la comtesse cadette, ce fut dans ses bras et autant en veuve qu'en épouse qu'elle reçut elle-même la belle-mère de ses propres enfants. La légende ajoute que l'entente la plus cordiale ne cessa pas un seul jour de régner dans ce ménage à trois.

En quittant Oberhof pour gagner Reinhardsbrunn, je commençai à redescendre en biais le versant septentrional de la chaîne de montagnes dont j'avais remonté la veille presque en droite ligne la pente méridionale. La principale merveille offerte par la nature aux touristes sur cette route sinueuse, c'est sans contredit la gorge de Dietharz, qui commence au Falkenstein. Cette étroite vallée, la plus sauvage peut-être de tout le pays, est un véritable musée à la fois géologique et tératologique du plus saisissant aspect. Ce ne, sont de tous côtés que monolithes gi- ' gantesques de granit ou de porphyre, échoués sur le talus boisé de hautes collines qui se déroulent en re^ plis parallèles. On dirait à voir ces colosses informes,

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La fohét de THURWOK. Si}

à la peau brune et rugueuse, un banc de cachalots ou de baleines fossiles apportés jadis par une vague antédiluvienne sur la berge escarpée d'un océan disparu. De chaque pian oblique d'arbres résineux émerge le flanc ou la croupe de ces monstres assoupis dans l'anente du soleil que boira avec délices la surface bronzée de leur large échine. Ceux-ci, les pattes repliées en dessous, se sont à moitié enfouis dans la terre, à la manière des animaux immondes, comme pour mieux savourer leur chaleur naturelle. Ceux-là, arrêtés au milieudesboisabrupts, chancelants et tout près de perdre leur équilibre, semblent des fugitifs qui ont tenté de s'enfuir de leur bauge pendant le sommeil du belluaire. Ailleurs, ce ne sont plus que des sortes de cadavres, d'un gris livide, rongés par les éléments ennemis, en décomposition permanente. Obsédé peu à peu par un effroi croissant et involontaire, le passant traverse presque sur la pointe du pied le silence de cette fosse zoologique, et s'enfuit au plus vite du milieu de ce bizarre troupeau, échappé sûrement d'un monde antérieur.

Arrivé à Tambach, j'étais encore fort loin de Reinhardsbrunn. On meconseilla d'attendre jusqu'au surlendemain pour me remettre en route. 11 devait y avoir, dès le retour du soleil, une kermesse dans un village des environs. Je sacrifiai bien volontiers une journée pour assister à une kermesse thuringienne, d'autant plus que la kermesse était exceptionnellement accompagnée d'un tir à l'oiseau. A l'heure dite, je lïle trouvai au milieu d'une population supcrbe-

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bo La forkt di; thuringe.

ment endinmnchée et pavoisL-e comme un navire les jours de fête. Les femmes portaient des coiffes monumentales de soie brodée et enrubanée, quelquefois presque aussi hautes que des bonnets de grenadier. Depuis une bonne semaine déjii, on dansait à peu près nuit et jour sous le grand tilleul, tandis que la partie la moins ingambe de la population, installée sur la pelouse d'à côté, jouait au loto, les coudes solidement appuyés sur les tables et les yeux fixés sur des cartons chiffrés. A deux pas de là un brasier ardent, mal dissimulé dans un bosquet de feuillage, conférait sans relâche les belles couleurs d'une cuisson méthodique à des centaines de bratwUrste posées sur des grils énormes et dont le parfum, cher aux narines villageoises, saturait l'atmosphère. Cependant les notables de l'endroit, habillés d'une défroque héréditaire dejreisckût:^,&t serraient, la carabine de leurs ancêtres sur l'épaule , au pied d'une longue perche qui se dressait dans l'espace, portant à son extrémité un simulacre en bois de l'aigle germanique. Sur cette cible traditionnelle, le maître cordonnier Hartmann et le maître tonnelier Meyer venaient tour â toiir lâcher leur coup de fusil, tâchant de découper à la balle le volatile fictif. Chaque pièce en effet ne doit tomber qu'à son heure, et si un maladroit s'avisait de détacher le globe ou le sceptre avant les deux têtes, il serait honni de tous ses frères d'armes. Comme cette délicate opération n'avait commencé que le matin, je ne jugeai pas à propos d'attendre que la queue du noble oiseau eût jonché â son tour le

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sol, et je me dirigeai vers le jeu du coq. Le jeu du coq est un jeu allemand auquel les coqs, si on les consultait, refuseraieijt probablement de prendre part. Au temps jadis, à l'époque où les grands-pères du cordonnier Hartmann et du tonnelier Meyer déchargeaient encore leur carabine sur un aigle vivant, le coq associé à la partie était emprisonné dans un pot de terre qu'on plaçait en grande pompe au beau milieu d'un pré. Puis on bandait les yeus aux amateurs armés chacun d'un lourd bâton, on les faisait pirouetter vivement sur leurs talons, et on les invitait à chercher le coq sur le turf. Le sportman assez heureux pour l'assommer avait le droit de l'emporter. Aujoupd'hui un amendement important pour le coq a été introduit dans les règles du jeu. Le coq du dixneuvième siècle reste à chanter dans sa basse-cour, pendant qu'une grêle de coups de bâton tombe sur le pot où une fiction charitable consent à le supposer. Il est sans doute toujours mangé à la tîn, mais il n'est plus du moins rossé que d'une manière symbolique. La gallophobie tend donc, on le voit, à disparaître de la lorêt de Thuringe, et quelque jour assurément ces bons sentiments s'étendront aussi jusqu'aux descendants des Gaulois.

Reinhardsbrunn, que j'atteignis enfin après avoir traversé la petite ville thermale de Friedrichsrode, fut autrefois une abbaye bénédictine établie par la piété d'un landgrave de Thuringe au pied de ces montagnes. A l'heure qu'il est, le monastère a fait place à un château de plaisance, le plus beau sans

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contredit de tous ceux qui égayent la forêt et y attirent pendant l'été les élégances et le mouvement d'une cour allemande. Reinhardsbrunn appartient au duc de Gotha. C'est une agglomération ingénieusement enchevêtrée de constructions gothiques aussi disparates que possible. Angles flanqués de tourelles, terrasses à balustrades découpées, vestibules peuplés de colonnes, corps de logis en recul, tout semble avoir été jeté là péle-méle par l'inspiration confuse d'un architecte fantasque. Une main non moins capricieuse a prodigué partout sur le désordre savamment calculé de cette juxtaposition architecturale les arcades e» les ogives, les fenêtres géminées, les meurtrières en croix, les galeries crénelées, les armoiries moulées en plâtre. De belles nappes pendantes de vignes, empourprées et verdoyantes tout à la fois, complètent la décoration extérieure de ce palais d'un style plus anglais peut-être que germanique. Le parc qui l'entoure est en même temps splendide et coquet. On y sent partout la. beauté de la nature et le râteau du jardinier. Ce ne sont que plates-bandes de fleurs vermeilles, antiques tilleuls jetant sur un banc confortable la fine guipure de leur ombrage, massifs de beaux hêtres pourpres, allées de sable bien lisse aux courbes gracieuses, viviers et étangs oti tremblotent côte à côte l'image du château et la feuillée des arbres reflétée avec le ciel bleu. Une ceinture de hautes cimes, presque noires à force d'être vertes, ajoute un charme de plus à la villégiature du duc et semble l'inviter à toute heure à revenir visiter la région voi-

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sine des hauteurs suprêmes et des points de vue illimités. Que Je maître de ce délicieux et romantique' Trianon prenne seulement la peine de monter en voiture, et deux heures après il aura atteint le sommet de l'Inselsberg.

Pour moi, qui ne pouvais choisir mon jour et régler le moment de mon ascension d'après l'état du ciel, j'ai été encore moins heureux sur l'Inselsberg qu'à la SchmQcke. En vain j'avais compté pour cette lois sur une atmosphère limpide et transparente. Assailli par une pluie battante quelques minutes après avoir traversé un bloc énorme de porphyre évidé en forme de porte et hérissé d'arbres verts, je dus gravir sous iffi coups de fouet cinglants de l'averse obstinée les assises successives de la montagne, isolée, comme une île véritable, dans la densité nébuleuse de l'air. Lorsque j'eus enfin le bonheur de franchir la porte d'entrée de l'auberge, poussée d'une main énergique, je me trouvai subitement en présence d'une trentaine de personnes beaucoup moins mouilléeG que moi, mais non pas moins décontenancées ou maussades. Quelques-unes allaient coller tristement leur visage contre les vitres pour chercher à deviner d'un œil patient, sous les hachures diagonales de la pluie, l'archipel des cimes éparses de tous côtés et la configuration de la mappemonde montagneuse qu'un rayon de soleil eût infailliblement fait jaillir de l'immensité humide et confuse. D'autres se contentaient d'écouter passer la colère des vents déchaînés. Une dame âgée racontait qu'elle avait failli être enle-

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vée deux heures auparavant du haut de la tour voisine, par une brusque rafale. Un Prussien souriait de l'air de quelqu'un qui se sait dix-sept millions de compatriotes en entendant raconter que l'auberge de l'inselsberg est située sur le territoire du duché de Gotha, tandis que le bâtiment d'à côté se trouve soumis au bon plaisir de l'électeur de Hesse. Deux jeunes minéralogistes, chaussés de hautes guêtres, caressaient avec une visible impatience le petit marteau pendu en guise d'épée à leur côté et destiné à interroger 'toutes les roches d'alentour. Faute de mieux, on causait, on brodait, on mangeait, on lisait. Le livre des étrangers, ce confident banal des réflexions publiques, me tomba sous la main. Mais à l'exseption d'une plaisanterie un peu risquée en latin scolaire, je n'y trouvai que des sottise*, et ce recueil épigraphique me fit tout l'effet d'une touffe de roseaux où unô multitude de Midas seraient venus sans s'en apercevoir confesser tour à tour leurs oreilles d'âne. Je ne tardai pas à gagner ma couchette en bois peint. Mais ce fut en vain que j'essayai de fermer l'œil. Le vent qui continuait à faire rage au dehors soulevait jusqu'aux carreaux de ma fenêtre une vraie grêle de gravier. Je regrettai de n'être point resté dans le vaste réfectoire converti pour cette nuit en dortoir, vu l'affluence exceptionnelle des touristes. La conversation de mes voisins eût peut-être charmé mon insomnie.

Le ciel commençait à se purifier quand je me rais le lendemain à descendre la route qui conduit à Lie-

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benstein. La pluie avait cessé pendant la nuit de brouiller le paysage de ses raies parallèles , et la lumière s'était déjà faite dans l'atmosphère indécise du matin, avant que je fusse parvenu au pied de l'étage supérieur de l'inselsberg. Mon regard put donc encore plonger dans les sinuosités profondes des vallées environnantes et se poser tantôt sur les pelouses vert tendre, tantôt sur les forêts bleu foncé qui se partageaient l'ctendue. Une large fusée ^'■e soleil qui éclata subitement du milieu des vapeurs brumeuses, inonda, en un instant, d'un fluide doré, les cinq ou six plans de montagnes entisses à l'horizon. Il ne fallut rien moins que les charmes idylliques et géologiques du Drusenthai pour effacer de mon esprit le tableau grandiose de ces convexités verdoyantes et tumultueusement immobiles. Les rochers du Drtisenthal sont l'une des curiosités de la forêt de Thuringe. Les uns, pressés côte à côte de manière à former une sorte de falaise, semblaient se pencher sur leur base pour mieux voir couler â leur pied le ruisseau le long duquel de gaies faneuses, coiffées d'un foulard noué en turban , retournaient du bout de leur fourche l'herbe à demi fanée des prairies. D'autres, au contraire, a l'état de blocs isolés ou de cubes empilés, ressemblaient à des tours interrompues dont les premières assises seulement seraient sorties de terre, offrant, çà et là, à travers leurs interstices, une touffe d'herbe délicate aux chèvres qui viennent adroitement s'arc-bouler sur leur paroi abrupte.

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Mais cette région nouvelle de la forêt de Thuringe ne se distingue pas seulement des autres par les richesses minera logiques qui lui sont propres, et au premier rang desquelles il convient de compter le porphyre et l'albâtre. Le règne végétal y subit aussi une modification notable. Les arbres à feuilles persistantes ne sont plus les seuls à couvrir de leur verdure les déclivités ou les plateaux arrondis qui surgissent de toutes parts. Désormais les tutaies de hêtres disputeront le terrain à lajichte et au kiefer. De là aussi une différence très sensible dans l'aspect et le mérite pittoresque du pays. Ce ne sont plus des arbres ou des arbrisseaux à la tige grisâtre et au feuillage sombre qui peuplent le paysage, mais bien des quinconces à perte de vue de beaux fûts de colonnes vivantes, mouchetées de taches bien blanches et qui portent à vingt ou trente pieds de hauteur une large et mobile coupole de feuillée. Voyez-la surtout de septembre à octobre, cette feuillée fraîche et touffue, quand elle a pris définitivement cette teinte ambrée qui est en peinture le cachet de l'école florentine. Alors il n'est pas besoin que le soleil colore de ses derniers rayons la tête jaunissante de ces beaux arbres pour qu'ils paraissent comme entourés d'un nimbe d'or au passant qui se pique un peu de poésie. Alors aussi vous pouvez pénétrer sans crainte sous les ombres un peu froides qui tombent de la hétraie : le coloris mordoré, les teintes ardentes de l'automne réchaufferont partout votre regard, et un sentiment inévitable de dilatation et de plénitude intérieure

remplira votre esprit, à mesure que vous avancerez au milieu de ces entrecolonnements larges et superbes de troncs vigoureux , sur ces tapis criards-

de feuilles sèches mêlées d'éclats de faînes où se jouent les écureuils descendus des chênes d'alentour.

Parti le matin de l'Inselsberg, c'est-à-dire du duché de Gotha , j'avais passé toute ma journée dans la H es se- Electorale, et, avant le coucher du soleil, j'étais à Liebenstein , c'est-à-dire dans le duché de Melningen-Hildburghausen. Quand on la regarde sur une carte de géographie politique, la forêt de Thuringe , au lieu de paraître ce que la nature l'a faite réellement, c'est-à-dire un incomparable manteau de verdure étalé sur les épaules d'un millier de monts et de collines, ne ressemble plus qu'à un habit d'arlequin faufilé par la diplomatie avec des loques disparates. Liebenstein est le plus fréquenté des quinze ou vingt établissements hydrothérapiques créés depuis un quart de siècle dans ces montagnes et oti l'on emploie pour le traitement des malades, non pas seulement les eaux minérales fournies par diverses sources, mais encore des bains de vapeur aromatisés à l'aide d'aiguilles d'arbres résineux. Arnstadt, Friederichsrode, Umenau, Elgersburg sont, après Liebenstein, les plus vantés de ces réservoirs de santé où arrive chaque été une population exotique plus ou moins malingre qui en septembre s'en retournera à ses affaires avec le visage vermeil d'un fantassin ou d'un moine. 11

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suffit pour comprendre la vogue toute particulière dont jouit Liebenstein d'y passer seulement une .journée. L'établissement de bains est le plus confortable du monde, et les environs de ce modeste Baden-Baden sont d'une inépuisable et charmante variété. Un hôtel grand comme une caserne et meublé comme un palais étend sa façade éblouissante de blancheur derrière deux magnifiques marronniers et deux beaux tilleuls qui projettent leur ombre embaumée sur toute l'étendue de la terrasse. Un banc tournant qui emprisonne leur tronc permet aux valétudinaires d'y respirer la tisane invisible qui s'évapore de leurs blanches fleurettes. A quelques pas de là, un bassin de bronze reçoit incessamment par la gueule de bétes fantastiques des jets limpides d'eau salubre. Une belle balustrade en hémicycle, garnie de vases pleins de pétunias, clôt, vis-à-vis de l'hôtel, cette belle esplanade sablée où se fait entendre à heures fixes une musique excellente.

Une demi-heure ou une heure de promenade à pied vous conduit, de cet eldorado thérapeutique, soit aux ruines du donjon de Liebenstein, soit au théâtre de rochers, soit à la grotte aux stalactites, soit à la villa ducale d'Altenstein. Le vieux château de Liebenstein peut passer pour l'une des beautés de la flore archéologique de la forêt de Thuringe. Ce qui en reste n'est malheureusement que peu de chose. Les sureaux et les sorbiers qui ont pris sans peine d'assaut ce fort, jadis inexpugn;ible, retardent seuls l'irrémédiable et définitif écroulement de ses

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dernières murailles. Je recommande au visiteur quelques embrasures de fenêtres assez bien conservées et très propres à servir de cadres aux paysages agréables ou imposants qui se déroulent à l'horizon. Quant au théâtre de rochers, lequel se trouve au plus épais d'un bois taillis de hêtres, ce n'est qu'un caprice d'enfant que s'est permis la nature. Imaginez-vous tout simplement un théitre situé à un premier étage , oti l'on accède par un double escalier da pierre et dont la scène, en forme.de nasse, ne pourrait servir qu'à une troupe de gnomes ou de marionnettes. A mi-route entre Liebenstein et Altenstein , l'on trouve encore une autre merveille appartenant au monde minéral. C'est une cavité souterraine qui se décompose en un nombre fort respectable de salles et de corridors se suivant à peu près de plain-pied. Les concrétions, les cristallisations les plus tourmentées et les plus inattendues pendent de toutes parts aux voûtes. On montre des espèces de coupoles et presque des points de vue. Tout au fond, une rivière assez large pour porter un batelet coule sur un lit de sable. Vous pouvez aller en bateau sur ce fleuve achéroniique, à la condition de ne pas exiger qu'on mette â la voile. Juste au-desnus de cette grotte s'étendent les ravissants jardins d'Altenstein , la résidence d'été de la cour de Meîningen. Le château n'est rien de plus qu'une simple maison de campagne. Mais le kiosque chinois, le pavillon arabe, la chapelle des chevaliers, le pont du diable, sont de très piquants enjolive-'

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ments apportés par l'art du jardinier en chef ou la volonté ingénieuse du prince aux séductions naturelles de ce site privilégié, d'oti, sur le dos d'ua rocher saillant et au muroïure invisible des harpes éoliennes, le regard peut à loisir remonter une à une , par delà la vallée de la Werra , les masses bleuissantes et les superpositions onduleuses des monts Rhôn.

■ Le touriste qui quitte Altensteiii pour se diriger vers la poétique vallée de Ruhla ne tarde pas à rencontrer, au milieu d'une prairie en pente que longe presque la grand'route, les restes pieusement conservés d'un vieux hêtre à côté d'un clocheton de granit dentelé de fleurs à sa partie supérieure. Une inscripticm lui apprendra, s'il ne le sait déjà, que c'est ici le lieu où Luther, sur un ordre de Frédéric le Sage, fut enlevé par deux chevaliers pour être conduit dans la mystérieuse retraite de la Wartburg. Toute cette région de la forêt semble du reste le berceau du luthéranisme comme elle est aussi celui de Luther. Nous visiterons tout à l'heure sa chambre à la Wart- J>urg. A Môhra, à peu de distance de la Werra, on fait voir encore la maison occupée par ses parents. Le village est toujours un village de oauvres gens employés aux mines voisines et dont l'unique fierté est de posséder parmi eux trois rejetons authentiques de cette humble famille si étrangement surprise par la gloire. L'un de ces Luther de MÔhra est menuisier, un autre simple tailleur "de pierres. C'est égalemept dans la forêt de Thuringe, à Eisenach,

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LA KORKT DE THUtHNOE. 7I

qu'une honnête veuve, qui venait d'entendre chanter dans la rue le futur rélbrmateur, le recueillit chez elle et le At instruire. Schmalkaden où fut conclue la ligue défensive des princes protestants , où tous les théologiens, tous les barons de la Hesse et de la Saxe se réunirent si fréquemment pendant la durée des premières guerres de religion, Schmalkaden est situé à quelques lieues du pied de l'Inselsberg, et la maison oti Luther travaillait et priait dans l'intervalle des réunions de docteurs ou de guerriers est devenue un intéressant musée d'antiquités luthériennes. A Tambach aussi, il existait jadis une maisonnette portant le nom du grand tribun évangélique. Mais un incendie l'a fait disparaître il y a deux siècles, et il ne reste plus dans les environs du village qu'une source dont l'onde pure et salutaire, s'il faut en croire la légende, sauva la vie au nouvel apôtre de la Thuringe, à celui qui y renouvelait la grande œuvre de conversion accomplie jadis au nom de l'Eglise catholique par saint Boniface. Ailleurs enfin, on montre sur un roc de vagues traces d'un sabot d'âne attribuées par le peuple à l'âne de Luther. Il est certain que de la Wartburg il parcourait, mais le plus souvent à cheval, les vallées adjacentes, vêtu en chevalier et suivi d'un écuyer. Les médecins lui avaient prescrit cette distraction, ahn de l'arracher â son excès de travail quotidien et au péril possible de ses crises nerveuses.

Il me restait eitcore, avant d'arriver à la Wartburg, à goûter les grâces rurales et forestières de l'étroite

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72 I.A FORKT UF. THURFNGE.

vallée de Ruhla, célèbre dans toute la Thuringe pai' l'amour qu'insjiira au landgrave Louis de Fer une naïve et séduisante entant, dont le père était forgeron dans le pays. Au siècle dernier, la fille d'un apothicaire de Dessau, par sa gentillesse et son amour sincère, gagna également le cœur d'un jeune prince de la maison d'Anhait, dont elle finit par partager le fauteuil ducal. Ruhla est aujourd'hui une petite ville de bains et d'industrie qui offre un assez piquant échantillon du morcellement patriarcal d'une certaine partie de l'Allemagne. Tout ce qui se trouve d'un côté de la grand'route relève du duché de Gotha; tout ce qui se trouve de l'autre appartient au grand-duché de Weimar. La chaussée qui serpente entre ces deux rangées de façades blanchies à la chaux est donc une véritable frontière, qui heureusement n'est gardée que par des troupes ambulantes d'oies criardes. Mais si ces vigilants douaniers, qui sauveraient sans doute Ruhla, comme jadis le Capitole, de la surprise d'une invasion gauloise, suffisent à tous les besoins de ta surveillance internationale, en revanche il y a dans ce bourg dédoublé deux églises, deux écoles, deux bourgmestres, deux administrations parfaitement distinctes. Que la casquette d'un sujet ducal s'envole de l'autre côté de la rue, le voilà condamné à quitter sa patrie pour la ramasser. Qu'une ménagère du quartier grand-ducal ait besoin d'eau à la rivière, il faut bon gré mal gré qu'elle émigré. En cas de guerre, que de violations de territoire! Il faut croire que les princes qui régnent en commun sur la

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LjL forêt de THURINGfi. ■ yS

vallée de Rutila l'ont trouvée trop séduisante pour qu'il leur parût possible de renoncer à leur part héréditaire de tant de beaux points de vue et de promenades sous bois.

Après avoir jeté un coup d'œil sur les agréments champêtres du parc de Wilhelmsthal, au moment où je me préparais à descendre dans la vallée d'Anna, à travers un mobile interstice de feuillage, j'aperçus enfin dans l'êloignement, grande comme une vignette, la perle historique et architecturale de la Thuringe, la Wartburg! Que de fois déjà, sur le. simple souvenir d'une gravure ou d'un dessin, je l'avais ainsi rêvée, tranquillement assise sur sa colline rocheuse, la croix au front et la bannière au vent ! Encore quelques instants d'impatience et de marche, et moi aussi j'allais la voir, cette coquette et antique merveille de l'art byzantin où tous les minnesànger du treizième siècle se rassemblèrent pour se disputer en un poétique tournoi l'honneur d'avoir le mieux chanté les extases du pur amour, où sainte Elisabeth de Hongrie, la douce et mystique patronne des affligés, prodigua si longtemps l'inépuisable charité de sa foi à toutes les infortunes et à toutes les souffrances, où Luther et Goethe vinrent à trois siècles de distance méditer et écrire. J'allais la voir, non plus à moitié cachée sous des amoncellements de demi-ruines et de broussailles, mais bien enfin restaurée par la piété d'un prince ami des arts et belle d'une jeunesse inopinément retrouvée.

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