L* FORET
aboutir au pont-levis, on se trouve à l'intérieur d'une cour irrégulière, qu'entourent des constructions d'un aspect très différent. Le premiec corps de logis, appelé la maison des chevaliers, contient la chambre de Luther, avec son mobilier religieusement conservé, et une collection de reliques qu'on a rassemblées de tous les coins de la Thuringe. Quatre murs en plâtre, une petite table, un tronc d'arbre à usage d'escabeau, un poêle ancien en faïence verte oti se détachent quelques tigurines grossières, un bahut, une armoire, des portraits de Kranach et des autop-aphes de Luther, voilà ce qu'on y voit de plus remarquable. L'impression en somme est austère et même un peu triste. On sent là une vague odeur de prison. C'est pourtant cette retraite, à peine éclairée par d'étroites fenêtres prenant jour sur la forêt, que l'implacable adversaire de la papauté appelait son Pathmos. L'enthousiasme qui habitait avec lui cette froide demeure, tandis qu'il travaillait à sa traduction allemande de ta Bible, était seul capable d'en embellir â ce point l'excessive simplicité. Quant à la fameuse tache d'encre que dans un moment de vivacité l'irascible écrivain fît, dit-on, sur la muraille, en lançant son encrier à la tête d'un démon invisible, il y a longtemps que le plâtras qui la portait a disparu.
Ce modeste appartement de Luther n'est toutefois que l'antichambre, en quelque sorte, de la Wartburg. 11 faut traverser la cour pour arriver à une porte massive plaquée de ferrures archaïques qui est véritablement la porte du sanctuaire. Le seuil une
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tA POBËT DE THUHINGF:. 7$
fois IraDchi, on pénètre d*abord dans une galerie éclairée d'un côté par des fenêtres à plein cintre et dont la muraille opposée présente au regard, dans une ordonnance alternative, les médaillons et les fresques que M. Moritz Schwind a consacrés à l'histoire de sainte Elisabeth. Les fresques reproduisent les principales scènes de la vie de la princesse; les médaillons représentent les œuvres ordinaires de sa touchante et intrépide charité. L'ingénieux auteur de cette Légende des sept corbeaux, qui a fait le tour de l'Allemagne, a su, dans ces compositions si différentes, atteindre jusqu'au pathétique sans rien sacrifier de sa grâce habituelle. C'est encore à son pinceau distingué que le grand-duc a confié l'exécution des peintures qui, dans la salle voisine, retracent tes épisodes les plus connus des annales de la Thuringe. Peut-être M. Schwind, dans ces décorations murales, a-t-il mis un peu plus que ne le voudrait la rigueur de l'histoire l'idylle à la place de l'épopée et substitué trop com plaisamment le c^me décent de l'art à la confusion tumultueuse de la féodalité. Il faut du moins lui rendre cette justice qu'il est toujours resté attachant et poétique. Une grande fresque embellit également la salle si vaste et si basse à k fois où la tradition veut qu'ait eu lieu la guerre des chanteurs, ce grand concours académique ou orphéonique du moyen âge. Ce qu'il y a de certain , c'est que l'ornementation des lambris et du plafond y est d'une richesse extrême, La salle dite des landgraves, la salle des grandes fêtes, dépasse encore, s'il
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y 6 LA FORÊT DE THUKINGE.
se peut, ce luxe toutorientalde dessins et de dorures. II y a des moments où vous vous croiriez volontiers ici à Grenade ou à Bagdad, et oii vous vous attendez involontairement à voir entrer quelque calife au cafetan empesé de pierreries, tant ces fenêtres jumelles dont le demi-cercle vient reposer sur un élégant meneau, tant ces colonnettes légères qui soutiennent de riches plafonds rehaussés d'or, tant ces pilastres faits de faïences rapportées et symétriquement coloriées, tant ces mille arabesques qui s'enroulent en combinaisons régulières rappellent les prestiges habituels de l'art mauresque. Chaque chapiteau, à la vérité, est un bas-relief vivant qui ne dérive plus que du système byzantin; ici, c'est une tête grimaçante de moine que contemplent les deux yeux d'un hibou &ntas.ique, là, c'est une allégorie en action qui semble s'échapper d'un nid de feuillage, partout, c'est le grotesque qui coudoie la morale. Toutefois on n'échappe vraiment aux souvenirs de l'Alhambra dans cette forteresse de la Thuringe qu'en redescendant soit à la chapelle où prêcha jadis Luther et dont un pilier unique supporte les voussures contiguËs, soit à la salle d'armes où se voient encore les panoplies de ' landgraves ou de guerriers illustres. C'est seulement en présence de ces carapaces de fer qu'on se souvient définitivement qu'Eisenach est à un quait d'heure de distance.
Avant d'y descendre cependant, n'oubliez pas de jeter derrière vous un coup d'ceil sur les ondulations richement boisées des coteaux prochains. Une tour
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isolée VOUS permettra de dominer sans peine tout ce délicieux et verdoyant paysage. Prolongez longtemps ce regard d'adieu, car ces collines sont les dernières assises de la chaîne, et, en entrant dans Eisenach, vous sortirez de la forêt de Thuringe.
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Schiller est né â Marbach le lo novembre 1759 : rAllemagne devait avoir à cœur de célébrer le 10 novembre 1859. On sait de reste que ces commémorations séculaires sont en grand honneur chez elle et que la gloire lui semble une créance dont elle aime à payer tous les cent ans les intérêts accumulés. Or, de toutes les grandes dates de son histoire littéraire ou politique, l'anniversaire de la naissance de Schiller est peut-être le souvenir le plus propre à solliciter sa piété admirative et à provoquer de sa part une démonstration éclatante de sympathies enthousiastes, Schiller, en 'effet, n'est pas simplement un grand poëte , c'est avant tout un beau caractère et un homihe de bien. 11 a eu autant de droiture que de génie, autant de candeur et d'énergie morale que de dons naturels , et plus de malheur encore que de gloire. La pauvreté au milieu de laquelle il est né,
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et de l'excès de laquelle on peut dire qu'il est mort, ajoute une auréole touchante à sa couronne idéale de
laurier. N'oubliez pas d'ailleurs ce que c'est qu'un poète tel que Schiller pour l'Allemagne contemporaine, surtout au lendemain de Magenta et de Solférino. Entre Vienne et Berlin, entre Stuttgard et Hambourg, il n'y a en réalité de commun, parmi tant d'intérêts opposés et d'ambitions jalouses , que la langue et la littérature. C'est seulement le jour où un grand nom, comme celui de Schiller, court à travers tous ces peuples si divers, que l'Allemagne existe et sent battre son cœur. Hors de là elle n'est plus qu'un échiquier géographique où la Prusse et l'Autriche continuent à> jouer, l'une contre l'autre, l'interminable partie engagée par Frédéric le Grand. Fêter Schiller, ce devait donc être attester l'unité , germanique â la face de l'Europe. Ce devait être aussi en même temps une occasion de fêter, une fois de plus, Luther et le protestantisme , car une coïncidence assez étrange a fait naître justement le même jour de l'année le promoteur le plus actif de la réforme religieuse et le plus populaire de tous les poètes allemands. Il y avait enfin depuis dix ans, au delà du Rhin , comme un remords national , quand on se rappelait la célébration incomplète du jubilé centenaire de Gœthe en 1849. La ville de Francfort à cette époque, ainsi que l'Allemagne tout entière, était trop occupée de son avenir parlementaire et des moyens d'atteler tous les peuples connus ou inconnus au char triomphal du futur empire ger-
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manique pour accorder à l'homme de génie qui lui était ne cent ans auparavant autre chose qu'une attention un peu distraite. Mais, en 1859, les paisibles nations ramenées à l'obédience fédérale n'auraient plus eu d'excuse de ne pas faire à Schiller une apothéose digne de lui et digne d'elles-mêmes. La crainte, en un mot, de paraître décidément ingrates les obligeait à se montrer tout particulièrement reconnaissantes.
Pendant les dix plus belles années de la vie de Schiller, au temps de sa pleine maturité, Weimar était vraiment la capitale de l'Allemagne littéraire. Weimar d'ailleurs avait su fixer l'inquiétude errante et la jeune famille du poët», Weimar avait reçu son dernier soupir, Weimar enfin avait retenu sa dépouille mortelle. Plus que toute autre ville de l'Allemagne, le chef-lieu de la Saxe grand-ducale avait donc à porter le poids de cène fête et à mener ce grand deuil, disons mieux, cette ovation funéraire. Elle avait, en quelque sorte,
... à parva lîcel componere magnis,
a jouer le rôle des anciens directeurs de l'Académie française reprenant leur fauteuil présidentiel pour louer le candidat élu sous leur consulat. Proclamonsle tout de suite à son éloge : Weimar a su se tirer avec honneur de ces lourdes fonctions de chorége, et la touchante vivacité de ses regrets a rehaussé singulièrement encore la magnificence relative de ses pompes publiques.
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LES FÊTES DE SCHILL^I. Si
Le théâtre est le champ de t^taille de l'écrivain dramatique. C'est là qu'il lutte au nom des idées généreuses et cherche à désarmer les passions mauvaises. C'est toujours là aussi qu'il faut revenir pour sentir, dans toute sa plénitude, le pouvoir de son éloquence et eu bénir les bienfaits. Dés la veille du centième anniversaire de la naissance de Schiller, la petite salle de Weimar s'ouvrait à une foule choisie, oh se trouvait encore plus d'un témoin de ses derniers triomphes. Le grand-duc, kingtemps éloigné du théâtre par la mort de sa mère, assistait à la représentation. Un à-propos en un acte de M. Mûnch de Bellinghausen ou , si vous aimez mieux , de Friedrich Halm, servit d'introduction. La bluene apologétique du célèbre auteur du Gladiateur de Ravenne avait pour titre : Il y a cent ans. Les malheurs et les hontes de rAllemagne, à l'époque de la guerre de Sept Ans, y formaient un contraste tout naturel et une préparation souvent éloquente à l'éloge peut-être un peu trop prolongé de Schiller et de son influence poétique. Lorsque la déesse de la Germanie eut cessé de gémir sur les désastres de la patrie et que la déesse de ta Poésie eut achevé de prédire la grandeur du poëte naissant, une multitude de personnages mythologiques ou allégoriques vint déposer des couronnes sur son buste : c'était là, à vrai dire, toute l'action de ce dialogue oratoire. Vint ensuite l'ode connue sous le nom de la Cloche, sorte de monographie poétique et laudative de cette grande voix de bronze qui s'associe pour les annoncer aux
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principaux événements de notre existence. 11 y a longtemps déjà que la Cloche a été appropriée à la scène allemande et a subi victorieusement l'épreuve de l'interprétation théâtrale. On trouverait au reste assez difficilement un chant lyrique qui se prête davantage, par la vérité saisissante et variée de ses épisodes, aux exigences de la reproduction plastique. Nous n'avons pas ici un poète emphatique déclamant en son nom du haut d'un trône de nuages, mais bien uniquement un fondeur qui cause avec ses ouvriers tout en fondant une cloche. Rien par consé- <[uent de plus simple que la mise en scène de ce petit drame dont le héros est en train de naître sous l'action d'un feu intense. La toile, en se levant, nous fit voir un fourneau chauffé au rouge avec un groupe de forgerons portant autour des reins leur tablier de cuir, et , dans un coin , la femme du maître> tranquillement assise à son rouet. Les passages gracieux ou tendres, les peintures familières, les images riantes revenaient de droit à la jeune ménagère, tandis que le mari, sans cesser de présider au travail commun, s'emparait des pensées viriles et des descriptions grandioses ou sinistres. Puis, à de certains moments, audessus de la fournaise, une seconde toile se levait sur une seconde scène, large comme le cadre d'un tableau, et les diverses péripéties de la vie humaine oti la cloche joue un rôle : le baptême, le mariage, l'incendie, l'enterrement, arrêtées pour ainsi dire au passage par la photographie sculpturale d'un tableau vivant , apparaissaient tour k tour, dans des Sots de lumière,
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avec le plein relief de la réalité. La soirée se termina par la déclamation solennelle de l'épilogue ajouté par Gœthe à cette œuvre admirable de Schiller peu de temps après sa mort, éloge vraiment sublime du poète trop tôt ravi à l'admiration publique, et où l'amitié dispute pas à pas au génie le soin d'exprimer en un langage douloureusement austère les nobles et touchants regrets d'une nation frustrée dans ses plus chères espérances.
Lorsque , tout pénétré de cette mâle poésie et de ces impérissables souvenirs , je sortis de la salle en compagnie d'un public visiblement ému, une surprise, ingénieusement préparée, vint achever ce que la solennité de la représentation avait commencé , et un instant je pus me croire réellement, ainsi que la foule qui m'entourait, en présence d'une apparition fantastique de Gœthe et de Schiller. Juste devant la façade du théâtre décoré de guirlandes que relevaient de place en place des médaillons de carton colorié, un jet de lumière électrique, habilement dirigé, inondait d'une vapeur bleuâtre le beau groupe en bronze de Rietschel, qui représente Gœthe et Schiller marchant en frères à la conquête de l'éternelle vérité et de la beauté suprême. Schiller, la tête levée, les yeux au ciel, le cou libre et tendu, semblait s'élancer ou plutôt prendre son essor vers ce but idéal , tandis que Gœthe, le front plus soucieux et le visage plus calme, étendait son bras protecteur sur les épaules de son ami, comme pour modérer l'impétuosité naturelle de son allure, et, de sa main restée libre,
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lui présentait une couronne bien méritée. Oui, j'en crois à présent le témoignage fidèle de mes yeux, oui, c'était bien là Gœthe, c'était bien là Schiller!
Un pieux pèlerinage au cimetière devait remplir la première partie de la journée qui eût mis l'Allemagne tout entière aux pieds de Schiller centenaire, si la mort eût pu consentir à un tel excès de longévité en faveur d'un si rare génie. Les restes du poële ont, comme l'on sait sans doute, reçu les honneurs d'une sépulture princière et reposent à côté de ceux de Gœthe dans !e caveau de la famille grand-ducale de Saxe. Le cortège, qui devait aller rendre cette collective et symbolique visite à un simple tombeau, se réunit sur la place du marché en formant une colonne déployée en carré le long des maisons. Au premier rang, douze jeunes tilles en robe blanche, avec un nœud de ruban bleu dans les cheveux , soutenaient chacune sur leurs bras un coussin oti se trouvait posée une couronne. En télé de chaque escouade, deux guides d'honneur portaient un bâton à pomme dorée d'où flottaient de longs rubans. Au moment où s'ébranla cette longue et grave procession , les cloches des églises sonnèrent à toute volée, et quelques détonations d'artillerie se firent entendre. Une foule considérable, les oreilles cachées derrière des collets de fourrure relevés, faisait, malgré le froid, la haie des deux côtés, en attendant l'instant propice pour prendre la queue du défilé. Le soleil, à ce même moment, laissa tomber quelques-uns de ses pâles rayons de novembre sur les feuilles mortes qui
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jonchaient la route : il semblait que la nature voulût prendre part aussi à la fête, en parant de la grâce d'un dernier et languissant sourire la tristesse déjà tout hivernale du paysage. Le caveau des princes de Weimar est situé au milieu même du « champ de Dieu, n comme dit la langue allemande. On se rangea en demi-cercle devant la porte du monument, pendant que d'invisibles instruments de cuivre lançaient de dessous terre une mélodie retentissante et religieuse. Puis les assistants exécutèrent en chœur la première partie d'un chant funèbre composé exprès pour la circonstance, et les douze jeunes tilles descendirent déposer sur le cercueil de Schiller les couronnes confiées à leurs mains. Quand elles reparurent au milieu du silence universel, une dernière strophe fut encore chantée, et la foule se pressa à la porte pour entrer à son tour. Mais des ordres avaient été donnés pour empêcher cette visite en masse aux mânes de Schiller. L'escalier trop étroit qui conduit au fond du caveau eût rendu la descente très difficile et le désordre inévitable. On eût profané la tombe qu'on voulait honorer. Chacun se retira un peu déconcerté, quoique sans insister.
Le reste de la matinée avait été réservé à l'éloquence académique. Des discours d'apparat devaient être prononcés en même temps dans plusieurs lieux publics ou du moins rendus publics pour ce Jour de cérémonie. Le désir de visiter, pour la première fois, l'intérieur d'un gymnase, c'est-à-dire d'un Ivcée allemand, nous fit suivre de préférence les flots de pa-
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rents qui , mêlés à des flots d'élèves, montaient le grand escalier par où l'on arrive à Vaula du gymnasittm weimarien. Quoique le professeur chargé de l'éloge de Schiller fût déjà au pied de la tribune, discours en poche, le mouvement de va-et-vient qui se faisait autour de nous et la nécessité d'attendre encore une demi-heure nous donnèrent tout le loisir désirable pour examiner la salle de réception du gymnase. Contre l'une des quatre hautes murailles badigeonnées entre lesquelles nous nous trouvions, un poêle appuyait ses étages superposés de tuyaux. En retour d'équerre, et entre deux fenêtres, une chaire surmontée d'un pupitre indiquait l'endroit oLi devait se tirer le feu d'artifice oratoire en l'honneur de Schiller. Tout contre, maïs en avant, du milieu d'un frais massif d'arbustes et de fleurs, le buste en plâtre du poëtc élevait ses épaules latéralement coupées. Sur les rangées de banquettes parallèles vous eussiez vu les mères cherchant d'un air inquiet leurs fils perdus parmi leurs camarades, tandis que, dans les embrasures des portes ou des fenêtres , des professeurs en cravate blanche et en habit noir distribuaient à la fois des poignées de main et des poignées de programmes aux nouveaux venus. Enfin des voix se firent entendre par derrière, entonnant avec accompagnement de piano une ode de Schiller, ode bien faite pour être chantée, puisqu'elle célèbre précisément la puissance du chant. Ce ne fut qu'après ce prélude musical que l'orateur put déployer son manuscrit, et lire, non une banale et pédantesque décla-
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LES f£tBS de SCHILLER. S7
mation de rhétorique, mais bien un travail solide et substantiel sur les rapports de Schiller et de Guil- . taume de Humboldt. Cette instructive dissertation une fois terminée, derechef le piano retentit en même temps que les voix juvéniles qu'il avait mission de soutenir. Puis un oberprimaner , c'est-à-dire en bon français un élève de la division supérieure de la première classe, vint réciter couramment, du haut de la tribune abandonnée par son maître, une harangue de sa façon à la gloire du poëte par excellence de l'enthousiasme et de la jeunesse. Un unterprimaner, ou en d'autres termes un élève de la seconde division de la première classe, lui succéda pour lire une apologie en vers dont îl est supertlu de vous nommer le héros. A midi, après un dernier intermède musical, la séance était levée et Weimar avait achevé de brûler, sur trois ou quatre autels à la fois, toute sa provision de parfums laudatifs et de myrrhe poétique.
Pendant qu'un grand banquet avait lieu â l'hôtel de ville, la foule des étrangers visitait avec une vive et touchante curiosité tout ce qui dans la petite cité se rattache de près ou de loin à la mémoire de Schiller. En faveur de ce jour, le château grand-ducal avait ouvert ses portes au public qui se pressa toute l'aprèsmidi dans les quatre salles, splendidement ornées de fresques, dont chacune rappelle les principaux chefs-d'œuvre de l'un des quatre grands hommes de Weimar. Inspirée sans doute par ce libéral exemple, la maison de Gœthe s'ouvrit tout entière, pour cette fois, à l'affluence des curieux, et, par une rare
exception, ne refusa aucune de ses pièces â leur contemplation avide et silencieuse. 11 va sans dire tputefois que la maison de Schiller obtint, entre toutes les maisons célèbres de la ville, les honneurs de la journée. Dès la veille, la façade en avait été artisiement recouverte de branches de sapin, et c'était tout au plus si l'on en pouvait encore distinguer les volets verts. Devant la maison, trois grands vases pleins de fleurs se dressaient sur un triple piédouche. Des deux côtés, deux transparents, c'est-â-dire deux tableaux peints sur papier et collés sur une toile diaphane, cachaient les vides qui séparent l'habitation du poète des constructions voisines. Malgré letir destination spécialement nocturne, ces deux transparents n'en étaient pas moins deux œuvres d'art remarquables dues au pinceau de MM. Genelli et WislizSnus. L'un représentait Schiller sur le dos de l'aigle mythologique, planant avec un cortège de personnages abstraits et de vivantes allégories au-dessus d'un autel terrestre fumant dans l'espace. L'autre, moins classique peut-être, mais plus original comme conception, montrait, rassemblés sur le plan inférieur, les principaux héros du théâtre de Schiller, et, sur le plan supérieur, le poëte invité par Jupiter à partager son ambroisie divine, le seul don qu'il lui reste à ofi"rir encore après le partage complet etdéhnitîf de tous les biens de la terre! Ce n'était pas néanmoins ce double hommage rendu par la peinture à la poésie qui attirait le plus devant cette humble demeure l'empressement respectueux du public. Voir
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un instant le cabinet de travail de celui qui avait écrit Marie Stuart et Guillaume Tell, le Ut misérable dans lequel il expira, le pupitre mobile oti s'abattaient la pluie féconde de ses pensées et réclair de ses vives images, le clavecin sur lequel aux heures de loisir il essayait d'improviser, c'était U le vœu le plus cher de tous, et tous purent le satisfaire. Jusqu'à la nuit tombante, un double courant de pèlerins recueillis ce cessa de passer sous cette porte marquée au front d'une inscription aussi simple qu'éloquente : Ici vécut Schiller.
Le soir on joua au théâtre la Fiancée de Messine. Le choix d'une autre pièce , de Wallenstein ,'- par exemple, eût, ce me semble, été préférable. Une tragédie aussi noire répondait mal à la disposition d'esprit sympathique et attendrie des spectateurs. Il était écrit d'ailleurs que la pièce produirait pea d'effet : il fallut lire le rôle du protagoniste retenu dans son lit par une indisposition subite. Au sortir du théâtre, nous nous rendîmes le plus promptement que nous pûmes sur la place indiquée comme lieu de rendezvous aux habitants qui devaient prendre part à la promenade aux torches. Au centre de la place on voyait quatre ou cinq trépieds remplis de résine enflammée oQ chacun venait allumer son glaive de feu garni â l'extrémité inférieure d'une coquille de carton. Des masses de fumée dense et acre ne tardèrent pas â monter lentement en tourbillons noirs dans l'air embrasé, tandis que la résine dégouttait des torches sur le pavé en étincelles crépitantes. L'illu-
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tnination se mit bientôt en marche avec ses mille petits drapeaux de flamme pointus comme autant de langues et mobiles comme le vent qui les rabattait en arriére : on eût dit un régiment de lanciers diaboliques. On passa devant la maison de Wieland , sur laquelle brillait une lyre de feu , et devant le groupe en bronze de Rietschel, auprès duquel deux pyramides de lampions montaient la garde , puis l'on atteignit la maison, déserte hélas! et pour toujours, de Schiller. Là , sur le seuil de cette sorte de tombeau, dépositaire d'un impérissable souvenir, la musique de trombones et de clarinenes, qui précédait la fourmilière nocturne des porteurs de torches, se rangea de côté pour permettre aux chanteurs de se placer sous le regard et sous le geste du chef d'orchestre, et un dernier chœur fut entonné avec un enthousiasme sincère et contagieux en face des deux transparents brillamment éclairés. Cette touchante sérénade adressée à une modeste demeure, à défaut et en l'absence étemelle d'un hôte vénéré, fut comme l'adieu suprêmede Weimar à Schiller.
Mais si Weimar avait fini d'honorer l'un de ses plus grands poËtes, léna n'avait pas encore commencé à fêter l'un de ses plus illustres professeurs, et il était bien juste cependant que la manifestation déjà terminée sur les bords de l'IIm eût son contrecoup dans la vallée de la Saale, puisque Schiller y avait pendant dix ans enseigné l'histoire à la jeunesse universitaire. 11 faisait grand froid quand nous montâmes en voiture, le matin du 1 1 novembre, pour as-
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sister à la seconde partie des fêtes de Schiller dans le grand'duché de Saxe. La gelée blanche avait transformé la campagne en une vaste boutique de confiseur. Les champs fraîchement labourés avaient l'air de tablenes de chocolat recouvertes d'une mince couche de sucre , les tas de cailloux de la grand'route étaient changés en monceaux de pralines et de dragées, et pas un enfant n'eût manqué de prendre les pépinières de colza pour des plantations de bâtons d'angélique. Les dernières feuilles roussies des bouleaux pendaient isolément au bout des tîlaments déliés de leur branchage. Parfois une pie s'enfuyait à tire-d'aile à travers ce triste paysage d'hiver. Les peupliers jaunis qui bordaient la chaussée faisaient l'effet de deux interminables rangées de parapluies enfermés dans des fourreaux de coton déteint et fichés le manche en terre le long des fossés d'écoulement. A peine si quelques sorbiers conservaient encore deux ou trois grappes de baies rouges, qui taisaient songer à des boucles d'oreilles en corail. Nous trouvâmes léna encore dans les brouillards du matin : on eût dit une ville empaquetée dans des flots de mousse- ■ Une. Devant les maisons, selon l'usage, de jeunes arbres \erts avaient été insérés, de place en place, entre deux pavés et consolidés à l'aide de coins de bois fendu. En iace de la nouvelle bibliothèque de l'Université, une statue en plâtre de Schiller profilait sa blanche silhouette sur un paravent légèrement circulaire d'arbustes verts. Du haut des greniers tombaient des espèces d'oriflammes aussi longues^
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e)2 LES FÊTES DE SCHILLER.
aussi proches du sol que les écheveauK de laine teinte qu'on expose à la lucarne des sécheries. Depuis la veille, en un mot, la studieuse petite cité avait endossé son habit de gala et pris un air de fête.
Une affiche latine, placardée sur la plupart des murs, annonçait que le panégyrique de Schiller serait prononcé en allemand, dans l'église de l'Université, par M. Kuno Fischer. Nous nous rendîmes avec empressement à l'invitation de l'affiche. Au moment oti nous arrivâmes, le corpus academicum siégeait déjà dans le chœur, en grand costume de cérémonie, et les seniores, rangés en demi-cercle autour de la croix de bois qui décore le sanctuaire, tenaient fièrement leurs bannières déployées. Le grand-duc ne tarda pas à iâire son entrée en uniforme militaire et salua gracieusement les dignitaires en béret et en pèlerine de velours. Après un court prélude de musique religieuse, la parole fut donnée à l'orateur, M. Kuno Fischer, professeur ordinaire de philosophie et l'une des plus brillantes étoiles de la constellation universitaire d'Iéna. Pendant deux longues heures, la parole bien accentuée du jeune et éminent professeur tint le public sous le charme. La seule distraction qui l'arracha, pour un instant, au plaisir de se sentir de plus en plus captivé par cet esprit d'une trempe aussi solide que fine, ce fut l'aventure tragî -comique d'un pauvre massier, cariatide vivante qui, à moitié tuée par la lassimde de l'immobilité, dut confier à la hâte son sceptre à un assistant complaisant pour ne point se laisser choir à terre, en
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entraînant dans sa chute ses insignes profonés.
L'après-midi était déjà assez avancée, lorsqu'on se dirigea vers le jardin que Schiller avait possédé quelque temps aux abords de la ville, et ob, lui aussi, venait goûter ce bonheur, si particulièrement cher à tous les Allemands, de vivre et de penser en plein air. Là-encore, après avoir fait un peu de musique, on déposa finalement des couronnes sur un buste, et l'on prit le chemin de la salle du banquet. Le soir, un froid plus vif que jamais semblait tomber du ciel. Les teintes cendrées que versait à profusion la lune devaient nuire à l'effet des illuminations qui essayaient de s'organiser sur les hauteurs environnantes. L'une d'elles, notamment, sembla quelque temps une montagne en couches d'un lampion. Ailleurs, on s'évertua à figurer avec des feux bien nourris et savamment combinés, soit des dates, soit des initiales,et notamment un F. S. gigantesque. A l'intérieur de la ville, l'une des maisons occupées par Schiller se recommandait à la considération du passant par un transparent orné d'une devise^ une autre, plus modestement, ne montrait qu'un simple buste éclairé par deux lampes. Comme la veille à Weimar, il y eut une promenade aux torches. Vers neuf heures enfin, le dernier tronçon de résine s'éteignait en l'air, et Harpocrate, le dieu du Silence, le doigt posé sur les lèvres, reprenait possession de sa bonne ville d'iéna, dont, un instant après, il jetait les clefs à son vieil ami Morphée.
Si Weimar a vu mourir Schiller, le Wlirttenberg
94 Les fêtks de schillek.
l'a vu naître. Le WQrttenberg, par conséquent, avait à remplir un devoir en quelque sorte paternel au milieu de cette grande fête de famille célébrée par l'Allemagne entière. Madame la baronne de Gleichen, la seule des filles de Schiller à qui il ait été donné de voir cette magnifique ovation, peut-être sans esemple dans l'histoire du monde, et, à coup sûr, sans égale pour le cœur d'une fille. Madame de Gleichen, dis-je, avait cru, pour ce motif sans doute, devoir honorer de sa présence la fête de Stuttgard plutôt que toutes les autres, et s'était contentée d'envoyer à Weimar un de ses fils représenter son grand-pÈré. Un neveu du poète, officier au service de l'Autriche, en qui revit et par qui se perpétuera, espérons-le du moins, le nom de l'auteur des Brigands et de Don Carlos, avait également préféré venir prendre place dans le cortège destiné à parcourir triomphalement les rues de Stuttgard et à visiter le lendemain Marbach.
La première de ces deux journées se distingua surtout par son caractère éminemment démocratique. Ce serait une grave erreur que de supposer les classes laborieuses de l'Allemagne indifférentes à l'œuvre et à la mémoire de Schiller. Schiller a vraiment donné à l'Allemagne le baptême de la poésie ; il a eu des chants pour tous les cœurs droits, pour toutes les âmes vaillantes et sincères; il a des admirateurs, et, ce qui vaut encore mieux, des lecteurs dans le moindre village. Nulle part toutefois plus que dans son pays, plus qu'en Souabe, la part active prise à sa
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LSS FÊTES DE SCHtLLEH.
fête par les corporations industrielles et ciales ne devait montrer clairement toute|jA- profondeur de son influence morale sur la nation, ej* le cortège de six mille personnes, qui mit une heure à défiler sous les yeux du vieux roi de Wurttenberg, ressemblait, à s'y méprendre, à une exposition ambulanie de tous les produits du royaume. Chaque corps de métier s'était mis l'esprit à la torture pour trouver quelque rapprochement piquant entre sa profession et le poète, et tirer de la substance même ordinairement travaillée par lui l'apropos ingénieux de quelque hommage imprévu.
Les tisserands avaient confectionné à la main des douzaines de nappes et de servienes damassées, en y figurant le monument de Schiller à Stuttgard. Les charpentiers avaient retait l'escalier de sa maison natale, tel qu'on le voit encore à Marbach. Les maçons et les boulangers promenaient sur leur char deux modèles réduits de la maison entière : les premiers, en pierre, et les seconds, en pâte. Les forgerons et les menuisiers s'étaient fait une sorte d'étendard avec des lettres monstres de cuivre poli et d'érable incrusté, lesquelles lettres formaient naturellement le nom du poëte. Les orfèvres avaient habilement mis en scène, à l'aide de métaux précieux, l'admirable conte en vers intitulé le Plongeur. Les fondeurs prom^ient un gros bourdon sur lequel ils avaient gravé en entier le chant de la Cloche. Les imprimeurs avaient organisé une presse à bras qui leur servait, chemin faisant, à tirer à un nombre iUi-
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mité d'exemplaires, immédiatement distribués gratis, Vode jàJÊ^oie. Les chocolatiers répandaient avec la
^Tiénf^ybéralité, parmi le public, une inépuisable quantité de bustes et de médaillons destinés à porter les traits du poète jusque dans l'estomac de ses plus jeunes admirateurs. Il n'y avait pas jusqu'aux vignerons qui n'eussent trouvé moyen de faire servir leur art à cette glorification nationale de Schiller, en mettant cet art à la disposition des vignobles, jusqu'alors inconnus, de Marbach. Le pressoir qu'ils promenaient avec eux n'écrasait que des grappes de raisin du même cru que le génie de l'auteur de Wallenstein. Quant aux jardiniers, leur hommage n'avait pas moins de cent vingt pieds de long; c'était une guirlande de proportions fabuleuses, que vingt jeunes filles en blancvinrent suspendre aux coins de la statue élevée, en 1S39, au grand poëte allemand par la capitale wûrttenbergeoise.
Sur l'ordre du roi, des trains gratuits avaient été organisés le lendemain pour Ludwigsburg, petite ville de plaisance que Schiller habita pendant l'hiver de 1 793 â 1 794, où son père avait vécu longtemps et où lui-même eut la joie de voir naître son premier fils. A Ludwigsburg, le comité des fêtes avait réuni te ban et l'arrière-ban des véhicules disponibles dans le pays, et tous, fiacres ou charrettes, tant bien que mal, effectuaient, en une heure et demie, le transport des visiteurs jusqu'à Marbach. Marbach, dont, ce jour-là, le nom volait de bouche en bouche dans les deux
. hémisphères, et qui pourtant n'est qu'une très mo-
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deste ville de trois mille habitants, avait fait le possible et même l'impossible pour ne point trop paraître indigne du grand fils que la destinée lui a envoyé, et dont la gloire semble un peu faite pour effrayer la simplicité de sa pauvre mère. Elle aussi, elle avait érigé son arc de triomphe, avec une grande cloche peinte, accompagnée d'une belle citation. On forma un cortège pour visiter avec plus de pompe la maison jadis habitée par le père et la mère de Schiller, et qui n'était rien de plus, dans ce tempslà, que la boulangerie du village. Les restaurations qu'on a dû faire subir à cette maisonnette ont été aussi discrètement conçues qu'habilement exécutées. C'est toujours le même escalier étroit et rustique qui conduit à la chambre natale du poôte, et ce fut par ce chemin pénible que la foule des beaux uniformes dut se hisser jusqu'au lieu oti, cent ans plus tôt, un enfont nouveau-né tordait en pleurant ses petits membres. La vieille mère de Schiller, c'est toujours la petite ville de Marbach que je veux dire, avait poussé les égards et la prévenance pour ses hôtes jusqu'au point de placer quelques couverts sur une table ibrt bien servie, ahn que les admirateurs de son fils ne pussent pas se plaindre de l'imprévoyance de son hospitalité. Au dessert, elle annonça même que son intention était de lui faire élever un monument, tout comme les véritables vUles, Aussi, lorsijuevers quatre heures il fallut la quitter pour retourner à Stuttgard, il n'y avait personne qui ne fût aussi charmé de son accueil cordial qu'ébloui de sa splendeur improvisée. On se D,g,t,ioflb,GoogIe
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sentait même quelque peu honteux de lui avoir été tant à charge. Mai3 la gloire des eiifants fait la fierté des mères. Celle de Schiller aura prolongé la veillée pendant un hiver ou deux, et son rouet se sera chargé de lui payer son arc de triomphe.
On eût pu croire que Berlin tiendrait à faire valoir en faveur de Schiller ses prétentions à l'hégémonie allemande, et mettrait d'autant plus d'ostentation à célébrer le centième anniversaire de sa naissance, qiifi Scharnhorst, l'un des organisateurs de l'armée prussienne, est né aussi le 10 novembre. Par malheur, Schiller a de puissants ennemis en Prusse dans le clergé et dans l'aristocratie, et une gazette fort influente jugea à propos de sonner le tocsin, dès qu'un comité se fut constitué pour préparer le programme de la fête à venir. Les alarmes calomnieuses de la noble gazette provoquèrent de la part du ministère, sinon tout à fait une ordonnance d'interdiction, du moins une déclaration de suspicion et de nombreuses coupures dans le programme présenté. Le fils du prince-régent s'empressa de partir avec sa femme et un bouquet, sous prétexte de fêter les dix-huit ans qu'allait avoir le prince de Galles, son beau-frère. De plus, la garnison fut consignée par mesure de précaution. 11 y avait, on le voit, de l'orage dans l'atmosphère. Les dénonciations provocatrices de la Gaijelle de la Croix ne réussirent pas cependant à troubler le calme de cette grande fête intellectuelle. Berlin sut faire, une fois de plus, usage du droit de libre réunion avec un sang-froid, une pa-
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tience et une longanimité au-dessus de tout éloge, et les Brigands, par exemple, qui furent joués dans la soirée du 9 sur la scène de la Comédie royale, n'excitèrent aucun désordre, malgré la véhémence déclamatoire de tant de passages.
C'est devant ce vaste et pompeux théâtre, sur la place dite des Gens d'armes^ que devait avoir lieu le lendemain la pose solennelle de la première pierre d'un monument dédié à Schiller. Des estrades et des . tribunes, pavoisées de longues banderolles, avaient été dressées autour d'une lai^e excavation. A onze heures, les ministres, le président du conseil en tête, arrivaient au bord de ce fossé, suivis de la foule des fonctionnaires et des diplomates. Dès le matin déjà, le journal officiel avait cherché à réconcilier l'opinion publique avec le gouvernement du régent, en annonçant l'institution d'un prix périodique en faveur de la meilleure pièce jouée pendant les trois dernières années. Le bourgmestre de Berlin lut une première harangue, puis céda la parole à M. Sydow, membre du haut clergé prussien, qui sut éloquemment venger la mémoire de Schiller des défiances injustes et de l'hostilité sourde des frères ignorantîns de la doctrine réformée ou luthérienne. Après quoi, les ministres défilèrent un à un devant la pierre destinée à porter un jour le piédestal de la statue, et chacun, à son tour, lui décerna la faveur d'un coup de marteau. L'assemblée se répartit ensuite entre les cinq ou six réunions savantes ou dinatoires annoncées. Les hôtes de l'Université eurent la joie d'entendre l'un de ses
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plus vénérables et de ses plus illustres professeurs, M. Bôckh, raconter ses émotions personnelles et celles de ses camarades d'études, lorsqu'arrivait à Halle, en 1802 ou r8o3, quelque nouveauté littéraire de Goîthe ou de Schiller. Les invités de l'Académie royale n'oublieront pas non plus de longtemps le magnifique discours de Jacob Grimm, si riche en vues ingénieuses et en jugements décisif. Quant aux hôtels ou aux établissements publics qui bordent la promenade tant vantée Sous les Tilleuls, c'était à peine si leurs plus vastes salles suffisaient à contenir les centaines de convives qui, bien longtemps à l'avance, y avaient retenu leurs places.
Le soir, la maison occupée par Schiller, en 1804, le long de cette même promenade, plantée d'arbres rabougris, se para de festons de gaz. Tous les théâtres, est-il besoin de le dire? avaient composé leur représentation avec des pièces de Schiller et des àpropos sur Schiller. A la Comédie royale, l'affiche annonçait le chant de la Cloche, le Camp de Wallenstein, une symphonie de Beethoven, l'épilogue de Gcethe et une apothéose mythologique. Le théâtre de Kroll, dans le Thiergarten, promettait monts et merveilles en fait d'inédit et d'actualités ; un programme en vers de M, Ërachvogel, l'ouverture d'Idoménée , une anecdote biographique arrangée pour la scÈne, et, avant de terminer par l'épilogue de M, Lowenstein,une longue suite de tableaux vivants composés par des artistes de mérite tels que M. Oscar Begas, et représentant des sujets empruntés aux
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drames ou aux poèmes de Schiller, entre autres la Jeune étrangère, Cassandre, le Plongeur, Thekla au tombeau de Max Piccolomim. Malheureusement notre sincérité nous condamne à ajouter que la soirée ne fut pas partout aussi bien employée, et que la Ga^^ette de la Croix obtint enfin, vers neuf ou dix heures du soir,une faible, très faible partie du succès après lequel elle courait depuis quelques jours. Sur la place des Gens d'armes, quelques polissons bonissiens, venant on n'a jamais pu savoir d'où, et subventionnés }e ne veux pas savoir par qui, se passèrent la fentaisie de marcher sur les brisées des jeunes comtes et barons occupésàjeter leurs gourmes dans une ville universitaire, et, après avoir détruit une ou deux estrades, poussèrent dans le trou inauguré le matin un certain nombre de passants attardés et, je crois aussi, un peu de patrouille. Les fêtes, qui se prolongèrent encore pendant les deux jours suivants, ne furent pas toutefois sans se ressentir de l'émotion produite par ces gamineries, et la Ga:{ette de la Croix put se féliciter de n'avoir pas prédit absolument en vain ce que ses prières les plus ardentes imploraient du ciel avec une fatigante monotonie.
Ce qui est un peu terne à Berlin est en général fort brillant à Vienne, les deux villes étant sœurs à peu près comme Jean qui rit et Jean qui pleure sont frères. Dès qu'on sut à Vienne que les fêtes de Berlin pourcfient bien ne pas répondre à la juste attente de l'Allemagne, les fonctionnaires impériaux et royaux ne révèrent plus que mâts de cocagne et feux de 6* D,g,t,ioflb,GoogIe
bengale. Aussi la promenade aux torches qui eut lieu dans la soirée du 9 novembre fut-elle d'une magnificence tout à fait extraordinaire. A six heures précises, une armée de cinq mille cinq cents torches, partie de l'étoile du Prater, commençait à se frayer un passage à travers la population de la ville accourue de tous les quartiers à la fois. En tète du cortège, un chevalier, suivi de trois hérauts en costume moyen âge, portait une bannière sur laquelle ondoyait le portrait de Schiller avec ses armes au revers, La capitale de l'empire semblait traînée tout entière à la remorque par cette image. Bien qu'on s'avançât quatre par quatre et que de plus on marchât bon pas, le défilé dura tout près de sept quarts d'heure. Un témoin oculaire écrivait quelques jours après que les spectateurs postés aux croisées croyaient voir dans les rues une mer de feu roulant des milliers de tètes parmi ses vagues. Les maisons elles-mêmes n'avaient pas déployé un moindre luxe delumières, et les entredeux des doubles fenêtres à vitres bombées, qui sont l'un des traits distinctifs de toutes les habitations viennoises, étalent littéralement encombrés de girandoles et de candélabres.
Lorsque toute cette multitude cheminant la torche à la main au milieu de l'allégresse et des acclamations universelles fut arrivée à l'endroit de l'esplanade oii on avait élevé une statue en plâtre de Schiller, illuminée à cet instant au moyen de quinze cents becs de gaz, tout le monde fit halte. Un chœur formidable entonna le lied intitulé les Artistes, puis cette belle
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LES FÉTBS DE SCHILLBII. Io3
apostrophe triomphale à la Joie que Schiller écrivit en 1785 à Leipzig, dans une courte éclaircie de bonheur, et qui a servi à Beethoven de thème pour sa neuvième symphonie. Deux chaires avaient été érigées aux deux côtés du fantôme de feu qui personnifiait le poète. M. Heinrich Laube, écrivain dramatique et directeur du principal théâtre de Vienne, monta dans celle de droite et prononça quelques paroles chaleureuses terminées bientôt par ce cri qui résumait tout : Vive Schiller. Le premier bourgmestre de Vienne parut ensuite dans celle de gauche, et acheva sa brève harangue par la péroraison tout administrative de : Vive l'empereur, qui servit de signal pour rentrer en ville.
Les festins successifs et les libations oratoires des jours suivants n'égalèrent point, à franchement parler, la pompe exceptionnelle de cette visite rendue en corps par l'élite intellectuelle de l'Autriche à la statue improvisée de Schiller. Peu s'en fallut même que cette statue n'eût bien vite le sort tragique des grandeurs trop rapides, et que l'idole d'un jour n'allât rejoindre, aussitôt après le départ des fidèles, les produits informes des démolitions municipales. Le monument avait été dressé auprès d'un de ces terrains vagues oU les sergents viennent inculquer aux recrues les principes de la charge en douze temps et la théorie du changement de pas. On conçoit la mauvaise humeufdes sous-officiers croates, à la vue de ce grand champignon blanc à forme humaine, poussé là pendant la nuit. Un officier supâ-ieur fit dire au bourg-
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mestre qu'il eût dans les vingt-quatre heures à débarrasser l'esplanade de son spectre en plâtre. Il fallut s'adresser directement à l'empereur pour sauver l'image de Schiller. L'empereur, heureusement, se ressouvint que l'auteur de tant de beaux drames avait lui-même, dans sa jeunesse, porté l'épée quelque temps, et, non content d'accueillir la demande du bourgmestre, il exprima de plus la courtoise espérance que le bruit des feux de peloton ne générait pas trop le poëte auquel il n'avait manqué que de ne pas se sentir du génie pour suivre la carrière des armes.
Si je ne craignais justement de fatiguer le lecteur par l'inévitable et fastidieuse uniformité d'une description toujours à peu près la même en dépit de quelques légères variantes, il ne tiendrait qu'à moi de faire passer une à une sous ses yeux, comme à travers un stéréoscope, l'esquisse joyeuse et flamboyante de chaque ville allemande. Partout, de la Moselle jusqu'au Niémen, ce sont des discours et des chants de fête depuis le matin jusqu'au soir, et, la nuit venue, des illuminations destinées à prolonger autant ■ que possible la durée d'un si beau jour. L'Allemagne, comme jadis Josué, semble vouloir arrêter le soleil dans sacourseenfaveurdesoncher poëte. A Munich, les plus hautes notabilités de l'aristocratie se disputent les plus modestes rôles dans les tableaux vivants qui doivent prêter à quelques-unes des plus belles scènes de Schiller le prestige momentané d'une reproduction matérielle, et une illustre actrice, Sophie
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LES FÊTES DE SCHILLER. lOS
SchrOder, malgré ses quatre-vingts ans et ses cheveux gris, vient encore déclamer la Cloche devant deux rois. A Francfort, la Diète suspend ses séances pour assister à l'inauguration d'une statue en bronze. A Dresde, c'est le premier ministre du roi Jean, M. de Beust, qui prononce lui-même l'apologie du poète, tant il est vrai que les gouvernements se sentent obligés de compter avec une influence aussi f>opulaire. Dans le Harz, les chasseurs et les bûcherons se rassemblent autour d'une grotte encadrée de guirlandes où Schiller, en un jour oublié, a gravé sur le roc d'ineffaçables caractères. Dans les montagnes comme dans les villes, dans les vallées comme dans les plaines, dans les bois comme dans les champs, il n'y a en un mot qu'un nom sur toutes les lèvres, qu'une pensée dans tous les cœurs. Partout le paysan, lui aussi, tient à fêter de son mieux la date qui représente pour tous le premier effort vers l'unité nationale et le premier triomphe de la poésie allemande. La coutume séculaire des feux de joie vient en aide à la bonne volonté de son admiration naïve, et, grâce à cette télégraphie candide trouvée par l'enthousiasme rustique, un spectacle vraiment fantastique commence. Chaque hauteur devient un foyer incandescent qui se divise sans cesse pour se multiplier sans tin. Mille langues de feu sorties de terre portent de tous côtés la bonne nouvelle à travers l'obscurité de la nuit. De plaine" en plaine, l'incendie gagne, gagne toujours, jusqu'à ce que l'embrasement devienne universel et qu'un vaste réseau de flammes enlace le
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pays tout entier. Tel fut le spectacle présenté par l'Aliemagne du lo au ii novembre. Espérons que Schiller, du haut des mondes roulant à ses pieds, n'aura pas manqué d'apercevoir cette robe de pourpre vivante dont sa patrie se parait en son honneur.
Mais ce n'est pas seulement l'Allemagne qui, au même jour, à la même heure, a sacrifié avec cette una-
imîté presque inouïe à la religion d'un grand souve- ; ce sont aussi tous les Allemands jetés par la des-
:née sur un point quelconque des deux hémisphères. On peut dire que, dans les cinq parties du globe, il n'y a peut-être pas eu une seule grande ville où, te i o novembre 1859, une colonie d'Allemands ne soit venue chanter, les mains pleines de fleurs, devant une statue ou un buste de Schiller. Une étincelle électrique semble avoir ranimé et réuni ce jour-là jusqu'à la dernière des feuilles tombées du grand chêne germanique. A Amsterdam et à Bruxelles, à Copenhague et ù Stockholm, à Prague et à Presbourg, partout enfin où l'affinité de la langue et la proximité géographique ont créé, sinon des attaches solides, du moins des relations quotidiennes avec les peuples de race germanique, le sentiment effacé de la parenté se réveille et s'exagère, les haines internationales s'apaisent pour un jour, le poète de la liberté et de la fraternité humaine fait oublier à chacun ses griefs héréditaires, un élan irrésistible soulève tous les esprits au-dessus des intrigues élégantes et des querelles polies de la diplomatie. Une scène grandiose entre toutes rendit en Suisse, pour quelques heures, la vie
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aux solitudes du RUtli. Là où jadis une poignée de héros s'était associée, par un serment immortel, pour la plus noble des entreprises; là où l'auteur de Guillaume Tell, d'après les données de l'histoire , avait placé le berceau de l'indépendance helvétique, les trois cantons de Schwitz, d'Uri et d'Unterwald eurent l'idée vraiment belle de se rassembler une seconde fois au nom de l'admiration , comme jadis ils s'y étaient réunis dans l'espoir de la liberté, La journée fut splendide. Une douce brise soufflait du nord dans les voiles des barques pleines à chavirer. La chapelle de Guillaume Tell se montrait dans un coin de ce tableau historique, tandis que, de toutes parts, les montagnes voisines plongeaient dans les eaux du lacl'image renversée de leur front, déjà chargé de neige. Lorsque les députations accourues de tous les cantons de la Suisse furent rassemblées à l'endroit même où se prêta le serment libérateur, un haut fonctionnaire du pays, M. Krieg, lut toute la scène de Schiller avec cet accent de rude énergie qui est la beauté propre de la langue allemande : les passages d'ensemble étaient dits par des chœurs. Il n'eût pas fallu un bien grand effort d'imagination pour se croire là véritablement en présence de Guillautne Tell et de ses braves amis, et, jamais, certes, drame ne fut joué dans un décor d'une exactitude à la fois plus irréprochable et plus pathétique.
Je ne parlerai pas des fêtes de Paris, Il ne m'est arrivé àWeimar qu'un écho trop lointain de l'improvisation de M. Boyer et de la marche de Meyerbeer,
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pour que j'aie le droit d'en entretenir un lecteur qui a pu entendre l'une et l'autre. Le plus fécond et surtout le plus durable des hommages rendus par la FranceàSchiUeren cette mémorable occasion, ne serait-ce pas toutefois l'entière et définitive traduction de ses œuvres, si opportunément entreprise par M. Adolphe Régnier, et destinée à porter dans tous les esprits découragés ou sceptiques de notre pays le mâle et généreux enthousiasme du poète allemand .' A Londres, la fête eut pour théâtre le palais et les jardins de Sydenham, et quatorze mille personnes se pressèrent, ce jour-là, sous cette immense voûte transparente, faite de vitres légères et de filets de fonte. A Turin, ce sont deux députés italiens, MM. Mamiani et Valerio, que nous trouvons â la tête du comité des fêtes de Schiller, s'occupant de mettre en pratique la vieille recommandation du poète florentin : Onorate Valtissimo poeta. A Rome, artistes et diplomates d'origine allemande se réunissent tous pour s'associer par la pensée et par la parole aux grandes émotions de la patrie. A Venise même, il se trouve un libraire allemand pour promener par les rues de la cité dolente les simulacres officiels d'une cérémonie incomprise de la foule. A Jassy, un poëte roumain, Assaki, reprend une dernière fois sa lyre, et consacre à Schiller son dernier soupir. A Moskou, on fait fondre une cloche superbe, destinée au village de Marbach, A Smyrne, les salons de l'Ecole anglaise sont retenus à l'avance pour y installer un orchestre et y prononcer un discours. On reconnaît qu'il est
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impossible de réunir dans ta ville les éléments d'un orchestre; on le remplace par deux pianos, et, en maniÈre de compensation, on fait le panégyrique du poète en deux langues : en allemand et en français. Les Allemands de TAmérique ne se montrent pas moins pieux que ceux de l'A&ie Mineure envers Schiller. A New- York, plus de deux mille dollars, offerts par la population de la ville, servent à donner une représentation dramatique dont Schiller eût fait tous les frais si Beethoven n'en eût fourni la partie musicale. A Philadelphie, un Schiller Album est publié par les soins et aux frais des transfuges de l'Allemagne établis dans la contrée. Je ne sais plus au juste ce que le zèle de la colonie germanique avait imaginé en Australie pour propager, elle aussi, la gloire de son poëte sur ces lointains rivages : ce qu'il y a de certain, c'est que, dès le 1 6 septembre, on s'occupait à Melbourne des préparatifs d'une fête commune à Schiller et à Humboldt. Décidément le poète a dû être content de cette commémoration véritablemeni œcuménique, lui qui, dans un moment de découragement et d'espérance tout à la fois, écrivait à Henriette de Wolzogen : « Quand je pense que, dans cent ans, peut-être on bénira mon souvenir, oh! alors je me réjouis de ma mission de poëte, et me sens réconcilié avec ma dure destinée ! « Eût-il alors osé rêver seulement que ce serait la race germanique tout entière qui, avant'ce délai de cent ans, viendrait, d'un pôle  l'autre, verser sur sa tombe des larmes d'admiration, et que le reste de l'hufflanité assisterait, sympa- D,g,t,ioflb,GoogIe
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thiquement ému, à cette demi-déification d'un poel£ étranger r
Jusqu'à présent, je ne me suis occupé que des fêtes de la rue, ,des pompes extérieures, des discours publics, del'encens visible, en quelque sorte, que l'Allemagne a fait fumer aux pieds de Schiller. Mais, pour elle^ une ftte nationale n'est pas simplement une explosion brusque et éphémère de sentiments admiratifs. C'est, avant tout, une période de recueillement, une sorte de retraite poétique. Pendant un certain temps, un seul nom reste A l'ordre du jour, j'allais dire en adoration dans le pays. C'est vers cette figure unique, tirée, poijr quelques semaines, de la nécropole de l'histoire que se portent tous les regards, et que se dirigent toutes les pensées. Je ne sais quelle tocte d'extase doiu:e et prolongée s'empare des esprits. Les lettres et les beaux-arts entretiennent à l'envi l'imagination publique dans ce louable et passager détachement des choses d'ici-bas. La critique, la peinture, la sculpture, la gravure s'ingénient à reproduire sousmilli; formes différentes l'image révérée du grand homme qui n'est plus, et la font passer sous tous les yeux. 11 n'est pas jusqu'à la musique qui n'apporte à ces heures de méditations salutaires son contingent d'émotions propres et ne réussisse encore à raviver la flamme sainte de la piété universelle. 11 importe à notre rôle d'historiographe des fêtes de Schiller de ne pas négliger tout a fait ce côté nouveau de la grande démonstration patriotique et littérairede l'Allemagne.
Les biographies, comme de ju.ste, ont abondé. Une
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LES PÉTES DK SCHILLER. 1 I I
seule d'entre elles, rédigée par la plume libérale de M. Adolf Stahr, a été tiréeà soixante mille exemplaires pour c'tre distribuée aux enfants des écoles. A côté de ce récit sommaire, il faut citer le livre de M. Schmidt, Schiller et ses contemporains, celui de M. Scherr, Schiller et son temps, et les intéressants travaux de M. A. SpiessetdeM. H, DUnteer. Sans doute ces publications n'ont eu ni le mérite ni la prétention de renouveler intégralement la physionomie de leur héros, mais elles n'ont point été sans répandre sur bien des phases de sa vie, notamment sur ses relations avec sa famille et celle de sa femme, une lumière que l'Allemagne attendait depuis longtemps déjà. Toutefois la monographie de Schiller par M. Palleske restera la contribution la plus importante de l'année et du 10 novembre i85g à ce grand monument bibliographique toujours en cours d'exécution qui s'appelle la littérature de Schiller, pendant naturel de la littérature de Cœthe. Avant l'apparition des deux volumes de M. Emil Palleske, il n'existait pas encore outre Rhin une biographie critique de Schiller comparable, par exemple, à celle que M . Lewes avait déjà publiée en Angleterre sur Gœthe. Les esquisses chronologiques, écrites par Theodor Kôrner et Caroline de Wolzogen dans les premières années qui suivirent la mort du poète, n'étaient que des canevas provisoires, une sorte d'à-compte offert précipitamment par la douleur de deux amis à la légitime curiosité de leurs contemporains. Avant que M, Kmil Palleske se mît à l'œuvre, il n'y avait réellement que
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M. Edouard Boas qui eût entrepris d'écrire l'histoire anecdotiquede Schiller, et la mort l'avait enlevé à ses études au moniertl oli l'on attendait avec impatience 1,1 séconrfepartîé dé son roman biographique. M.Emil Palleske a ^té plus heureux, car non-seulement il lui a été diWiné d'achever un portrait authentique, mais de plus il a eu la bonne fortune de pouvoir puiser à quelques sources encore ine'dites, ce qui lui a permis de l'enrichirde quelques traitsnouveaux. L'Allemagnea fait un accueil des plus flatteurs à cette belle peinture en pied de Schiller, et c'était justice. Peut-être seraiton en droit de reprocher à l'auteur d'avoir eu parfois un peu plus d'enthousiasme qu'il n'eût convenu à l'impartialîté du critique. Il est certain que son œuvre ne ressemble que par le contraste à l'ouvrage si sec et si parfaitement anglais deM. Lewes. Mais comment aussi ne pas succomber à la contagion de l'enthousiasme, quand on étudie Schiller et qu'on raconte sa vie r lin honnête et patient professeur de gymnase a été tellement éprouvé par cette fièvre admirative qu'il en a mis en vers latins toutes les poésies lyriques de son auteur favori. Voilà unebonnenouvellepour Virgile, qui va enfin pouvoir lire Schiller.
Toutefois c'est moins encore dans les catalogues 'le librairie que dans la presse périodique qu'on peut prendre une juste idée de ce que Schiller a été pour l'Allemagne pendant les deux mois qui ont précédé ou suivi sa résurrection symbolique. Que de vers, que de récits, que de projets dans les journaux! La fleur du souvenir,le myosotis bleu, en remplissait toutes lesco-
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LÉS FÊTES DE SCHILLER. Il3
lonnes, Tantôtc'est un petit village, Wçnigen-Iéna, qui
fait fièrement annpncerquesursesregistresparoissiaux on pei^t,voir encore la signature de Schiller çt celle de sa , fctijine au bas de leur acte de fiançailles. Ailleurs une polémique assez aigre s'engage sur le point de savoir si c'est à Apolda ou à Rudolstadt que l'auteur de ia^Cloche est venu jadis demander les détails si précis et l'exactitude technique de la mise en scène de son poëme. La moindre historiette inédile, le moindre autographe retrouvé circulait immédiatement de gazette en gazette. La vie entière du poète était devenue, pour QÎnsî dire, un champ immense où tout un peuple s'empressait de glaner scrupuleusement jusqu'au plus imperceptible fétu. Chacune de ses pensées, de ses intentions les plus vagues était remise en lumière. On essaya mèn\e tj'en mettre quelques-unes à exécution, notamment l'utopie généreuse d'une académie libre siégeant à Francfort. Heureusementla fondation d'une société de secours mutuels au profit des écrivains tombés danslamisëre est une idée beaucoup plus pratique, dont l'Allemagne doit s'applaudir dès aujourd'hui d'avoir offert l'hommage et en quelque sorte confié le SUCCÈS au grand nom de Schiller. La bienfaisance publique a du reste, elle aussi, joué sous plusieurs formes son rôle dans la fête. Le lo novembre, par exemple, plusieurs journaux annonçaient qu'une dépêche électrique, arrivée deGothenburg à Weimar, mettait une ' pension décent thalers à la disposition de quelque pauvre gymnasiaste de la ville.
On a déjà vu le buste de Schillercouronné sur tous
les théâtres de rAUemagne la veille ou le soir de son glorieux anniversaire, après ou avant la représentation solennelle d'une de ses plus belles pièces. Cela ne suffit pas pour comprendre quelle part active et continue les théâtres ont prise outre Rhin à cette consécration séculaire de l'écrivain national et dramatique auquel tous doivent leurs plus durables comme leurs plus éclatants succès. Ce ne sont pas seulement des-impromptus en un acte ou des anecdotes dialoguées qui ont occupé les scènes de l'Allemagne pendant toute la fin de l'année, ce sont surtout les œuvres de Schiller elles-mêmes qu'on a voulu revoir et applaudir. Le camp de Wallensteîn, Guillaume TeU, don Carlos, les Brigands, Marie Stuart, Intrigue et Amour, voilà les pièces qui ont eu surtout le privilège d'attirer le public pendant toute cette période, qu'on pourrait appeler schillérlenne, de l'histoire morale et littéraire de l'Allemagne. Une comédie fort attachante et déjà assez ancienne de M. Heinrich Laube, intitulée die KarlsschUler, ne pouvait manquer de retrouver une place toute naturelle et un véritable succès d'àpropos dans ce répertoire de circonstance. La pièce de M. Laube nous montre en effet Schiller à l'école militaire du duc Charles, à ce moment décisif de son aventureuse jeunesse où on le voit se jeter la tête haute au milieu des obstacles et des ennemis, comme un vaisseau qui, dans le creux des vagues soulevées , lève sa proue vers le ciel et fait audacieusemcnt face à la tempête.
En Allemagne, les illustrations poussent sur les
livres, â. peu prés comme dans les pays chauiis les jasqiins poussent sur les murs, pés qu'un poète de taJent paraît, vite les artistes (^'encadrer ses vers dans un commentaire vivant de vignetiies descriptives,^ ou, de suspendre à chaque strophe le, paraphe .élégant et migiïon de quelque fée. Au,ssi n'est-ce pas seulement une avatandje de médailles et de lithographies de Schiller qui est venue fondre sur l'Allemagne vers le commencement de novembre iSSg. Tandis que la spéculation du bon marché mettait l'image du poète il la portée des bourses les plus modestes et sur toutes les substances capables de la conserver, ne fût-ce qu'un jour, l'art sérieux s'était prodigué de toutes lep façons dans des publications de luxe. Je ne saurais me rappeler toutes les g-fl/^r/es de Schiller écloses à l'occasion de son jubilé, U nu galerie, en style de libraire allemand, c'est la collection des personnages principaux de l'œuvre d'un grand poète , reproduits par la. gravure ou par !a fJioiographie. La galerie de Gœthe, par Kaulbach, est, sans contredit, l'un des modèles du genre, ha galerie de Schiller, par M. de Rambcrg, ne contenait pas moins de cinquante figures historiques. Quelques-unes des compositions lyriques da notre poète avaient tout spécialement provoqué l'émulation d'un certain nombre d'artistes. Je citerai surtout, comme ayant été lobjet de cette c-oncurrence d'interprétations pittoresques, l'ode à la Joie et le chant de la Cloche. Déjà, avant iSSg.ce dernier poëme avait été illustré par quatre artistes différents. En i855, juste cinquante ans après la mort de son auteur, M . Reher
avait essayé de le traduiredans le style de Michel-Ange. M. Ludwig Richter, quj avait attendu ie œntiéme anniversaire de la nais^nce du poète pour donner carrière à son facile crayon, n'a plus cherché, au cour traire,quqlescôtésgracîeux du sujet. 11 est vrai de dire qu'il les a rendus avec la suavité ordinaire dç son art familier et exquis. Malheureusement, le tex(e changf plus d'une fois de ton, et passe, avec une brusquerie toute lyrique du tendre au terrible.. Or M. Ludwig Richter est, avant tout, le peintre inioîiî^ble et charmant de. la bonhomie allemande, et c'est le propre de son art coquet de retomber toujours dans le joli çt le délicat. Aussi, son commentaire de la Cloche est-il le plus souvent un spirituel contre-sens en dessin, ce qui n'empêche pas M. Lydwig Richter de rester toujours l'uri de ce^ artistes originaux et privilégiés dont on ne se lasse pas de feuilleter les œuvres.
, Cette même ode dramatique, que nous retrouvons partout dans ces fêtes, et où il semble,que le poète ait vraiment condensé la plus subtile quintessence de son génie, n'a pas moins tenté le zèle des compositeurs que celui des dessinateurs , et c'est également par son intermédiaire, en quelque sorte, que la musique s'est évertuée à faire monter son hommage jusqu'à l'auteur de tant d'autres chefs-d'œuvre. Malgré les cinq commentaires mélodiques déjà publiés sur la Cloche, et parmi lesquels celui de M. Andréas Romberg paraît occuper le premier rang, M. Karl Stôhr, chef d'orchestre du théâtre de Weimar, n'avait pu résister à l'excellente occasion qui s'offrait à lui
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d'écrire une nouvelle partition pour la représentation solennelle du 9 novembre. Liszt, de son côté, sortant de sa re;raite pour honorer Schiller, comme Achille de sa tente pour venger Patrocle, avait envoyé, pour la même soirée, quelques pages inédites destinées à servir d'accompagnement à la pièce allégorique de Friedrîcli Halm. Mais c'est surtout démarches triomphales que cette fête devait naturellement être le prétexte et avoir la primeur. Outre celle de Meyerbeer, qui a fait depuis le tour de l'Europe, Berlin a entendu alors pour la première fois celle de M.Engel, et Londres, celle de M. Gross. Quant aux concerts auxquels Schiller a prêté son nom et attire le public, il faut absolument renoncer à en faire le dénombrement. Je ne me permettrai d'exception que pour ceux de M. de BQlow, qui a tenu tout Berlin captif en face de son piano, et lui a fait verser bon nombre de frédérics d'or dans la caisse encore vide de la nouvelle association des écrivains allemands.
ti^-firtiSS^yf--^
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Weimar, en poésie Athènes-su r-Ilm, petite ville de quatorze mille âmes, illustre à jamais pour avoir vu Wieland, Goethe, Hcrder et Schiller réunis autour d'un prince ami des arts, Weimar est aujourd'hui, au poii.t de vue de la statistique administrative et de la géographie commerciale, de même que Gotha, Erfurt, Merseburg et Halle, une simple station de la ligne de chemins de fer qui relie Berlin d Francfort-sur-le-Main. Pour contempler dès l'arrivée dans son ensemble cette aimable et gracieuse reine de la poétique Thuringe, il n'est pas besoin de monter jusqu'au banc où Herder aimait à venir, sans perdre de vue le bercail de son troupeau évangélique, méditer en paix sur la longue migration de l'humanité à travers l'histoire. De la terrasse de la gare, oti domine déjà tout le paysage. Un millier de maisons recouvertes de tuiles brunes et se serrant les unts
contre les autres au pied de jolies collines disposées un peu comme les coulisses d'un di;cor : voilà Weimar. Un coup d'œil plus attentif vous fera remarquer ses deux clochers écaillés d'ardoises et la haute toiture de l'une de ses églises, la lanterne vert-de-gris qui surmonte une vieille tour jaunâtre et indique la résidence du souverain, dans le fond enfin, une vallée qui s'enfuit vqr^ [e: Bod-^st en ^ouivttnî une courbe bien dessinée. Sur la gauche, à l'extrémité d'un coteau que noircit un bois taillis sans feuillage, une caserne spacieuse, destinée au contingent fédéral du grandduché, au régiment Charles-Alexandre, regarde par tes cent yeux de ses petites fenêtres les fumées ascendantes de la ville en train de s'élever lentement jusqu'à elle comme un encens perpétuel. A droite, en avant d'un horizon indéfini d'ondulations de terrain superposées, un moulin aux ailes presque toujours immobiles occupe, sans l'animer beaucoup, !e premier plan. Une route plantée de jeunes arbres conduit à la ville et passe sur un viaduc assez élevé. En moins de cinq minutes vous éies arrivé.
Le centre de la cité est fort irrégulièrement bâti et il faut un certain temps pour réussir à se reconnaître dans le lacis de ses ruelles tortueuses. Gérard de Nerval disait qu'elle avait pris la forme d'un labyrinthe pour ne pas laisser soupçonner s;i petitesse. La vérité est que le noyau en parait fort ancien, et que chaque siècle a dû y déposer au hasard son alluvion de constructions nouvelles. Malheureusement pour l'antiquaire, il ne subsiste plus que bien peu dç
chose de ce que le moyen âge y avait édifié d'original. . Le palais de la famille grandvducale ne présente à la vue que trois façades se coupant à angle droit autour d'unècour d'honneur, carrée et pavée, dont le quatrième côté est occupé par une grille à pointes dorées, incessamment côtoyée par une sentinelle ambulantç. . Il ne reste guère de la vieille burg que la tour dont aperçu de loin le renflement verdâtre, et
nous avons
iperçi
de ses fossés, que l'ilm, gui vient toujours étaler au pied du château, comme jadis au pied du. donjon, ses belles nappes d'onde claire irisées par te soleil au moment de leur chutç du haut des cascades voisines. Si de là vous passez à^la place du marché, am markt, c'està-dire aii ceritre même de la ville, au foyer séculaire de la vie municipale, vous ne serez guère plus heureux, ïiâ encore le temps a détruit et l'homme a dû reconstruire. Le rathkaus est d'architecture néo-gothique; le stadthaus, d'architecture assez pauvre. Vous remarquerez cependant avec plaisir la partie supérieure de sa devanture qui se découpe en séries horizontales d'arcs-boutants de plus en plus réduites à mesure qu'elles s'élèvent davantage, et, sur le dernier gradin, le chevalier de plâtre à visière baissée qui se campe fièrement sur une pique dont le sens pratique de la bourgeoisie féodale a fait en même temps une girouette. La fontaine qui orne un des côtés de ce quadrilatère irrégulier, et sur laquelle un Neptune armé d'un trident semble planer, est l'œuvre d'un contemporain deGœthe. Il faut s'égarer bravement dans la sinuosité un peu sombre des rues qui débouchent
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sur cette place pour surprendre ici ou là la bonne fortune archéologique soit d'un écusson enchevêtré d'hiéroglyphes gothiques ou d'emblèmes héraldiques, soit d'une frise de moulures symétriquement répétées, soit d'un mascaron à physionomie grimaçante. A défaut d'étages en surplomb ou de pignons rectangulaires en saillie sur la façade, un grand nombre de maisons se recommanderont aussi à votre examen par leurs ouvrages de serrurerie historiée, par quelques boiseries Sculptées et par les deux demi-niches en regard pratiquées dans l'angle des montantsde la porte: c'étaient les causeuses des commères du temps jadis. Mais, une fois sorti de ce quartier tortueux qu'une enceinte de fortifications a longtemps comprimé, l'aspecr de la ville changera tout à coup, et, pour peu que vous vous dirigiez vers le nord ou l'ouest, partout vous verrez s'ouvrir devant vous des rues droites et spacieuses dont l'alignement irréprochable semble une épigramme â l'adresse de la complication trop capricieuse des voies centrales. Ici, la moindre maison a la dimension d'un palais, et le badigeon imperceptiblement rose, jaune ou vert qui en recouvre l'immensité à quatre étages lui donne une teinte fraîche et joyeuse qui rappelle les aquarelles anglaises et fait le plaisir des yeus. Les camélias, les jacinthes, les anémones, les bruyères, toutes les fleurs qui supportent l'hiver ou qui annoncent le printemps étalent leurs pâles couleurs dans l'intervalle des doubles fenêtres, et forment une petite serre de salon derrière laquelle un regard embusqué épie l'image du passant
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132 WEIHAR EN HIVER.
sor le miroir fixé à l'extérieur. Ailleurs ce sont des bustes! ou des académks de pUtre que vous distinguerez <lanâ la pénombre des appartements, et \ç son mal ' ctoi^ ' 4'u«i piano résonnant sous dps doigts a^es arrivera plqs'd'unç- tqis à vos oreilles. Cequar-, tièrflje/riiirUMras, ce }vest~end de Waimar, n'est pas mAiriS'saefiet le quartier des beaux-arts que celui de l'aristticratie, et les peintres y coudoient sans cesse les ïgentË diplcHnatiques. Des embellissements du meilleur goût s'efforcent chaque jour de rendre ^e séjour de plus en plus digne de ses nobles hôles, et de taire naître ou de développer le sens de la beauté [Mastique 'chea le profane qui le traverse. Vous y rencontreriea nctfalpoient de jolies fontaines, entre autres, aupcés de l'école, un enfant sludieg^t tenant un livre à la main,- devant lequel, j'en suis sur, aucune mère ne pîisse sans lever les yeux, et un groupe antique auprÈs du corps de garde, sans compter le petit marchand d'eiesde Nurenbergdont une habile reproduction orne depuis peu un angle rentrant formé par la' rue de Schiller.
Les seuls monuments qu'il faille visiter à l'intérieur et ob le lecteur s'attend bien sans doute que je vais leconduire, ce sont les maisons des quatre grands hommes qui ont fait ù Weimar un nom impérissable. Chacun d'eux a aussi sa statue dans la ville, mais ces statues, pour une raison ou pour une autre, n'ont point été élevées devant la demeure de celui dont elles reproduisent les traits et ra,ttitu de caractéristique. Le groupe fraternel de Gœthe et de Schiller a trouve sa
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weiMAR EN HIVE». ■ 123
place tonte naturelle devanr le théâtre, et Wielsnd occupe un petit carrefour triatiguldire dans le faubOUrg" élégartt dont je parlais à l'instant. Il n'y a d'BxCeption'. que pour Herder, dont la statue, la première -eitdite de toutes, a été Installée à côté de l'églUe dont 'il éta'iti lé pasteur et à deux pas du presbytère qu'il otcupaiï avec le titre dé superintendant. Sur lé piédestal àe cette belle ceUvre d'art, on lit ces trois mots subHtnes qui sont l'essence même de son génie : « Vie, Lumière, AmoUr. n Je ne veux détourner personne du respect justement dû aux armoiries sur lesquelles on voit an lion qui tire la langue ou uri léopard qui fait le beau, mais on m'accordera au moins que la devisé de Herder vaut bien un quonon asce^damouan tton pluribiis impar. Malheureusement, au moins en ce,qui concerne la lumière, le sort n'a pas to'ut d fait ré-' pondu au désir de l'irascible et éloquent écrivain. Son presbytère, que Charles-Auguste appelait en riant l'évéché gris, l'a condamné pe'ndant vingt-sept arts au martyre perpétuel d'un demi -jour implacablement entretenu au-dessus de sa tête par la cathédrale de la ville, donc la toiture ne peut mieux se comparer qu'à une montagne creuse figurée avec des ardoises. La maison de Wieland, elle, plus dégagée et encore aujourd'hui en possession d'un joli jardin, est presque aussi rapprochée du thïàrre que celle de Herder l'est de l'église. Ce n'est pas, à vrai dire, la seule demeure qui ait donné dans Weimar l'hospitalité â l'auteur à'Obéron et de Musarion, puisqu'il vécut quarante ans dans la ville où aux environs et qu'il
lï^n jijsea^quiE dît sous cet humble toit. Mais ces àix ann6ee^'4]ui suivirent la mort de son amieSophic L,a^ nwhj.vtll'âbandôn de son diâtelet d'Osmannstedt, fu-- «lit '^'-derttières de aa longue existence, et c'est pôurqubi'âon aotn âst définitivement resté attaché à cette m^son.- Celle de Sfhiller a en réalité erictn-e bien tMim de droits à porter un pafeil titre, c^r Schiller ne l'a-occBpée i^ue trois aftrtées,- et, quoi qu'en dise Pînscription placée sur la porte, il ft'y a pas véco , il a mis trois ans à y mourir. Jadis, cette maisonnette, achetée par kli environ huit mille francs, et où il gotitait-si tard kr joie de sesentir chez lui, se trouvait sur refiplanidë, pire^cfueen dehors de la ville, et cet hommedé génie, qui n'en était pas moins pour cela leplDsenfant'des pètes, pouvait s'amuser à faire des- ««ndre jusqu'à la pelouse oti jouait sa jeune famille des friandises aHachées au bout d'une ficelle. Aujourd'huij l'esplanade est devenue une rue lat^e et bien bâtie où il Ile reste plus qu'une seuleéchappée de verdure. L'édiliré weimarienne a acheté la maison et y entretient religieusement, dans toute sa froide et trop historique nudité, la chambre de travail et le misérable mobilier du poète. Un marchand de statuettes occupe seul la solitude respectée de ce foyer. La maison de Goethe a été moins heureuse. Les deux petitsfils du poëte l'ont offerte à la Diète et au gouvernement grand-ducal moyennant un prix que ce dernier ne pouvait accepter. En attendant un acheteur, la maison est louée tantôt à un ofïîcier prussien, tantôt à un Anglais de passage, et le salve^ inscrit jadis si à
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propos suTVc jeuil hospitalier, a.pfis pftu à.p«u hwn$ -de *«<<« retrû. Le ven^r^i rswUwnpnty ippftdant l'ét^)til§^ trois piièces qvi c/aatieinif jat Iisg : coD6c(i<Hift artjsfiqjies, de, r Gcsthe Vouyr^eçR aujjêîpftngaW. »ty ï^H^bm^^'^'i^^i 80u3laB}irv«ill{HKe iaklaxtii^d^ r(;;(qe}lent el vénérable , M. Schuçhardi, l?«n 4&^Be8, demjpw s«;rétwrea, Si )anjai?,chef lectturtces pertw auJQUfçl'bui fej;rné«s s«.rouyrsnt pouf youa^ Ae^voua Laisser pasia^sprb^ripanlacontemplatjqn delà simplicité excessJveiei; au. décorum aatique decetaustàte logis, 1^ pCHQt d'oublier de vous^ire montrer «n paysage' dessiné. de k main. d« poëtti-I.Ciiaye&-moij vous comprendrez encore mieux M perf^ionejtqjuiEne à'Iphigénie en Tauride ou d'Hermann'^i HorMhéei quand vous aurez eu cinq min utçt.Epusi]et^.ym]c.iui£l« ces sobres et saisifunts croquis, faits ,c)« qu«lques lignes magistralement tracées. - ■ :.
Il y a peii de mouvement visible dane:l^.i!ueï. Je n'entends pas seulement parler du vi4e et <t« isiknea solennels qui s'y font tous les jours de aiidi,^ idemijà une heure et demie. De Constance jusqu'à Kânigs-< berg, à ce moment-là de la journée, les mêmes, phénomènes d'apaisement soudain et de rar^cticm humaine se produisent dans toutes les villes germaniques. L'Allemagne dîne. Vingt minutes après, la circulation recommence, le bruit renaît : l'Allemagne a fini de dîner. Mais â Weimar, on ne s'aperçoit guère au dehors que la ville est à table, Unt les passants apparaissent d'ordinaire clair-semés dans la largeur des rues nouvelles ou les méandres des anciennes
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T26 WEIIIAR EU HIVER.
DueUics. Devoiture, potot. C'est à peiae si à l'heure Qîu 'passent . les trains un petit nombre de fiacres sUiGtmedcG ^jTtères principales, emportant les étrangers piMiT rameQer.'lea indigènes. Une heure plus tard^ les faotsurFS deia pœte en tunique bleue au collet ditron^c repandenl'à leur tour dans toutes les directions pour distribiifir les 'lettres nouvellement arrivées et peroevoirlasurtase personnelle de trois pfennigs par missive, BeiUi ou trois fois aussi par jour, la clôture des écoles lance par la ville des bandes bruyantes d'écoliers cha(Ç€3de cahiers et traînant entre leurs jambes la gibecière scolaire. 11 n'y a de rassemblements permanents, que ceux qu'entretient autour de chaque fontaine le besoin d'expansion mutuelle des servantes qu'on -voit arriver l'une après l'autre, ponant sur te dos un grand seau de bois blanc cerclé de bandes en cuivre, rassemblementsquc ne contribuent pas médiocremerit à prolonger la présence et la galanterie profcssionnelie des membres oisifs de la garnison. Aux alentours du château, vous rencontrerez çà et U nn laquais grand-ducal enveloppé dans un immense manteau bleu sur les bords duquel court un galon en argent et que termine un col cramoisi. Vers le soir, mais pendant le carnaval seulement, vous entendrez retentir la sonnette provocatrice du marchand de bret^eln, et vous verrez les écoliers friands, les bureaucrates affamés, les maris prévenants accourir â ce drelin drelin bien connu, et par une série de légères pressions faire leur choix dans le vaste panier du marchand entre ciaq ou six coïts petits nœuds de
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pâte croquante incrustés de grains de cumin. Quant à ce personnage sinistre dont le frac étriqDQ dessiiu fantastiquement la maigreur famélique, dont un chapeau bcMsué couronne ia nuque emprisonnée dansiuu' cagoule noire, et qui traîne après lui ton! un assorti'.ment de balayettes passées dans des lîls de fer, des hcMippes de loques sales et grasses, et jusqu'à, une échelle (le sept à huit pieds dressée contre le flanc; ne vous effrayez pas, ce n'est ni fieizébuth, ni Asmodée; ce n'est qu'un r^imoneur qui va visiter une cheminée. Parfois aussi vous croiserez une voiture de bois poussée ou traînée lentement par des hommes en veste courte, moitié brune et moitié noire : l'attitude résignée de ces malheureux et la présence du soldat qui les accompagne, le fusil enbandoulîèreyvous préviendront suffisamment qu'ils accomplissent une expiation judiciaire. Ajoutez à ce personnel humain des voies publiques quelques gros chiens de Terre-Neuve qui, au pied d'un réverbère couronné de fleurons ou le long d'une muraille lilas exposent leur indolence somnolente et leur front de lion à l'espérance prochaine d'un soleil qui ne veut pus venir, et vous aurez vu à peu près tout ce qui fait l'animation hahi tuelle de la paisible cité.
Deux fois par semaine, le mercredi et le samedi, un courant inusité de gens de la campagne se fait sentir dès l'aube dans toutes les rues qui aboutissent au marché. De longues voitures, si légères qu'on les croirait faites d'un paquet d'allumettes, arrivent de tous les côtés, au grand trot de l'unique cheval attelé
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en flèdie'ji leiir timon, cheval maigre tomme «ne
ûtboii^é,' acttlt'- le ■ hàiilais ie montre eriiolîvê de fohdtii^feii Mtàii ajiptHJuëes sufle tuir. Quelquesûtii'Aï'tèi cïidHots sont ccinverts d'une bâche o{i se Hï,' jitt^nmlé sur 1^ toile, soir un- distique religieux, sdît'DtiéSehïence"eii'vefs rirtiés qui irtvité k passant âOiiespeét'dii^aysàn,'decclûrsans lequel mil homme lie ptrù'r/aif vivre. Pôiir'péu ■qii')!"ait nrigé' et' gelé, fés aiàiretces sont -reitiplacéiés' pàr'Uès traîneaux. lyinhombrabies 'femmes de la iraftipagné, courbées sous le poids d'aile lourde hoTtefenoMer, font simultaném'éritlëûttntrÈe'â petit bruif. Si housédons en été,"VàaÊ'àùrîé2-jiti les'voir, auï premières maisons'dè'ia'viAe,'^ssë6irùri instant sur le bord de la route poill- chaiïsierléars-ioiiliefs, jusque-lâ économiquement portés à" la maiii, sinon même dans le panier aux comestibles champêtres. Une fois sur la place du marché, chacune prend place sur sa sellette bi-hebdomadaire, l'éventaire sur les genoux et dos à dos avec une aUfre Pomone villageoise. Peu à peu ce-' pendant, les servantes et les ménagères de la ville arrivent à leur tour, et, se répandant entre les doubles files des marchandes adossées, passent en revue, d"un ceil exercé, tous les produits des vergers, des bassescours, des champs et des fabriques rustiques de la Thuringe : ici, des étalages d'œufs éblouissants de blancheur, là, des monceaux de lièvres grands comme de jeunes' renards, pins loin, des piles formidables de pains luisants comme du cuir bien ciré, ailleurs, des entaSseAients de pommes ou de poires, ou bien une
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wEiutR En hivek,. 129
bouti^i^ . con^ète de lait el de, laitue, caillé,, et, au t^oqt^etQut i;4a,.quçli)ues b^^aq^^ et^^t^^u^ de;jt«^s.:Oii .^,vet»deni un peu.pèlerinç^s, 4^s étpSp.^ grqîsi^SjdesalflTaiiacli^s, des.guirl^dt? ^l,di^c<^^^T■, r9ïii)K,'«n papier. Le, ma.Urff4v ,ffiar(rA^^,^y|:plxj^ vivantdu jwyvpi^exéculif, va et yiei^t-çaajeslu^çi^îe^ çiisiil ,?u Etûlieu, t(e tpules ces denrées et assure parr tout I9, stricte s^écution des Igisj, décrets et ordonr naaces.qui enirèglentia vente. Enfin, à peu près sur les dit heures, la plate-forme de l'hôte! de ville se garnit d'upe troupe -concertante de clarinettes et de cornets à pistop, qui vient exécuter gratuitement, par ordre de lamunicipalité, quelques valses ou quelques bouquets de mélodies, cueillies dians les nouveautés musicales. C'est le remercîment de la ville aux braves gens (jui lui ont apporté le fruit de leui dur trayail. .
Le dimanche, un autre événement, musical, et mj- • litaire tout à la fois, la parade, a le privilège .de rassembler le beau monde d'Athènes-sur-llm autpuj de 1 etat-major et de la musique du régiment Charles- Alexandre. La place d'armes, qui sert,a,ux manœuvres de la garde montante, est située devant le château, et le grand-duc, de ses fenêtres, peut assister, sans être vu, il celte petite scène, moitié fashionable et moitié guerrière. Longtemps à l'avance, toute la société élégante et poUe de la ville tournoie lentement d'un bout à l'autre de la place, se fondant sans cesse en groupes amis, poux reprendre, un instant après, U promenade interrompue par une causerie
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i3o WBtHAtt RN Hiver.
de dnq miirate». C'est là, cher lecteur, qu'il faut venir, si vous aimez les frais visages encadrés dans une chevelure, blonde comme les blés, et les yeux faits avec desi pétales de bluets. Cependant, au centre de la.pdflce, des pelotons d'infanterie se forment peu à IKU, .]ss 50Us-<^ders entament, è voix basse et le carnet. à le main; des colloques réglementaires, le service ^'organise et las comptes de toute espèce se règlent. 11 ne tiendra qu'à vous, pendant ce temps, de considérer dans toute la splendeur de sa grande tenue la petite armée chargée de défendre l'intégrité du territoire allemand^ au prorata des ressources de la moileste monarchie littéraire et artistique où vous vous trouvez. Le peuple a donné au guerrier weimarien le. sobriquet ino&nsif de « grenouille, » non pas, comme on poorrait le croire, à cause de sa prédilection marquée pour le voisinage des fontaines, mais. bien uniquement à cause de la nuance vert-dcbouteille de son uniforme. Un passe-poil jaune égayé seul le fond monochrome et sombre de sa tunique, de son pantalon et de son grand manteau, véritable robe de chambre serrée à la taille par une ceinture, dans laquelle une consigne paternelle lui ordonne de s'envelopper en hiver. Un casque de cuir bouilli, surmonté d'une pointe aiguë en métal jaune et décoré sur le devant des deux initiales C A, complète l'équipement de la « grenouille », et protège sa tête contre les coups de sabre, sinon contre les coups de soleil. Au besoin, cette coiffure offensive et défensive lui permettrait même de combattre à la manière des
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vbihaR en hivbr. i3t
bélîecs et de terrasser l'ennemi avec l'arme des licornes. Mais soudain le premier coup de midi s'est fiait entendre. Aussitôt une fanfare patriotique, soutenue par la grosse caisse, donne le signal des opérations militaires, et le relai quotidien du poste s^accomplit avec toutes les formalités accoutumées. Les officiers, rechape de soie , jouxte nouée en travers sur la poitrine, s'empressent autour du général qui commande le régiment, et d«s conférences mystérieuses s'engagent entre les chef? supérieurs de l'armée, tandis que la musique entraîne la foule à sa suite, soit sur la place de la Bibliothèque, soit jusqu'au rondpoint de l'Etoile. Une fois là, lea ouvertures d'opéra succèdent aux polkas.et aux marches^ jusqu'à ce que chacun, tirant sa montre, s'aperçoive qu'il est midi et demi et songe que, la soupe fume sur latabJ» en l'at^tendant.
Les autres joursde la semaine, si le temps est assez dous pour que la promenade soit possible, c'est dans le parc qu'on rencontrera la cour et la ville étalant aux pâles rayons du soleil des paletots garnis de fourrure et des châles à palmettes bariolées, qui, pour ne pas venir en droite ligne de la vallée de Cachemire, n'en ajoutent pas moins les attraits d'une coquetterie décente et d'un luxe honnête aux séductions naturelles des belles promeneuses. Ce parc de Weimar n'est rien moins qu'une œuvre de Gœthe, et non pas assurément la plus à dédaigner. Avant la révolution opérée par notre poète dans la disposition pittoresque des environs immédiats du château, la famille ducale
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l32 WBIMAfi EN HIVEH.
de,Weiii^r,n'ayail,guère, en fait de jardins particu lier; et de 4^endances d'agrément, qu'une promenade plate et mal abritée, divisée en compartiments
géométfigges. C'est à la place de cette imitation en patji;, pi^ piii^vt, de cette réduction à l'ahsHrde de , Versailles, que Ggelhe reçut la mission de créer un
, pafc véritable, digne de Charles- Auguste .et de lui. La nature du sol libéralement abandonné aux caprices de son talent de jardinier-paysagiste se prêtait singulièrement aux embellissements de l'art. Goethe avait, en effet, à. $a disposition, outre une partie de U valléç-de rilm,leplus abrupt de ses versants, pins ^ine large . superficie prise sur le plateau adjacent. .Ajoutçzà cela qu'à cette époque il habitait de l'autre .fl^té. ^ la, vallée une naaisonnette rustique d'oU il avait, S4ÇS cesse sous les yeux toutes les données du problème pittoresque qu'il se proposait de résoudre, et d'oUU pouvait, à toute heure, sans même sortirde chez lui, surveiller l'exécution de ses plans. Le moyen de ne pas réussir dans des circonstances aussi favo-
; rables?
Malheureusement, c'est de juin à septembre qu'il faudrait parcourir ces allées bien sablées et traverser la demi -obscurité de ces beaux ombrages. A l'époque de l'année où nous sommes, le prestige du CQloris n'est . plus là, et ce n'est que d'après une lithographie que nous pouvons juger du tableau. Où que nos regard! se dirigent, c'est toujours la même ramée sans feuilles, un entre-croisemeot confus de lignes déliées et plus QU moins noires qui se méLem dans l'air assombri
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' Les bancs de pierre, les plates-bandes dâicates, les "décorations en marbre sont recoavcrts' soigneusement de branches de sapin. A peine si mié cépée de chêne a gatdé' de place en place quelques feuilles sèches et brunes comme du papier brouillard : il semblerait que l'arbuste ait mis des papillotes pouf mieux dormir pendant cette dure saison. Les antiques sapins, -les vénéfabAes épicéas qui, sur la rive droite de l'ilm, peuplent les quatre allées en croix du carrefour de l'Étoile, ont l'air de s*afraisscr sous le poids de masses de laine verte étendues, pour sécher, sur leurs bras çéculakes. L'excessive simplicité de la maisonnette de Gœthe ne parvient plus comme en été à se déguiser sous le feuillage des vignes vierges entrelacées, et ses froides murailles apparaissent dans toute leur imdlté. La large prairie qui s'étend devant elle, et dans laquelle se perdent, de ce côté, les limites partout indécises du parc, est devenue un grand paillasson assez malpropre d'herbe flétrie. Si vous franchissez l'Ilm sur l'un de ses ponts de bois^ vous ne trouverez encore dans le dédale de beaux arbres et de baliveaux qui recouvre cette pente escarpée que des troncs à écorce lisse ou rugueuse plaqués d'une mousse maladive et attaqués par une sorte de jaunisse. Heureusement, ici, de vivants souvenirs viennent partout suppléer aux séductions languissantes de la nature assoupie. Ces bocages sans ombre ne sont pas seulement habités par les génies et par les nymphes. Chaque chalet rustique a encore son cycle de légendes, chaque massif, sa pierre et son inscription propre, D,g,t,ioflb,GoogIe
chaque. siège ou banc de gazon , son titulaire et son protecteur, chaque chemin, pour ainsi dire, son revenau; particulier, ^u coin de ce chêne, au détour de cette [grotte, le fantôme d'un prince ou d'uneiprineçsse. viendra se dresser devant vous, ici, te duc de Ilesgs.u,.là, la duchesse Louise. Voua arriverez, de la sprte, dijucement rêveur, jusqu'au bout de ce labyrinthe d'allées sinueuses, et, une lois au ternie de cette courte ascension, vous verrez apparaître sur des pelouses peuplées de paons « la maison des Templiers » et, un peu plus loin, sur la gauche, la comaison romaine » qui n'a réelleipent de romain que quelques détails d'architecture et de jolies décorations plastiques,
Ce , parc sans clôture et par conséquent sans fin visiblen'est, à vrai dire, que l'un des parcs de Weimar, cardans un rayon d'une lieue à peu près, le grand-dua ne possède pas moins de trois châteaux de plaisance, et de clucun d'eux dépendent à la fois un parc et une hôtellerie bien chauffée qui en décembre comme en juin attend les promeneurs. Par une belle matinée de mai ou une belle soiiée d'août, rien n'égale le plaisir idyllique de suivre de coteau en coteau, à travers d'heureuses alternances de chanaps et de bois, le chemin accidenté qui conduit jusqu'à ces oasis artitfcielles de haute verdure et de fleurs cultivées qu'aucun obstacle matériel ne sépare des riantes campagnes d'alentour. Mais en hi\er les bois et les champs se confondent dans le gris invariable de l'horizon, la variété des assolements jointe au morcellement des pro-
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priâtes ne produit plus que le très prosaïque leffet d'une grande carte d'échantillons d'éiofles foitcées, et les promeneurs restent chez eux. Tiefurt, oti la mère de Qiarles-Auguste, Anna-Atnalia, tenait jadis sa courchampétre et littéraire, Tiel'urt reste désert, et la sirène de t'ilm qui chantedans sa cascade reste en^ sevelie jusqu'au printemps sous de froides dalles de gluce. Ettersburg, oti Schiller se retira plus d'une ibis pour travailler dans la paix des bois, se dérobe derrière une montagne chargée de pins et de neige aux approches même des plus vaillants piétons. Seul, le Belvédère, situé au sud de h ville, à l'extrémité d*une mag^i tique a venue de tilleuls etde marronniers, reçoit encore la visite quotidienne d'un petit nombre de fidèles qu«.les assauts redoutables de la bise embusquée à mi-diemm ne sauraient détourner de leurs habitudes hygiéniques et amicales. Il y a une heure de la journée où l'allée du Belvédère rappelle involontairement le Pirée, au temps où les sages de la véritable Athènes y venaient deviser en compagnie de Socrate sur les plus graves questions de la philosophie morale. Peintres, bibliothécaires, écrivains, pianistes, fonctionnaires, étrangers se retrouvent au sortir de l'atelier ou du cabinet sur ce grand chemin qui mène à une partie de billard et à une tasse de café. Il n'y a jamais eu d'autre académie à Weimar.
Mais pour peu qu'il ait fortement gelé durant quelques jours et qu'un furtif sourire du soleil invite la jeunesse des deux sexes â s'élancer sur la glace étincelante, ce n'est plus dans le parc ni sur la route
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du Belvédère que vous trouverez Weimar, c'est sur le Schwansee. Ce lac aux cygnes, vers lequel se dirige aujourd'hui la foule des patineurs portant sous leurs bras les ailes futures de leurs pieds, est, en dépit de son nom, un lac tout à fait sans cygne et même sans eau en été, une sorte de marécage artificiel offert aux amis du patin et dont en hiver la surface polie a été plus d'une fois rayée par celui de Goethe. Goethe, que le lecteur doit se résigner à rencontrer à peu prè^ partout à Weimar, patinait volontiers et fort bien Lorsque Klopstock vint le voir tout jeune encore à Francfort, leur goût commun pour ce genre de distraction servit de briquet pour allumer la conversation. Plus tard, à Weimar, il lui fallut bien se contenter, à défaut des plaines de glace comprises entre les deuK rives du Main, de cette étroite mare bordée de bouquets de saules. Le i6 février 1777, la cour venait danser sur ce parquet glissant éclairé par des hussards armés de torches, et ce bal masqué, dont on parla longtemps, ne coûta pas moins de quatre cents francs. Aujourd'hui, on ne patine plus qu'en plein ■ jour sur le Schwansee, mais tout le monde y patine. Aussi faut-it avouer que la société, si agréable qu'elle puisse être, est parfois un peu mêlée : on est là tout ù la fois dans un salon et sur -la place du marché. Employés, soldats, officiers, maîtres bottiers ou tonneliers, portefaix, écoliers, écolières volent et viennent de droite et de gauche avec une vélocité moFveilleuse et la plus gracieuse variété de poses subites, s'entre-croisant, s'évitant, se perdant, se rctrou-
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vaDt, parai ssanT, disparaissant, lantât sm.UDipiËd,' tamdt sur l'autre, décrivant artistettieiJt il68;couH3e3 qu'on dirait exécutées au compaa, oU bneé esctUissaRt r viTemcntde leur semelle de fer une longue séri* de? petits arcs de cercle, à peine indiqués siitr la> glace, tendre par ane mince traînée de poussiice .humide oL bianchâtre. Ici c'ast un conseiller dejusticequi expérimente avec une désinvolture irréprochable les ara^ besques les plus imprévues et les variations d'attitude les plus brillantes. Là, c'est un gymnasiaste, traduisez un collégien, qui les cheveux rejetés par-dessus les oreilles et le buste serré par un châle en damier, s'exerce aux difficultés périlleuses du mouvement rétrograde. Plus loin, ce soQt deui ieunes<fi)lesqui, se tenant par une main et cachant l'autre aU fond de leur manchon, découpent égalemem la glace en dessins d'une netteté et d'une régularité patfaitest Oa a vu plus d'une fois des fiançailles se décider au- milieu de ce tourbillon rapide, et cela cessa 4e , paraître étrange, si l'on songe que nul autre exerctoep«uE-être n'est plus propre à dévoiler la grâce naturelle d'une ! personne, sans compter que nul autre ne rapproche aussi vite les distances. Durant toute l'après-midj, les curieux abondent autour des berges de l'étang, et: non sans une certaine joie mêlée d'un peu d'envie, écoutent d'une oreille attentive là vibration cristal- ■ Une, la sonorité mystérieuse et voilée, l'espèce de voix doucement plaintive que fait entendre k couche épaisse de glace égratignée au vol par mille tàmei^' de fer.
La neige elie-m&ne apporte partout avec elle ses plaisirs. En Allemagne, dès qu'elle a cessé de tomber, c'est ti qbi-se promènera en traîneau sur son dos. Les enfaHtïfbrtt tihôJs d'une peiïte aussi inclinée que possible, au BonHiief de laquelle chacun vient installer à lalife-san petit tabouret- peint en vert et muni en dessousde deu^ barres en fer. Il ne s'agit plus que de s'asseoir et de se laisser glisser tout le long de cette montagne russe. Le frottement sans cesse réitéré du métal et des pieds ne tarde pas à former sur la neige condensée un sentier de plus en plus luisant, et la culbute Jinale devient d'autant plus complète et joyeuse quelû descente a été plus précipitée. Chaque bambin se relève en un clin d'œil, blanc comme un meunîef, reiinonte derrière- lui à l'aide d'une corde sonîégere^abeau e'tdc nouveau se lance de toute sa loRtej-Ciî'triant de mâme. Quant aux traîneaux à l'usagé defe grandes personnes, ce sont de vraies voilures qui glissent au lieu de rouler, Figurez-vous un panier dn osier, posé sur deux tringles horizontales et parallèles et «.ffectant la forme d'une coquille à côtes. A l'arriére de ce léger véhicule se trouve un siège très étroit assez semblable à un soulier renversé et destiné à recevoir à califourchon un domestique dont les pieds pèsent sur les deux tringles du traîneau et qui par conséquent sert à la lois de frein et de contrepoids. Les chevaux attelés au timon portent toujours un appareil de sonnerie qui a pour but d'avertir de loin les passants; tantôt c'est une housse cousue de grelots, tantôt un carillon tixé dans le har-
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nais qu'on emploie, De petits plumets en crin, de nuances variées, ondoient également, â Titre d'ornement et en signe de réjouissance, au-dessus de leur tête. On s'imagine aisément quel concert de sons métalliques forment vingt-cinq ou trente de ces chars saus roues défilant au grand trot les uns derrière les autres. Souvent celui qui occupe la tête du cortège contient un petit orchestre. Les autres traîneaux ne reçoivent jamais que deux personnes , sur les genoux desquelles un tablier de fourrure étale ses mouchetures. On se rend ainsi deux à deux, à travers des steppes de neige durcie sur laquelle on fuit â toute vitesse, tantôt jusqu'à un village, tantôt jusqu'à un château, où un repas réconfortant et les plaisirs du bal attendent cette riante jeunesse au sortir du traîneau. Le vin chaud et le punch ont bien vite ranimé les poitrines à demi -congelées par cette course éperdue au milieu d'un froid de dix-huit à vingt degrés, et la danse achève de rétablir la circulation du sang. Autrefois les invitées acquittaient envers leur cavalier ■ le droit du traîneau, » contribution essentiellement per&onnelle et payableau porteur, dont vous vousseriez peut-être fort effrayées, mesdames, mais qui n'épouvantait pas les Allemandes de la dernière génération, pourvu que le percepteur eût un peu part à leurs sympathies et surtout que sa moustache fût encore douce et fine. Le retour a lieu au clair de la lune ou à la lumière rougeâtre des torches.
Si toutefois au dehors le vent soulève en tournoiements épais ou émiene en une poussière aveuglante la
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neige amoncelée, si la froidure est assez intense pour que vous ne puissiez dans la rue ouvrir votre bouche sans sentir immédiatement un invisible glaçon se fondre dans vos veines, si des rafales fantasques de pluie reviennent à chaque instant pétrir et délayer la boue du dégel, il va sans dire que la rue habituellement si calme restera absolument déserte, et que la population à peu près tout entière devra garder le logis ce jour-là. Ouvrons donc la porte qui nous sépare d'elle et cherchons à surprendre le secret de ses occu pations et de son activité intérieure.
Ce qui frappe le plus un Français la première fois qu'il entre en Allemagne dans une pièce destinée à être habitée, ce sont les dimensions spacieuses de cette pièce. L'Allemand n'aime point à vivre à l'étroit, dans l'espace de quelques mètres carrés. Il veut se mouvoir à son aise chez lui aussi bien que dans U rue. Comme il n'y a guère, d'ailleurs, outre Rhin que des villes de moyenne grandeur, le prix honnête du terrain permet aux constructeurs de maisons de donner satisfaction à cette exigence nationale et salubre. Mais ce qui ne semble pas moins indispensable à l'Allemand que cette liberté du mouvement, c'est la lumière et l'air. Le cri sublime de Gœthe expirant : De la lumière, de la lumière, est resté d'un bout à l'autre de son pays le premier précepte de l'art du tapissier et l'idéal décoratif de toute bonne maîtresse de maison. Où que vous entriez, soyez sur à l'avance que tout ce que l'un a d'expérience et l'autre de goût aura été mis en usage pour attirer et retenir le
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jour, ce^r fluide impoadérabJe, ce beau présent du., ciel que le fisc ne mesure point ici d'iine^msin^yare,. Point de petits rideaux coUes qtix vitr^Sa maisj^ifiii. seulement un écran entoile métalliqj^eou. iai.tr,iq-^ui-.. va jusqu'à hauteur d'appui. Au besoin, «'^st-à-dire en., cas de chaleur trop ardente, un store enroulé ^^i,r ,14,0^ bàtDn au-dessus de l'imposte intercepterait pour.quelques heures le passage au faisceau de rayons solaires., qui se joue d'habitude sur le. plancher de bois blanc ou sur les fraifi dessins du taph de toile cirée. Les grands rideaux qui cachent tes coins supérieurs des embrasures de fenêtres sont en simple mousseline blanche et diaphane. Les papiers n'attestent . pas moins le souci de n'atténuer qu'aussi peu que possible la vivacité naturelle de. la lumière i^u dehors, car ils ne présentent qu'exceptionnelleirîent.leurî applications de fleurs ou de symétries sur un. fond de . couleur. Bien souvent même, ils restent. tQ,at.Â' fait , blancs et un encadrement de baguettes doréies en, fait mieux encore ressortir l'éclat et le poli, C«s,t,suf le , plafond qu'est reporté tout le luxe de la peint)Lire. Jamais, à la vérité, vous n'y verrez des corniches oui ■. des rosaces en stuc ou en plâtre; mais le peintre prend la place du mouleur, et ce sont de gracieux enlacements de fruits ou d'arabesques, parfois un groupe d'oiseaux ou des bosquets de verdure que son pinceau suspend au-dessus de votre tête. Les glaces sont rares, parce qu'elles sont chères; mais ce sont des glaces très, longues, assez semblables à des psychés fixes et qui descendent presque jusqu'au sol. Les chaises,le canapé
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et la table ronde, placée devant lui, et que recouvre suit une serviette blanche soit un tapis clair, ne sont que rarement en acajou ou en palissandre. Le noyer er le sapin fournissent à moindres frais les éléments d'une ébénisterie nationale, lisse, propre et surtout bien vernie, qui ne fait qu'ajouter à l'aspect riant du milieu où elle se trouve. Il n'y a pas enfin jusqu'aux cordons de sonnette eux-mêmes, dont les tresses et la poignée de chanvre n'ajoutent encore un modeste appoint à i'impres.'îion de clarté coquette qui se dégage de l'ensemble du mobilier.
Un seul meuble, par exemple, n'est pas quelquefois sans faire tort par ses dimensions excessives et sa couleur tranchée au double mérite qu'ont les appartements germaniques d'être à la fois très vastes et d'une éblouissante blancheur : c'est le poêle. A la vérité, ce poêle qui s'élève comme une sorte de buffet isolé dans un coin de la pièce est souvent en porcelaine. La mode le veut ainsi à Berlin, et ce que Berlin fabrique, l'Allemagne l'achète. Les poêles en porcelaine ne sont toutefois qu'une aristocratique exception, si l'on en compare le nombre à celui des poêles en fonte et en terre cuite. Les tons roses de ces derniers, qui le plus souvent sont de véritables ouvrages artistiques, ornés de sphinx, de bergères, de figurines et de bas-reliefs de toute espèce, s'harmonisent encore à merveille avec les nuances tendres et l'abondante clarté de la pièce. Malheureusement, neuf fois sur dix, c'est un simple poêle en fonte, noirci à la mine de plomb ou peint en vert sombre, que vous rencon-
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trerez à quelques pieds de distance de la muraille. Ce qu'on pourrait néanmoins reprocher le plus justement à ces immenses armoires de chaleur, ce n'est pas de rétrécir ou d'assombrir la chambre ou le salon, dont au contraire elies garnissenL un peu le vide et estompent en quelque sorte la clarté trop crue, mais bien plutôt de manquer de poésie et de ne pas tenir assez compagnie A celui qu'elles réchauffent si bien . Le ronflement du posle est loin de remplacer pour l'oreille tous les menus plaisirs que le regard trouve dans le moindre feu de cheminée. L'Allemand, sans doute, habitué à vivre dans les agréables effluves qu'entretient autour de lui un calorifère aussi efficace qu'économique, ne connaît point chez lui le supplice du fi-oid; mais il ne connaît pas non plus les élancements et les espiègleries folâtres de la flamme, ses évanouissements soudains, ses brusques réapparitions, ses brillants phénomènes de décoloration et de multiplication incessante. Le feu, pour lui, n'a jamais été la joie des yeux; ce n'est que le tyran du thermomètre.
Que faire cependant pour charmer l'ennui des longs loisirs dans cette chaude atmosphère où, au delà de la jardinière vitrée qui fleurit dans l'intervalle sablé des doubles fenêtres, le regard ne découvre que les rigueurs d'une nature inclémente r L'Allemagne en robe de chambre et en pantoufles vous répondra par ce seul mot : lire. Mais pour elle, hélas! les livres ne sont pas des amis qu'on se procure aisément, moyennant une modique rançon payée au libraire. Ce sont des objets du plus haut luxe qui ne s'acquièrent qu'au
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poids de l'or. Les princes et les banquiers sont â peu près les seuls particuliers qui puissent trouver dans leur coffre-fort les ressources nécessaires pour en aclieter quelques-uns et se former un commencement de bibliothèque. L'Allemagne serait condamnée, en matière de lecture, au martyre de Tantale, sî le principe de l'association n'était venu â son secours sous diverses formes. Je ne parlerai que pour mémoire des librairies locatives qui existent un peu partout en Europe, mais qui, outre Rhin, sont dix fois plus nombreuses et infiniment mieux achalandées c/,ie partout ailleurs. Il arrive aussi parfois qu'au moment où parait un volume tout particulièrement intéressant, cinq ou six personnes se réunissent pour traiter de son acquisition avec un libraire aussi honnête que possible. Je me souviens encore qu'à l'époque où furent publiés les mémoires assez scandaleux d'Alexandre de Humboldt, on vint me proposer de prendre une action dans une compagnie formée en vue de l'achat d'un exemplaire dont la propriété définitive devait être plus tard tirée au sort. Mais, en somme, la source principale oii la population d'une ville allemande vient étancher sa soif de lecture, c'est toujours la bibliothèque publique, A Weimar surtout, nulle autre institution de crédit bibliographique ne vient plus 6n aide au besoin général de culture et aux habitudes de délassement littéraire qui, dans toutes les classes de la société, remplissent les heures inoccupées de l'enistence quotidienne. C'est qu'aussi iamais bibliothèque publique ne fut plus sincèrement
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mise par des bibliothécaires plus aimables et plus savants à la dispotitîon du public. On ne saurait du reste assez louer l'esprit libéral qui, en Allemagne, a dicté le règlement et inspire d'ordinaire les administrateurs de ces précieux et pacifiques arsenaux de la pensée. Les livres s'expédient même de ville en ville sur une simple caution, et ce que vous ne trouvez pas  Weimar, on vous l'enverra de Berlin ou de Munich, pour peu que vous offriez toutes les garanties désirables.
Ce n'est pas toutefois par la lecture d'un volume arraché d'une manière plus ou moins détournée aux serres de la librairie allemande que commence la journée; c'est, comme partout ailleurs, par celle du journal. Le journal au dix-neuvième siècle, pour l'Américain comme pour l'Européen, est un ami col- leetif et indispensable qoi vient nous prendre au saut du lit avec une provision toute fraîche d'idées nouvellement écloses. Mais, plus que personne peut-être, l'Allemand aime à écouter les confidences matinales de cet Argus sous bande, tout en dégustant ses deux tasses réglementaires de café. Les deux petits journaux de Weimar n'ont pas, à vrai dire, d'autre prétention que d'être un résumé bien fait des nouvelles de la veille et de la ville, une photographie ù bon marché du jour qui a fui, léguée et offerte par lui au jour qui vient. Ce qui les rend néanmoins très curieux et tout spécialement instructifs pour l'étranger, c'est qu'en fait chacun d'eux est avant tout un portrait de la cité peinte par elle-même, un écho complaisant de toutes D,g,t,ioflb,GoogIe
lesdoléances et de touteslesjoies des famillesjUn terrain neutre où plus dHine querelle privée se vide en allemand, français ou latin , un encensoir dans lequel se brûle le pur parfum des félicitations publiques, une cloche paroissiale qui fait part des naissances, des mariages et des décès, un bureau de placement qui recommande tous les domestiques sans place et indique toutes les maisons sans domestiques, un messager diligent qui fait les commissions de chacun auprès de tous, une étude de notaire où sont affichés les biens à louer ou à vendre, un forum et une iiT«P*i "ne tribune et un marché, où le premier venu a le droit de prendre la parole et de vanter ses marchandises, à raison de six centimes la ligne. De là un peu de confu- " sion dans cette arrière gazette qui est à peu près toute la gazene. Ici, c'est l'aubergiste de l'Eléphant ou du Cygne qui vous tire par la manche pour vous apprendre qu'à midi et demi il y aura sur ses fourneaux, à votre disposition, des pieds de porc salé et du raifort en papillotes. Là, c'est une dame éplorée qui vous arrête au passage pour vous redemander à tout hasard son bracelet ou son peigne perdu en allant de la maison A 5p à la maison G 36. Plus loin, c'est un chat qui ne s'est pas montré depuis plusieurs jours sur sa gouttière et que sa maîtresse inconsolable prie ies voisins de vouloir bien lui ramener. A côté, c'est une invitation à un bal ou adpocula; puis une annonce relative, soit à des r^risins de Corinthe authentiques, soit à des articles de galanterie arrivés juste la veille de Paris ; puis une pièce de vers du genre dithyrambique ;
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puis l'ofli-e d'une vache à vendre avec son veau, etc., etc., etc Quelquefois un célibataire, las de s'ennuyer seul, tend sa ligne dans ce torrent de nouvelles locales pour voir si par hasard quelque autre célibataire d'un sexe différent ne serait pas tenté de venir partager son ennui avec lui afin d'en faire un bonheur à deux. C'est à peine si le journaliste réussît à placer son mot parmi ce concert bruyant où le porte-voix de la réclame commerciale tonne de tous les côtés. Il ne lui reste plus en réalité qu'à inscrire d'office les principaux télégrammes, ks additions othcielles faites sur les registres de l'état civil, la cote abrégée de la bourse de Berlin, la liste des étrangers fraîchement débarqués et certains documents de provenance administrative. Mais ce n'est là, comqie Je l'ai dit, qu'une première et innocente satisfaction accordée à la curiosité, une sorte d'apéritif pour l'esprit et une transition excellente pour passer de la demi-somnolence par laquelle s'achève la nuit aux lectures plus substantielles qui feront l'occupation de la matinée. Sans doute la littérature romanesque a une grande part dans ces lectures, et l'imprévu de ses fictions suffit malheureusement à charmer la longue oisiveté de l'hiver pour bien des esprits un peu frivoles, dont le tempérament ne réclame qu'une alimentation morale aussi légère que possible. Mais le roman en Alleniagne est d'ordinaire autre chose qu'une épopée ridiculement banale, où un Homère à tant la ligne promène infatigablement un lecteur naïf à travers les marécages de la vie galante du passé et du présent. Parmi les romans
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de MM. Berthold Auerbach, Gustav Freytag, Wiilibald Alexis, Wilhehn Hauff, Paul Hcyse, LéopcJd Komperl, Jére'mie Gotthelf, Zschokke, Hacklânder, on compte quelques chefe-d'œuvre et pas une œuvre de scandale. La vie de famille en Allemagne est le cadre ordinaire, l'atmosphère tempérée où se noue et se dénoue ce drame dans un fauteuil ou cette comédie sans acteurs. A peine si vers le dénouement le romancier vous fera faire un court voyage en Italie, cette terre promise de l'imagination gennanique. 11 va sans dire aussi que l'histoire n'est point une mine abandonnée et que les lauriers de Walter Scott empêchent plus d'un écrivain allemand de dormir. Les scènes dé village apportent également un contingent considérable à cette importante section de la littérature contemporaine. Depuis quelques années le roman philosophique, dont pendant longtemps M. Kart Gutzkow était presque le seul représentant, semble gagner du terrain et a produit récemment des essais de premier ordre. Ajoutez à tous ces produits d'origine nationale la contribution des littératures étrangères, les récits danois si vrais et si touchants d'Andersen, les principales oeuvres d'Edmond About, de George Sand, d'Octave Feuillet; les historiettes andalouses, d'un catholicisme si rigoureux, de Fernand Caballero; les Innombrables peintures du monde britannique par Dickens, Thackeray, Wilkie CoUins, Bulwer, James, Marryat, Ainsworth, et vous conviendrez sans peine que l'Allemagne possède une bibliothèque de romans assez riche pour mettre son
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imagination â l'abri de l'ennui pendant toute la durée d'un nouveau déluge.
On se tromperait toutefois étrangement si l'on attribuaitau roman outre- Rhin le monopole des loisirs publics et le secret exclusif de l'art d'intéresser les classes instruites ou bourgeoises. A elle seule, la littérature de voyages dispute avantageusement aux fictions romanesques les sympathies d'un très grand nombre de lecteurs et de lectrices. Une édition populaire et à prix réduit du récit de la circumnavigation terrestre accomplie par k frégate autrichienne No' rara a été vendue en peu de temps à plus de vingt-cinq mille exemplaires, et l'expédition scientifique de la corvette prussienne la Gabelle dans les mers du Japon a déjà produit cinq ou six livres différents auxquels le succès ne manquera pas davantage, si la librairie germanique le veut bien. Mais ce n'est pas là, il s'en faut, l'unique rivale avec laquelle ait à compter ,. la littérature de pure imagination. L'histoire ellemême, la sévère histoire, dont le nom seul met en fuite le public demi-lettré et très affairé de nos jours, pénètre en Allemagne jusque dans les classes moyennes, et, grâce à ce favorable accueil, contribue dans une lai^e mesure à l'éducation de la démocratie. C'est qu'aussi l'histoire en Allemagne, au lieu de ranimer uniquement le souvenir plus ou moins éteint des guerres injustes et des exterminations sans cause, raconte de préférence les efforts lents, mais continus, des peuples vers le progrès, la liberté, la lumière, et sait intéresser tout le monde précisément parce qu'elle
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s'intéresse à tout le monde. Il faut bien dire aussi que, si elle a trouvé le secret de plaire même à la médiocrité intellectuelle, cela tient un peu aur séductions empruntées par elle àdeux puissances auxiliaires dont elle n'a pas cm devoir dédaigner le concours, je veux dire l'esprit et l'imagination. L'espèce de tradition, née je ne sais oti et patronnée par je ne sais qui, d'après laquelle tout ce qui est allemand est infailliblement ennuyeux et nébuleux, est une tradition fort impertinente et qui prouve seulement qu'on n'a jamais lu une page de M. Mommsen, de M. Gervinus, de M. Julian Schmidt, ou de M. Adolf Stahr. Il est au contraire impossible d'avoir plus de verve, un style plus coloré, une éloquence plus prompte à sf jeter dans le paradoxe, une érudition plus familière et plus avenante, une fantaisie plus féconde en surprises hardies, des rencontres plus heureuses d'originalité et même d'élégance, en un mot plus de talent et moins de pédanterie, que n'en ont la plupart des historiens politiques et littéraires de l'Allemagne d'à présent. Félicitons-la de tout notre cœur de n'avoir pas répudié, par excès de rigorisme, les grâces permises d'uni: pa rure sans coquetterie, mais non pas sans agrément et sans utilité. C'est toujours pour une littérature un grand malheur quand les facultés brillantes et les facultés sérieuses de l'esprit humain en viennent à un divorce. La science, qui n'a pas su garder chez elle la joie de la maison, languit tristement abandonnée de tous et s'entétant de plus en plus dans le parti pris d'une aridité impuissante et sénîle. Quant à l'esprit et
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à l'imagination, leur sort est encore plus misérable. Comme deux enfants terribles et prodigues tout à la fois, ifs s'en vont courir la campagne et escompter en espiègleries de mauvais goût l'avenir d'un talent auquel il ne manque peut-être que la tentation d'une tâche noble et utile; trop heureux encore si un imprésario de cancans, un condottiere de l'encrier ne finit pas par les embrigader dans sa troupe!
Pour bien juger des avantages durégime intellectuel suivi à Weimar,comme dans toute l'Allemagne, par quiconque appartient à la société polie et cultivée, il suffirait d'assister une fois ou deux à l'une de ces réunions de l'après-midi composées presque exclusiment de jeunes femmes et qui portent habituellement le nom de Kràn^chen ou de Thcegeselîschaft. Partout ailleurs on risquerait plus ou moins de tomber soit sur un concile en jupons de dévotes contrites, soit sur une volière babillards de caillettes évaporées. Ici nous pouvons être à peu près sûrs à l'avance de rencontrer une association moitié mondaine et moitié littéraire, dont le désir de s'instruire tout en causant réunità jour fixe les membres et compose tout le programme, mais qui surtout n'a pas la moindre ressemblance avec ce que M, Sainte-Beuve a spirituellement appelé quelque part un guêpier de bas bleus. Assurément le prochain ne sort pas toujours blanc comme neigede ces clubs féminins. Aussi la langue allemande qui a ses malices, elle aussi, ne sépare-t-elle guère les mots Theegesellschaft et Klatsckgesellschaft. Mais ne faut-il pas toujours faire la part de la faiblesse
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humaine, surtout quand elle a de dix-huit à vingtcinq ans ? Du reste ces indiscrétions à bâtons rompus A propos des éventualités piquantes et des rumeurs inédites de la vie sociale ne sont que des hors-d'œuvre introduits dans l'ordre du jour par le caprice de chacun. Le but véritable de la réunion est un certain ensemble d'exercices littéraires et d'études en commun; tantôt c'est une scène de Shakespeare ou. un chapitre de Dickens qu'on lit à haute voix dans le texte original; tantôt c'est dans la langue de Racine et de Fénelon que tout le monde doit parler depuis le commencement jusqu'à la fin de la séance. Un jour, il s'agira de raconter en détail les émotions per-> . sonnelles d'un voyage en Suisse ou d'une quinzaine passée à Paris. Une autre fois, ce sera un tableau exposé depuis peu dans l'atelier d'un artiste de la ville qui fournira le sujet de l'entretien. A l'occasion, la botani*jue et l'horticulture pourront également donner lieu à d'instructifs échanges d'idées. Notez bien que, dans tout ce concert de libres et menus propos, vous chercheriez en vain ces fanfaronnades de frivolité, cette fièvre de raillerie irréfléchie et systématique, cette volubilité agaçante de caquetage, cette habitude de ne montrer jamais que l'envers de ses pensées pour en laisser deviner l'endroit, ce détestable besoin de traîner sans pitié aux gémonies d'une impertinence affectée les intérêts et les idées les plus graves, tous ces petits travers en un mot qui sont le propre et la punition de toute société d'oti le respect a disparu. 11 va de soi enfin que les sonates
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de Mozart et les albums de Rtchter ne sont jamais exclus de ce« joyeuses écoles de perfectionnement mutuel oti le^fou rire lui-même est un hôte toujours bienvenu.
Tandis que les femmes se rassemblent ainsi autour d'une tasse de thé pour causer sans prétention de ces grandes choses de l'esprit et de l'art qui seules font le prix de l'existence, la population masculine de la vilh se réunit également à part pour passer à sa façon l'intervalle de deux ou trois heures qui sépare en toute saison le jour de la nuit. Aussitôt que les bureaux se ferment et que le jour baisse, les rues commencent à se peupler d'ombres humaines hermétiquementenveloppées dans une chaude houppelande. Au bout de quelques minutes d'une marche hâtive à travers l'atfiosphère obscurcie par des fioccHis de neige, qui transforment peu à peu la casquette du passant en un turban d'hermine et jettent sur ses épaules une humide pèlerine ejusdem farinœ, on le voit s'engOBffrer précipitamment sous un vestibule bien éclairé; c'est le local du cercle auquel il appartient. Une douche continue de chaleur l'accueille dès qu'il , a franchi le seuil de l'édifice, et lui a déjà ia.it oublier la rigoureuse température du dehors avant qu'il ait fini de déposer au vestiaire son par-dessus et son bonnet fourrés. Après quoi, léger comme une chrysalide débarrassée de sa coque , il presse la poignée ' en cuivre d'une large porte et se trouve à l'entrée d'une pièce saturée d'odeur et de fumée de tabac, ohj malgré un feu de file amical de guten abend pro-
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fibres à son inlention, il ne distingue tout d'abord que les vapeurs grisâtres et les ondulations d'un acre brouillard qui s'enroule au plafond en volutes informes, puis se rabat sur lui-même, secondensant, se refoulant, s'épaississant, s'entorti liant de plus en plus. Ce n'est qu'au bout de quelques secondes que dans cette, brume intense commenceront à s'ébaucher des têtes, puis des pipes formidables. Il faut que le lecteur français en prenne son parti : malgré les progrès incontestables du cigare et les préférences décidées de la génération nouvelle pour ces agréables rouleaux de feuilles combustibles, l'Allemagne n'a point de préjugé contre la pipe, et des précédents décisifs, entre autres l'exemple de Herder, en autorisent l'usage. Il ne s'agit pas ici, au rette, d'un vulgaire et chétif chalumeau de terre cuite aboutissant à une capsule de gland de chêne. Le râtelier circulaire que vous voyez là posé à terre comme un por«e-parapluies vous montrera de véritables fourneaux surmontés d'un tuyau de cheminée, de véritables alambics à nicotine, moitié faïence et moitié bois. C'est vers ce faisceau de narguitU'4 que ee dirige notre quinquagénaire, notre inconnu, qui semble ici l'ami de tout le monde. Une fois son instrument bien et dûment reconnu, et la libre circulation de l'air rétablie à l'intérieur du long conduit en bois par l'effort saccadé d'ime insufflation énergiqilc, il allume à la flamme bleuâtre d'un bec de gaz une étroite lamelle de copeau résineux, met le feu aux fines papillotes de tabac qui remplissent le réservoir, enjolivé de peintures, de sa clarinette basse, a;-
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pire une ou daux bouffées d'essai, et, ce prélude tar- • miné, vient prendre sa place dans l'orchestre silencieux et grave qui l'attend pour continuer le concert contemplatif interrompu par son arrivée. La tranquille symphonie des calumets de paix reprend alors avec pdus d'ensemble, plus de recueillement que jamais, snr le rhythme immuable d'un largo perpétue).
La distillation réguKôre d'une fumée bien faite n'est toutdbis que le point de départ et l'accompagnement obligé d'autres jouissances épicurjeones particulièrement réservées au sexe fort. A peine le nouvel arrivé a-t-il savouré quelques gorgées de vapeur odorante que la soif à son tour fait valoir ses droits. Aussitôt, de faire Raquer le couvercle en étain du premier verre abandonné qui lui tombe sous la main. Un garçon paraît, reçoit la confidence des prédilections du buveur, et un instant après revient chaîné d'un large verte en forme <iec6ne tronqué, d'où déborde en cascades d'écume le nectar blond ou brun qui s'extrait de-l'orge et que parfame le houblon. Levant d'une ' main sûre le seidel apporté, notre fumeur déguste à longs traits l'amertume savoureuse et veloutée de la boisson nationale, et, tout en reprenant sa pipe ou son cigare, contemple d'un œil réjoui la belle guipure mousseuse, la dentelle, hélas! éphémère, qui s'attache aux parois transparentes du vase ou qui surnage à la •ur^cfr du liquide. Une minute plus tard, son esprit se balance de nouveau dans un hamac moelleux de nuages erfants. Les journaux cependant, à défaut de causerie, occupent quelquefois l'attendon de plu-
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aeurs membres de ces réunions tout à la fois fumifères et fumivores. Dans d'autres salons, on joue aux cartes. Le whist est le seul jeu pour lequel on emploie des cartes françaises. Le skat et les autres jeux d'invention allemande exigent des tarots, c'est-à-dire des cartes où les glands, les globes, les feuilles et les cœurs se mêlent ensemble. Le billard, encore une distraction de poëte allemand, puisque Lenau y jouait si volontiers, a également ses fidèles parmi ceux des fumeurs qui, au lieu de rêver purement et simplement à la manière de Hoffmann, aiment à se mouvoir un peu tout en fumant. La poule et le carambolage ont chacun leur salle séparée,
Où sur un tapLs vert et d'écart en écart L'ivoire quelquefois s'entre-choque avec art,
mais jusqu'à sept heures et demie ou huit heures seulement. L'habitude de souper en famille rappelle fdon les maris et les fils au logis, et il n'y a que les céliba-^ taires que la faim ne chasse pas de la tabagie.
Un plaisir semi-nocturne qui à peu près à la mémq heure attire, quatre fois par semaine, l'élément masculin et l'élément féminin de la population aisée ou laborieuse de la ville, c'est celui du théâtre. A vrai dire, la disproportion des deux éléments y est manifeste. II suffit de traverser une fois les corridors où chaque arrivant suspend lui-même, à la garde de l'ouvreur et de l'honnêteté publique, la partie inutile de ses vêtements, pour constater la supériorité numé- ^■ique, visiblement écrasante, des panoplies de châles,
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de manchons, de pelisses et de capuchons vides de leur maîtresse, par rapport aux trophées de chapeaux et de paletots qui attendent mélancoliquement leur possesseur. Mais enhn, quoique ce soient surtout les femmes qui viennent chercher au théâtre un délassement profitable et de nouveaux horizons Intellectuels, les hommes aussi sont après tout en nombre considérable dans la salle, et il y aurait une injustice réelle à les supposer tous occupés 1 fumer et à boire quand on joue Egmontou Wallenstein.
Le théâtre de Weimar, tel qu'il est en i865, date de 1835, époque à laquelle il fut presque entièrement reconstruit, au lendemain d'un incendie. L'extérieur de l'édifice n'a absolument de remarquable que ses dimensions spacieuses. Il est même rare de voir un théâtre extérieurement aussi vaste et surtout aussi complètement débarrassé de tout voisinage incommode ou dangereux. Le magasin de décorations est la seule construction qu'on ait tolérée à c6cé de lui; mais le passage couvert et presque aérien, qui le rattache, par derrière, à la scène, serait une ligne de communications bien facile à couper dans un cas désespéré. Ne vous attendez pas toutefois à trouver une salle immense. Les logements réservés aux arts auxiliaires ou à certains employés du théâtre, l'atelier des peintres décorateurs, les bureaux du caissier, les loges des artistes, là garde-robe, les salles de répétition pour le chant et la danse, le buffet à usage de foyer, les escaliers, les couloirs, les vestibules ont pris tant de placp .ajjtour de la salle, qu'il n'en est
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presque plus resté pour dle-méme. Il eût d'ailleurs été fort Inutile de la faire plus grande : elle aurait toujours paru vide. Le parquet est garni, d'un bout à l'autre, de bancs en canne, partagés en un certain nombre de carrés que relie un dossier commua , mais qui n'offrent aux bras aucun appui. Dans le fond seulement, une rangée de baignoires obscures fait face à la scène. Ce sont les seules loges qui existent dans la salle. Au balcon comme à la galerie, aucun refend de planches n'interpose sa médiation permanente entre les divers groupes de spectateurs. De même qu'à l'orchestre, les fauteuils et les stalles y s«nt remplacés par des séries ascendantes de sièges en bois verni, qui se redressent également à volonté pour laisser le passage libre aux arrivants. Ce qu'où appelle le balcon, c'est le premier étgge. Jusqu'en 1S25, nul, à Weimar, ne pouvait paraître au balcon sans justifier de ses titres de noblesse. Jusqu'en 1848, le côté ^uche seul fut accessible à la bourgeoisie. Aujourd'hui, toutes les barrières sont enSn tombéec, et, moyennant deux francs cinquante centimes, le rejeton le moins direct d'Adam et d'Eve peut fouler sous ses pieds cet ancien boulevard de la féodalité nobiliaire. La loge grand-ducale occupe à elle seule presque toute la largeur de la salle. Ce grand salon, à vrai dire, sert plutôt à la cour, les jours de gala, qu'à l'usage personnel du grand-duc et de la grandeduchesse. D'ordinaire, en effet, c'est une simple loge d'avant-scène qui reçoit, dans une espèce de demiincognito, les deux souverains du pays. Quant à la
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galerie, laquelle surplombe le balcon, ce n'est rien de plus que le second et dernier étage de la salle, l'endroit, par conséquent, d'où partent les rires homériques et les applaudissements à tout rompre. La toile, entièrement rouge, ne se distingue que par son extrême simplicité et l'écusson de la maison emestine, qui en décore la partie supérieure. Au-dessous, juste en face du chef d'orchestre, s'élève une sorte de monticule en tôle, assez semblable à un coquillage renversé : c'est la niche du souffleur.
Pour peu que vous soyez abonné, vous recevrez, chaque matin, une affiche blanche, à peu près de la grandeur d'un mouchoir de poche, qui vous apprendra, au juste, quelle pièce on doit jouer le soir. Vous retrouverez cette affiche discrètement apposée â l'un des coins de la façade du théâtre : c'est la seule qu'il y ait dans toute la ville. La pièce annoncée vous séduît-elle ? 11 ne tient qu'à vous de vous assurer une place sur-le-champ. A partir de onze heures, le caissier siège derrière sa fenêtre, aux ordres du public. Vous n'avez qu'à frapper poliment avec le doigt sur la vitre. La croisée s'ouvrira, et le précieux carré de carton que vous aurez demandé vous sera remis incontinent, sans le moindre supplément de prix. Le commencement de la représentation est annoncé, en général, pour six heures et demie. A six heures vingt-neuf minutes, une voiture débouche au grand trot de la Sckillerstrasse et dépose les chefs de la famille grand-ducale sur la première marche de l'escalier qui leur est réservé. Il n'est pas d'usage de se
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lever à leur entrée dans la salle. Ces démonstrations de respectueux attachement n'ont plus lieu que les jours de représentation solennelle et aux anniversaires de naissance. Deux ou trois hussards, en bleu ou en rouge, suivant la saison, traînent nonchalamment leur sabretache dans les corridors intérieurs, uniquement sans doute pour montrer aux fiers Prussiens, venus d'Erfurt, que le grand-duché, lui aussi, a sa cavalerie. Les entr'actes, agréablement remplis, d'ailleurs, par des intermèdes de musique, sont d'une extrême brièveté. A peine les plus longs durent-ils cinq minutes. Aussi, dès huit heures et demie, neuf heures, neuf heures et demie au plus tard, la représentation est terminée, et chacun s'en retourne souper au plus vite, pour être couché à dix heures.
La direction générale du théâtre appartient à un intendant nommé par le grand-duc, et qui est aujourd'hui M. Franz Dingelstedt, jadis l'un des écrivains les plus connus de la J'eune Allemagne. L'art dramatique, on le sait, n'a pas cessé de vivre outre- Rhin sous la tutelle immédiate des princes, et l'Allemagne ne s'est pas vue encore invitée à cueillir à l'arbre de la liberté l'un de ses fruits les plus verts et les plus propres à faire faire la grimace. Mais si le grand-duc de Saxe n'a pas, jusqu'à présent, jugé à propos d'octroyer à son peuple le bienfait inattendu de la liberté théâtrale, en revanche, il remet chaque année à M. Dingelstedt une subvention de plus de cent mille francs, prise sur sa fortune particulière. Aussi Weimar, au lieu de n'avoir, sous le nom de théâtre,
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qu'un simple débit de denrées comiques et triviales, comme tant d'autres villes beaucoup plus riches et beaucoup plus peuplées de l'Allema^e, Weimar peut justement s'enorgueillir du bel établissement de propagande littéraire et d'éducation publique que la munificence du prince ouvre à toutes les classes de la société. La modicité du pris de l'abonnement à l'année est presque incroyable : une place au balcon ou à l'orchestre ne coûte guère plus d'un franc par soirée, et le billet de l'abonné peut se transmettre â toute sa famille. Je conviens qu'on peut voir ailleurs des perspectives de toile peinte beaucoup plus fraîches et beaucoup plus profondes, un éclairage plus prestigieux, une accumulation plus considérable de masses chorales. Mais la distinction de la mise en scène, le soin et l'intelligence qu'on retrouve jusque dans les moindres détails, la perfection ordinaire de l'ensemble dédommagent largement le spectateur de la demi-magnificence des décors et des costumés. Il est vrai que, pour atteindre à cette harmonie aussi • désirable que rare, il n'est point d'effort, point de labeur devant lequel recule le zèle des régisseurs, et, en une seule année théâtrale, c'est-à-dire en moins de dix mois, la moyenne des répétitions s'élève au chiffre de six à sept cents. Malheureusement, l'habitude de raccourcir les pièces afin de les faire tenir, tant bien que mal, dans le cadre étroit imposé par tes mœurs allemandes, a conduit à l'habitude, non moins déplorable, d'ouvrir cliacune de ces pièces aux interpolations les plus étranges et, à mon sens, les
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plus fâcheuses. N'est-ce pas, par exemple, une surprise quelque peu désagréable que d'entendre chanter Guillaume TeJl sans voir paraître Arnold pendant le dernier acte, et, de bonne foi, la partition dcMartha n'est-elle pas assez riche en charmantes mélodies sans qu'il soit besoin d'y intercaler encore une romance italienne ? Au reste, les œuvres mêmes de Gœthe et Je Schiller ne sont jamais complètement représentées devant le public. On les parcourt seulement, à grandes enjambées, et c'est tout ce qu'on peut faire. Le talent et la personnalité des acteurs ne concourent pas moins que la protection du prince et la ferme volonté de la direction à élever, autant que possible, le niveau artistique et la valeur morale de cette scÈne privilégiée. La troupe dramatique de Weimar, telle qu'elle est composée aujourd'hui, eût obtenu de Gœthe plus d'un éloge , et lorsque MM. Lehfeld et Crans s'en vont, en qualité nd'hô- . tes », interpréter Shakespeare ou Schiller à Berlin, il est plus d'un habitant de la grande métropole prussienne qui se sent tenté d'envier les habitués du petit théâtre de la Saxe grand-ducale. Les comédiens allemands sont d'ailleurs le plus souvent, et cela est vrai surtout à Weimar, des hommes instruits et d'honorables citoyens, qui ne portent jamais dans la rue des gilets de velours groseille ou des pantalons abricot. Pour peu que le temps soit favorable, vous verrez ici le marquis de Ppsa et Méphistophélês promener paternellement leurs enfants dans le parc. La plupart de ces artistes sont engagés pour la vie en-
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tière, avec promesse d'une pension une fois l'heure de ]a retraite sonnée. Ce sont presque, on le voit, des serviteurs de l'Etat, et à Gotha, il y a quelques années, un critique, qui avait écrit dans un journal quelques lignes impolies à l'adresse d'un acteur, fut poursuivi pour outrage à un fonctionnaire public dans l'esercice de ses fonctions. Pour ce qui est des actrices, aucun préjugé ne les sépare systématiquement, impitoyablement du reste de la société. Plus d'une porte, au contraire, s'ouvre à deux battants dans la bourgeoisie la plus respectable aux jeunes femmes qui ne sont coupables que du crime de prêter une voix douce et un gracieux visage aux grandes figures de la poésie dramatique. Lorsqu'on songe à ce qu'étaient l'art et les artistes sur les théâtres allemands il y a à peine un siècle, il faut bien reconnaître que le progrès a marché là â pas de géant.
Le répertoire comique n'est point le côté fort du théâtre germanique." L'Allemand, toujours au fond beaucoup plus élégant dans ce qu'il fait que dans ce qu'il est, n'a pas su encore s'assimiler l'art d'avoir de l'esprit à propos de tout ou plutôt à propos de rien, et, malgré la proverbiale ténacité de son application, il s'entend mal aussi à croiser et à décroiser d'une main industrieuse les fils multiples d'une intrigue. Le sérieux ordinaire, la tendance didactique de sa conversation est l'antipode même du marivaudage, de ce talent, éminemment français, de parler avec finesse et désinvolture sur l'apparence des choses. Aussi, en dépit des efforts de la littérature nationale,
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cst<e toujours la France qui reste en possession d'exciter au théâtre les meilleurs sourires de sa chère voisine et ennemie mortelle. Et veuillez noter que ce privilège n'appartient pas ejclusivement aux principales œuvres de Scribe et Bayard, Nos vaudevilles eux-mêmes, ces vives esquisses de mœurs légères et de personnalités excentriques, ne contribuent pas moins que nos meilleures comédies à dérider Vienne et Berlin. Ce n'est toutefois qu'après une purification sévère et sous un costume plus décent que les cspiè- . gleries, toujours un peu effrontées, de nos petits théâtres sont admises à paraître sur la scène allemande. Le plus souvent aussi, l'appréteur dramatique change . la nationalité de la pièce, met le Thiergarten ou le Prater à la place du bois de Boulogne, baptise Jules ou Angélique d'un beau prénom gothique ayant cours en Allemagne, transforme l'épouse plus ou moins légère en une veuve coquette ou en une fiancée . inconstante, et, pour prix de cette collaboration assez indiscrète, substitue son nom & celui des véritables auteurs : c'est ce qui s'appelle démarquer le linge d'autrui. A Weîmar, il est vrai, les produits de* théâtres parisiens sont tenus, autant que possible, à l'écart, pour laisserla place libre au génie comique de l'Allemagne contemporaine. Mais ce génie est, je le répète, comme un astre que tous les yeux attendent au bout de l'horizon, et qui ne se décide point à paraître. Tout ce qu'on en peut apercevoir jusqu'à présent n'est, en réalité, qu'un reflet de l'inspiration française, L^ comédies d'intrigue de M. Gustav zu
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Putlitz, Jes pièces, dites de conversation, de Madame Birch-Pfeiffer, rappellent trop directement les variétés spéciales du genre comique qui fleurissent sur la scène du Théâtre-Français ou sur celle du Gymnase^ pour qu'il n'y ait, dans une analogie si frappante, qu'un pur effet du hasard. Le schwank n'est également qu'un agréable badînage plus ou moins apparenté avec nos comédies en un acte. Quant à la posse,\ongat odyssée burlesque et populaire, accompagnée de chant, qui passe' en Allemagne pour une invention nationale, je ne vois aucune raison de lui en disputer le mérite ou de chercher à lui en ravir la . recette, La musique la plus gaie du monde ne saurait - donner de la légèreté aux grosses plaisanteries dont sont pavées ces débauches de gaieté carnavalesque. Il ïst regrettable que la littérature comique du passé ne fournisse pas plus souvent l'occasion de rire du moins aux dépens des vieilles mœurs et des travers d'un autre âge. Sans doute, IfEland est tout à fait démodé^ mais Kotzebue me semble beaucoup trop négligé. Malgré le coup de poignard de Karl Sand, Kotzebue reste toujours, parmi'les ëcrivaias allemands qui se sont essayés dans l'art de Molière, celui-qui a eu, sans contredit, la vocation comique la plus décidée et l'entente la plus complète des jeux de scène propres à faire naître le rire.
Ce que l'Allemagne en revanche pourrait proposer à l'étude et peut-être même à l'émulation de la France, c'est ce que j'appellerai son grand théâtre, son répertoire courant de pièces sérieuses et pathéti-
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qiies. Je n'entends pas parler ici seulement des œuvres ■ impiirissables de Gœihe et de Schiller, ces illustres classiques qui, pour la génération présente, ont l'inappiéciable avantage d'être encore des contemporains et de rester toujours â la tête du mouvement . intellectuel et littéraire. Je comprends aussi dans la même sympathie admirative les poëtes de second ordre, tels que MM. Heinrich Laube, Karl Gutzkow, Grillparzer, Mosenthal, Mlinch-Bellinghausen, Friedrich Hebbel, le premier de tous ceux qui ont recueilli leur tradition et partagé leur empire. On a souvent infligé à ces écrivains dramatiques de l'Allemagne du présent le périlleux honneur d'une comparaison avec les maîtres mêmes de l'art dont la succession leur était échue. C'était trop d'ironie, si l'on voulait en faire des rivaux malgré eus; ce n'était que justice, si l'on ne voulait voir en eux que des disciples respectueusement indépendants. 11 est certain qu'aujourd'hui tout ce qui paraît sur les théâtre d'outre - Rhin porte à un degré quelconque l'empreinte du génie de Schiller et de Gcethe. Vous reconnaîtrez l'influence é'Ipkigénie en Tauride dans le calme contenu des mouvements oratoires, dans la modération rfllative et décente des passions déchaînées, dans la sobriété des péripéties psychologiques ou extérieures, dans le naturel et la perfection aussi achevée que possible du style, surtout peut-être dans cet instinct impérieux d'humanité et ce besoin d'harmonie morale qui impose toujours au poëte la nécessité d'un pardon suprême, d'une réconciliation finale
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et universelle. La part visible de l'auteur de GuHlaume Tell, c'est ce souffle généreux, cette inspiration plus véhémente et vraiment cornélienne, cet élan spontanéj irrésistible vers le mieux, que vous sentirez partout plus ou moins dans le drame ou la haute comédie de l'Allemagne contemporaine. C'est bien quelque chose certes que d'avoir ainsi courageusement maintenu,, en un temps de scepticisme et de désarroi démocratique, la doctrine salutaire de ,1a poésie idéale, de celle qui nous enlève à nous-mêmes et nous jette ravis dans la douce et bienfaisante'illusion d'un monde plus pur, plus fort, plus grand que le nôtre. Je ne suis -pas de ceux qui condamnent absolument l'âpre ironie et l'indignation de la comédie satirique. Mais, en vérité, que la contagion des passions héroïques est bien plus propre à nous élever au-dessus de nous-mêmes ! Le castigat ridendo n'a jamais corrigé personne : sursiim corda, voilà la vraie poétique pour le moraliste. Non, l'art de railler sur le théâtre ne guérit pas de l'habitude de railler hors du théâtre : la méthode homœopathique ne vaut rien ici, L'Allemagne a préféré l'autre et s'en est bien trouvée, puisqu'elle a échappé par là à la tentation des analyses imprudentes du cœur humain et à ce qu'il faut appeler de son vrai nom, la psychologie putride.
Il était naturel que ce fût l'histoire qui fournît aux lieutenants dramatiques de Gcethe et de Schiller nonseulement le cadre, n||A^ncore la fable de la plupart de leurs "compositions : m^or è longinquo rêve-
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rentia. On peut dire sans hyperbole que toute l'histoire du saint empire romain a été mise à l'heure qu'il est, non pas en madrigaux, mais bien en drames. Il n'y a pas un empereur ou un landgrave un peu célèbre qui n'ait reçu outre tombe l'hommage d'une demi-douzaine pour le dKiins de ces biographies en action. De gracieuses légendes, pleines d'amour et de poésie, ont été également exhumées des parchemins paudreuK du moyen âge pour reprendre un corps et une âipe derrière les feux de la rampe. A elle seule, l'histoire politique et anecdotique du dix-huitième siècle a fourni aux auteurs en quête d'un sujet le personnel le plus varié de héros et d'héroïnes. L'un a approprié à la scène la tradition d'une amourette romanesque suivie d'une mésalliance historique, un autre, une peinture de la vie universitaire dans une ville de garnison, celui-ci, une page bien connue de la jeunesse d'un homme célèbre, celui-là, une crise décisive de l'histoire nationale. Toutes ces études historiques découpées en dialogues ne sont cependant encore que la menue monnaie de la littérature dramatique de nos voisins, tant que la philosophie n'y vient point ajouter un sens caché, un intérêt supérieur. Dans ce pays où tout est réglementé, jusqu'au prix des sangsues, les plus hautes et les plus délicates ■ questions de la vie morale ou politique ont pu être librement débattues sur la scène par quiconque s'est trouvé capable de jeter sur son enseignement philosophique le voile mystérie^^t sacré de la poésie. Qu'est-ce, au fond, qu'Une! Acosta, sinon une élo-
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quente revendication de la liberté de conscience, ou plutôt un anathème rétrospectif lancé à l'intolérance du passé par l'Allemagne libérale du dix-neuvième siècle? Qu'est-ce que Deborah, sinon également un plaidoyer touchant et populaire en faveur de la race Israélite? Qu'est-ce que le Gladiateur de RavennCf cette œuvre patriotique et presque schillérienne, sinon une thèse brillamment soutenue en l'honneur de l'idée germanique, victorieuse à tout prix de la férocité romaine? Qu'est-ce que Hans Lange^ sînon*ufi panégyrique vivant du tiers état rural opposé à la brutalité et aux vices de l'oligarchie féodale ? Qu'est-ce que Marie Madeleine enfin, sinon une polémique indirecte contre quelques-uns des préjugés de la société moderne, contre la fatalité inexorable des opinions fausses? Certes, plus d'un sophisme en vers, plus d'une utopie en cinq actes, a pu passer triomphalement sur le théâtre allemand depuis cinquante ans, mais il n'en faut pas moins féliciter les guides intellectuels de ce grand peuple d'avoir en somme trouvé la carrière assez libre devant eux pour pouvoir l'attirer sur les plus hauts sommets de l'art. N'oublions pas enfin que les chefs-d'œuvre des théâtres étrangers viennent ajouter sans cesse un nouvel appoint aux ressources indigènes du répertoire. Win~ tertale et Do^a Diana, de Moreîo, sont plus connus à Weimar qu'à Liverpool ou à Barcelone.
Le bal est un autre plaisir également commun au sexe beau et au sexe laid, mais qui a le privilège de réunir en proportions beaucoup plus égales que le
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théâtre les robes claires des dames et les frucs funéraires des danseurs en activité ou en retraite. Plus que partout ailleurs peut-être, la danse en Allemagne est le passe-temps par excellence de l'hiver, 11 n'est pas de famille aisée, pas de cercle public, pas d'ambassadrice, qui ne tienne à faire danser une fois ou deux la ville dans ses salons. Comme les équipages sont rares à Weimar, la chaise à porteurs n'y a pas perdu tout à fait droit de cité, et, les jours de bal, on v5it encore, à la porte des maisons brillamment éclairées, quelques vieilles dames sortir délicatement de ces boîtes apportées par deux chevaux bipèdes. Dès votre entrée, un domestique en grande tenue vous remet le programme des danses, d'ordinaire un petit chef-d'œuvre de typographie coquette, à l'encre bleue. Vous voilà à présent sans excuse contre le manque de mémoire, car une belle marge blanche vous permef d'inscrire à l'avance le nom de vos danseuses, et vous rend aisée l'exactitude imperturbable qui e^t le premier de vos devoirs chorégraphiques. Une polonaise sert habituellement d'introduction à la fête. Que le lecteur ne se laisse pas effrayer par le mot : la polonaise est infiniment plus facile à appremire que le polonais. Ce n'est d'abord qu'un défilé deux à deux qui serpente à travers la salle. La longue chaîne, toute noire à gauche et élégamment multicolore du côté droit, monte et descend, se reploie et se déploie, se recourbe et se redresse, marchant â petits pas et causant plus ou moins gaiement, suivant les hasards de l'improvisation et le degré
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d'intimité. Bientôt, sur un signal donné par le maître officieux des cérémonies, le rhythme change et se presse, une polka ou une valse se fait entendre, la promenade s'interrompt, un vaste cercle se forme autour de la salle, dont le milieu, un instant désert, ne laisse plus voir qu'un lustre répandant à flots des torrents de lumière sur un parquet bien ciré. Tout à coup un premier couple se détache enlacé de la tête de colonne immobile et attentive, et se précipite gracieusement dans le vide. Un second suit, puis un troisième, et, au bout de quelques minutes, tout un parterre d'azalées appuyées sur des tuteurs peints en noir tournoie en cadence autour d'une haiecîrculaire d'autres azalées de nuances diverses, également soutenues dans leur immobilité par d'autres tuteurs absolument pareils aux p/emiers. Chaque départ qui se produit en avant de la longue file arrêtée correspond toujours à une rentrée qui vient de se faire en arrière, de telle sorte que l'espace réservé au tourbillon dansant ne se trouve jamais encombré. Une fois la polonaise achevée, les valses, les galops, les polkas, les tyroliennes, les contredanses, qui s'appellent en allemand françaises, et les quadrilles des lanciers, qui ont reçu le nom flatteur de quadrilles à la cour, se succèdent à tour de rôle en nombre indéterminé jusqu'au lendemain matin.
Vers onze heures cependant, un intermède gastronomique vient changer, pour quelque temps, l'aspect du bal et donner un juste répit aux violons. Des rangées de banquettes et de tables, copieusement appro-
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visionnées, envahissent la place, et le bruit dés fourchettes érailUnt la porcelaine, mêlé à celui des bouchons qui sautent en l'air, ne tarde pas à remplacer les mélodies sautillantes ou langoureuses de l'orchestre. Chez nous, un souper de bal n'est qu'un repas de luxe, superflu et accidentel, une dînette nocturne pour de grands enfants. AWeîmar, comme partout en Allemagne, c'est une suite et un complément nécessaire du dîner qui a eu lieu à midi et demi. Aussi l'appétit ne fait-il point de façons pour se mettre sincèrement de la partie, et un rôti qui eût fait épanouir d'aise un baron d'autrefois, assis au milieu de ses vassaux , n'effraye nullement la plus blonde des valseuses, surtout s'il est accompagné d'une bonne salade bien acidulée. Le vin mousseux des coteaux allemands pétille encore dans les verres à demi pleins, quand les accords des contre-basses et des flûtes en quête du la perdu rappellent les jeunes gens au souvenir de leurs engagements antérieurs. L'indispensable déménagement s'exécute avec le plus de célérité possible, et valses, polkas, tyroliennes et quadrilles de recommencer comme auparavant, jusqu'à ce que les mères et les maris, épuisés et suppliants, prennent le parti de former une ligue . pour commander le cotillon. Le cotillon est connu en France : il me suffira donc de l'avoir nommé. Je tiens cependant à citer comme une invention originale d'outre-Rhin la figure où l'on apporte une bannette remplie de petits bouquets pour les dames et de décorations de carton, suspendues à des rubans de
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soie, pour les cavaliers. C'est évidemment un essai d'inoculation préventive que les jeunes Allemandes tentent par charité sur la boutonnière des jeunes gens assez aimables pour les faire danser. Malheureusement ce vaccin psychologique prend bien rarement. 11 est écrit que le cœur de tout véritable Allemand doit finir tôt ou tard par battre soui un pttit médaillier.
Tel est à pi0 prèj, le fond uni, la trame continue de l'existence quotidienne. Mais on devine sans- peine qu'il y a plus â'un brin de soie dans m tissu de simple fil, plus d'iîii grand Jour,- plus d'une fête solennelle et périodique dans l'intervalle de l'automne au printemps. De toutes ces fêtes i^ue ramène avec elle la mauvaise saison, aucune ne saurait se comparer à celle de Noël : c'est le véritable événement de l'hiver. C'est qu'aussi Noël n'est point, en Allemagne, ce qu'on en a fait en Angleterre et chez les peuples du midi, le prétexte religieux d'une indigestion universelle. La tradition lui a conservé son caractère éminemment patriarcal et domestique. Ce Jour est, avant tout, celui où se rejoint et oU se refait la famille. C'est une sorte de trêve conquise sur les affaires journalières qui absorbent la vie, une halte sainte, pour ainsi dire, où, la main dans la main, trois générations, rassemblées et recueillies, se préparent à franchir en commun une des divisions fatales du siècle dont elles sont appelées à parcourir les différentes étapes, une occasion, enfin, consacrée par l'usage, de libéralités réciproques, beaucoup moins encore destt-> iQ*
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nées à satisfaire quelque besoin de confortable ou de luxe, qu'à prouver, par l'à-propos délicat qui en double la valeur, !a sincérité et la claip?oyance d'une affection habile à pressentir les souhaits inavoués des personnes aimées, et à lire, en dépit d'elles-mêmes, dans le fond de leur cœur,
IMjÈjdÈs le mois de novembre, on commence à épier autour de soi les moindres indices des convoitises les plus mystérieuses , qp tnl^roge les flancs ouveftsde satire-lire, on combine toute la série de ses emptaBes. ïl s^ait imprudent d'attendre jusqu'au dernier moment. "Le commerce'^Ilemand, quoique Kiuiours inépuisnMc d'annonces et de prospectus, ne sait plus alors où donner de la tête, et les administrations de chemins de fer se voient obligées d'oi^anîser des trains supplémentaires pour transporter à la hâte ses derniers et innombrables colis. A peu prûs toutes les industries concourent à la fête, cari] n'y en a guère une seule dont les produits ne correspondent pas à l'un des vœux secrets dont on a le pressentiment. NUrenberg etSonnenberg notamment envoient toujours par centaines de mille leurs fameux soldats de plomb colorié, cette incomparable infanterie, casernée dans des boîtes de bois blanc, couchée sur des lits de camp en papier gris, et qui n'a jamais reculé d'une semelle devant le feu, bien qu'elle ait les meilleures raisons du monde pour le craindre. Maïs, en définitive, les jouets eux-mÊmes ne sont pas en état de disputer aux articles de librairie la première place dans les mutuelles surprises qui se préparent. Dès le
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seizième siècle, c'est-ù-dire presque aussitôt après la découverte de l'imprimerie, on distribuait déjà aux enfants un calendrier rimé, par Conrad de Dangolsheim,où la légende des saints les plus célèbres se trouvait mêlée à des notions grossières de mét.éorol(^ie empirique. Ces almanachs ont fait place aujourd'hui à des publications plus ou moins bien illustrées, è des albums de gravures, à des recueils de poésies enguirlandées d'arabesques ou émaillées de vignettes, à de charmantes idylles dues à la collaboration fraternelle d'une plume bien inspirée et d'un crayon élégant. Le maître du genre, le dessinateur ordinaire de la fête de Noël en Allemagne, c'est assurément M. Ludwig Richter, ce charmant artiste dont j'ai déjà parlé. Nul autre ne s'entend comme lui à donner de l'esprit aux poules, une bonhomie dévouée et des caresses touchantes aux chiens, des poupées dociles aux petites filles, des yeux doux avec une chevelure opulente aux innocents de dix-sept ans, et à encadrer ce bel ensemble dans quelque joli site romantique. Nul ne sait crayonner comme lui des chats assis pensivement sur leur queue, des moineaux attentifs au repas de la famille, de bons vieillards et de vieilles femmes au visage bien ridé et à mine souriante, des anges aux ailés reployées et au regard protecteur, d'adorables marmots en sarrau et le doigt dans la bouche. Grâce à la naïveté familière et distinguée de son talent, M, Ludwig Richter est justement devenu, dans les villages comme dans les villes, la joie de tous les enfants et un ami de chaque maison.
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Enfin, la veille de la grande fête chrétienne est arrivée. Au dehors, un blanc linceul recouvre la terre, et des flocons de ouate aqueuse tourbillonnent sans fin dans l'espace. L'humidité de l'atmosphère s'est congelée sur les vitres en efflorescences argentées. Toute l'après-midi, les cloches ont sonné. Il est cinq heures. Les en&nts, retenus dans l'obscurité d'une chambre voisine, dissimulent mal, sous un redou blement de câlineries, leur impatience fébrile. Tout à coup, une porte s'ouvre, et une salle apparaît, étincelante de lumière. Au milieu se dresse le sapin, le héros de la fête. Un ange symbolique orne la flèche aiguë du verdoyant arbrisseau et semble personnifier le donateur invisible des mille petits riens attachés un à un avec des faveurs à la pointe même des plus frêles rameaux, parmi une infinité de bougies mignonnes, roses ou bleues, quelquefois pailletées, qui brillent dans la sombre verdure comme autant d'étoiles rougeâtres. Ici, c'est une pomme d'api qui se balance en compagnie d'un bonhomme en pain d'épiée; là, c'est une noix; là, upe crécelle; là, une orange; là, une dragée; là, un pantin; là, une trompette en sucre; là, un animal en biscuit. Une verge était autrefois un appendice obligatoire et un revers de médaille instructif. Mais la faiblesse de la maternité contemporaine n'a pu se concilier avec un objet de si mauvais augure, et le faisceau traditionnel de broussailles comminatoires a presque partout disparu. Chaque enfant ■ cueille ce qui lui plaît, et les bras des mères ou des
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grandes sœurs se chargent de soulever jusqu'aax fruits merveilleux de cet arbre étrange les bambins encore trop petits pour atteindre son feuillage de leurs mains tendues. Le pauvre sapin, arraché la veille à sa forêt natale, ne comprend rien à, tout ce luxe de pyrotechnie qui le brûle, à cène pluie de taches chaudes qui tombent sur les volants de sa belle robe verte, à cet étalage de -jouets et de friandises dont on l'a fait le porteur, mais dont il ne se sent pas le père. Trop heureui encore qu'on ne l'oblige pas à porter réellement tous les cadeaux du jour. Il ne tarderait pas à se rompre sous le poids des coupons de soieries, des services de table en toile damassée, des livres et des albums réunis en lots séparés sur le guéridon, le piano, la console et les chaises. C'est là que la dienstmàdchen trouvera la robe d'indienne qui lui est échue en partage, et que le vieux Hans entrera en possession de la mUt^e neuve, destinée à remplacer l'ancienne les jours de fête. L'étranger lui-même n'est pas oublié par l'hospitalité allemande en cette douce soirée, qui ferait croire à la vieille légende de l'Age d'or. Le sapin survit encore quelques jours à l'illumination dont il a été l'objet, ou plutôt la victime. Il n'est pas même rare que la fin de l'année arrive avant qu'il ait pris le chemin du poêle. Dans les maisons élégantes où l'on reçoit de nombreuses visites, il reste parfois jusqu'à la fin de janvier au milieu du salon, avec une provision fréquemment renouvelée de pralines et de sucreries ; c'est une sorte de bonbonnière toujours ouverte.
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Souvent encore, on l'éclairé une seconde ou une troisième fois à giorno, et ron danse le cotillon autour de ce buisson ardent, que les couples, tour à tour, viennent dépouiller en cadence de ses fruits non défendus.
De Noël on passe au premier janvier sur un véritable pont de réjouissances domestiques et de cérémonies religieuses. Chacun reste en vacances, attendant quele vieux Saturne fasse sonner une fois de plus la pendule du temps. Le trente et un décembre, personne, passé dix ans, ne se couche avant minuit. On reste à table en causant joyeusement des années écoulées et des années à venir, de ce qui s'en va et de ce qui arrive. A minuit sonnant, on ouvre la fenêtre pour laisser entrer la jeune année et lui porter aussitôt un toast chaleureux. Par exemple, il en coûte aussi cher aux damesd'avoirlaissé inviter un ami du deuxième degré que si, au temps jadis, elles avaient accepté de lui une partie de traîneau. Le lendemain commence un défilé de créanciers ou de serviteurs qu'on ne se soupçonnait pas. Veilleurs, sonneurs, gardes de ceci ou gardes de cela, entrent en campagne avec un approvisionnement inépuisable de cartes officieuses ou de compliments rimes qui sont autant de lettres de change tirées sur votre générosité. Devant le seuil des maisons, vous voyez partout des enfants déguenillés qui viennent chanter en tendant leur blouse dans laquelle ne manquera pas de tomber quelque aumône en nature ou en argent. Le -nouvel an en somme est plutôt une fête pour les pauvres qu'une fête de famille. Noël
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a épuisé à l'avance toutes les allégresses que peut contenir l'intimité familière, la douce et commune souvenance des années d'enfance, la réciprocité de l'amour filial et de l'affection paternelle ou maternelle.
Le carnaval a le grand mérite de s'être fait un peu plus attendre, et c'est pour cela sans doute qu'il est toujours si bien fêté. Le croirait-on ? L'Allemagne, la savante, ta sincère Allemagne a la passion du déguisement carnavalesque, et c'est le masque sur le visage qu'elle traverse toujours cette oasis de folie placée au milieu des steppes de son année scientifique et littéraire. Il y a des villes, je citerai Cologne entre autres, où le carnaval a son gouvernement constitutionnel et permanent, un narrcnlandtag auquel ressemble parfois à s'y méprendre le bundestag qui siège à Francfort. Inutile d'ajouter que ces associations de plus de vingt personnes, dont le but est de se réunir à certaines époques pour délibérer sur les questions à l'ordre du jour, ne donnent aux membres du ministère public^ue le droit de se faire inscrire sur leur liste. C'est à cette antique franc- maçonnerie de la gaieté locale qu'incombe le soin de donner le signal et de régler l'ordre des fêtes où le masque et le travestissement seront de rigueur. Rien d'ailleurs de plus aisé que de vous procurer un costume, si vous n'en possédez pas vous-même. Pour peu que la fête ait la protection de l'autorité, les magasins du théâtre vous seront ouverts. Dans les autres cas, moyennant quatre ou cinq thalers, vous pourrez, chea le premier tailleur
venu, vous donner, à tant par jour, les émotions d'une métempsycose complÈte et devenir à volonté hussard hongrois, général mexicain, garde française, pécheur napolitain, voire même grand turc, si lecœur vousen (.lit. Une fois votre toilette historique terminée, il ne tiendra plus qu'à vous d'aller prendre rang dans le cortège humoristique d'aliénés pour rire qui traversera la ville, ou de faire une surprise à ceux de vos vieux amis qui célèbrent paisiblement le fastelabend ou fastnacht au coin de leur poêle encombré de crêpes et en compagnie d'une gigantesque cuvette de punch, ou bien enfin de jouer un rûle dans quelque tableau vivant exécuté au milieu du beau monde de l'aristocratie et de la finance au profit des victimes d'une catastrophe récente.
Je me souviens encore d'un grand bal masqué et travesti organisé par l'association des peintres de Weimar et auquel la cour avait été conviée. Tout Weimar s'était donné rendez-vous pour ce soir-là. Un mois à l'avance, une dissimulation impitoyable cachait â tous les regards les moindres préparatifs dea^éguisements projetés, et les couturières ne mariaient la soie à la tarlatane que sous le sceau du plus profond secret. Au jour dit, dus huit heures, la salle de bal, splendidement décorée de peintures grotesques ou joviales, avait peine à contenir le tohu-bohu gravement folâtre qui s'y pressait et oti l'humanité tout entière semblait représentée par un ou deux échantillons de chaque peuple et de chaque classe sociale. Le grandduc était en Rubens; la grande-duchesse Sophie avait
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pris te costume de Marguerite de Parme, la gouvernante des Pays-Bas espagnols ; naturellement, le reste de là couf avait adopté le costume flamand de la tîn du seizième siècle. Partout le satin flamboyait sous une lumiéreaveuglante, et les regards anonymes, qui brillaient à travers les deux trous jumeaux percés dans le carton rose ou noir des masques, se croisaient en tous sens, inquiets comme la curiosité et piquants comme une énigme. Chercher le défaut de l'armure, c'est-àdire du costume de l'adversaire, examiner sa taille, étudier ses gestes, essayer de lui arracher au moins une petite toux sèche, déjouer enfin à force de ruse et de patience les artifices accumulés d'un industrieux incognito, telle était l'occupation de chacun dans cette foule bigarrée, dans ce fouillis de rébus vivants et de problêmes en domino. Malheur à qui avait laissé passer une touffe de barbe ou une simple mèche de cheveux follets. Vite un doigt ganté inscrivait dans le creux de la main de l'imprudent reconnu les initiales de son nom et de son prénom, et le signalement.de monsi^r ou de madame trois étoiles votait instantanéniRt de bouche en bouche. De tous côtés, on n'entendait que des mots français et des phrases à peu près françaises : on se serait cru à Lausanne ou à Bruxelles. C'est que partout en Allemagne l'utile sait se mêler à l'agréable, et le bal masqué est un des exercices que doivent recommander les professeurs de langue française. A onze heures, le travail de déchiffrement mutuel étant à peu près terminé, les masques tombèrent enfin. Chaque supposition reçut
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de la réaliti un démenti ou une contirmation, et 1^ reconnaissance générale qui se fit alors laissa bien loin derrière elle toutes celtes que MM. Dennery et C" organisent au dénoûment de leurs conceptions mélodramatiques. Un grand nombre de divertissements et d'intennMea cDmiquw réglés avec beaucoup de soin compléta les délices de cène nuit mémorable, et l'aurore aux doigts de rose fut seule capable d'envoyer au lit le* danseurs éclopp^ et les musiciens fourbus.
Aussitôt que la dépouille des pierrots et les pourpoints bicolores des fous jonchent le sol des armoires, l'Allemagne n'a plus qu'une pensée, qu'un désir, qu'un espoir : le printemps. Sans doute elle ne souhaite plus, comme le bon et tendre Werther, de devenir hanneton pour se baigner à pleines ailes dans, l'air embaumé du mois de mai. Mais le premier hanneton est toujours pour elle, comme la première hirondelle et la première pâquerette, le messager impatiemment attendu de la saison nouvelle, le gage assuré du prochain réveil de la nature, l'avant-courrier des plaisirs de l'été, .de la vie en plein^r, des excursions voisines ou lointaines. C'est alor^ue les personnes délicates cessent d'assujettir sur leurs lèvres cette sorte de muselière hygiénique qui préserve en hiver leurs organes respiratoires contre la rigueur de l'air, c'est alors que les enfants se mettent à courir sur des échasses à travers les rues oU la neige et la glace achèvent de disparaître dans la boue du dégel définitif, c'est alors aussi que les gourmets dégustent de nouveau la boisson printanière composée de vin
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et d'herbes aromatiques que fait reverdir le mois de mai. Chacun épie avec une joie sincère ei presque enfantine tous ces signes précurseurs de la belle saison, et si l'on ne compte pas les jours jusqu'à Pâques, qui n'est guère que la Un de l'année scolaire, soyez sûr qu'pn compte du moins les semaines jusqu'à la Pentecôte, qui est réellement le commencement de l'année pour le touriste, l'époque consacrée oti chaque famille, chaque groupe d'amis fait sa première partie de campagne, son premier pèlerinage pittoresque, en un mot, son entrée dans le monde rajeuni par une exubérance de fraîche verdure.
Jusqu'ici je n'ai encore parlé que des plaisirs de la ville. I) est temps d'en venir à son travail et de passer de ce qui k distrait à ce qu'elle produit. Personne ne doit accuser la cité de Gœthe de désœuvrement et de paresse systématique.
Sans doute les lettres et la poésie n'y fleurissent plus comme au temps où madame de Staël traçait ce brillant tableau de son activité littéraire qui fit alon le touj^ l'étonnement de l'Europe, On ne revoit pas deux ffis en moins de cent ans le siècle de Périclés ou le siècle de Weimar. Une petite phalange de portes et d'écrivains distingués n'en continue pas moins, avec une opiniâtreté qui l'honore, à entretenir la flamme sainte et bienfaisante des bonnes'études audessus de ce foyer immortel qui peut être attiédi, mais qui n'est pas éteint. J'ai déjà nommé l'un des poëîee les plus célèbres qui résident à Weimar, en indiquant plus haut l'intendant de son théâtre,
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M. Franz Dingelstedt. A côté de lui, il convient de placer M, Alexandre Rost, auteur de drames populaires très applaudis oti l'inspiration démocratique s'allie avec beaucoup d'art, sinon toujours avec assez de discrétion, aux légendes du moyen âgé. M. Hans Kôster est encore un poëte de l'école historique qui compte plus d'un succès au théâtre. M. Genast, que ses fonctions de procureur grand-ducal n'ont point empêché de devenir tour à tour romancier et dramaturge, a droit également à l'une des premières places parmi la pléïade -poétique du Nouveau-Weimar. Il y a peu d'années, ce petit bataillon sacré comptait dans ses rangs M. Karl Guizkow, une illustration européenne de la linérature germanique. Une catastrophe lamentable, qui n'a pas moins attristé l'Alle- ■ magne tout entière que Weimar, a momentanément, mais pour bien longtemps sans doute, enlevé h sa nouvelle patrie d'adoption cette vaillante et féconde intelligence, si prématurément assombrie. Vers le même temps aussi, M. Biedermann, aujourd'hui rédacteur en chef d'un grand journal de Leipjàç, enrichissait le répertoire du théâtre de Weimar" fruit de ses loisirs politiques, et, pour se consoler de n'avoir pu taire un empereur d'Allemagne à Berlin avec ses collègues du Parlement de Francfort, il arrangeait pour la scène, à la manière de Shakespeare, la biographie des anciens souverains du saint empire. Un ou deux ans plus tôt, M Hoffmann de Fallersleben, poète érudit, moitié patriote et moitié archiviste, philologue et chanfonnier tout à la fois, était encore
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l'un lie ceux qui contribuaient le plus à jeter un certain éclat poétique sur le veuvage éternel de la cité de Goethe et de Scliiller. Un instant on put croire qu'une habile conquête, due aux avances du prince, allait faire oubliera la ville ses pertes récentes. Le bruit courut que M. Friedrich Hebbel, l'auteur puissant, quoiqu'un peu énigmatique, de tant de drames énergiques et sombres, allait quitter Vienne pour venir se fixer là où avaient vécu les deux grands prêtres de l'art dont le succès de Judith et des Niebe~ lungen l'avait fait à son tour le premier pontife. Malheureusement M. Hebbel, retenu sans doute à Vienne par des raisons de famille, a été surpris par la mort avant d'avoir fait inscrire son nom sur le livre d'or de l'oligarchie littéraire de Weimar.
M. Palleslce, auquel l'Allemagne est redevable de cette monographie complète et si consciencieuse qui lui a enfin fait connaître Schiller tout entier, n'est pas le seul critique dont les travaux purement historiques aient attiré sur l'Athènes de la Thuringe l'attentioAde l'Allemagne érudite. Le docte et aimable M Schôll n'a pas moins fait pour la connaissance intime de Gœthe et le sauvetage des épaves de son génie, que M. Palleske pour la notoriété exacte de la vie publique et privée de Schiller, C'est grâce notamment à son zèle que non-seulement les cahiers de devoirs de l'illustre écolier qui devait écrire Werther et Faust, mats encore sa correspondance si curieuse avec mad;imedeStein,ont dû de T»ir enfin le jour de la publicité. En récompense de ses précieux services,
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-M. Scbôll a reçu récemment les clefs de la bibliothèque publique, restées sans possesseur titulaire depuis la mort du savant Prcller, auteur de deux manuels trËs estimés de mythologie ancienne. M. Reinhotd Kôhler, qui le supplée en ses utiles fonctions.de bibliothécaire et qui a déjà porté sur les points les plus divers une curiosité scientifique admirablement ser' vie, d'abord par une érudition de premier ordre, et ensuite par l'excellente habitude de la méthode comparative, appartient à cette jeune génération d'érudits formés sOus l'influence plus ou moins directe des frères Grimm, et dont l'ambition serait de reprendre pleine et entière possession de cette demibarbarie féodale qu'on peut appeler dès à présent l'antiquité germanique. J'aurais bien des noms encore i citer, pour épuiser la liste de tous les écrivains qui s'occupent à Wcimar du progrès des bonnes lettres et ont voué leur vie à l'étude du passé ou au culte de l'esthétique. Mais ce dénombrement m'entraînerait bien loin, et je mécontenterai de citer comme exemple unique de ces existences laborieusement Acueillies celle de l'ancien secrétaire de Goethe, M. Christian Schuchardt,qui s'est enfin décidé à publier, sous le titre de Gœtke en Italie^ deux volumes lentement achevés et indispensables & quiconque désire colinaître eiactemait le grand poëte, en tant que collectionneur et qu'artiste.
Toutefois, à l'heure qu'il est, les lettres ne sont plus seules à entr«teilir la grande renommée de la petite cité. L'art à son tour y a pris racine, et depuis
vingt ans la musique et la peinture n'otlt pas cessé d'ajouter une abondante moisson de productions nouvelles au regain littéraire qui croît toujours et ne manquera jamais de croître sur un sol aussi richement ensemencé. Pour la culture intellectuelle comme pour la culture rurale, sans un assolement convenable, il n'y a point, en effet, de fécondité continue, et la nature la plus spontanée, la plus vigoureuse serait bientôt à bout de forces, si elle était condamnée à la monotonie prolongée d'une procréation toujours identique.
Ce qui aura le plus contribué à donner à Weimar un rôle important dans l'histoire de la musique du dix-neuvième siècle, c'est sans contredit le long séjour qu'y a fait Liszt et la protection toute fraternelle qu'il a eu la bonne fortune d'y faire accepter â M. Richard Wagner, Lorsque LisztarrivaàWeimar, ce n'était pas en réalité pour y tenir le bâton d'ivoire de maître de chapelle, déjà tort bien placé entre les mains d'un de nos compatriotes, M . Chélard, membre correspondant de l'Académie des Beaux-Arts, et de l'excellent M. C.-N. Gôtze, compositeur distingué lui-même. Liszt avait re^u en fait du grand-duc, à la couronne duquel sa présence à Weimar ajoutait un si beau fleuron, le portefeuille de ministre secrétaire d'état au département de la musique. Logé au vieux château, à l'^ftenéwr^,à mi-côte sur l'une des collines qui entourent Weimar, l'inimitable pianiste ne tarda pas à faire de cette maison princière le rendez-vous intermittent de tout ce que l'Allemagne contem-
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poraine compte d'hommes célèbres. Erudîts, peintres, poëtes, sculpteurs, journalistes, diplomates de passage en Thuringe, étaient d'avance assurés de trouver la plus affable des hospitalités et le plus magnilique des hôtes à IM/r^nÈur^. Chaque semaine un certain nombre de matinées musicales réunissait tous les étrangers et les musiciens de profession de ta ville dans le sanctuaire oti en face du clavecin authentique de Mozart, le maestro, rejetant en arrière par un geste souverain son opulente chevelure sillonnée déjà de nombreux Bis d'argent, venait s'asseoir devant son flligel viennois, pour entamer bientôt quelque improvisation étonnante d'énergie et d'originalité. Quiconque était en état de promener un archet sur les cordes d'un instrument ou d'effleurer les touches d'un clavier en pareille compagnie ne traversait pas simplement la maison : on l'y retenait prisonnier. Cette académie de musique était un conservatoire dans toute la force du terme. Tantôt, c'était Remenyi, tantôt Joachim, les deux rois du violon en Hongrie et en Allemagne, qui venaient spontanément s'exposer à subir cette douce violence; un autre jour, c'était M . Hans de Bûlow, pianiste du roi de Prusse, qui arri\ait de Berlin avec Madame de Bûlow pour faire une visite de quinze jours à la Maison paternelle; une autre fois encore, c'était M, Cornélius, qui consacre à la poésie et à la musique un nom consacré par la peinture, qu'on attendait de Vienne avec un opéra nouveau dans sa poche. L'élève favori de M. Fétis, M. Edouard Lassen,
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était également, en sa ilouble qualité de pianiste et de chef d'orchestre du théâtre, l'un des familiers de VAltenburg. La France, elle-même, y avwt ses hôtes obscurs ou illustres, et M, Hector Berlioz n'a certes pas oublié l'accueil fait à sa personne autant qu'à son mérite, dans ce petit salon encombré d'étagères oU brillaient de toutes parts des couronnes à feuilles d'or.
Tout autre avait été la destinée de M. Richard Wagner. Mêlé d'une manière active à l'insurrection de Dresde, il avait été expulsé du royaume de Saxe. Ce n'était pas là, on le pense bien, une recommandation assez puissante pour faire accueillir avec empressement, par les directeurs des théâtres princiers, les œuvres violemment originales de ce révolutionnaire en toute chose. La plupart d'ailleurs des gentilshommes chargés des fonctions d'intendants des menus plaisirs vivaient encore dans la sincère conviction que la doctrine du progrès musical n'était pas une utopie moins dangereuse que la doctrine du progrès social, et, pour eux, Cherubîni et M. Scudo avaient depuis longtemps tiré l'échelle après eux. Liszt fut d'une opinion différente, et, bien décidé à faire une guerre acharnée à la routine classique et aux naïfs prophètes de la décadence à perpétuité du plus vivace et du plus jeune de tous les arts, il mit généreusement à la disposition de M. Wagner toutes les ressources dont il disposait au nom du grandduc, et la musique de l'avenir eut enfin un asile ou plutôt un berceau. Non-seulement la mystique na-
celle de Lohengrin put enfin paraître pour la première fois sur la scène, traînée par son cygne, mais encore Tannhduser et les autres ouvrages du compositeur méconnu furent montés avec un soin tout particulier par l'ordre et sous la direction personnelle du maître de chapelle de Weimar. Bientôt la petite salle du théâtre sufRt à peine à contenir,le dimanche, la foule accourue des villes voisines, de Gotha, d'Erfuri, d'Apolda, d'Eisenach, d'Iëna, de Naumburg, de Weissenfels. Une critique impartiale et judicieuse se mit en même temps àl'œuvre pour faire connaître au public musical les prétentions réelles, la portée eiacte, les antécédents et les ancêtres de l'idée nouvelle. Tendis que Liszt, déposant un moment son sceptre d'ivoire pour prendre la plume, écrivait dans le Journal des Débats un feuilleton excellent sur l'ouverture de Tantikâuser et un livre des plus curieux sur la musique enharmonique des bohémiens de la Hongrie, deux de ses amis, le docteur Brendel et le docteur PohI le secondaient merveilleusement danscette lutte défensive contre l'injustice ou l'ignorance. Bientôt les jeunes compositeurs, qui entouraient le maître, voulurent prendre part, eux aussi, à la croisade, et apporter leur pierre à l'édifice naissant. M. Cornélius écrivît la partition. du Barbier de Bagdad et M. Lassen, celle de Frauenlob. Un peu plus tard M. Hector Berlioz vint lui-même présider aux répétitions de Béatrîx et Bénédict, opéra presque inédit encore, puisque Baden- Baden en avait eu sçul la primeur. Après lui, ce fut 1« tour
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WEtKAR EN HIVER. I9I
de M. Ernest Reyer, adepte convaincu, sinon de Richard Wagner, du moins du principe fécond de ■ l'indépendance de l'art, et Weimar put appkudir la Statue, dé\à applaudie une centaine de fois parles habitués du Théâtre-Lyrique. A ce moment, ta ville de Gœthe semblait vraiment Is capitale de l'Allemagne musicale, et le congrÈs des compositeurs allemands ne voulut pas en choisir une autre pour discuter les grandes questions relatives à l'avenir de leur art.
Ce n'est pas sans doute ici le lieu d'en appeler auprès du public français du jugement sévère, mais non pe£ définitif, prononcé à l'Opéra contre l'une des principales œuvres de Wagner. Qu'il me soit cependant j>ermis de faire remarquer en passant que Paris irt pas entendu Tannkàuser, mais bien seulement une parodie de Tannkàuser^ ce qui n'est point la même chose. Et cela est tellement vrai, qu'un critique musical fort influent alors, et dont je n*ai pas le droit de suspecter la compétence, allait jusqu'à prendre dans l'ouverture l'accompagnement pour la mélodie. En outre, le fanatisme aidant, il déclarait insipide cet accompagnement qui n'est pourtant qu'une imitation d'un passage de la Flûte enchantée. Je conviens d'ailleurs, très volontiers, que Tannhâuser n'était point, dans l'œuvre de Wagner, la partition la plus propre à initier un peuple étranger A ' l'originalité parfois bizarre et tourmentée de son système musical. L* Hollandais volant, par exemple, eàt A tn»n sens mieux convenu pour uoe premier*
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tentative d'acclimatation, sans compter que le sujet était trop fantastique pour ne pas intéresser ceuxlà même à qui la suave et si simple légende des amours d'Elisabeth de Thuringe et de Tannhaiiser ne pouvait espérer de plaire. Le temps, ce grand faiseur de miracles, amènera peu à peu la France à une appréciation plus éclairée de la demi-révolution musicale commencée par Richard Wagner, au nom de Weber et sous le patronage de Liszt, Qu'on blâme tant que l'on voudra les escès de sa manière, notamment la rareté ou la brièveté de ses mélodies toujours un peu vagues, l'auteur de Tannhàuser et de iMhengrin n'en a pas moins ouvert des horizons tout nouveaux dans le monde de l'harmonie,et son entreprise reste, en définitive, l'effort le plus décisif qui ait été fait pour amener la musique dramatique à une coliformité exacte et persistante avec les sentiments exprimés sur la scène. Pour lui, la musique au théâtre n'est et ne doit être qu'un récitatif essentiellement expressif, oti chaque note, en même temps qu'elle est une surprise pour l'oreille, cherche à être pour l'esprit la traduction d'un mot et d'une idée, une sorte d'interjection euphonique, le cri d'une passion qui bondit hors du cœur, une manifestation rhythméé delà conscience humaine que paraphrasent discrètement les instruments de l'orchestre, à la manière du choeur dans la tragédie grecque. Par ces préoccupations strictement psychologiques, M. Richard Wagner ne procède donc pas moins de Gluck qu'il ne relève de Weber par ses interv-alles enharmoniques
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WBIMAR EH HIVER. IçS
et ses dissonances audacieuses. Il a plus d'une fois, au reste, trouvé ce qu'il cherchait. L'introduction de Lokengrin me semble, quant à moi, le dernier mot de la musique s'évertuant à peindre la ferveur mystique d'une âme sans tache, et la romance de l'étoile du soir dans Tannhàuser respire un indicible et doux parfum de mélancolie résignée qui ne saurait manquer d'aller au cœur, parce qu'il en vient véritablement.
Le départ de Liszt a malheureusement fait perdre à Weimar la plus grande partie de son importance musicale, et aujourd'hui ce sont les arts du dessin qui y ont pris décidément le pas sur tous les autres. Ainsi se trouve satisfaite la vieille ambition de Goethe qui avait tant fait pour donner â sa ville adoptive une école de peinture et qui, malgré tous ses efforts, n'avait réussi à y fixer que Meyer, un artiste dont le zèle sincère ne suffisait pas à compléter le demitalent. La réalisation tardive de ce noble rêve est presque entièrement due à l'initiative et aux prédilections personnelles du grand-duc Charles-Alexandre. Chaque souverain allemand, on le sait, est artiste â sa manière; .le roi Louis de Bavière et Frédéric Guillaume IV furent poètes; le roi de Hanovre et le duc de Gotha sont compositeurs; le grand-duc de Saxe Weimar dessine. Déjà, sous le règne de son père, n'étant encore que prin» héréditaire, Charles- Alexandre avait obtenu l'autorisation défaire décorer dans le château quatre vastes salons en l'honneur de Wîeland, de Herder, de Schiller et de Goethe.
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C'était, li je puis dire ainsi, la littérature de Weimar priant une forme et un corps sous l'évocation du pinceau de M. Neber «t de ses disciples. Une si heureuse fantaisie de jeunesse promettait pour l'avenir auic arts plastiques un protecteur tout-puissant à Weimar. Le prince n'a point démenti cet horoscope, et, une fois en possession du trône de ses aïeux, il s'est montré le digne successeur des Mécènes qui avaient jadis si bien accueilli les Kranach.
La première campagne artistique du règne de Charles-Alexandre eut pour résultat la restauration complète ou plutôt la résurrection architectural* de la Wartburg, ce gracieux et symbolique sépulcre de l'Allemagne fiodale. Mais ce n'était encore là qu'une œuvre préparatoire. Réunir à Weimar un groupe de peintres suffisant pour constituer ce «^u'on appelle une école et donner à l'Athènes linéraire d'autrefois l'auréole de la célébrité artistique, telle fut la grande pensée de la politique nouvelle inaugurée par le prince. Ses efforts généreux n'ont point été perdus, et Weimar aujourd'hui ne me semble pas avoir moins de droits que DUsseidorf ou Vienne i tigurer avec le titre de chef-lieu sur ta carte de l'Allemagne artiste, Non-seulement, en effet, la ville est en possession de tous les établissements et de toutes les institutions de nature à contribuer au progrès des maîtres comme au recrutement incessant des élèves; non -seulement elle a des cours gratuits de dessin et de peinture, des conférences périodiques d'anaUamie et d'esthétique, une exposition perma-
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nente, des cercles littéraires destinés à mettre sans cesse en contact les esprits et les méthodes; nonseulement elle voit s'élever, elle aussi, comme Dresde et Berlin, son nouveau musée, mais encore elle peut se féliciter de compter déjà chez die des talents de premier ordre. Les paysages et les tableaux d'histoire de MM- Hummel, Schwerdtgeburt, Pauvcells, Kalkreuth, Binzer, Niessen, Ramberg, PreUer fils, Marshall, sont dès à présent assurés d'occuper l'atten^ tion de quiconque s'intéresse à l'art en Allemagne. Les compositions antiques de MM. Genelli et Wis- Itzeaus, compositions toujours concertées en vue d'une arrière-pensée allégorique, et oti la dignité de l'expression ne manque jamais de s'allier à l'opulence des formes, ont également fixé depuis longtemps les regards du public sur ces deux vétérans de la peinture à Weimar. Toutefois, le véritable roi de cette ruche d'artistes, c'est sans contredit M. Preller, M, Preller estavant tout l'auteur d'une admirable interprétation pittoresque d'Homère qui a déjà Ëiit le tour de l'Allemagne sur les ailes de la photographie et qui franchira sûrement le Rhin. Nul n'a mieux décrit avec le pinceau les scènes et les sites de l'épopée errante d'Ulysse; nul n'a mieux peintla rude barque du héros, tantôt assaillie par les flots courroucés, .tantôt ft l'ancre dans une crique dont les roches •.sauvages laissent pousser çâ et là entre leurs cavités ■ un rare et vigoureux figuier; nul n'a mieux rendu la bestialité des porcs du vieil Eumée et la grâce des déMMs s'étevant du sein de l'onde amère. Que l'école
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196 WEIHAR EN HIVER.
naissante de Weimar suive les traces de ce maître et s'inspire comme lui de l'âpre vérité des choses pour en tirer la poésie, et l'Allemagne tiendra peut-être un jour cette palme artistique qu'elle envie depuis si longtemps â l'Italie et aux Flandres.
Mais, entends-je déjà dire autour de moi, tout cela n'est que du superHu. Parlez-nous un peu du nécessaire. Une ville qui travaille a une industrie et un commerce. Que sont-ils à Weimar ? Y a-t-ii seulement un crédit mobilier thuringîen? Existe-t-il dans le pays ou dans la capitale un Jockey club^ un Sportingclub, des concours de poules, des expositions de chiens, des haras et des étalons promis à la gloire, une flotte cuirassée, des métiers à douze cents broches, tout ce qui rappelle en un mot l'Angleterre et fait un peuple, malheureux peut-être, mais du moins très riche? — Hélas, cher monsieur, réfléchissez un peu que nous sommes ici en un nid de poëtes envolés, et non à Birmingham, ou à Manchester, ou dans toute autre de ces cités enfumées et charbonneuses oti des mastodontes d'acier gémissent nuit et jour pour enfanter sans trêve des boutons de gilet ou des bonnets de coton. Il reste encore quelques villes, peu nombreuses, il est vrai, mais non pas moins heureuses, je le crois,où les mains ne travaillent que juste ce qu'il faut pour faire vivre le corps, et qui, à l'tnstaP de certains arbres privilégiés, semblent ne posséder que le charme de porter des fleurs sans connaître l'embarras de produire des fruits. Tel est le cas précisément de Weimar, et je ne saurais mieux terminer
cette ébauche de sa vie quotidienne et intellectuelle qu'en la comparant â ce noble arbuste, qui, tout en se parant de l'éclat de cent roses, donne par surcroît des branches de laurier pour le front des grands hommes.
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Il y a quelques années, on lisait encore les journaux à Weimar à l'entrée de la Schillerstrasse, dans une salle de l'édiBce appelé le Palais. En dépit des brillantes promesses de son nom, cet édifice était à peine suffisant pour sa destination. Non -seulement il fallait traverser un fossé profond et s'aventurer sous d'obscures galeries avant d'arriver (usqu'au phare politique qui occupait le second étage, mais encore une collection de tableaux et de dessins disputait depuis longtemps aux feuilles publiques le bienfait exclusif de cette hospitalité princière, sinon magnifique. La mère du grand-duc actuel, Maria-Paulowna, a tenu, avant de mourir, à ce que la presse allemande fût, à l'avenir, mieux logée dans la ville de Gœthe; et, si l'empereur Nicolas ne fût mort à temps, il eût ^eu le dépit de lire dans le testament de sa sœur une clause décrétant, à Weimar, l'érection immédiate
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UN HViie DE JOURNAUX. IÇÇ)
d'iati petit |>alaiG destiné aux lecteurs de journaux. Cette dernière volonté d'une princesse d'infiniment de mérite est aujourd'hui réalisée, et un temple néogrec,que j'ai entendu appeler en badinant l'Acropole de Weiraar, et où conduit un portique aussi propice à la causerie qu'à la méditation solitaire, reste ouvert, du matin au soir, sur le Karisplat\, iuk gazettes de la journée et aux nouvellistes de la ville. C'est le Lese-Museum, le musée de lecture.
Le cercle studieux qui fréquente cette jolie construction hellénique existe depuis i83i. On pourrait le définir une société en commandite pour la lecture des journaux. I.e prince, en effet, est pour la société un véritable commanditaire. Non content de la loger depuis son origine, il a encore mis à sa disposition ■ son gardé-meuble et son bûcher, et le bois dont 'depuis trente ans se chauffent sans distinction tous les partis à Weimar vient en droite ligne du château. Le grand-duc a fait mieux encore, il a pris l'habitude d'envoyer au Lese-Museum une partie des gazettes et des revues auxquelles il est abonné, et c'est ainsi, par exemple, que les membres du cerde peuvent lire, sans qu'il leur en coûte un pfennig, la Revue des Deux-Mottdes. De plus, la Bibliothèque publique est tenue de lui communiquer, dès leur arrivée, toutes les publications périodiques qu'elle reçoit pour son compte. Les ressources propres de la société lui viennent de la cotisation personnelle de ses membres, fixée à cinq thalers et dix silbergroschen, juste vingt francs par an. Les étrangers, admis gratuitement pen-
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dant quinze jours sur la présentatî<Hi d'un membre, payent au bout de ce délai un thaler par mois. Les dames n'ont à acquitter que la moitié de la contribution virile, La société a ses assemblées ordinaires et extraordinaires. Son conseil d'administration est composé de six membres qu'elle nomme ellemême, et qui, à tour de rôle, doivent la présider chacun durant deux mois. La constitution de cette petite république est donc, on le voit, suffisamment libérale, et elle nous offre un exemple de plus de l'heureuse facilité avec laquelle le principe d'association et la tutelle administrative savent se concilier en Allemagne. Le pouvoir exécutif est délégué à un custos. Un fonctionnaire subalterne, qui n'a que le titre de diener, est chargé de porter en ville les numéros des gazettes qu'on désire lire ou relire à domicile.
C'est au premier étage que ces deux gardiens du temple ont ordre de mettre, chaque matin, le couvert pour les convives qui tour à tour viendront, jusqu'au soir, s'attabler devant les primeurs de la journée. Quatre larges fenêtres répandent dans la salle une lumière presque éblouissante. Un plafond, à caissons rectangulaires encadrés d'une grecque, plane au-dessus de ce monde d'idées, comme le ciel calme plane au-dessus des vagues irritées de l'océan. Le buste du grand-duc et celui de la grande-duchesse se font pendant, ainsi que ceux de Marîa-Paulowna et de son époux Charles-Frédéric. Des cartes françaises ou allemandes, utiles pour l'intelligence des dernières guerres, tapissent les murs. Deux grands casiers, dont
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vu UUSEE DE JOURNAUX. 30I
les rayons se subdivisent en une intinité de petites cellules, achèvent de dérober à la vue, jusqu'à trois métrés de haut, le papier bleu moiré qui recouvre tes murailles. Inutile de dire que chaque cellule est occupée par une gazette ou une revue, enfermée dans une reliure mobile de toile cirée. Un large pupitre, assez haut pour qu'on y puisse lire debout, étale avec la majesté d'un lutrin l'évangile politique du gouvernement français, le Moniteur universel. Je ne parle ni du poêle, ni de l'écran de tôle placé devant lui ; il n'y a point de pièce en Allemagne sans ce double préservatif contre l'excès du froid et l'abus du chaud. Au milieu de la-salle, une étagère, de forme elliptique, sert de montre aune exposition permanente des nouveautés de la librairie allemande. C'est une sorte de miroir aux alouettes autour duquel viennent tourner les bîbliomanes de l'endroit, les yeux ù demi fascinés par les nuances tendres des couvertures encore humides et la blancheur bien glacée du papier imprimé. Une table de comédie, j'entends parla une table munie de tout ce qu'il faut pour écrire, invite le lecteur à prendre des notes sur de petits carrés de papier tout préparés. Une grande feuille manuscrite se promène sur cette même table; c'est le sommaire des nouvelles télégraphiques de la journée, un premier- Weimar à la main rédigé par le custos au fur et à mesure que les journaux arrivent : girouette docile au moindre souffle des vents politiques et que chacun s'empresse de consulter en entrant.
Aux termes de son règlement, le but de l'institu-
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202 Vf UVSéf. DE JOUHNAUX.
tlon eit d'offrir à touE ceux qui en font |>artie la plus grande variété possible de publications amusantes, scientifiques ou exclusivement politiques. On peut donc partager en trois familles principales les feuilles contenues dans ce vivant herbier du journalisme-
Les journaux amusants en Allemagne ont un assez grave défeut, c'est de n'être amusants que par exception et â de longs intervalLes. C'est qu'aussi nos voisins d'outre-Rhin n'ont point encore passé l'âge du rire facile et de la plaisanterie naïve ; et il est toujours aisé, avec une anecdote plus ou moins fecétieuse sur la balourdise des recrues militaires ou les mmus propos des jocrisses de village, d'arracher un mouvemeat de franche hilarité à |a complaisance de leur bonne humeur. Sans doute, je ne leur conseillerai jamais d'apprendre l'art d'extraire du scandale qui passe la plus grande somme possible de néologismes piquants et d'abonnés. Mais l'art d'être neuf et de rester tin dans la plaisanterie famtlière,de rencontrer Toriginalité tout en se gardant du trivial, de déconcerter l'attente de l'esprit et d'emporter d'assaut le rire, cet art-là est tout autre chose, et ce n'est assurément ni dans le KladHeradatsck, ni dans les Fliegende BlStter qu'on le retrouvera, s'il vient jamais à se perdre chez nous. Ces deux journaux, qui appellent l'un et l'autre la caricature au secours de la satire, el qui attaquent à la fois le ridicule à coups de crayon et A coups de plume, se publient, le premier, à Berlin, et le second, à Munich. Le Kladderadatsck, qu'oo a souvent comparé à notre C/wr/vari, se donne
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pour le représentant le plus vrai de la malice berlinoise. On peut voir au haut de la première page de son journal, pour ainsi dire â ta lucarne de son grenier, la face bourgeonnée et le nez écrasé de ce philosophe goguenard qui, deux Fois par semaine, trouble de ses calembourgs latins les succès de ta réacti<H) fâodale et la morgue aristocratique des cercles militaires. Une pièce de vers épigrammatiques partagée en. couplets, un dialogue, en pur dialecte berlinois, entre deux petits bourgeois des bords de la Sprée, dont Pun s'appelle MUtter et l'autre Schulze, une lettre en patois saxon d'un correspondant pour rire de Zwickau, une alla podrtda de réflexions fantasques et d'allusions caustiques aux événements de la semaine, enfin, un ou deux dessins allégoriques d'une exécution presque toujours aussi enfantine que l'intention en voudrait être incisive, telles sont tes principales friandises que le Triboulet ultrd-démocratique de Berlin ne manque jamais de présenter sur son assiette aux hns gourmets de l'esprit germanique. Ls Kladderadatsch, en résumé, est une batterie de campa^^ne au service de l'aile gauche du parti libéral. Les Fliegende Blâtter ou Feuilles volantes ont beaucoup moins d'ambition, et c'est exclusivement aux travers non politiques de l'humanité qua s'acharne leur verve humoristique. La faiblesse des maris ridiculement soumis à l'omnipotence féminine, les naïvetés de la conversation publique ou privée, les petites misères de la vie humaine rendues comiques au moyen d'une hyperbole monstrueuse, les
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204 ^^ MLSéE DE JOURNAUX,
cruautés involontaires des enfants terribles, Pavarice ou la sottise des paysans, les alternatives de despotisme grotesque et de subordination humiliante qui se partagent la journée des petits fonctionnaires, ce sont là les filons qu'exploitent ordinairement les rédacteurs et les dessinateurs de cette feuille sans prétention comme sans cautionnement. Malheureusament, je Je répète, il n'y a qu'un Cham au monde, — outre celui de l'histoire sainte, — et ce n'est point à Munich qu'il se trouve.
Ce que je goûte beaucoup plus pour ma part que les gambades des clowns de la presse allemande, ce sont les pittoresques gravures et les instructives notices de ses grands journaux illustrés. Dans ce sous-genre moitié littéraire et moitié artistique qui se rattache directement ii la famille des publications à la fois sérieuses et agréables, le premier et le second rang appartiennent sans contestation possible à Vllliistrirte Zeitung qu'a longtemps dirigé à Leipzig M. Hândel, un arrière petjt-tils de l'illustre compositeur, et à VUber Land und Meer que rédige à Stuttgard M. Hacklânder. L'intérêt du texte y répond habituellement à la beauté des illustrations , et si. justement qu'on puisse parfois regretter la sobriété inévitable des biographies ou des descriptions contenues dans ces albums périodiques, il n'en faut pas moins leur savoir un gcé infini de l'extrême variété de connaissances utiles et véritablement nouvelles qu'ils apportent aux familles assemblées en cercle sous la blonde clarté de la lampe. A la suite de
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L'N MtlS^E DE JOURNAUX. 205
ces deux missionnaires en chef de la presse élégante, il faudrait encore citer tout un ban et un arrière-ban de gazettes également hebdomadaires, également illustrées, mais d'une infériorité très évidente. L'extrême modicité de leur prix est à la vérité un attrait puissant qui leur vaut quelquefois de cinquante à cent mille abonnements; seulement l'abonné reste exposé à suivre les événements de l'année courante sur des bois qui ont été faits il y a dix ou vingt ans, et, pour peu qu'il n'ait pas la finesse du renard unie à la prudence du serpent, il admirera tour à tour les traits et la physionomie du prince Couza, du président Juarez,de don José Salamanca et du roi de Portugal sur la foi de quelque portrait en l'air de Fernand Cortez improvisé jadis par un rapin aux abois. Telle autre de ces gazettes, illustrée et écrite avec une égale négligence, ne x contente pas de mettre ingénieusement en pratique la vieille utopie pythagoricienne sur la migration indélinie des âmes; elle ne dédaigne pas de vivre en même temps de la culture des préjugés et des mauvaises passions populaires. Il en est une surtout qui se lit sous la tonnelle, du moins son titre le dit, et qui depuis sa naissance s'était fait un pieux et saint devoir de se lamenter tous les huit jours à la face de l'Allemagne en ajoutant quelque coup de pinceau bien noir au tableau lamentable de l'oppression danoise dans le . Slesvig-Holstein. Un jour même cet honnête Tyrtée annonça, au milieu de l'exaspération de tout ce qu'il y a outre-Rhin d'esprits candides ou aveugles, que la
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306 UN KUIÉB
corvette prussienne /'^md^owe n'avait péri que parce ' ^ue le parti réactionnaire avait fiait acheter à prix d'or un navire américain, le Black hawl, pour l'aborder et la cÏHiler. L'atlàgation, renforcoe de tous les arti-r iices du roman mélodramatique, ne reposait sur aucun commencennent de preuve; vainement le public demandait au moins un motif de présomption; vainement la police saxonne exigea qu'on lui apprit l'origine d'un si grave soupçon. La police saxonne et l'Allemagne attendent encore une réponse.
La seconde catégorie des publications que reçoit It L«se-Museitm est spécialement scientifique. Deux grandes revues, du format de WRevue d'Edimbourg, et publiées toutes les deux, à Stuttgard et à Munich, par la maison Cotta, y représentent les ^iences politiques et sociales d«ns leur développement incessant. La première, qui en est aujourd'hui à sa vingt^neuvième année d'existence et qui a déjà plus d'une fois bien mérité du parti libéral, s'intitule modestement DeulscheViertelJahrssckri/t, c'est-à-dire Revue trimestrielle allemande. L'autre, qui paraît soM le patronage du nom de M. de Sybel, est l'organe accrédité des travaux de l'Académie historique, fondée il y a peu d'années par le roi Max. Les lois sur la presse et sur le timbre, parait-il, se prêtent peu en Allemagne à la prospérité de ces volumes de mélanges, de ces vaisseaux à trois ponts de la presse qui arrivent à faire le tour du monde dans l'espace d'une année ou deux, Mais si l'Allemagne n'a pas été jusqu'à pré-
■ sent un sel propice à la propagation du getire revie»^ en revanche le genre magasine y a pris racine avec une consolante et rare facilité. On ne saurait croire, avant d'être entre dans un panthéon de journaux semblable à celui-ci, à quel point pullulent de l'autre côté du Rhin les recueils hebdomadaires ou mensuels de une à deux feuilles d'impression , et quels services modestes autant qu'utiles rend l la science cette innombrable flottille de bâtiments légers, de batelets et de bacs, chargés de fetre circuler sans cesse d'un point à l'autre jusqu'au moindre produit de rérudition germanique. Citcrai-je au hasard les Annales prussiennes, da Haym; \e Musée germanique de Prutz et Gottschall; le Messager de /n frontière, de Freytag et Schmldt; k Musée rhénan de philologie, de Ritschl; les Cahiers mensuels illustrés, de Westermann; VAnnuaire pour les littératures néo-latines et anglaise, les Annonces savantes de Gùttingen? Tous ces minces cahien de papier jaunâtre contiennent non- seulement des analyses et des appréciations sommaire^ des livres notneaux, mais encore, mais surtout ce que la kngue allemande appelle si bien des beitràge, c'est-à-dire des contributions, des addenda fl une science quelconque. Ce sont des matériaux envoyés de toutes parts en vue d'un édifice futur. Vienne ui) de ces hommes de talent qui sont des hommes de génie vingt ans après leur mort, un Mommsen, un Gervinus, et tous ces travaux préparatoires, toutes cet notes disséminées se coordonneront comme par en-
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308 UN HUSéE DE JOCRMAIIX.
chantement dans une synthèse brillante, dans un monument scientifique.
Comme on le devine sans peine, tout le bruit que peut faire l'opiniâtre travail de ces obscures fourmilières de savants est bien facilement étouffé par les clairons retentissants de la presse politique et le fracas des lances brisées dans ses tournois quotidiens. Ne croyez pas en effet que le Lese-Museum soit une institution destinée à ne laisser parvenir aux oreilles du lecteur, en fait d'écho sincère de l'opinion publique, que le concert sans mélange des applaudissements entretenus par une claque semi-officielle, largement salariée. Le bon marché ne sert point icid'appeau pour précipiter l'intelligence populaire aux pieds de l'administration peinte au jour le jour et encensée à tour de bras par elle-même. A l'exception de quelques feuilles démagogiques, les principaux organes de la presse germanique ont droit de bourgeoisie dans cet impartialsanctuairedela publicité courante. Sans doute, il s'en faut que tous les journaux politiques de l'Allemagne y pénètrent (te i" janvier 1861, on n'en comptait pas moins de deux cent quaraote- ' neuf), mais du moins chaque nuance y est représentée, sauf, je le répète, le rouge pur. La polémique brutale n'en est cependant pas exclue, car la Ga\ette de la Croi.1:, cette légataire universelle des bottes secrètes et des gros mots du Père Duchesne, compte le musée de lecture de Weimar au nombre de ses dix mille abonnés.La Galette nationale et la Ga\ette de Cologne sont heureusement là pour dédommager
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us MUSEE DE JOURNAUX. 20^
le lecteur ami du progrés constitutioanel des caleni' bredaines théocratiques de cette feuille mal élevée. Deux autres feuilles, très inégales d'âge et inégales encore d'influence, mais que la ressemblance de leur nom expose à confondre souvent, la Ga\ette générale d'Augsburg et la Galette générale de Leipzig, dont l'une est éditée par les Cotta et l'autre par les Brockbaus, doivent aussi compter parmi les journaux modérés les plus dignes d'être lus'avec soin et les plus propres à ne l'être qu'avec profit. Le premier de ces journaux, dont chaque numéro forme un double cahier, une véritable brochure en deux parties, est l'un des plus anciens journaux de l'Allemagne, et, dans l'intention de son fondateur, Schiller devait en être ,1e premier rédacteur en chef. On n'évalue cependant son tirage qu'à vingt mille exemplaires tout au plus, tandis que celui de la Galette du pew pie, de la Volks^çeitung de Berlin atteignait, il y a quelques années, le chiffre de trente-six mille.
Le trait saillant, à mon sens, de cette grande presse de l'Allemagne contemporaine, c'est qu'en définitive la plupart du temps elle cherche beaucoup moins à être une arme de parti qu'un bureau de nouvelles, une agence pure et simple de publicité politique et littéraire. La Galette de la Croix elle-même, qui cependant n'a été créée qu'en vue d'une croisade à outraint» 'contre, les idées modernes, reste quelquefois toute une-iemaine Bani ouvrir les barrières de ses pren^tiires tolonne£<'au^ chevaliers de manège engagés papsa''ré(lsct40it''poor
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donner tour à tour, à pied ou à cheval, avec la lance ou avec le poing, le coup de grâce à l'hydre de la démocratie. Les autres jours, l'aréne politique est simplement abandonnée â la marée montante des nouvelles du jour, et la dialectique cède partout la place au télégraphe. Ce n'est plus en champ doS} c'est tout le long des buissons occupés par les correspondants du journal que se poursuit la guerre, a coup d'insinuations malignes et de narrations d'une partialité aga.'ante. Mais, je le répète, la Galette de la Croix n'est qu'une exception, fort heureusement. La Galette de Cologne et la Ga:{ette générale d'A ugsburg peuvent servir à donner ime idée, beaucoup plus juste en même temps que beaucoup plus favorable, de la presse allemande. D'elles vraiment l^on peut dire qu'elles s'efforcent presque uniquement de bien renseigner leurs lecteurs sans se mettre beaucoup en peine de les entretenir dans l'illusion ou dans la vérité d'une certaine doctrine politique, car ce n'est qu'à de rares intervalles qu'elles se décident à rompre une lance en faveur d'une idée. Le reste du temps, l'abonné se promène, à travers les feuillets plus ou moins nombreux du journal, comme au milieu d'une foule de masques qui s'approchent de lui l'un après l'autre pour lui apprendre les principaux. on-dil^pdcA grandes villes de la Confédération et des,c^pfttLi^ eviK^ennes. Un simple nœud de ruhfln, j^BpJfiodspsrJAun signe typographique defant;^isie^.p«i;met 3eul4^ reconnaître chacun de ces per- Wiina^fi«09ny^8^ toujours si bien informés. Tout
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au plus si} de temps en temps, un excès visible d'at* tentlon, prêtée A des faits du même ordre, ou bien un commentaire tant soit peu imprudent vient trahir le fond de leur pensée et mériter à leur chronique lointaine l'épitbète médiocrement flatteuse de tendBn!{ids,e'ssX'li-dire de partiale et d'inexacte : «xpression bien caractéristique, puisqu'elle semble imposer à la presse germanique l'indifférence comme un devoir. Ce qu'il y a de certain, c'est que, si les conversions politiques sont rares en Allemagne par suite de cet efbcement de ta rhétorique dans les journaux quotidiens, en revanche, grâce à cette curiosité vigilante qui plane sur l'univers entier, l'opinion pu- Mique se trouve toujours au courant du mouvement général des affaires humaines.
De là, par exemple, plus d'une lacune dont je ne songerais pas trop pour ma part à me plaindre. Ainsi, le roman-feuilleton ne trouve plus de place au rez-de-chaussée du journal pour agiter, sous les yeux des badauds, ses marionnettes disloquées. La critique bibliographique ou théâtrale n'obtient ellemême que de temps à autre un coin désert de la galette, et il n'y a pas d'exempte qu'un terrain d'une contenance de tant d'arpents soit réservé, à jour fixe, à un homme d'esprit chargé de venir tirer autour de la charpente éphémère d'un mélodrame ou d'un vaudeville un feu d'artifice d'adjectifs étincelants et de métaphores flamboyantes. La partie météorologique est aussi extrêmement négligée, même dans la presse officielle, l'administration s'en rapportant
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à la mémoire de ses abonnés pour savoir quel temps il a fait la veille. Les réclames enfin, avec leurs dessins originaux et leurs files de mains coupées, qui fcMtt signe au public, sont soigneusement parquées dans les dernières pages ou les suppléments du journal, et il n'est permis à personne de s'affubler du paletot d'un rédacteur pour venir s'embusquer dans les endroits oli le lecteur ingénu ne s'attend â rencontrer que des écrivains et des philosophes.
A côté de ces grands journaux, qui reflètent directement les vicissitudes de la vie publique de l'Europe, il existe en Allemagne une petite presse à la fois politique et locale qui, pour n'être que l'écho affaibli et un peu tardif de ses confrères du grand format, n'en rend pas moins de réels services à la cause démocratique par la quantité de notions, discutables parfois, mais toujours instructives, qu'elle répand dans le peuple. Une partie de ces gazettes de petite ville ou de village ne paraît qu'une fois par semaine, sous le titre de Feuilles complémentaires ou de Galette au lundi, et ne fait, en quelque sorte, que l'intérim d'un grand journal, en congé régulier chaque dimanche. Dans ce cas, l'ordinaire de la gazette se compose du texte des derniers bulletins télégraphiques imprimés à la hâte, plus d'un salmis, préparé à l'avance, d'articles ou d'extraits de toute provenance. Néanmoins, la plupart de ces modestes nouvellistes en papier gris, qui s'intitulent fièrement Germania ou Teutonia, mais auxquels le langage ordinaire ne donne que le nom familier de Tagblatt ou Tag-
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blàttchen, ne se contentent pas d'être hebdomadaires; ils paraissent trois ou quatre fois par semaine, sinon même tous les jours. Le bon marché de leur abonnement est vraiment fabuleux. J'en connais un, fort convenablement rédigé, qui ne coûte par mois que 62 centimes et demi, et un autre, d'ordre inférieur, ii est vrai, dont le prix par trimestre n'est que de 42 kreotzers, à peu près i fr. So, les frais de poste compris. Grâce à ce bon marché, ces petits journaux ont remplacé, à peu prés partout, l'ancien barbier qui venait chaque matin, tout en rasant ses clients, les menre au courant des commérages du dedans et du dehors : ce sont les Figaros politiques de l'Allemagne contemporaine. Amis du prince et du genre ha-' main, ces conseillers de tout le monde fournissent â leurs lecteurs, sous le titre de nouvelles diverses, des provisions de menues broussailles qui, jetées sur les cendres d'une conversation languissante, serviront à en faire jaillir le feu. C'est, en somme, quelque chose comme un almanach instructif qui paraîtrait chaque gourde la semaine. Ce n'est pas, en tout cas, un banquier déguisé en gamin pour mieux faire mousser les emprunts équivoques, ou un sergent de ville travesti en publiciste pour laver la tête aux anciens partis. Malheureusement, quelques accès de gallophagie se font encore de temps en temps remarquer dans ces miscellanées périodiques, mais ces rechutes deviennent de plus en plus rares. J'ai dit à dessein gallophagie et non gallophobie, parce que, en effet, d'après l'expression allemande, il ne s'agit de rien moins
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que de nous manger, sans doute en rôti, avec des confitures d'abricot ou de myrtilles, au choix, et une bouteille devin de Champagne, que nous fournirions aussi, pour faire passer le goût de nous mêmes. Un logoghphe ou une charade termine d'une manière bcaucolip plus bucolique l'immense majorité de ces feuilles ou de ces fascicules in-8".A la vérité, ces modestes productions d'une muse anonyme se cachent timidement dans quelque endroit écarté de la dernière page, mais les bonnes gens qui partagent leur vieillesse entre ne rien faire du tout et faire très peu de chose savent fort bien oti trouver et cueillir ces dernières émotions d'une existence doiKe et généralement inoffensive.
Les lois qui régissent le presse politique en Allemagne varient naturellement de royaume à royaume et de principauté à principauté, au moins en ce qui regarde les détails et l'application. 11 existe cependant en cette matière un ensemble de principes théoriques et de mesures répressives commun à peU près & toute la Confédération et qu'on retrouve dans les deux lois organiques du 17 mars i85o, qui ontcours en Autriche et en Bavière, dans celle du 12 mai i85i qui a réglé en Prusse la situation de la presse par rapport à l'administration, et enfin dans le décret fédéral du 6 juillet 1854 qui a imposé aux moyens et aux petits Etats l'observance du même système. A vrai dire, ce système s'accorde assez mal avec la suppression promise de la censure, car il prescrit l'envoi de deux exemplaires à l'autorité compétente, laquelle possède le
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droit de saisie immédiate. C'est donc un système esgMitieliement préventif, ce qui ne l'empêche pas de traîner derriÉre lui un cortège fort imposant de cons^r^ quences pénales et fiscales, très suffisantes i elles seules pour tenir en respect la verve critique des publiçistes, d'autant plus que te soin ^e les appliquer n'incombe jamais à un jury, mais à des juges nommés, payés et révoquas comme tout autre fonctionnaire par le gouvernement. Les débats de plus ne sont pas publics et la reproduction en est interdite. D'après les articles 100 et suivants du nouveau code pénal prussien, le fait d'excitation au mépris du gouvernement peut être puni de deux années d'emprisonnement, et l'article ij de la loi du 12 mai i8âi condamne le rédacteur en chef, en cas de simple délit, à une amende qui peut s'élever à cinq cents thalers. 11 faut dire, au reste, à l'bonneur de l'administration de la justice en Prusse, qu'en matière politique il y a toujours des. juges à Berlin (je ne parle pas de la cour de cassation), et que le ministère public voit la plupart du temps l'éditeur et le rédacteur des journaux constitutionnels échapper sains et saufs aux toudres de ses réquisitoires.
Delà, pour le gouvemement,le besoin de recourir & des armes nouvelles, placées, pour plus de sûreté, entre lesipnains de ses agents. Jadis, en Bavière, par exemple, dans les cas de détresse, le pouvoir avait recours au retrait des annonces judiciaires et même au refus de faire transjrarter par la poste la gazette incriminée. Ou bien encore la police saisissait tous les B)8tin$ \fi journal mis i l'index. On cite encore à ce
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propos la mésaventure assez curieuse dont fut victime le Courrier de NUrenberg. Pendant deux mois, ce fut une lutte continue d'opiniâtreté entre l'administration et le propriétaire, et il ne fallut rien moins que la mort de ce dernier pour que le journal se resignât à se laisser aussi mourir. De tels expédients ne pouvaient suffire, on le comprend, aux exigences de la politique ailée de M. de Bismark, et le tout-puissant conseiller du roi Guillaume l*"' n'a pas moins tenu à épargner aux journaux les lenteurs toujours douloureuses d'une agonie sans espoir qu'à réserver pour de plus nobles travaux le temps précieux de ses subordonnés. On l'a donc vu, avec la même sollicitude que Jussieu abritant jadis dans le fond de son chapeau le fameux cèdre du Liban, rapporter de Paris à Berlin une bouture du procédé bien connu de l'avertissement, et mettre immédiatement en pratique, partoutoii^e chante le lied :Ich bin ein PrcMsse, cette innocente guillotine qui tue son journal en deux ou trois temps. On ferait injure toutefois à l'imagination du brillant ministre, si on le supposait capable d'avoir transporté purement et simplement dans son pays, sans songer à le perfectionner, ce frein breveté en France A. G. D. G. Le landrath prussien n'est pas tenu de motiver son avertissement. C'est une faveur qu'il décerne, sans avoir le moins du monde à dire pourqaoi, « Votre feuille ne me plaît pas, et je vous en avertis, » voilà le texte à peu prés invariable des avertissements prussiens. L'administration n'a pas même l'ennui de lire le journal avant de le
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faire pendre. On devine sans peine que le nombre des victimes a été considérable. Cela n'a point pourtant suffi au maire du palais de S. M. prussienne, car, en même temps que les avertissements tombaient dru comme la grêle dans le champ de la presse non officieuse, commençait le retrait des concessions accordées aux imprimeurs, Mais, sur ce terrain nouveau, plus d'une fois le ministère a rencontré une résistance aussi inattendue que spirituellement patriotique. Témoin l'éditeur de la gazette de Sorau, en Silésie, qui, à partir du 26 août 1864, l'a distribuée gratis â ses abonnés, parce qu'on venait de lui retirer le droit de vendre, mais non pas celui de donner son journal.
Maintenant, cher lecteur, puisqu'aussi bien nous voici tous les deux en face d'une bibliothèque excellente de journaux, permettez-moi de vous faire faire une courte promenade à travers ce monde d'idées et de passions quigitlâ étendu sous nos regards. Fautil, au reste, vous l'avouer franchement? Je vous ai amené en ce lieu d'études attrayantes et faciles moins encore pour vous faire apprécier la libéralité intellectuelle d'une petite famille souveraine de l'Allemagne que pour avoir l'occasion de jeter avec vous un coup d'œil sur deux ou trois grandes questions éternellement à l'ordre du jour de l'autre côté du Rhin et qui y forment comme le fonds inépuisable de la vie politique. Je me flatte d'ailleurs de l'espoir d'avoir rencontré en vous un sage ami de toutes les libertés honnêtes ayant pour source la justice et l'ordre pour limite, un adversaire par conséquent de toutes ces sot3 D,g,t,ioflb,GoogIe
Iiitions radicales et de ces tribuns ignorantins qui semblent compromeitreindéânimentla cause libérale dans notre pays,un de ceux-là eQânqui,pour avoir plus d'une grave objection contre le siècle de Louis X I V,ne se décideraient point sans quelque peine à lui préférer M . Havin et son siècle. Libéra nos. Domine, ab Havino! Asseyons-nous donc, monsieur et cher ami politique, l'un à côté de l'autre sur le balcon du LescMuseum, Â l'ombre des jeunes arbres'qui l'encadrent déjà de verdure et de chants, et laissez-moi vous dire le plus sommairement possible quels sont les trois principaux souhaits politiques de l'Allemagne, relativement a sa liberté intérieure, à son unité fédérale et à son agrandissement futur.
Le plus grave, assurément, de tous les problèmes légués au dix-neuvième siècle par la Révolution française, c'est celui de l'indépendaijce de l'homme dans la société dont il est membre et de sa participation plus ou moins directe au gouvernement de cette société. Heureusement pour nos amis d'outre-Rhio, ce probléme,qui agitera longtemps encore l'Europe, a été posé chez eux et reste encore posé aujourd'hui sous la forme la plus propre à amener, dans un bref délai, un progrès satisbisant pour les intérêts de tous et le seul possible dans l'état actuel d'imperfection de l'humanité. Grâce à la diffusion des grandes vérités des sciences économiques et sociales, grâce surtout aux dures leçons de l'expérience, les entrepreneurs d'anarchie et les professeurs de barricades ont perdu chez nos voisins à peu près tout leur pre«tige, et k
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chimère républicaine y est volontiers abandonnée aux générations futures en échange d'espérances constitutionnelles immédiates. Quelles que soient encore, en réalité, les préférences ou les illusions secrètes d'un petit nombre d^sprits aventureux, l'Allemagne, n'en déplaise aux Ëpaminondas de carrefour, est sincèrement, prolondément royaliste, aujourd'hui comme il y a cinq cents ans, et le zèle spontané de sa foi monarchique prend quelquefois un caractère véritablement touchant. Ceux- là le savent qui ont pu traverser outre-Rhin un Etatendeuil de quelqu'un de ses princes, ou qui seulement ont vu célébrer l'anniversaire de la naissance du souverain. Sans doute le dévouement loyal des plus fidèles sujets ne s'interdit point à l'occasion la malice d'une plaisanterie innocente ou d'une historiette peut-être, au fond, plus irrévérencieuse qu'authentique. Mais ces libertés de la conversation privée ne retâchent en aucune façon les liens d'affection et de reconnaissance qui rattachent le peuple à la maison régnante, à tous ceux qui, de père en lîls, prennent depuis des siècles le souci de le gouverner. C'est qu'aussi le pouvoir héréditaire des princes de l'Allemagne est resté, même pour bien des hommes d'ailleurs très clairvoyants, je ne sais quelle délégation mystique des droits de Dieu sur sa créature, une sorte de paternité politique, une autorité patriarcale qui s'étend sur une famille de plusieurs milliers ou de plusieurs millions de tétcs. De U une intimité naïvement cordiale entre le prince et ses M^eU. Toutes ks fois que Tempercur d'Autricha
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traverse le Tyrol, il n'a garde d'oublier, même avec le dernier chasseur de chamois, la coutume nationale et familière du tutoiement réciproque. Lorsque Frédéric-Guillaume III était encore assis sur le trône de la Prusse, malgré le sourd mécontentement qui existait contre lui à Kônigsberg peut-être plus encore qu'à Berlin, les paysans des bords du Prégel s'empressaient, quand même, de vider tous les étangs d'alentour afin de pouvoir offrir à leur roi des carpes d'une espèce particulière dont il était très friand. On n'ignore pas d'ailleurs que la plus grande partie des souverains allemands ont une valeur personnelle incontestable et une distinction d'esprit qui, le plus souvent, n'est nullement en rapport avec l'étendue de leurs Etats. Mais ce qui, je le crois, concourt beaucoup plus encore que cette supériorité artistique ou littéraire à entretenir entre celui qui gouverne et ceux qui sont gouvernés une tradition immuable de dévouement absolu, c'est le respect scrupuleux du pouvoir pour le droit de chacun. Tel prince, dont la conscience fut un j>eu élastique en matière de promesses constitutionnelles, a reculé toute sa vie devant un acte d'arbitraire personnel ou de déloyauté. Frédéric-Guillaume IV, par exemple, dut se résigner à changer le plan du nouveau musée de Berlin, parce qu'une vieille fille entêtée se refusa abso* lument, même après une ambassade de Humboldt, à céder une parcelle de terrain nécessaire à l'exécution du premier projet. Ajoutons enfin que la génération couronnée de l'Allemagne d'aujourd'hui ne
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ressemble nullement à ces potentats .libertins qui, au dix-huitiéme siècle, firent rougir sa barbarie de l'insolence et du raffinement de leurs vices. Heureux les peuples qui peuvent estimer les hommes à qui sont confiées leurs destinées !
Qu'on ne s'y trompe pas toutefois. Ces sentiments de fidélité et d'attachement filial ne sont point et n'ont jamais été synonymes de condescendance absolue et de lâche servitude. L'Allemagne a pu perdre, peu à peu, au frottement prolongé de deux peuples d'origine latine une partie de son antique et farouche passion pour l'indépendance illimitée et l'activité continue. Mais si fort que le voisinage de l'Italie et de la France ait modifié les tendances naturelles de son libre génie, elle n'en reste pas moins l'aïeule vénérable des nations anglo-saxonnes et par conséquent la dépositaire fidèle du grand principe de toute civilisation moderne, la liberté individuelle. L'habitude de la soumission à l'autorité d'un seul a pu passer dans son sang, mais en définitive le besoin d'une spontanéité persistante n'en demeure pas moins le premier et le plus impérieux de ses instincts, l'aliment même et l'honneur de son existence. Jamais du reste, à vrai dire, l'exercice politique de la faculté de vouloir n'a été entièrement suspendu chez elle. Même aux plus mauvais jours de son histoire, quand tout au dedans et au dehors conspirait pour ralentir le jeu et rétrécir la sphère de l'esprit d'initiative, la vie communale a permis au génie germanique de marquer le pas, pour ainsi dire, dans une carrière
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beaucoup trop étroite, sans doute, pour lui permettre de prendre son plein essor, mais suffisante cependant pour entretenir dans le peuple la pratique de l'association et le goût de l'autonomie. Les premiers chefsd'œuvre de la littérature nationale, plus que tout encore l'oppression de Napoléon et les réformes de Stein précipitèrent singulièrement ce grand travail de fermentation silencieuse et presque latente, qui n'avait jamais cessé de tenir en éveil la conscience publique. Aussi la reprise de possession de la patrie allemande eut-elle pour conséquence immédiate la proclamation du principe de la liberté constitutionnelle. Dès 1818, Charles-Auguste, l'ami de Gœthe, ouvrait à Dornburg, sur les bords riants de la Saaie, à deux lieues d'Iéna, la première assemblée parlementaire qu'ait vue l'Allemagne. La même. année, U Bavière et le grand-duché de Bade obtenaient aussi, conformément à l'article i3 de l'acte fédéral, une constitution. L'année suivante, c'était le Wlirttenberg et le Hanovre qui recevaient le même présent de leur roi. En 1820, venait le tour de la Hcsse grand-ducale; en 1821 , celui de la Hesse électorale. Le mouvement constitutionnel se développait régulièrement, et, aux anciennes députations consultatives qui, par droit de naissance ou par droit d'élection, étaient de temps immémorial accoutumées à se réunir autour du chef de l'Etat, pour l'approuver beaucoup plus que pour l'avertir, OB vit succéder paitout des assemblées vraiment délibérantes, quoique encore bien timides et sans in-
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fluence prépondérante. Plus tard, à deux reprises, le contre-coup des orages révolutionnaires de la France faillit compromettre, outre-Rhin, les intérêts politit^ues auxquels il avait pu paraître d'abord favorable. Les dynasties attardées dans la voie des réforme* durent, il est vrai, se résoudre enfin à octroyer une charte constitutionnelle; tel fut le cas, entre autres, des HohenzoUern, le 3 février 1847, et de la maison d'Oldenburg, le 18 février 1849. Mais la plupart de Ces souverains par la grâce divine ne cédèrent que de mauvaise gfâce â la pression populaire, et aujourd'hui encore il s'en faut étrangement que le mot de constitution soit devenu, du Rhin à la Vistule, la corne d'abondance d'où découlent toutes les libertés modérées et nécessaires.
A l'heure qu'il est toutefois, le débat est bien nettement engagé de part et d'autre, entre le peuple revendiquant intégralement le droit de ne payer que les impôts consentis par ses délégués, et la plupart des princes cherchant d'habiles subterfuges pour fausser la logique rigoureuse de tout pacte constitutionnel. A l'exception de deux ou trois principautés d'opéra comique et de quatre oligarchies industrielles et commerciales, chaque Etat de la Confédération germanique forme, dès à présent, une monarchie limitée avec cinq ou six ministres responsables, un budget voté pour une période de plusieurs années, et deux chambres, l'une en partie héréditaire et en partie à la nomination du roi, l'autre entièrement élective et élue, soit par l'ensemble du peuple, mais à deux degrés,
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comme en Prus5e,soit par les diverses classes sociales et politiques, comme en Bavière. Les Etats de moindre importance (le duché de Brunswick est aussi dans ce cas) ne possèdent qu'un ministre et qu'une chambre. C'est là, sans doute', tout l'appareil nécessaire à tfn gouvernement représentatif. Malheureusement l'esprit de résistance qui généralement souffle a. en haut lieu > paralyse, à peu près partout, l'action régulière de ces excellentes et indispensables institutions. La majorité des souverains de l'Allemagne a eu la mauvaise fortune de naître et de grandir dans une atmosphère empestée de servilité nobiliaire, et parmi ce « servum pecus u de parasites du budget, dont se compose d'ordinaire le personnel des cours, il s'est trouvé une foule de complaisants docteurs en machiavélisme qui, â mesure que l'ordre se raffermissait en Allemagne et en Europe, se sont mis à enseigner tout haut que les constitutions ne sont après tout que des programmes de gouvernement essentiellement révocables comme toute espèce de décret, qu'il n'appanenait qu'aux athées du droit divin et aux révolutionnaires de la pire espèce d*y voir des contrats synallagmatiques intervenus entre un homme et quelques millions de ses semblables, que l'assemblée des représentants du pays n'était à tout prendre qu'une sorte de zéro propre A donner peut-être plus de valeur à la volonté du souverain, mais parfaitement incapable d'avoir à lui seul une valeur quelconque; bref, qu'il importait au salut de la couronne comme au salut du peuple de reprendre
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