‹ A travers la Saxe: souvenirs et étudesChapitre 6 sur 11 · UN MUSÉE DE · texte numérisé non relu

UN MUSÉE DE

adroitement de la main gauche ce que la main droite avait pu faire semblant d'accorder. Les sophistes en habit brodé qui tiennent à épuiser toutes les variétés de décorations dont leur seigneur et maître peut orner leur boutonnière et caresser leur vanité (le roi de Prusse ïi' en possède pas moins de quatre-vingt-quatorze, sans compter les médailles militaires récemment créées à l'occasion de la guerre contre le Danemark), les ennemis jurés de toute monarchie démocratique ont même inventé une charmante expression pour désigner ce procédé de politique rétrograde : ils appellent cela, aux heures d'épanchement intime, « nullifier» (n«//j/îci>en) la constitution. C'est contre cette dangereuse confrérie de jurisconsultes judaïques que sont tournés aujourd'hui tous les efforts pacifiques de l'Allemagne intelligente et libérale, de celle qui combat pour la réalité, non pour l'ombre de la liberté, de celle enfin qui ne songe point â renverser les trônes, mais bien seulement à placer le centre de gravité du pouvoir jdans la représentation nationale, sous la tutelle respectée de la couronne.

Il serait trop long d'indiquer ici, comme sur un thermomètre comparatif, le point précis où en est aujourd'hui arrivée la cause constitutionnelle dans les différents Etats de la Confédération. 11 y a en Allemagne trente-trois degrés, trente-trois nuances, trente-trois variétés de chaque chose, et le progrès parlementaire n'a point échap{>é à cette loi traditionnelle de diversité. Au premier rang des monarchies

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allemandes oL l'autorité du prince tend chaque jouf davantage à n'être rien de plus que l'expression vivante et couronnée de la volonté nationale, il convient cependant de placer sans hésitation le grandduché de Bade, qui, tant qu'a duré l'administration de M. de Roggenbach, a su donner à l'Allemagne féodale et réactionnaire un exemple de ce que peut et de ce que vaut le régime constitutionnel sincèrement pratiqué. Après le grand-duc de Bade, le duc de Coburg'Gotha a bien mérité également de la reconnaissance de ses sujets en renonçant le premier, parmi tous ses collègues allemands, à s'intituler souverain par la grâce de Dieu. On retrouverait encore dans les quatre petits royaumes d'outre-Rhin, à Munich, A Dresde, â Hanovre, à Stuttgard, des traces plus ou moins apparentes, plus ou moins nombreuses de la , juste influence laissée aux députés de la nation sur la direction des afiaires publiques. S'il n'y a pas toujours accord complet entre le loi et le peuple, si les conseillers dfi la couronne ne sont pas nécessairement choisis dans les rangs de la majorité parlementaire, s'il y a eu plus d'une résistance au sommet et bien des impatiences au dehors, il faut avouer néanmoins que le mécanisme représentatif fonctionne régulièrement et que les premières assises de l'éditice définitif sont dés aujourd'hui posées. Par malheur, il n'en est pas partout ainsi, et en général plus le territoire d'un prince est étroit, plus il se montre jaloux d'y exercer sans réserve les droits célestes de son omnipotence paternelle. A peu près tom les Etut^ de cinquième ou

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de sixième ordre sont livrés à la discrétion d'anciens employés Eubalternes du ministre Manteuffel, que le goût des aventures et la soif des grandeurs ont arrachés aux loisirs d'un poste de landrath ou de justi^rath prussien et qui, aujourd'hui, avec le titre de ministre d'Etat et d'Excellence, tiennent le ménage politique d'une altesse microscopique. Le duché de Nassau, où la constitution actuellement en vigueur est l'œuvre d'une chambre haute qui compte dans son sein un certain nombre de comtesses autochthones ou même exotiques, est administré à peu près d'après les mêmes errements que les bailliages indépendants de Sch aum bu rg- Lippe ou de Lippe>Detmold. Les députés sont poursuivis à raison des discours tenus par eux dans les Chambres, et, à titre de -punition indirecte, on leur envoie une petite garnison de vingt-cinq soldats â héberger à l'improvistc. Mais celui de tous les Etais moyens de l'Allemagne - qui est le plus éloigné encore de l'idéal d'une monarchie tempérée, c'est sans contredit la Hesse électorale. C'est à Cassel, en effet, que le plus entêté des souverains de l'Europe, non content de revoir et de corriger à sa façon la constitution du pays, eut jadis l'inconcevable idée de choisir comme factotum ministériel un ex-fonctionnaire chassé de Prusse pour malversation et condamné à une peine Infamante. Cet excès de *. bon plaisir », qui n'était rien moins qu'une double atteinte à la liberté et à l'honneur des populations hessoises, fut bien près de coûter, sur-lechamp, à l'électeur son droit de souveraineté, car

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l'indignation publique le chassa de ses Etats, et il fallut l'assistance de quelques escadrons autrichiens et bavarois pour le rétablir sur son trône. Depuisce trop romanesque épisode de son règne, l'électeur n'a point cessé de gouverner de complicité avec divers ministres dont les mises en accusation réitérées de la seconde chambre n'ont jamais ébranlé la position. On peut juger, au reste, par une seule anecdote du respect de ce prince pour les mandataires légaux de son petit peuple, il y a quelques années, la chambre, n'ayant plus aucun sujet de discussion à l'ordre du jour, attendait en permanence le décret de dissolution qui seul pouvait lui peiTOettre de se séparer légalement. L'électeur s'en alla au théâtre, tandis que l'assemblée se morfondait en vain, et ne signa le dé* cret qu'à une heure fort avancée de la nuit. Les concessions de chemins de fer sont refusées systématiquement aux compagnies qui se présentent pour les exécuter et aux chambres qui les réclament à grands ' cris. Un esprit de taquinerie puérile dicte au prince toutes ses volontés, ou plutôt, tous ses caprices. Aussi un tiers de la population de l'électorat a-t-il déjà pris le parti d'émigrer, et, si ce sauve-qui-peut général continue, l'électeur en sera réduit, dans quelques années, à ne plus régner que sur son conseil des ministres et le gibier de ses forêts.

On se rappelle sans doute que l'un des premiers actes du gouvernement du roi de Prusse Guillaume l" fut une menace belliqueuse lancée au nom du droit fédéral à ce souverain obstiné qui prétendait faire à sa

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manière le bonheur de la Hesse électorale. Aujourdliui l'électeur pourrait en vérité prendre la plus spirituelle des revanches en faisant à son tour à son puissant voisin, au nom du parlement et du peuple ptussien, un procès diplomatique par-devant la Diète. Nulle part en effet dans toute l'Allemagne la funeste doctrine des réserves mentales en matière de charte, nulle part la confusion de mauvaise foi de la représentation consultative avec la représentation constitutionnelle, nulle part tous les expédients de Tabsolutisme aux abois n'ont été mis en œuvre avec une ténacité plus opiniâtre et plus rancunière qu'à Berlin durant ces dernières années. Certes le roi Guillaume, en congédiant en masse les lugubres collaborateurs politiques de M. de Manteuffel, avait inauguré son règne par un acte de haute justice qui témoignait visiblement de la sincérité de ses intentions constitutionnelles. La malencontreuse question de la réforme de l'armée est venue hélas ! tout compromettre. L'utilité, sinon l'urgence de cette réforme semblait cependant au fond assez incontestable, car une simple milice populaire ne vaudra jamais une armée régulière avec des cadres fixes, et en définitive le budget militaire et maritime de la Prusse, même après la réforme de l'armée, ne devait pas s'élever à plus de cent soixante millions de francs. Pour un peuple qui tient à jouer en Europe le rôle d'une grande puissance, ce n'est point là un chiffre qui nous semble exagéré. La chambre des députés aurait donc fort probablement accordé au nouveau roi, n'eût-ce été

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qu'à titre de don de joyeux avènement, le supplément de subsides nécessaire pour opérer cette importante transformation du r^ime militaire du pays, si déjà dix années d'une politique aussi peu constitutionnelle au dedans que peu honorable au dehors n'eussent aigri l'opinion publique et rendu les mandataires de la nation singulièrement jaloux de leur droit de contrôle et avares par-dessus tout de leurs moindres faveurs financières. Leconflitqui a éclaté n'est donc au fond qu'une arrière-conséquence de l'administration fatale de M. de Mantcuffel. M. de Bismark a accepté, ainsi que l'on sait, la tâche d'y mettre fin, de manière à sauvegarder le principe de la prépondérance définitive de la couronne. C'est alors que plus que jamais la Prusse a vu fleurir la fameuse théorie de l'impuissance radicale de la chambre élective, même en matière d'impôt, toutes les fois que les autres puissances législatives ne concourent pas avec elle : théorie vicieuse au premier chef et dont le moindre défaut est d'être injurieuse pour la mémoire ée Frédéric-Guillaume IV, accusé et convaincu aujourd'hui par ses anciens courtisans d'avoir mystifié son peuple en ne lui accordantque l'apparence d'une constitution. Sans une chambre élective en pleine possession du droit de refuser l'impôt, le mot de constitution reste, en effet, absolument vide de sens, et la prérogative royale n'a pas la moindre limite. Aussi les publicistes de M. de Bismark n'ont point réussi à persuader la Prusse, et, sans le roi de Danemark, Frédéric VII, qui mourut tout à fait à point, le grand

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vizir du roi Guillaume se fût trouvé dans la nécessité de tenter le salto mortàte d'un coup d'Etat pour se tirer d'embarras. Provisoirement les éblouissements de la gloire ont un peu arraché le pays à ses préoccupations intérieures. Mais M. de Bismark se tromperait grandement s'il croyait avoir aveuglé pour toujours la Prusse constitutionnelle en lui jetant aux yeux une poudre aussi grossière. Il est impc«sible san.s doute de prédire exactement combien de mois ou combien d'années l'effacement du parti libéral et l'espoir public d'annexions plus ou moins glorieuses laisseront la place libre aux illégalités violmtes ou astucieuses du ministère actuel. Mais que le parti réactionnaire le sache bien : l'heure de l'émancipation politique a sonné en Europe pour tous les pays aussi éclairés et aussi riches que la Prusse, et la lutte légale, mais résolue du parlement contre un ministre pour qui le combat des Horace «t des Curiace est le dernier mot et l'image même de la vie parlementaire, une pareille lutte de tous contre un seul n'a qu'une issue possible. Espérons que le roi Guillaume l<r ou tout au moins BOTi successeur comprendra à temps encore ce qu'exigent de lui les circonstances. Déjà quelques symptômes très graves'se font jour çâ et là, et le souvenir de Strafford a été plu» d'une fois évoqué dans les journaux allemands, à propos du pilote imprudent auquel sont confiées en ce moment la barque et les destinées de la maison de Hohenzotlern. II importe d'aviser promptement aux moyens de détendre une situation aussi anormale.

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2'i2 UN MUSÉE DE JOUIlNAtlX.

La question d'unité ne se sépare guère pour l'Allemagne de la question de liberté, et, bien que certains groupes politiques aient inscrit sur leur drapeau ex libertate unitas, tandis que les autres ont préféré la devise ex unitate libertas^ en définitive, ces deux mots figurent invariablement l'un à côté de l'autre dans le programme de toutes les fractions du grand parti du progrès. Longtemps, c'est sur la Prusse que l'Allemagne avait compté pour voir ses forces éparses se réunir un jour en un faisceau bien aerré. Non-seulement en effet le congrès de Vienne s'est plu à imposer à la Prusse l'embarras d'une incohésion géographique peut-être sans exemple, mais encore il senablait que l'unité germanique fût depuis Frédéric le Grand le rêve avoué, et, depuis l'éveil de l'idée de nationalité, le premier devoir de l'ambition prussienne. Les destinées presque fabuleuses des électeurs de Brandenburg, qui dans l'espace de moins de deux siècles avaient réussi à accaparer assez de territoires pour en former l'une des cinq grandes puissances de l'Europe, ne pouvaient manquer, pensait-on, de les conduire bientôt sur le trône restauré de l'empire d'Allemagne. Cette couronne impériale que Frédéric le Grand eût achetée de son sang, l'enthousiasme du parlement de Francfort l'offrit sans hésiter à la timidité scrupuleuse de Frédéric- Guillaume IV. Un mot de consentement, et l'empire germanique était fait par la Prusse, sans lutte sanglante probablement, par de simples ressorts diplomatiques, car les trente et quelques fauteuils qui

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composent l'Académie politique des princes allemands étaient à tnoîtié renversés par la bourrasque révolutionnaire. Mais Frédéric -Guillaume IV, qui fut un assez mauvais prince, était honnête homme, et il eut le courage de refuser le bien du prochain. Bref, au bout d'une année, les têtes couronnées de la Confédération se retrouvèrent à leur grand étonnement au complet, et constatèrent avec plaisir que personne n'avait été mangé dans les ténèbres par le loup de la fable, ou plutôt de l'histoire.

Les partisans quand même de l'absorption prussienne ne se laissèrent pas cependant décourager par le refus qu'avait dicté au rot Frédéric-Guillaume la loyauté, chevaleresque jusqu'au mysticisme, de son caractère. Son intelligence s'afTaiblissaît de jour en jour, sa succession ne pouvait tarder à s'ouvrir, et l'on pensa que, si son héritier trouvait dans l'inventaire des biens de la couronne les clefs des petites capitales de la patrie commune, il saurait s'en servir à l'occasion. Le National-Verein s'organisa sur cette idée. C'était le temps, d'ailleurs, où l'heureuse audace du Piémont donnait à la Prusse l'exemple le mieux fait pour réveiller ses velléités conquérantes et renilammer chez elle l'ardeur de convoitises mal éteintes. La maison de Savoie achevant, suivant le vieux dicton populaire, de dévorer feuille à feuille l'artichaut de l'Italie, quel avertissement, quelle tentation pour cette dynastie des Hohenzollern, qui, elle aussi, s'était fait une habitude d'arracher un it un, dans les jardins du voisinage, les flçurons de sa

couronne! Par malheur pour la fortune de la Prusse et par bonheur pour la paix de l'Europe, l'aristocratie prussienne, pépinière d'où sortent invariablement tous les conseillers du souverain, n'a point encore donné à l'Allemagne un Cavour, c'est-à-dire un ministre libéral et sagement hardi, qui ait su rendre tous les peuples d'origine germanique jaloux de la prospérité constitutionnelle de la nation prussienne et enchaîné peu à peu leurs cœurs par l'irrésistible et naturelle séduction d'un spectacle si nouveau. 11 y a longtemps que le National- Verein lui-même , poursuivi et traqué par les fonctionnaires et les vassaux de la Prusse, a dû renoncer, au moins jusqu'à nouvel ordre, au rêve si longtemps caressé de l'hégémonie prussienne.

Tandis que la Prusse néo-féodale semblait ainsi répudier la tradition historique que lui avait laissée . le conquérant de la Silésie, l'Autriche essayait de profiter de l'apathie momentanée de son éternelle rivale pour donner à l'instinct unitaire de l'Allemagne une satisfaction légitime qui, sans léser le droit de iouhaits de tous. A la distance de Berlin et de Munich, nous rt du temps, une idée assez î voisins entendent par unité nmes un peu enclins à nous ible de leurs réclamations et relies. Il ne faut point, ici comme ailleurs, juger trop les autres d'après nousmêmes. Quel que soit le dévouement de l'Allemand

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à la grande patrie commune, néanmoins l'Allemagne particulière où il est né et où il vit occupe toujours dans son coeur la plus large place. S'il est Bavarois, il aimera la Bavière par-dessus tout; la Saxe, s'il est Saxon, et « Temprussiennenient » (ftorws5JfiTung) de l'Allemagne n'est pour lui qu'un cauchemar de mauvais augure, une sorte de fantôme brutal qui lui présente, d'une main, un budget militaire fort lourd à payer,et, de l'autre, un fusil à baïonnette plus lourd encore à porter. Tant qu'il ne voit point la France inquiéter ses frontières, il ne se sent aucun désir de foire le sacrifice de son roi aux convenances de la dynastie prussienne, et ce n'est, en réalité, que son patriotisme du dimanche, plutAt que celui du cœur, qui parle en phrases sonores d'une Allemagne unique. D'ailleurs, ne l'oublions pas, se sentir citoyen d'un pays à la fois un et multiple, traverser vingt royaumes ou duchés les uns après les autres sans sortir de sa patrie, pouvoir parler, même au dixneuvième siècle, d'électoral et de landgraviat, être encore un peu chez soi dans le Luxemboui^ et jusqu'aux portes de l'Albanie, savoir, en un mot, qu'il existe des Allemagnes à l'infini, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest de sa propre Allemagne, ce plaisir un peu métaphysique, quoique très réel, flâne encore plus la vanité de son imagination que la conscience d'appartenir à une Allemagne uniforme et omnipotente ne satisferait son orgueil. C'est ce qu'avait parfaitement bien compris l'empereur François-Joseph en convoquant à Francfort une réunion de tous les

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souverains allemands, destinée à sanctionner, avec ou sans amendements, un projet de réforme fédérale qui devait resserrer, une fois pour toutes, suivant le besoin des temps nouveaux et les leçons de l'expérience, les liens de l'alliance défensive conclue jadis à Vienne, Les exigences de l'opinion modérée n'allaient certainement pas au delà des propositions du jeune empereiar, c'est-à-dire d'un directoire exécutif et d'une représentation fédérale siégeant a côté d'une Diète rajeunie, et, si le roi de Prusse n'eût pas fait avorter, par pure jalousie, cette généreuse tentative qui avait réuni presque l'unanimité des suffrages et provoqué, dans toute l'Allemagne, une explosion indicible d'enthousiasme, l'unité allemande, dans ce qu'elle a de nécessaire et d'excellent, serait faite i\ l'heure qu'il est. En déchirant sans motif le plan de réorganisation fédérale qui n'attendait plus que sa signature, la Prusse, qui n'a pas voulu de la réalité de l'empire, semble n'avoir tenu qu'à se réserver la possibilité d'en poursuivre et d'en caresser éternellement l'ombre.

A l'heure même oti j'écris ces lignes, c'est cependant vers elle que tous les regards, je n'ai pas dit les vœux de l'Allemagne, se tournent de nouveau. Mais l'émotion solennelle avec laquelle on attendit jadis le résultat de l'ambassade parlementaire envoyée à Berlin pour offrir la couronne impériale à Frédéric- Guillaume IV, cette émotion généreuse et sympathique, qui prenait alors sa source dans les plus nobles impatiences du patriotisme, a fait pla:e à une vérita-

ble anxiété, inquiète et fiévreuse. Si l'on en croit les indiscrétions de certaines gazettes, le ministre du roi Guillaume doit avoir déjà fait luire aux yeux des conseillers du jeune souverain de la Bavière la perspective d'une Allemagne catholique du midi, qui s'agrandirait indéfiniment à partir de la vallée du Main, une fois l'Autriche expulsée du monde germanique, tandis que la Prusse s'étendrait enfin à son aise dans le vaste espace compris entre le Main et la mer du Nord. II est impossible d'affirmer que ces projets seront exécutés d'ici à dix ans, mais il serait encore bien plus impossible de trouver dans les antécédents et les principes politiques de M. de Bismark quoi que ce soit qui les rende invraisemblables. Si même quelque étonnement est permis en présence de ces vastes pensées et de ces aventureuses espérances, c'est assurément de voir la Ba\iére associée, provisoirement du moins, au glorieux avenir de la Prusse, tandis que beaucoup de naïfs prophètes l'inscrivaient tout simplement en tête de la liste de ses victimes. M. de Bismark laisserait sans doute volontiers à la Bavière le soin de faire une partie de sa besogne, quitte à sacrifier, en temps et lieu, ce modeste et imprévoyant complice de ses ambitieux desseins. Ce qu'on ne peut nier, en tout cas, c'est que les succès militaires de la Prusse, ses victoires diplomatiques sur l'Autriche, l'impuissance de la rancune anglaise, l'effacement encourageant de la politique française, plus que tout cela peut-être encore, la nécessite inexorable d'endormir à tout prix la vigilance juste-

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ment irritée des représeataots du peuple, tout enfin concourt à forcer les dernières hésitations du roi Guillaume et à lui faire chercher querelle au plus grand nombre possible de ses laibles voisins, aSn de tirer, de la fusion de leurs Etats, la plus grande des Prusses que faire se pourra.

D'un moment à l'autre, la question de succession du Brunswick peut fournir au maître Jacques du cabinet prussien l'étinceUe nécessaire pour allumer l'incendie si vivement désiré. Le Hanovre 'est l'héritier reconnu de ce duché, dont les divers tron* çons s'incorporent à son territoire, et forment de plus une sorte de rempart massif entre la partie orientale et la partie occidentale de la monarchie prussienne. Quelle occasion favorable pour consommer entin le grand œuvre de l'uniâcation de lu Prusse, pour rétablir les communications entre la vallée du Rhin , la Westphalie et la capitale du royaume, le cœur du pays! 11 suffirait de fondre à la fois sur l'héritage et sur l'héritier. Quant au cas de conscience, ici ce n'est rien. Les droits du Hanovre sur le Brunswick ont été avec soin contestés de longue date par des .volontaires du patriotisme ou par des agents secrets du ministère prussien. Plus d'une brochure a déjà été publiée à l'effet de disputer au Hanovre une proie si enviable pour la Prusse. Toutes les familles régnantes de l'Allemagne se trouvant plus ou moins apparentées, on comprend qu'il n'en est pas ime seule qui, grâce surtout à la ccwapUcation des législatioiu romaine* et féodales, a»

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UN UUSBE DE JOLBNAUS. . 23g

soit à même d'élever des prétentions plus ou moins légitimes sur n'importe quel héritage politique de PAlkmagne. Que le ministère prussien fasse un signe, et les jurisconsultes de la couronne, les kronsyndici, ou, comme les appelle quelquefois la malice germanique, les kronsiindici (i), ces anges gardiens du droit écrit qui se chaînent si volontiers de pécher pour la couronne, ne manqueront pas de déclarer les droits de Guillaume I" les plus excellents du monde. Ces droits, en tout cas, si faibles qu'ils puissent étre,^ vaudront toujours bien ceux de Frédéric le Grand sur la Silésie, et indubitablement beaucoup mieux que ceux de la Confédération sur le Slesvig. L'honneur de la Prusse ne manquera pas de lui mettre t'épée à la main, et ce ne seront ni les soldats noirs du feu duc de Brunswick, ni la cavalerie bleude-ciel du roi de Hanovre, qui empêcheront l'aigle de Lovositz et de Molwitz de prendre, une fois de plus, son vol. Qui peut même affirmer que la promenade miliLaire, commencée à travers l'Allemagne du nord, ne se prolongerait pas alors jusqu'aux rives du Main, sinon même au deU. Il se pourrait seulement, dans le cas oii ce trop facile auto-da-fé de petits trônes n'obtiendrait pas l'assentimtnt des peuples intéressés et ne réussirait pas à altérer la complaisante résignation de l'Autriche, que l'£urope s'émût enfin des résultats d'une politique uniquement fondée surl'emploi de la force.

(i) SSndtn «ignifie pécher.

L'Allemagne, assurément, est la maîtresse de ses destinées, er, s'il lui plaisait vraiment quelque jour d'être borussifiée, nous serions les premieFS à nous réjouir sans arrière-pensée de sa transformation unitaire et à la féliciter sincèrement de s'être enfin conformée à cette loi de concentration politique à laquelle obéit aujourd'hui, en Europe, toute race hotnogène. La question cependant est moins simple peut-être que l'Allemagne ne le soupçonne, et il se pourrait bien qu» l'unité complète, l'assimilation absolue de la nationalité allemande, telle que la rêve le parti prussien, réservât à nos voisins plus d'un méconapte et plus d'un danger grave. Je n'ignore pas que l'Allemagne est beaucoup plutôt disposée à traiter de per- fides qu'à accepter comme parfaitement désintéressés les conseils qui peuvent lui venir de France au sujet de son unification. Ce n'est pas une raison pour ne pas lui dire tout d'abord, qu'entre l'éventualité indéfiniment ajournée d'une conquête prussienne et la facilité relative d'une refonte de la Confédération, c'est-à-dire entre les projets plus ou moins secrets de la Prusse et la loyale proposition de l'Autriche, nous n'hésiterions pas un instant à sa place à préférer la paix à la guerre, la justice à la violence; et le possible ' au tfès difficile. Les alternatives d'espérance et de découragement, par où l'ambition tantôt plalonique^et tantôt brutale de la Prusse se plaît, depuis vingt ans, à faire passer l'Allemagne, peuvent durer encore longtemps, sans compter les difficultés, les complications possibles du dehors. Mais ce ne serait là encore

qu'une considération accessoire, si l'unité allemande ne devait sûrement être qu'une source sans mélange de bienfaits inestimables pour la race germanique. Par malheur, cette unité si impatiemment désirée sous une forme quelconque ne nous paraîtrait pas exempte d'une foule d'inconvénients, si elle venait à se réaliser avec ses conséquences extrêmes. Pourquoi, après tout, l'Allemagne ne profiterait-elle pas sur ce point de notre espérience,et, avant de passer sous les fourches caudines de l'annexion prussienne, ne se de manderait- elle pas si en France notre inflexible et sévère centralisation n'a produit que d'heureux résultats? Pour l'action militaire, oui. Pour la vie morale, non. Il n'y a en France qu'une ville de deux millions d'habitants, et trente-six millions de Françaisqui,âdixcommeàdeux cents lieues de distance, font la gi^lerle autour de cette ville. La seconde et la troisième cité de notre pays, Bordeaux et Lyon, ne communiquent pas encore ensemble par un chemin de fer direct, et les Marseillais ont trop de franchise et probablement aussi trop d'indifférence en matière d'esthétique pour ne pas convenir que les productions littéraires et artistiques de Marseille n'ajouteront que peu de chose ù la gloire intellectuelle du dix-neuvième siècle. J'aperçois au contraire, en Allemagne, cinq ou sixcentresdifférents qui sont autant de foyers de lumière. Dresde n'est guère au dessous de Berlin pour tout ce qui concerne les arts, et un simple village universitaire comme Tûbingen l'emportera singulièrement sur Vienne dans l'histoire

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des idées religieuses. Qu'est-ce que Cologne, Aix-la- Chapelle, Crefeld, Elberfeld, Magdeburg, StettlH, Dantzig, au point de vue de la civilisation et de l'influence morale, à côté d'Iéna ou de Heidelberg? Croit-on, par exemple, qu'il eût été indifférent pour Gœthe de trouver à Weimar, au lieu de Charles-Auguste, un fonctionnaire berlinois décoré du titre de landratk ou àç président? Croit-on que l'émulation suscitée et entretenue par cinq ou six princes entre des peuples qui diffèrent les uns des autres par la religion, le climat et l'histoire, ne soit pas une chose salutaire et utile? Croit-on qu'un peu de diversité fasse mauvais effet dans un vaste empire, et qu'un excès de mouvcmeat accumulé sur un seul point dans un milieu de plus en plus vide ne soit pas capable à la longue d'ébranler le mécanisme le plus solide? C'est au bon sens de l'Allemagne qu'il appartient de répondre-à ces questions, et elle y fépondra d'une manière ou de l'autre, suivant qu'elle voudra continuer à dépenser le meilleur de ses forces dans un grand rôle moral et intellectuel ou qu'elle tiendra absolument à mettre l'Europe sous les armes pour s'opposer à la réalisation des mauvais rêves de son patriotisme. Qu'il lui souvienne seulement que le parlement de Francfort, qui ne sera suspecté par personne de lâche complaisance envers la France, avait rétabli l'empire germanique sans supprimer un seul des membres de la Confédération. .

H est cependant une mesure radicale et un peu révolutionnaire qui doit coïncider inévitablement avec

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toute réforme sérieuse et durable du pacte fédéral. Je veux parler de la suppression définitive de ce qu'on appelle outre-Rhin les petits Etats, par opposition aux Etats moyens.' Certes on a ri bien souvent en Franc* aux dépens de ces principautés lilliputiennes dont la loupe seule ou la préparation du baccalauréat révèle l'existence sur la carte du continent européen. 11 y a cependant quelqu'un qui, sur ce chapitre-là, a encore plus d'esprit que Voltaire et même que tout le monde ; c'est la statistique. La principauté de Pyrmont, dont la couronne repose sur la tête du chef de la maison de Waldeck, n^a qu'un mille et demi de superficie, habité par six milie six cent quarante-cinq âmes. Celle de Liechtenstein, malgré une assez notable et récente augmentation, ne comptait, il y a trois ans, que sept mille cent cinquante habitants : sa superficie est de trois milles carrés. Mais pour arriver à ces chiffres élevés, il faut réunir les deux seigneuries distinctes qui composentla principauté. La capitale du Liechtenstein est Vac.uz, un bourg de sept cents âmes : son contingent fédéral, de cinquante-cinq hommes. Le prince, qui aime mieux habiter Vienne que Vaduz, ce que je comprends, et qui d'ailleurs possède dans la Silësieet la Moravie, à titre de simple propriétaire, plus de cent milles carrés, sur lesquels travaille une population d'environ trois cent cinquante mille personnes, se fait remplacer sur son trône par un intendant. Vous voyez qu'à Vaduz on vit décidément en plein opéra -comique, texte d'Etienne ou de Jouy, musique de Nicolo. Il existe même en Allemagne un

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lambeau de territoire libre tellement microscopique que le congrès de Vienne a oublié d'en faire l'attribution  quelqu'un : c'est le domaine de Wolde, situé entre la Prusse et le Mecklenburg, et dont le proprié~ taire s'est érigé peu à peu en seigneur suzerain, tandis qu'à Berlin et qu'à Sch^verin les jurisconsultes délibéraient : ils délibèrent encore. Immédiatement après ces infiniment petits de la Confédération germanique, viennent des Etats qui ont plus de vingt mille habitants, mais qui présentent à un degré bien plus choquant une anomalie bizarre, et, au point de vue administratif, très grave, je veux dire l'inconcevable morcellement, l'état parcellaire de leur constitution Topogra{âiique. Le grand-duc d'Oldenburg, par exemple, nen content de régner sur les Oldenbourgeois, règne également sur la principauté de Birkenfeld, qui se trouve au sud de Trêves, et sur celle de LUbeck, qui s'étend Sur les rivages de la mer Baltique. Le landgrave de Hesse possède depuis i8i5, au milieu de la Prusse transrhénane, une sorje de colonie continentale dont il aurait également grand'peine à aller toucher les fermages, le jour oh il rencontrerait une compagnie prussienne sur son passage. On pourrait citer cent autres détails probablement beaucoup plus curieux. L'administration de toutes ces enclaves serait à peu près impossible si un réseau savant de conventions et de bons services réciproques ne rassemblait tant bien que mal toutes ces miettes de territoire, et ne parait aux principaux inconvénients d'un enchevêtrement aussi compliqué. Les

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petits Etats de la Thuringe, par eiemple, ont contracté une union à peu près complète en matière de crédit public et de justice criminelle. Leur cour de cassation siège à léna, où se trouve également leur Université, entretenue à frais communs. Les villes libres ont aussi à Ldbeck une cour suprême. Un nombre déjà assez considérable de petites souverainetés, telles que Coburg-Gotha, les quatre principautés de Reuss et de Schwarzburg, le duché de Saxe-Altenburg ont conclu avec la Prusse des traités militaires qui versent la petite armée de chaque prince dans les cadres de l'armée prussienne. Grâce à ces mesures économiques et sages, la plupart de ces modestes gouvernements ont pu résoudre an profit de leurs sujets le problème de l'administration à bon marché. Tandis qu'un Prussien acquitte en moyenne huit thalers d'impôts, l'hal^itant du Mecklenburg n'en a que deux à payer (i). Depuis quelques années, les habitants de la principauté de Schwarzburg-RudoJstadt sont plus heureux encore : les impôts directs ont été abolis en 1860. De pareilles immunités ne sont que trop bien faites pour rendre supportable l'anachronisme d'une situation si rare à tous égards en Europe. 11 est cependant un juste sentiment de fierté qui doit rendre aussi chaque homme de cœur sensible

(i) M. Vuitry a affirmé Je lî mars '1866 au Corps législatif qu'un Français ne payait en moyenne que 41 francs dlmpdts. Cependant le budget de la France Étant de 2 millards aoo mil' lions à répartir entre environ 3j millions de Français, le chiffre exact paraît beaucoup plus rapproché de 6'^ francs que de 4i>

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au ridicule de se trouver parqué dans l'une de ces bergeries idylliques, dans un de ces hochets héréditaires qu'une diplomatie trop aimable n'a pas su retirer des mains d'une grande famille. Une patrie qu'un nuage recouvre et qu'une averse déborde n'est pas une patrie. La dignité humaine étouffe dans une atmosphère aussi étroite, et toutes les largesses du monde ne sauraient compenser pour une âme bien née l'humiliation de la demi-domesticité, de la vie doucement végétative qui est la seule vie possible dans ces antichambres en pleins champs,

L'Allemagne aurait presque te droit d'user de rigueur pour effacer de sa géographie ce luxe inutile de bigarrures; il lui suffirait de rappelerà ces propriétaires couronnés qu'ils n'ont échappé la plupart à la médiatisation napoléonienne que pour avoir donné â leur patrie le triste exemple d'une accession empressée à la Confédération 'lu Rhin. Mais nous croyons sincèrement qu'il est des moyens de persuasion ou de nécessité morale par lesquels l'expropriation pour cause d'utilité publique de ces monarques au petit pied peut s'accomplir de leur consentement même, ou du moins sans trop de mauvaise grâce de leur part. Sans parler des échanges mutuels de territoires qui pourraient singulièrement simplifier le fractionnement politique et administratif du pays, le système des compensations conduirait aussi dans plus d'un cas â une abdication à l'amiable. Déj même plus d'un petit prince s'est rendu à l'argument irrésistible que Figaro a grand tort d'appeler le nerf

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deJa guerre, car il fait aussi des miracles en temps de paix. Pendant le règne de Louis- Philippe, le duc de Coburg-Gotha a vendu à U Prusse, moyennant une rente annuelle de 80,000 thalers, la principauté de Lichtenberg, située entre le Paladnat bavarois et la Prusse transriiénane. C'est également à la suite d'une révolution que le 7 décembre 1849 les deux principautés de HohenzoUern ont été cédées au rot Frédéric-Guillaume IV et annexées au territoire prussien. Quelques mois plus tard, en mai i85o, l'un des princes de Lippe vendait encore à la Prusse, contre une rente de 9,000 thalers, la seconde moitié de son ancienne capitale de Lippstadt, la seule que la diplomatie lui eût laissée. En 1854 enfin, le grand-duc d'Otdenburg a cédé à son tour au gouvernement prussien, en échange d'un demi-millioD de thalers, le port de Jahde avec un petit territoire adjacent. Tout porte à croire qiie l'ère de ces acquisitions ne fait que s'ouvrir, et la Prusse se montrera touiours disposée à secourirde sa bourse les petits Etats besoigneux ou en faillite, pourvu qu'il lui soit permis, comme à Shyiock,de prélever quelques livres de chair sur la personne de l'emprunteur. Parler de faillite à propos de ces petits Etats n'est pas, du reste, supposer l'impossible. Anhalt-Kôthen et Schaumburg- Lippe ont déjà n:\anquc à leurs engagements et l'raudé leurs créanciers. La Prusse, à l'avenir, ne manquera jamais de profiter de semblables occasions, er la vente récente faite par l'Autriche de son droit de co-possession dans le Lauenburg aura même eu cela de bon

qu'elle aura fixé publiquement le prix moyen A'un Allemand pour le cabinet de Berlin. A 400 fr, par tète, l'article est donné!

Une autre cause d'éliminations accomplies ou prochaînes dans le sein de la Confédération, ce sont les pactes de famille faits en prévision de l'extinction d'une branche. Le i" octobre 1848, le prince de Reuss-Ebersdorf, Henri LXXIl, a abdiqué au profit de Henri XLII, prince de Reuss-Schleitz. Une fusion analogue s'était opérée en 1 847 entre les deux duchés d'Anhalt-Kùthen et d'Anhalt-Dessau. Un nouveau décès a rattaché depuisâ ces deux duAéscelui de Bemburg, et aujourd'hui la famille d'Anhalt ne compte plus qu'un souverain. L'année dernière, le landgrave de Hesse-Homburg, qui n'a pas d'en^nts, a conclu un traité avec le grand-duc de Hesse-Darmstadt, pour régler le sort de ses sujets après lui ; d'après ce traité, le landgraviat sera incorporé définitivement au grandduché, après une période de vingt-cinq ans, pendant laquelle les deux Etats vivront sous le régime de Tunion personnelle. J'ai déjà dit que le duc de Brunswick, qui lui non plus n'a pas d'héritiers légitimes, a reconnu déjà les droits du Hanovre sur son duché : iJ a également exigé en retour le bénéfice d'une administration spéciale. Les dispositions testamentaires des princes allemands peuvent faire encore beaucoup pour l'unité de la patrie commune. 11 y a, par exemple, en Allemagne un duc qui est un homme émtnent, et dont le patrimoine politique est jusqu'à présent destiné a devenir un duché de consolation

pour le fils puîné d'une grande reine, qui dans quelques années pourra embrasser maternellement à peu près tous les fronts couronnés de TAllemagne. 11 ne dépendrait sans doute que de ce prince de laissera sa mort les élénients d'un royaume de Thuringe. Quel bienfait pour l'Allemagne, si cette œuvre de sage politique pouvait tenter son patriotisme! Avec un royaume de Thuringe et un royaume de Hesse, les trois quarts des monarchies insignifiantes de la Confédération se trouveraient absorbées. Qui sait au reste si le bon sens de quelques-uns de ces petits princes ne réserve pas encore â l'Allemagne la surprise d'abdications volontaires, à l'instar de celle des anciens souverains de Hohenzollern r Le métier de prince, après tout, est par le temps qui court un métier, sinon très rude, du moins assez ingrat, et, si la main du hasard a égaré en Allemagne quelque couronne précaire sur la tète d'un homme d'esprit, cet homme d'esprit s'apercevra un jour que M. Tweslen ou M. Virschow joue un rôle infiniment plus brillant que le sien, et surtout plus utile.

J'arrive enfin à la politique extérieure de l'Allemagne, mais je n'y arrive, s'il faut l'avouer, qu'à regret et malgré moi. Chose étrange en effet! Autant nous venons de voir l'Allemagne patiente et douce chez elle, autant à présent nous allons la voir en face de l'Europe systématiquement malveillante, et, disons-le franchement, parfois aussi pusillanime que provocatrice. Voilà sans doute des mots bien sévères. J'ai hâte de dire que par une heureuse inconséquence les

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personnes paraissent n'être point comprises dans ces mauvais sentiments dont à peu près tous les peuples sont victimes outce-Rhîn et que l'aménité allemande serait presque capable d'y faire oublier à un Français ce qu'on y dit de la France. C'est toujours une demiconsolation de pouvoir penser que les principes sont plutôt engagés que les individus dans ces implacables querelles faites à tout le monde par l'opiniâtreté germanique. Ce n'est pas toutefois sans une douloureuse tristesse que les amis de cette Allemagne intellectuelle, dont les labeurs artistiques et les moeurs plus sincères peuvent sur bien des points servir de modèle à l'Europe, se résignent â révéler une fois de plus les extravagantes lantaisies de son ambition théorique.

Je n'ai pas besoin de dire quel débordement d'enthousiasme inonda l'Allemagne au lendemain de Waterloo; c'était la seconde fois que la Prusse et ses alliés accablaient la France qui si longtemps les avait accablés. Après avoir conquis à Leipzig leur délivrance, ils venaient de détrôner Napoléon, l'auteur de tous leurs maux. Il sembla à la race germanique qu'elle était désormais invincible, et, sur ce sentiment d'orgueil, elle s'enferma pour un demisiècle dans son cabinet d'études, rêvant toujours de Leipzig et de Waterloo. Alors une sorte de vertige patriotique s'empara des meilleurs esprits, des savants comme des philosophes. L'histoire et la poésie devinrent deux écoles de présomption nationale, et il n'y eut bientôt plus un écrivain doué

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d'assez de courage pour oser refuser l'empire du monde» à ses compatriotes. On refit de toutes paris et de toutes pièces les annales du monde afin de les adapter, par un prodigieux effort d'imagination et d'incroyables frais de mise en scène, aux convenances de l'infaluation germanique. L'Allemagne devint, de son propre avis, le messie des nations, et il fut bien prouvé que rien ne s'étaitiait depuis Adam et Eve sur notre planète, sinon pour préparer sa grandeur à venir. Ces brillants et détestables sophismes que M. Gervinus avait trouvés dans la philosophie hégélienne, bientôt des orateurs illustres se mirent à les proclamer de vive voix, du haut de la tribune parlementaire de Francfort, comme le catéchisme politi^e'du pays, et, à la surprise de l'Europe indignée, le patriotisme exorbitant, la dévorante ambition, qui, jusqu'alors s'étaient cachés dans des feuillets imprimés, se trouvèrent admis comme des articles de foi d'un bout à l'autre de l'Allemagne. Dès lors, on osa proclamer que, partout où il existait un intérêt allemand, l'honneur allemand se trouvait par là même engagé. Jamais la candeur de l'égoïsme national n'avait été plus loin; on avait à la fois outre- Rhin l'illusion et l'ivresse de la force. L'Allemagne expia chèrement ces coupables aberrations, puisqu'elle manqua une fois de plus l'occasion de faire son unité. Cette dure leçon ne parait point cependant avoir réveillé dans sa conscience le sentiment de l'équité internationale et de ses propres intérêts. En r865, à peu près autant qu'en 1 848, le souvenir de Leipzig .

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et de Waterloo continue à l'entretenir dans la ferme persuasion qu'il D*est pas de défaite possible pour elle, et que les prétendus droits des autres peuples expirent à la limite de ses convoitises. A eux de s'indiner de gré ou de force devant sa mission providentielle. Quant à elle, semblable au don Juan de Molière, il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de sei désirs, elle se sent un cœur à dominer toute la terre, et elle souhaiterait qu'il y eût d'autres mondes pour y pouvoir étendre ses conquêtes belliqueuses.

C'est la Pologne qui a le triste privilège de figurer en tête du catalogue des mille e tre nations destinées à appartenir à l'Allemagne. Sans doute le gouvernement prussien n'a pas envoyé dans le duché de Posen un Mourawieffavec ordre de faire en sorte que le combat finisse faute de combattants. L'imagination de l'Allemagne est encore plus coupable que son coeur, et je veux croire qu'elle n'a pas assisté sans un frémissement de dégoût à l'extermination .ordonnée par la Russie. Sans doute aussi la langue polonaise, dans le cas d'absolue nécessité, n'est pas proscrite des tribunaux prussiens, et ce n'est pas nous qui refuserons de reconnaître la supériorité de la race germanique sur la population indigène du duché de Posen et de la province de Prusse, au point de vue de la persévérance et du travail. Mais comment oublier l'application coupable de Frédéric le Grand à jeter sans relâche, dans l'anarchie séculaire de la Pologne, l'appoint de ses intrigues diploma-

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tiques et militaires ? Comment oublier que k Prusse a déchiré les pages des traités de i8i5 qui avaient promis aux habitants de la Posnanie une autonomie administrative et commerciale complète ? Comment oublier qu'à une époque toute récente le directeur général de la police dans la province, M. Barensprung, a eu l'audace d'organiser le simulacre d'une conspiration polonaise, afin de faire tomber plus vite sous les coups précipités d'une répression violente les derniers restes d'une nationalité qui ne s'éteint pas assez tôt au gré de ses ennemis? Comment oublier enfin qu'un ministre de l'intérieur, M. de Flottwell, a pu ouvrir légalement un crédit budgétaire pour aider la population allemande du grand-duché à acquérir le plus promptement possible les terres patrimoniales, les biens nobles que les amendes et les confiscations n'avaient pu encore enlèvera leurs propriétaires ? Il est beau a près cela de voir un écrivain tel que M . Gustav Freytag venir dans un roman lancer à la tète de la race polonaise le reproche d'ivrognerie et de paresse incurable, et assaisonner ses invectives du contraste perpétuel de l'énergie active et durable du colon allemand ! Lâchement provoqués par une police odieuse et publiquement raillés par ceux-là mêmes qui devraient adoucir un préjugé haineux, que peuvent attendre les Polonais de la générosité de l'Allemagne? Leurs députes, dans la seconde chambre prussienne, ne paraissent à la tribune que pour soulever les huées de tous les partis sans distinction, et le moindre mot i5 D,g,t,ioflb,GoogIe

qui trahit chez eus une lueur d'espérance ou un mouvement d'indignation amène immédiatement une réponse du ministre de la guerre et la menace d'une prochaine mise en état de siège.

II n'a pas suffi cependant à l'Allemagne d'avoir entre les bras ce cadavre qui semble s'obstiner  vouloir revivre. Elle a tenu, en 1864, à renouveler ses exploits de 1772, et, à la face de dix nations civilisées, mais trop jalouses de leur enrichissement pour s'inquiéter beaucoup des intérêts de la justicg, elle a tranquillement démembré le Danemark, comme jadis elle avait démembré la Pologne. Certes, en ce qui concerne le Holstein, l'Allemagne eût eu les meilleurs droits du monde à réclamer cette portion de la patrie commune, si elle pouvait songer à invoquer en sa faveur [e principe dae nationalités , qu'elle ne reconnaît, qu'elle ne respecte nulle part, dés qu'il tourne contre elle. Quand on fait garder les forteresses de Mayence et d'Ulm par des régiments tirés de la Vénétie ou de la Transylvanie, il ne faut plus parler du droit de l'Allemagne à reprendre dans son sein tous les enfants plus ou moins légitimes qu'elle prétend avoir en Europe. Une maxime morale ne se scinde pas en deux .- si l'on veut s'en armer comme d'un droit, il faut aussi l'accepter comme un devoir. Le Danemark, du reste, n'avait jamais hésité à reconnaître les justes droits de la diplomatie fédérale sur le Holstein. Mais ce n'était pas seulement le Holstein que réclamait le patriotisme allemand, c'était surtout le Slesvig. Or

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le Slesvîg n'étant pas compris dans la ConfiSdératîon et une partie seulement de son territoire se trouvant occupée par des familles, qui parlent allemand, il est vrai, mais dont la plupart portent un nom danois, ou bien encore par des populations de race et de langue également difficiles à classer, nous avouons humblement n'avoir jamais saisi le lien de droit ou d'équité en vertu duquel des publicistes, qui ne sauraient dormir en sûreté sans la ligne du Mincio, ou des hommes d'Etat, qui ont appris le droit public dans les traités de Vienne, s'évertuaient à rattacher à l'Allemagne cette province limitrophe. Les deux grandes puissances, qui ont cueilli les lauriers de Missunde et de Dybbôl, ont argumenté des concessions promises en iSSaetqui eni863 n'auraient point été encore accordées en fait. Il y aurait là une question délicate à résoudre, car il est certain que le Danemark, fort de son bon droit, a relâché le moins qu'it a pu les derniÈres attaches qui reliaient encorde Slesvig au reste delà monarchie. Mais ces promesses de i852, la force seule les avait arrachées au Danemark, et l'intervention de la force à cette époque ne se justifiait par aucuh droit écrit ou non écrit. Les stipulations de î8i S, en plaçant le Slesvig en dehors de l'Allemagne, avaient tranché le pro^ blême qui eût pu naître de la nationalité mixte de ce pays frontière. On parlait, à la vérité, d'un parchemin de 1448 destiné à assurer l'union éternelle du Slesvig et du Holstein. Mais comment, sans la noble folie du teutonisme, ycnir proclamer eo' i8ô3 la

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validité d'un pareil document, quand une convention européenne, aussi solennelle que celle de Vienne et au bas de laquelle se trouve la signature de l'AUemagne victorieuse, a réglé tout autrement la question. L'Allemagne, en réclamant le Slcsvig, imitait l'acheteur candide d'une propriété qui viendrait exiger celle du voisin par-dessus le marché, sous préteste qu'à l'époque de Pépin le Bref ou de Charles Martel les deux terres n'en faisaient qu'une. Disons-le bien haut à l'Allemagne : la conscience tout entière de l'Europe a souffert de voir la Prusse et l'Autriche oublier un instant leur rivalité de deux siècles pour se jeter brutalement sur un ennemi incapable de toute lutte sérieuse, et, si c'est déjà une étrangeté trop piquante qu'une guerre entreprise en partie avec des régiments italiens et croates pour rendre à l'Allemagne six ou sept cent mille Allemands et qui fioalement se termine par l'incor-poration militaire de districts danois et frisons dans un état germanique, c'est une anomalie beaucoup plus singulière encore que cette guerre ait eu pour conséquence imm^iate de partager entre les deux vainqueurs ces mêmes duchés auxquels ils n'étaient allé porter, à les en croire, qiie la liberté de s'unir.

Ce double succès obtenu par la politique de l'Allemagne ne §gure cependant qu'à titre d'à-compte dans le programme de ceux de ses historiens, de ses philosophes et de ses poètes qui l'ont sacrée pour la monarchie universelle. Bien d'autres projets d'agrandissement sont depuis longtemps à l'étude aussi bien

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dans les bas-fonds de' la démagogie que dans les plus hautes sphères du monde officiel. J'ai dé|â vu bien des fois les Universités de la Suisse figurer au nombre des Universités allemandes, et l'année dernière, à Dresde, sur les transparents qui décoraient un monument public, l'Helvétie avait sa place parmi les pro- Yinces de l'Allemagne. Dieu sait cependant quel déchaincmcnt d'indignation se produit de l'autre côté du Rhin, toutes les fois qu'une plume française se permet de rappeler, fût-ce le plus innocemment du monde, qu'on parle ù peu près français à Genève. La Lithuanie et la Courlande sont encore deux provinces que l'Allemagne ne saurait se consoler de voir entre les mains de la Russie, surtout quand elle songe qu'elle possède déjà de la preïiïière le district de Gumbinncn et que le fils naturel d'un de ses rois a été un peu duc de Courlande. Ce qui navre encore le cceur de plus d'un patriote sincère de l'école de M, Arndtjc'est qu'un royaume aussi riche et aussi bien équipé en vaisseaux que la Hollande ne soit pas le vassal de la Diète. On trouverait même des écrivains mélancoliques dont la large et inépuisable sollicitude pour les intérêts allemands n'hésite pas à revendiquer en masse tous tes pays de langue flamande, comme des serfs en rupture de ban. Mais les deux fantômes échappés de l'antiquité germanique et dont le sort actuel trouble surtout d'un éternel remords les Marlboroughs de la Germanie, ce sont ceux de l'Alsace en pleurs et de la Lorraine en deuil. Il n'y tt pas à en douter, l'idée d'une revendication à main

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armée de ces deux .provinces" -subsiste toujours en Allemagne, et des hommes tels que M . de Vincke, l'an- , cien chef du centre droit dans les premières assemblées parlementaires de la Prusse, ne désespèrent pas de vivre assez longtemps pour assister au grand jour où ces deux filles, si longtemps ingrates, viendront se jeter repentantes au cou de leur mère.

Que l'Allemagne cependant y regarde à deux fois avant d'engager une lutte que ses quarante iSillions d'habitants, aidés même des trente millions de satellites dénationalisés dont disposent la Prusse et l'Autriche, ne parviendraient peut-être pas à terminer au gré de ses vœux. Je ne sais si la Russie se résoudra quelque jour à écouter favoraMement les réclamations de l'érudition germanique, mais ce que je puis affirmer, c'est que la France trouverait pour défendre son territoire menacé des ressources formidables et un inépuisable fonls d'énergie. En vérité il fimt être de Krâhwinkel pour s'imaginer qu'on parle allemand à Nancy, et, quant à l'Alsace, c'est à peine s'il est une seule de nos provinces qui soit plus française par le cœur. A l'Alsace nous devons Kléber et Desaix, c'est tout dire. Mais, puisqu'il en est temps encore, adjurons le patriotisme alletiand de rentrer au plus tôt dans la voie de la raison et de la loyauté, du bon ^ns et de la bonne foi, et de ne pas s'exposer à faire à son tour la fâcheuse expérience de ce que peut l'Europe «roalisée contre un peuple d'une ambition gênante et incorrigible. Il suffira à l'Allemagne de se recueillir un peu pour reconnaître tout ce que ses

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prétentions à l'empire universel ont de contraire aux principes mêmes de la justice la plus élémentaire. La race germanique possède une puissance d'expansion et une sorte de fécondité physiologique qui suffirait à peupler les cinq parties du monde, si le monde pouvait Jamais songer à abdiquer tout entier en faveur de la race germanique. Chaque année, la misère chasse du sein de la patrie allemande des bandes innombrables de familles hâves et faméliques, qui s'écoulent sans cesse, sans cesse, comme le trop-plein d'un réservoir inépuisable, vers des pays plus heureux. ■ D'abord, on accueille sans défiance, avec plaisir même, ces hôtes inattendus, car ils sont d'humeur paisible et d'habitudes laborieuses. Peu à peu cependant, à mesure qu'ils se sententplus nombreux, ils se montrent plus exigeants. Les premiers habitants, les vrais possesseurs du sol s'alarment enfin, et songent à défendre leur patrimoine contre ce flot toujours grossissant de familles errantes qui s'attirent les unes les autres. Mais à ce moment, la même patrie allemande se lève comme un seul homme et d'une voix hardie crie aux maîtres de la maison le fameux mot de Tartuffe à Orgon : c'est à vous d'en sortir. On démontre alors (que ne démontre-t-on pas?)que i l'intelligence et le capital », sinon la modestie, appartiennent exclusivement dans le pays <t l'élément germanique, on arrange en conséquence l'histoire de l'Europe, on invoque l'honneur de l'Allemagne, bref la place finit ' par rester tôt ou tard à l'émigration. De semblables doctrines peuvent mener loin, et Paris lui-même n'y

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échapperait pas. C'est sérieusement que je parle. La plupart des arguments dont on s'est servi pour faire entrer le Slesvîg dans* la foule des nationalités au service, bien involontaire, de l'Allemagne, s'appliqueraient fort justement à Paris, car enfin Charlemagne a gouverné l'Ile de France, et notre capitale renferme une colonie allemande, évaluée ^cinquante mille âmes, qui a eu plusieurs années son journal et son théâtre, qui a encore partout des turnvereir.e et des trinkhal- /e/i,et o^ l'on ne compte pas moins de vingt-six Mûl- 1er et de trente-sept Schneider. Faut-il ajouter que non-seulement nos principaux tailleurs, mais encore nos rois de la finance portent des noms en er ou en heimy et que les idées germaniques font irruption de tous côtés dans le peu de littérature sérieuse que nous avons } Non, en vérité, il n'y a rien à répondre à une argumentation aussi claire. C'est l'Allemagne qui nous habille, qui met son argent dans nos poches, qui nous instruit et nous amuse. Le jour où il lui conviendra de réclamer aussi Paris, nous n'aurons qu'à nous incliner devant son auguste volonté, trop heureux d'être admis à servir d'humbles instruments à sa içiesion divine. A moins toutefois que d'ici là le populus late rex des temps modernes ne reconnaisse enfin tout ce qu'il y a de puéril, d'enfantin même dans des doctrines qui, si elles pouvaient être prises au sérieux, deviendraient une injure permanente pour la juste susceptibilité de ses voisins. Que les compatriotes de M. Gervinus et de Hegel le sachent bien ! l'Europe ne deviendra jamais la proie d'un peu-

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pie, et la seule conséquence pratique du prétendu droit de la race germanique à germaniser toul ce qu'elle touche serait à l'avenir de la faire chasser en temps opportun de chez tous ceux qui veulent bien lui donner asile.

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Leipzig est ia capitale commerciale du royaume de Sase, de même que Chemnitz en est la capitale industrielle. C'est à Leipzig que M, Gustav Freytag, après avoir écrit le roman commercial de l'Allemagne moderne, SoII und haben {Doit et avoir), était venu se fixer, comme au centre de son idéal terrestre, non loin sans doute de la maison Schrôter et Wohlfahrt. 11 ne faut au reste qu'une courte flânerie dans les rues centrales de Leipzig pour se convaincre qu'on est là dans un monde d'affaires très actives. A part le ratkhaus qui déploie fièrement sur le marktplat:( sa longue façade gothique et marque à la fois l'antiquité et le point de départ de la ville, la plupart des constructions font l'effet de grands cubes d'une monotonie parfaite. Ce sont bien des maisons de commerce bâties par des commerçants. L'habitude d'ane sage économie a proscrit à peu près partout astragales et

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coionnades, luxe sans profit, étalage inutile. C'est â peine si le dix-huitième siècle a trouvé çâ et là moyen de suspendre sur un mur une modeste guirlande ou de déposer une urne de pierre à l'angle d'un toit. L'architecture générale de la ville a pour caractère essentiel l'énormité dans la simplicité. Chaque maison au reste, que dis-je? chaque étage, chaque fenêtre presque a ses armoiries parlantes, son écusson commercial, son enseigne, s'il faut l'appeler par son nom, et ce tumulte de voix silencieuses qui parient à vos yeux, cette grande et confuse symphonie du commerce local vous en apprendra bien plus encore sur les habitudes de la population et sur son genre de vie que ne pourraient le feire ses demeures sans originalité architeetonique.

La ville elle-même n'est qu'un quadrilatère irrégulier assez petit et coupé par une douzaine au plus de belles rues. Mais ce quadrilatère se trouve inscrit dans un vaste cercle de faubourgs que sépare de la ville proprement dite le parc anglais, la promenade circulaire créée sur l'emplacement des anciennes fortifications. Des bonnes d'enfants du pays d'Altenburg errent aujourd'hui dans toute la pompe de leur costume national sur les fossés comblés, et les corneilles tournoient en croassant au-dessus de ces ombrages qui, pour n'être pas encore séculaires, n'en sont pas ttiOins précieux i la population enfantine et sentie de Leipzig. C'est au delà de ce labyrinthe sans fin de jardlHs eoiltinus, décores de placé en place pat qtiti^tais si«hii»i qu'on entré dans les l'au-

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bourgs, c'est-à-dire dans la partie la plus neuve et la plus riche de La ville. Sans doute il y a encore bien des magasins et des bureaux parmi ces habitations de luxe, parmi ces paisibles et opulentes retraites occupées par la bourgeoisie de la cité, et consacrées à la vie de famille. Mais ici du moins la fantaisie de l'architecte s'est plu à égayer la largeur de la rue et le correct alignement des constructions. On ne voit plus inévitablement sortir du milieu de chaque façade un balcon fermé à deux ou trois étages. Cet arrière-salon aérien prend toutes les formes et toutes les positions possibles. Les fenêtres, elles aussi, s'accouplent ou s'espacent de dix manières différentes dans la même rue. Des cariatides soutiennent les portes d'entrée. Des jardins, des berceaux de plantes grimpantes disposés à la manière italienne complètent les agréments extérieurs de ces confortables édifices, fruit du travail quotidien de plusieurs générations. Il y a vraiment des chefs-d'œuvre d'architecture domestique dans ces quartiers nouveaux. Un seul d'entre eux, celui qui est tourné vers l'ouest, sert d'asile aux classes pauvres. Ce faubourg se trouve en outre sillonné par plusieurs petites rivières, ce qui achève de lui donner une physionomie tout à fait particulière et un cachet de malpropreté très caractéristique. Des courants d'eau noire oti barbotent les roues des moulins et oii travaillent les tanneurs y viennent baigner incessamment le pied des maisons. Le pis, c'est qu'il faut traverser cette affreuse petite Venise pour gagner les jolies prairies, agréablement

plantées de groupes d'arbres, qui ont reçu le nom un peu trop oriental, et surtout trop pea justifié, de Rosenthal, c'est à-dire de Vallée des roses.

Au delà de la ville et de la ligne oti ses faubourgs se perdent dans la campagne, au delà des pelouses encombrées de châssis de toile cirée en préparation, au delà des premières barrières de péage obliquement relevées au-dessus des grand'routcs , s'étend cette immense plaine de Leipzig, marquée sur toutes les cartes d'état-major d'un trait au crayon rouge. Là s'est plusieurs fois joué en quelques heures le sort du monde. Là ont cessé de battre bien des milliers de cœurs qui aimaient et qui étaient aimés. De ce déluge de sang, l'impassible fécondité de la nature a fait jaillir de riches moissons, et c'est à peine si quelques monuments funèbres élevés aux puissants de la terre désignent la place où leurs restes reposent dans ce cimetière engraissé de tant de cadavres anonymes. Partout, sur ce sol noir et plat, apparaissent des villages couverts de tuiles écarlates. Partout des moulins à vent isolés font mouvoir joyeusement et rapidement leurs grandes ailes grises en croix. Partout en6n la locomotive siffle, entraînant une longue queue de voitures sous une queue plus longue encore de vapeur épanouie. Leipzig ne compte pas en effet moins de cinq embarcadères différents et de cinq grandes lignes ferrées qui mettent son commerce en communication rapide et quotidienne avec l'Allemagne entière. A l'heure qu'il est, les grand'roules, dont une double rangée de peupliers marque la direction à travers l'é-

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tendue, ne voient plus passer qu'à de longs intervalles uii piéton ou une charrette. Le torrent des marchandises et des hommes a pris un autre cours. Ce sont des fleuves à sec.

Que le lecteur me pardonne ce préambule. La foire de Leipzig est une scène dont la ville de Leipzig est le théâtre. II était naturel de décrire le décor avant d'en venir à l'action. Cette foire n'est rien moins qu'une institution impériale dont les origines remontent au douzième siècle. Je n'entreprendrai donc pas d'en faire ici l'histoire, de dire quels furent ses ennemis ou ses protecteurs, et comment cet humble marché a réussi, de prt^rès en progrès, à devenir le principal débouché, la grande exposition de l'industrie germanique. Nul événement cependant n'a contribué à cette prospérité presque inespérée autant que l'union douanière connue sous le nom de Zollverein et dont l'Allemagne doit la conclusion et les bienfaits à l'initiative de la Prusse. Il y a treize ans, la statistique évaluait déjà à près de 2 5o millions de francs l'importance des af&ires qui s'y traitent en une année. .A.ujourd'hui ce chiffre a sans doute doublé. Il ne saurait au reste donner une idée de l'activité déployée pendant ces grandes assises du commerce allemand, si l'on ne songe que, la plupart des articles apportés ëùr ta jdice se donnant Jt uh bas prix fabuleuxj un seul thaler suppose quelquefois une quantinî ctmsidérable de Ventes ou d'achdts. Vingt-cinq à twnte miHe étrangers venus de la Pologne aussi bi*h que du Tyrt)!, dt l'Asii commi: dé

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LA FOntE DE LEIPZIG. 367

l'Ecosse, de l'Amérique du Nord ou de l'Amérique du Sud, envahissent, aux époques indiquées ei immuables, jusqu'aux- chambrettes des étudiants en vacances. On a tort en effet de parler de la foire de Leipzig. Le fait est qu'il se tient par an trois foires à Leipzig, Celle du mois de janvier est de beaucoup la moins considérable des trois; celle du mois de septembre vient se placer au second rang, et le premier appartient sans contredit à celle de Pâques. C'est celle-là qu'il faut aller voir, quand on veut se donner le spectacle de la foire de Leipzig. A elle seule, elle ne dure pas moins de quatre semaines, et chacune de ces semaines, de même qu'elle a une destination spéciale, porte aussi un nom particulier. La première (vortvoché) est occupée tout entière par les transactions du commerce en gros. Puis vient la semaine du com' merce de détail, mais seulement de celui du ZoUverein ; elle se nomme la semaine des tonneliers ou peutêtre plus exactement des déballeurs(^ôf(cAer»'0£'Ae). La troisième, celle où les étrangers sont admis, est proprement la semaine de la foire (rnessivocke). Une dernière semaine sert enfin à régler les comptes et à effectuer les payements de l'année : aussi l'appellet-on \ahl)foche.

Le hasard et un train de chemin de fer m'avaient, un mois environ avant Pâques, amené pour quelques heures à Leipzig, précisément l'un des deux grands jours de pénitence officielle dans le royaume de Saxe. Le long des magasins hermétiquement fermés, mères et filles, le livre de prières i la main, gagnaient, silen-

cieuscs, le temple prochain, dont les abords étaient gardés par des troncs posés sur des trépieds de bois et des chaînes tendues à travers la ruE. La sonnerie lente des cloches troublait seule le silence. Quelle surprise pour moi lorsque je revins à Leipzig au moment de la foire! L'antithèse du souvenir doublait à chaque pas l'effet du présent. Jamais, je crois, il ne m'avait été donné de voir une ville encombrée à ce point. A peine s'il était p)Ossible de se mouvoir à travers la foule compacte qui se pressait entre les maisons. A de certains moments, on se sentait soulevé, emporté comme par une vague. Ailleurs il fallait marquer le pas, et attendre en se faisant le plus mince possible. La cité tout entière n'était plus qu'un entrepôt immense, qu'un dock sans limites. Dans ce bazar en plein air, dans ces piles de sacs et de ballots qui jonchaient le pavé, je veux dire les cailloux taillés à facettes qui en tiennent lieu ici, il y avait à peu près de tout, des anguilles fumées et des paquets de couteuux avec l'échantillon en dehors, des images pour les enfants et des étrilles pour les chevaux, des chaussettes et des accordéons, des voitures découvertes et des fleurs artitîcielles, des barres de savon et des guillotines en fer-blanc pour rogner le bout des cigares, des photographies plus ou moins banales et des paires de jarretières plus ou moins élastiques, des cachets avec tous les chiffres imaginables et des canevas de tapisserie â moitié travaillés, de monstrueux rouleaux de cuirs et d'innombrables pièces de drap, des saladiers de verre et des'guirlandesde cadenasjdes in-

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dicnnes de Chemnîtz ou de Zwîckau et des horloges de la Forét-Noire, des ustensiles de caoutchouc et des articles de Taïence, des grappes de porte -monnaie et des bosquets de parapluies, etc., etc., etc. : c'était une encyclopédie complète du travail allemand que je feuilletais tout en marchant.

Même dans les ruelles les plus étroites et les plus tortueuses, une ou plusieurs rangées de boutiques en planches légères avaient trouvé moyen de s'installer tant bien que mal, et étalaient là leurs. marchandises ' aui regards du chaland. Sur chaque place, ces rangées de tentes en bois occupaient tout l'espace disponible et semblaient former une de ces cités américaines qui poussent dans le désert comme les champignons poussent dans les bois, que le flot de la spéculation apporte aujourd'hui, que le vept de la banqueroute emportera demain, villes improvisées, villes provisoires qui se démontent et se revendent. Quant aux maisons elles-mêmes, leur aspect était peut-être plus étrange encore. Pas un rez-de-chaussée qui, souslouépour deux ou trois semaines, ne fût devenu un magasin et ne présentât sur une enseigne la raison sociale du vendeur de passage. En outre, afin de mettre le passant en communication plus immédiate avec les produits exposés, afin de rendre la tentation plus forte et l'examen plus facile, la plupart des portes et des châssis de croisée avaient été retirés. Les murailles elles-mêmes, celles du dehors principalement, avaient disparu soit derrière des tentures d'échantillons collés sur des plaques de carton, soit le plus sou-

vent derrière des entassemçnts d'étoffes ou d'objets de toilette à vendre, tels que mantelets de dames, liasses perpendiculaires de cravates, laides foulards à dessins patriotiques, cotonnades indigènes destinées  habiller à la fois l'Amérique et l'Allemagne. Et en avant même de la boutique, sur des chaises, on voyait encore empilés des rouleaux de tissus, le trop-plein du magasin débordé, et les chaises, barrant sans pitié le chemin au simple curieux aventuré en ces parages, paraissaient lui dire : Tombe ou achète.

Je n'étais arrivé cependant qu'à la fin de la foire. A quel déballage de produits industriels aurais-je donc assisté, si je fusse venu seulement huit ou dix jours plus tôt! En revanche, j'arrivais au moment le , plus opportun pour prendre ma part des divertissements populaires et des voluptés rabelaisiennes offertes par l'édilité ou du moins avec son autorisation au commerce du monde entier. Le premier besoin de quiconque vient de gagner de l'argent est toujours, on le sait, d'en dépenser quelque chose, et cette vérité psychologique a conduit les autorités locales à réserver chaque année une portion du parc circulaire de la ville aux entreprises funambulesques et â tous les plaisirs imaginables de haute liesse. Un peintre de moeurs plébéiennes, un Raphaël de la démocratie en goguette eût trouvé plus d'un Sujet d'études dans ce quartier de Cocagne où des barricades d'oranges s'élevaient sur des barricades de tables et où ie pfefferkuchen en compagnie de son bon ami le ^ckerbrod liaisait ployer des éventaires sans nom-

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bre, essentiellement vonésà la propagation dupaindMpiceet de tous ses de'rivés. Il fallait bien, par exemple, quelque courage pour se hasarder à travers les cuisines nauséabondes et les orchestres métalliques qui, à l'entrée de ce paradis terrestre, saturaient l'air de fumées et de sons également désagréables. Mais je me souvins qu'Enée n'avait pas visité les Champs-Elysées sans payer son plaisir à l'avance, et, à défaut d'épée, mon mouchoir, que je dégainai à temps, put prot^er mon odorat, sinon mes oreilles, contre les mauvais esprits en suspension dans l'air. Malheureusement pour moi, ma courageuse curiosité resta sans récompense. A part quelques Tyroliens aux bretelles brodées et un bon nombre de jeunes Allemandes insuffisamment peignées qui s'égosillaient à lancer des notes suraiguës devant des buveurs de bière, je ne vis là que ce qu'on voit invariablement dans toutes les assemblées foraines, des machines électriques, une académie de chiens savants, une ménagerie de bétes féroces, des théâUes d'automates militaires, une galerie de figures de cire, un incalculable assortiment de tirs à l'arbalète ou au pistolet, des chevaux de bois, des balançoires, des jeux de bagues, etc., le tout plus ou moins visité, usé et sali par les paysans d'une infinité de provinces. Il n'y avait d'un peu exc^tionnel dans cette exposition des nouvelles merveilles du monde qu'un homme, amphibie à sa façon, qui s'annonçait au public comme pouvant vivre dans le feu aussi bien que dans l'air et qui eût pu être le meilleur des pompiers, s'il n'eût préféré rester la dernière des salamandres.

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Je vis également annoncer etcélébrer à son lie trompe un reveille-matin fort înteltigentqui, avant de réveiller le dormeur, se faisait fort de lui préparer son café, puis lui retiraitdoucement son bonnet, et, au bout de deux minutes de répit, le jetait à terre impitoyablement, A défaut de découvertes plus intéressantes, j'eus du moins la bonne fortune, en parcourant cette allée de délices, de n'y rcnctwitrer aucun jocrisse d'une trop attristante jovialité.

L'un des endroits de Leipzig les piuâ curieux â visiter pendant cette période de bombances populaires, c'est la cave d'Auerbach. Un bouclier, blindé d'écailles d'huîtres, et un tableau accroché au-dessus de l'entrée vous permettront de la trouver sans peine à l'une des encoignures du marché. La légende qui ac- ■ compagne le tableau vous expliquera ce que signifie cet étrange cavalier campé â califourchon sur un tonneau. Un escalier presque, perpendiculaire vous conduira, ou plus exactement, vous fera tomber dans la cave elle-même. Tournez & droite. Vous êtes en plein Faust, et la statue de Goethe vous contemple, en face de l'unique et vigoureux pilier qui supporte la voûte de ce souterrain historique. Par malheur, vous n'aurez aujourd'hui que te décor de Faust, sans la plus petite réunion d'étudiants. Tables et chaises appartiennent de fait, pendant la foire, à messieurs les ambassadeurs ordinaires et extraordinaires du commerce, et les fresques elles-mêmes, qui ornent les murs de cette crj-pte dédiée à BaccHus, disparaissent du matin jusqu'au soir sous les toisons i usage de

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par-dessus qu'y accroche le corps diplomatique au service du dieu Mercure. Le nez cambré, les yeux noirs, les pommettes colorées et un peu saillantes de plus d'un de ces proconsuls voyageurs ne vous laisseront aucun doute sur leur origine Israélite, bien que le reste de leur costume n'en trahisse rien. 11 faut féliciter les générations nouvelles de la population juive de l'Allemagne et de la Pologne de renoncer peu à peu à la tenue sordide qui caractérisait jadis la race tout entière et la désignait à la raillerie, sinon même à l'animadversion du peuple. Il ne reste encore à Leipzig, surtout dans le BrQhl, qu'un trop grand nombre de juifs d'avant la réforme, ou plutôt d'avant le déluge. Le type n'est pas plus difficile à rtconnaître que les exemplaires n'en sont rares. Une barbe fourchue, ou tout au moins en pointe, 1res ordinairement inculte, qui descend du menton et des joues jusque sur la poitrine, une casquette monumentale en peau de loutre, d'oti s'échappe, en avant de chaque oreille, une boucle défaite de longs cheveux, enfin, une houppelande de serge noire ou de gros drap, qui tombe jusque sur les talons et rend la personne du négociant aussi impénétrable que les secrets de son négoce, voilà le signalement du personnage. Sans doute, chacun est libre de ne pas montrer ses jambes au public, â moins " d'être danseuse. Mais personne n'est tenu d'avoir horreur de la propreté. Or, si la propreté était jamais exilée de ce monde, ce n'est pas sur le collet d'un juif de la vieille roche qu'on la retrouverait.

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Ua anrait plus sérieux de ce temps de réjouissances est le tirage de la loterie du gouvernement. A l'instar de TËtal pontifical, de l'Espagne, de la Prusse et de plusieurs autres Etats catholiques ou allemands, le royaume de Saxe a sa loterie annuelle, qui existe depuis 1697, A l'origine, il est vrai, cette loterie ne servait qu'4 rendre possibles certaines œuvres de bienfaisance. En 1866, elle sert surtout à remplir les caisses du gouvernement : c'est une forme de l'impôt indirect qui ne rapporte guère moins de douze à treize cent mille francs' au Trésor. Je n'ignore pas ce que pensent l'économie politique et la morale de ce genre d'impôt. Néanmoins, je demande la permission de réserver mon iodignatîon pour une foule d'autres abus, bien plus dangereux, à mon sens. Je ne dirai pas que la loterie conserve la croyance, sinon aux bonnes fées, du moins aux bons numéros, et qu'après tout l'illusion est encore la meilleure consolation de la réalité. On ne saura jamais combien de souffrances ont été endormies, pour un temps, par les joies aléatoires et prématurées de l'espérance, et à combien de malheureux les collecteurs de la Saxe royale ont fait ' prendre une pilule de batcbis sous la forme d'un billet! Je crois seulement qu'entre deux maux inévitables le plus sage est toujours de choisir le moindre, et, comme les peuples qui se trouvent trop grands pour jouer encore à la loterie jouent énormément à la Bourse, je me sens incapable d'appeler l&dérivatif anodin mis en pratique par la Saxe une axploitation des convoitises et de la cupidité populaires. La lotc-

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rie n'est qu'un jeu d'enfants, comparée à certains emprunts qu'il est inutile de nommer. Au lieu de 349 francs, le paysan saxon n'en comptomet que dix ou vingt, grâce au fractionnement indéfini des billets de chance entière. A peu près la moitié des billets regagnent, d'aiUeurs, leur mise, ou peu s'en faut. C'est pour cela que le nombre des lots s'élève à quarante mille, et que le tirage de la loterie dure plusieurs journées. Je laisse à penser si la fièvre de l'attente est ardente parmi le public, et si l'on s'arrache la liste des numéros que le sort a fait sortir de l'urne pendant la journée.

L'exposition annuelle des publications de luxe de la librairie allemande forme un second appendice à la foire de Pâques. Elle a lieu .tout à fait à la fin de la foire, dans le vaste bâtiment qui sert de Bourse aux libraires. On y réunit la plupart des albums, des livres illustrés, des cartes géographiques, des gravures destinées à figurer dans des éditions modèles ou qui, pour une raison quelconque, méritent de prendre place dans cette collection d'élite. Je dois confesser qu'il ne m'a été possible de voir que le déballag* des objets à exposer ; j'étais cette fois arrivé trop tôt. Je me souviens cependant, entre autres primeurs de la librairie artistique, d'une longue série de petites images publiées à Dtisseldorf, et qui reproduisaient, dans une louable intention de bon marché et de diffusion populaire, les dessins d'Overbeck sur la vie du Qirist. Le Schiller- Album, l'une des récentes merveilles de la typographie germanique, figurait là

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aussi dans une reliure si forte, qu'elle ressemblait presque à une armure. Maison sait de reste que les Allemands savent faire de beaux livres, pour peu qu'ils veuillent s'en donner la peine.

Cette exposition des chefs-d'œuvre de la librairie allemande m'amène naturellement, pour terminer, â dire quelques mots de Leipzig et de sa foire au point de vue de l'industrie et du commerce de la librairie en Allemagne. Leipzig, en effet, est par excellence la ville des livres, la pépinière générale où toutes les bibliothèques s'approvisionnent de sujets nouveaux, et si, au lieu d'être en Saxe, Leipzig était en Grèce, on n'eût pas manqué de lui donner le nom de Biblopolis. On raconte qu'en 1667 les libraires établis à Francfort-sur-Je-Maiti auraient quitté cette dernière ville par suite d'entraves mises au libre exercice de leur art, et seraient venus en masse apporter à Leipzig, avec leur industrie, la source d'une prospérité nouvelle. 11 est du moins certain que, depuis deux siècles, le nombre des libraires n'a pas cessé d'y augmenter d'année en année. En 1716, on en comptait 17; en 1828,77; en 1843, 120; en i8S3, 154; en 1860, 28a. La progression particulièrement rapide des vingt-cinq dernières années est le fruit de l'association formée en iSaS entre les libraires de la ville pour la défense de leurs intéfÉvs communs. En 1834, cette association était déjà assez riche et assez nombreuse pour se faire bâtir 'Unc Bourse, où elle tient depuis ses séances. Il y a une dizaine d'années, elle a été jusqu'à créer une école d'apprentissage pour

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ses commis et futurs membres. Quant au catalogue de la foire, il a déjà dépassé onze mille articles. La centralisation de la librairie allemande dans Leipzig est donc bien un fait accompli.

Toutes les industries qui, 'de près ou de loin, touchent à la confection des livres, tous les arts préparatoires ou accessoires de l'imprimerie proprement dite s'y sont développés sur une très vaste échelle. Apportez à Leipzig un petit paquet de chiffons, on vous rendra un volume relié et doré sur tranches, et ce miracle se sera accompli sans que le paquet de chiffons ait fait le moindre voyage. Il suffit d'une courte visite au vaste établissement de M. Brockhaus pour suivre les différentes phases de cette transmutation du papier en livre. La maison Brockhaus ne date que de 1806, et déjà elle n'a plus qu'une rivale en AUemiigne, la maison Cotta , de Stuttgard. Plusieurs cours plantées de jeunes arbres séparent les uns des autres les bâtiments de cette grande manufacture bibliographique qui se trouve située au milieu de ce qu'on pourrait appeler à Leipzig le quartier de la librairie, ^ je veux dire le faubourg de Dresde. Un tableau placé à l'entrée indique la distribution des diverses parties de l'ensemble, ^ permet de s'orienter. Je ne crois pas que M. Brockhaus fabrique son papier à Leipzig même, quoiqu'il y ait plus d'une papeterie importante dans la ville, mais chez lui il se fabrique plus encore, caries journauii qu'il édite en qualité de propriétaire ont leur bureau de rédaction au milieu même des ateliers. La pensée du journaliste n'a qu'un saut à faire D,g,t,ioflb,GoogIe

2yH LA FOIRE DE LEIPZIG.

pour arriver sur le casier des compositeurs. M . Brockhaus n'en emploie pas moins de cent vingt. En passant à côté de ses magnifiques presses, j'ai vu tirer par hasard quelque» feuilles dies Mémoires de M. Guizot. Le papier de la plupart des volumes qui sortent de la maisOTi Brockhaus se distingue tout spécialement par un poli brillant que l'on obtient à l'aide d'un laminage entre des plaques de zinc superposées. Une fon- . derie de caractères, un atelier de reliure, et toute une longue suite de salles consacrées âla xylographie, ^ la lithographie, à la gravure sur acier et sur cuivre complètent l'établissement. Quand on vient d'assister aux opérations précipitées, quoiqu'admirablement régulières, du tirage à la vapeur, c'est merveille de voir ces patients travailleurs, la loupe incnwtée dans l'arcade sourcilière, égratîgner d'une main sûre «t d'un mouvement imperceptible la surface polie d'un morceau de métal. Une machine 4 vapeur de la force de huit chevaux, dont le volant accomplit sans se presser ses évolutions égales, distribue tout ce qu'il faut de force partout oU il en faut dans ce grand laboratoire typographique. Un autre établissement que je n'ai pas visité, celui de MM. Breitkopfet H*rtel, éditeurs de musique, est peut-être plus «omplet encore, car on y fabrique jusqu'aux pianos qui doivent servir à jouer la musique des éditeurs., En somme, on comptait dans la ville, en 1 862, jusqu'à deux cent soixantedix presses.

Mais ce qui, à Leipzig, a une bien autre importance encore que l'industrie de la librairie, c'est le

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LA FOBUS DE LEIPZIG. 27g

commerce de la librairie. C'est surtout *au point de vue commercial que la centralisation que jeconstatais tout à l'heure frappe vraiment l'étranger et mérite. l'attention. Leipzig est en Allemagne le dépôt, le réservoir par excellence de la librairîe. Tout livre qui paraît outre-Rhin y est expédié et y reste, du moins en règle générale, dans l'attente Je l'acheteur. Qu'un habitant de Cologne, par exemple, s'adresse à son libraire pour avoir cinq volumes publiés l'un à Francfort, l'autre à Berlin, le troisième à Munich, le quatrième à Stuttgard, et le dernier à Hambourg. Le libraire de Cologne écrira à son représentant à Leipzig, lequel immédiatement demandera les volumes aux divers correspondants des cinq éditeurs de Francfort, de Berlin, de Munich, de Stuttgard et de Hambourg, et les cinq volumes en question prendront ensemble la route de Leipzig à Cologne. U n'y a guère que les brochures d'un intérêt tout à fait spécial et d'un débit très restreint qui restent au lieu où elles ont paru. Les publications à succès s'expédient par ballots à Leipzig, souvent aussi chez les principaux libraires des grandes villes del' Allemagne. En délînitive, pour fiïer les idées par des chiffres, il y a à Leipzig plus de deux cents commissionnaires en lîbraMe qui ne représentent pas moins de mille sept cents maisons disséminées de la Moselle au Prégel. On conçoit qu'il doit résulter des comptes assez oompliquét.d'ungenreée commerce où figurent tant d'intermédiaires. Le règlement s'en fait précisément a Leipzig, mais plutôt après la foire que pendant la

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foire elle-métne. Les libraires arrivent en eâet au moment oli les bimbelotiers s'en vont, et ce n'est que le jeudi de l'Ascension que, d'après l'usage, toutes les liquidations doivent être terminées. C'est alors aussi que les exemplaires non vendus retournent à leur point de départ, ce qui leur a valu la dénomination caractéristique d'écrevisses, H y aurait donc lieu, en réalité, de distinguer une foire particulière de la librairie, annexe de la foire -générale. Sans doute, toute cette organisation pourra paraître un peu trop savante. Mais, si le mécanisme manque de simplicité, il a du moins le grand avantage de remédier aux inconvénients des divisions politique* du pays. L'Allemagne bibliographique est, après tout, la seule Allemagne qui soit une et indivise.

Je n'entends pas dire, pour cela, que ce soit la meilteare de toutes celles qui peuvent exister. Les abus malheureusement s'y perpétuent sous la tutelle ou tout au moins sous l'œil d'une coalition plus jalouse de ses droits que préoccupée de ses torts. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans de longs détails; mais qu'il me soit au moins permis, en qualité d'étranger et d'observateur très désintéressé, de signaler à la librairie germanique l'urgence de certaines réformes.

Je n'insisterai pas sur la question délicate des rapports d'auteur â éditeur. Certes, aujourd'hui, je veux le croire du moins, un libraire qui imprimerait les œuvres complètes d'un écrivain aussi considérable que l'était déjà Gœthe en 1779 n'aurait plus l'effron-

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terie d'envoyer pour tout payement à l'auteur deux ou trois exemplaires accompagnés de la promesse d'une ou deux pièces de porcelaine. II est probable, d'ailleurs, que l'auteur ne se bornerait pas à écrire une épigramme dédaigneuse sur un ladre aussi impudent, et qu'une correspondance sur papier timbré lui apprendrait k vivre. Mais, ce qui n'est que trop certain, c'est que la plupart des manuscrits se vendent encore, outre-Rhin, à vil prix, et que les gens de lettres végètent à côté des opulents Mécènes qui daignent donner l'ordre qu'on les imprime. S'il est vrai que l'indigence fasse éclore et mûrir le génie plus sûrement que la température des serres chaudes ne force les fleurs des tropiques il s'ouvrir sous notre ciel humide, certaines maisons de librairie germanique auront beaucoup fait pour la gloire littéraire de leur pays. Comment en serait-il autrement? L'association est puissante, toute-puissante même; l'auteur est besoigneux, avide de succès, trop fier pour s'occuper de ses intérêts, même de ceux de sa famille. D'ailleurs la tradition est là; de temps immémorial, quelques louis ont suffi pour payer un chefd'œuvre. Une pièce en cinq actes, elle-même, n'est pas achetée plus cher par un grand théâtre, et le nombre, des représentations obtenues par l'ouvrage n'en doit pas changer le prix. On ne saurait exiger davantage pour un recueil de vers ou un volume de nouvelles. L'écrivain accepte donc l'oÉfre qu'on lui fait, sauf à se plaindre, en attendant qu'un Beaumar^ais apparaisse pour forcer dans ses retranche-

ments le bataillon sacré des petits-fils de Gutenberg. A l'époque du jubilé de Schiller, la voix de Jacob Grimm s'élevait encore à Berlin pour protester contre l'espèce de confiscation à laquelle se trouvent soumises les œuvres du poëte, pour le plus grand profit d'un célèbre libraire dont M. Hacklânder approuve fort quelque part les armoiries significatives, composées d'un dragon et d'un griffon, animaux fantastiques chargés spécialement, comme on le sait, de veiller sur les trésors. Le fait est que Schiller n'a jamais eu un bon clavecin et que son éditeur possède un bon morceau du royaume où il vit. Sic vos non vobis, aurait pu aussi faire graver sur la façade de son palais de ville ou de son château l'éditeur anobli qui du même coup a mis l'embargo sur le bien de l'Allemagne et le génie d'un de ses plus grands hommes.

Un autre reproche à faire à la librairie allemande, c'est que ses prix sont exorbitants. Autant l'éditeur se montre parcimonieux envers l'auteur, autant il est exigeant envers le public. A quelque point de vue qu'on se place, la cherté des livres allemands est tout à fait hors de proportion avec le prix de revient comme avec le prix de toute chose. Quand on songe â la quantité de lecteurs qu'un bon ouvrage est toujours assuré de trouver outre-Rhin, il est étrange qu'on en répartisse les frais comme s'il ne devait se trouver que cinquante ou cent personnes pour les supporter; quand on songe au bon marché de la vie en Allemagne, U devient incroyable qu'il faille

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payer quelques grammes de mauvais papier noirci plus cher qu'un mois d'abonnement à l'orchestre d'un théâtre; quand on songe aux prix de la librairie française, il semble fabuleux qu'on fasse payer à un Allemand une vingtaine de francs pour lire un roman qu'un Français peut acheter, traduit dans sa langue, pour deux francs cinquante ceotimes. Je pourrais citer des exemples sans nombre de ces prétentions déraisonnables; je renvoie le lecteur au premier catalogue venu. Il y trouvera la preuve irrécusable que de Kônigsberg â Trieste on entend aussi bien la science du commerce que te commerce de la science. Les libraires allemands répondent à cela, avec le désespoir dans Tâme, que le public ne veut pas acheter leurs livres, qu'il se dérobe, qu'il glisse entre leurs mains; je le croîs volontiers. Mais à qui la faute? Et sur qui retombe-t-elle.'' Oui, sans doute, le public allemand s'est arrangé de façon à pouvoir lire sans acheter, et il a eu mille fois raison. Il se salit bien un peu les doigts, mais enfin il ne paye qu'une modeste rétribution au cabinet de lecture. La librairie française,elte, a eu le bon sens de ruinera peu près ces tables d'hôtes de l'imagination populaire; je ne pense pas qu'elle s'en soit mal trouvée . Notez, d'ailleurs, que les livres allemands sont fort loin en général d'être des livres de luxe. Les livres anglais, eux aussi, se payent parfois au poids de l'or; mais alors ils sont splendides, et toujours reliés. Ici, ils ne sont pas même convenablement brochés; aucun til ne retient les feuilles ensemble : elles sont piquées et non pas

cousues. Un mètre de fil gris coûte-t-il donc si cher en Allemagne r Et faut-il supposer de la part de la corporation des libraires de Leipzig une conspiration implacable contre l'art du cordier ou plutôt une entente fraternelle avec l'association des relieurs? Ce qu'il y a de certain, c'est que si vous achetez un volume, le relieur d'en face pourra à bon droit sourire par la croisée au libraire de chez qui vous sortez: une longue expérience lui garantit que vous serez demain chez lui avec un paquet de pages volantes, le volutne d'aujourd'hui. Le travail du correcteur est lui-même très souvent des plus sommaires; je sais des éditions si répandues qu'on pourrait justement les appeler nationales et où les fautes d'impression fourmillent. Ce ne sont donc pas les frais accessoires qui donnent aux libraires un prétexte légitime pour rançonner les bibliophiles. Au surplus, le bas prix bien connu de certaines collections exceptionnelles, je citerai au hasard celle de M. Bernard Tauchnitz, prouve surabondamment que la cherté habituelle des livres allemands est tout à fait arti- Bciette et arbitraire.

Que dire de la contrefaçon? Un mauvais plaisant a prétendu que la Belgique n'avait de raison d'être en Europe que parce qu'elle était le dernier asile de la contrefaçon ; l'auteur de cette épigramme avait oublié l'Allemagne. Il faut sans doute attendre du récent traité de commerce conclu entre la France et le ZoHverein la fin d'un état de choses indigne d'un grand peuple, et surtout de la plus noble des indus-

tA FOIRE DE LEIPZIG. 285

tries; mais cet état de choses, cette tradition de libre pillage en matière de propriété littéraire n'aura que trop duré pour l'honneur de la librairie germanique. La contrefaçon n'est évidemment que l'une des nombreuses variétés de l'art si pratiqué de mettre la main dans la poche du voisin, mais on ne paraissait plus s'en douter dans certaines imprimeries allemandes. Il y avait notamment à Naumburg-sur-la-Saale et à Francfort-sur-le-Main deux gentlemen, deux imprimeurs de grand chemin, qui n'avaient pas d'autre profession que de faire constamment le volume à notre littérature classique ou romanesque. A peine un livre nouveau de M, About ou de Madame Sand avait-il paru, que bien vite on se mettait à l'œuvre à Naumburg-sur-la-Saale comme à Francfort-sur-le-Main, et, quelques jours après, on voyait arriver dans toutes les villes d'eaux des bords du Rhin un étalage de petits volumes de mauvaise mine, qui cachaient leur contenu sous une couverture d'un bleu siile, comme un malfaiteur cache l'objet volé sous sa blouse. h'Histoire de la Révolution par M. Thiers figurait notamment, en sept volumes, dans cette galerie de receleur, au prix modique de six francs vingt-cinq centimes. Qu'on dise, après ce prodige de bon marché, que la main-d'œuvre et le papier sont chers en Allemagne! Bien heureux encore les écrivains auxquels la contrefaçon ne dérobait que leur propriété ! Il est arrivé plus d'une fois qu'on a cherché à leur ravir jusqu'à leur réputation. Au commencement de l'année 1861, il s'est rencontré à

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ft86 LA FOIDE

Leipzig un libraire assez effronté pour faire gâcher,

par un manœuvre, un supplément aux œuvres de Madame Carten, une Suédoise, qui est lue aussi outre-Rhin. Des trois ouvrages qui composent ce supplément, audacieusement apocryphe, l'un était intitulé : le Cœur d'Emma, et un autre, l'Heureux Voyage en omnibus. Dans le numéro de la Ga:{ette illustrée du 23 mars de la même année, on peut lire tout au long la protestation indignée de Madame Carlen, plus le nom du coupable. C'est dommage vraiment. Le Cœur d'Emma, un joli titre ! L'Heureux Voyage en omnibus, quelque tendre aventure sans doute ! Les deux livres se fussent écoulés rapidement sous le patronage d'un nom connu. Je plains de tout mon cœur l'honnête libraire du mauvais tour que lui a joué l'auteur, ou plutôt, pour rester dans le vrai, le non-auteur de ces piquantes compositions.

Cette aimable espièglerie pourrait me servir de transition pour dire encore un mot d'une certaine branche de la librairie de bas étage qui exploite fort habilement la simplicité et les mauvaises passions d'une partie du public. L'Allemagne, si ce n'est â Hambourg, est sans doute à peu près exempte de la peste des autobiographies de Vénus honoraires ou d'écaillères promues à la dignité de cantatrices. Mais, en revanche, quel étalage de pamphlets politiques et de libelles honteux à certaines vitrines ou dans certaines gares ! La crédulité des bonnes gens avale les yeux fermés ces publications scandaleuses, et un vieux levain de ressentiment national contre la

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France en facilite hélas I la digestion. Une seule feuille d'injures et de calomnies stupides, sur laquelle se trouve imprimé le nom du vainqueur d'Iéna ou de l'auteur du coup d'Etat, cherche à se vendre deux ou trois thalers. Tous ces prétendus Mémoires, toutes ces prétendues révélations ne sont rien de plus que d'insolentes mystifications grossoyées pour quelques kreut\er ou quelques groschen par un prolétaire de la plume, au profit et sur la commande d'un éditeur qui ne sait plus rougir. Mais à quoi bon insister sur ces infamies, grossièrement assaisonnées avec le salpêtre de la haine politique et qui, si elles n'éveillent pas l'attention d'une police trop tolérante, ne sauraient du moins manquer de provoquer le dégoût chez tout honnête homme! Et puis il y aurait trop d'injustice, en vérité, à rendre la librairie allemande tout entière responsable de ces mensonges historiques et de ces falsifications éhontées. J'aime mieux conjurer, en terminant, la confédération florissante, à la tête de laquelle se trouvent MM. Brockhaus et Cotta, d'expier volontairement les péchés de ses membres indignes en allant surprendre quelquefois, transformée • en pluie d'or, un poète de mansarde durement traité par les destins contraires.

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Il n'est pas absolument besoin de faire le voyage de Leipzig pour prendre une idée de l'extérieur de son Université. Il suffit de se procurer un numéro quelconque de la Galette illustrée. Jetez les yeux sur le frontispice. Vous avez devant vous la place à laquelle le roi Auguste a donné son nom, une place vaste, aérée, parsemée de passants, et sur le premier plan de laquelle un fougueux attelage se précipite à votre rencontre. Le monument carré que vous apercevez surlagauche,c'estleMuséedeIaville,Ia pinacothèque ■ qui contient le Napoléon à Fontainebleau, de Paul ■Delaroche, et la célèbre Germanie, de Philippe Veit, sans compter quatre admirables paysages de Calame. Surla droite, en face du Musée, s'élève ou plutôt s'élèvera le théâtre, car le dessinateur de la Galette illustrée a été beaucoup plus vite en besogne que l'architecte. Dans !e fond enfin, un peu sur la gauche, à côté

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d'une église, vous voyez une longue, longue façade : c'est l'Université. Si vous ne pouvez deviner, sur la gravure, qu'un badigeon rose ou saumon égayé l'aspect sévère de cet asile de la science, du moins, pour peu que vous ayez de bons yeux, vous pourrez soupçonner qu'une frise en décore la partie supérieure : ce n'est rien moins qu'une œuvre de Rtetschel.

Cet édifice, qui est en quelque sorte le palais de l'Université, et qui s'appelle ['Augusteum, toujours en souvenir du roi Auguste, ne représente qu'un des côtés du quadrilatère, assez irrégulier, formé par l'ensemble des constructions universitaires. Ce groupe de bâtiments, juxtaposes successivement en retour d'équerre, constitue un îlot de maisons borné, au nord, par la Grimmaïsche strasse; à l'est, par l'^ugustusplatiç; au sud, par le prolongement de la fcAi/lerstrasse, et à l'ouest, par l'Untversitàtsstrasse. Au milieu de l'emplacement laissé libre entre les façades postérieures de toutes ces habitations, se trouve un ancien cloître de dominicains, percé de jolies fenêtres ogivales et appelé le Paulinum. C'est le sanctuaire intérieur, le cœur de la place, le joyau contenu dans l'écrin. Untunnel,qui fait suite à deux passages, traverse ce cloître d'un bout à l'autre, et partage mêmeen deux moitiés à peu près égales toute la petite ville scientifique, située ou plutôt isolée dans un coin de la grande cité industrielle et commerciale. Si donc noitt entrons du côté de YAugusteum^ nous suivrons d'abord un long corridor tout peuplé d'étudiants coiffés d'une casquette de drap vert ou de >7 D,g,t,ioflb,GoogIe

3t)0 UNE UNIVERSITÉ ALLEMANDE.

velours bleu, les épaules drapées dans un cbÂle à carreaux gris et noirs, et nécessairement munis de lunettes, car, soit dit en passant, la myopie allemaade est aussi précoce qu'elle est générale, et les enfants reçoivent ici leur première paire de lunettes presque en même temps que leur première paire de bretelles. C'est sur ce corridor assez sombre que s'ouvrent, de droite et de gauche, les salles où se font les cours : nous y reviendrons. Au bout de ce passage, nous tryvcrsons une première cour mitoyenne entre VAugusteum et le Paulinum, puis nous nous trouvons tous le tunnel à voûte ogivale dont j'ai déjà parlé, et où, de nouveau, nous voici mêlés à la jeunesse qui, par devoir et par goût, hante ce vaste labyrinthe, bâti à chaux et à ciment. Les uns sont arrêtés devant une marchande de comestibles scolaires; les autres déchiifreii t, le nez collé contre ta muraille, de petits carrés de papier qui contiennent toutes les nouvelles universitaires; quelques-uns flânent bras dessus bras dessous; le plus grand nombre, -un faisceau de livres sous le bras, monte d'un pied leste l'escalier de la bibliothèque. Le Paulinum est en effet devenu la source de la science écrite, de même que VAugusteumt%i\A source de la science orale. A côté de la bibliothèque il existe même un cabinet de médailles. Rien ne manque, on le voit, aux besoins des étudiants. La galerie obscure que nous continuons à suivre en ligne directe (si nous tournions à droite, nous arriverions à Téglise] débouche au beau milieu d'une nouvelle cour tMauGOUp plus tpacieuK que U première, et oii nous

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UNE UNIVERSITK ALLEMANDE. 3^1

découvrons, du premier coup d'œil, une boutique de ferblantier^ celle d'un opticien, plus un entassement assez «onruR de tonneaux, de planches, de ballots de papier, de matériaux de démolition, d'ustensiles d^ buanderie, trois ou quatre pompes, une demi-douzaine de charrettes à bras, et, entin, diverses issues, grâce auxi]uelle* les initiés peuvent réussir à se tirer de ce beau désordre et à passer daos les-rues voisines. L'explication de cette énigme pittoresque est irés simple. Toutes ces maisons qui nous tournent le dos appartiennent bien à l'Université, mais l'Université ne s'en sert pas. Elle les loue, et ce sont les instruments de travail de ses locataires qui meublent ou qui encombrent cette cour. Pour continuer à visiter le domicile réel de la science, il nous faudrait tourner à gauche. De ce côté, nous trouverions, au-dessus du réfectoire, un certain nombre de salles supplémentaires oii se font encore beaucoup de cours, de lectures plutôt, pour rester tout à fait hd^le à l'expression allemande, et un peu plus loin, àtôxÉ et à la suite de l'Augusteum, en face de la BUrgerschule, Vauditorium arckeologicum, la collection de plâtres qui n'en est séparée que par une porte, un laboratoire de chimie, et aussi, je crois, des logements de professeurs. Ce n'est pourtant point encore là toute l'Université. Elle compte, en outre, des annexes important^ éparpillées dans la. ville. On m'avait dit, pendant mon séjour A Leipzig , que de'^ examens de droit avaient précisément lieu à Thôtel de la poste. Je crus d'abord à ^udquç inéprim mais, à mea grand ^Kwiemsat,

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le premier facteur en tunique citron auquel je m'adressai me conduisit immédiatement, sur la pointe du pied, jusqu'à une haute porte, qui, entr'ouverte sans bruit, me donna accès dans une salle où siégeaient, en effet, quatre étudiants en habit noir et en gants blancs, vis-à-vis de six professeurs, au milieu desquels figurait le recteur. Ce n'est là qu'un exemple entre beaucoup d'autres de l'ubiquité de l'Université dans la ville : on l'y retrouve partout, propriétaire d'immeubles aussi innombrables que ceux du marquis ' de Carabas. L'ancienne citadelle de Leipzig, la Pleissenburg, contient un second laboratoire de chimie à son service, plus un observatoire astronomique. Elle possède, pour son usage exclusif, un jardin botanique, où elle a fait construire un auditorium et plusieurs sfrres. La Faculté de médecine dispose encore d'une école d'accouchement dans VInstitut Trier, d'un établissement de sourds et muets et d'une maison de santé spéciale pour la guérison des maladies de la vue. La clinique s'enseigne à l'hôpital Saint- Jacques, et les sciences rurales, à l'institut agronomique de PUgwitz. Bon nombre de cours enfin se font en petit comité chez le professeur lui-même, et des excursions scientifiques étendent encore le domaine de l'Uni- .versité bien au delà du territoire de la ville, sition même des limites du royaume de Saxe.

Si considérable qu'elle puisse paraître d'après cet inventaire très superficiel des divers édifices et des principales succursales où elle distribue son enseignement, l'Université d* Leipzig n'est cependant ni la

plus importante, ni même la plus ancienne de rAllemagne. Le droit d'aînesse, dans la famille universitaire d'outre-Rhin, appartient à l'Universit<S de Prague, fondée en 1348, sur le modèle de celle de Paris. Les deux Universités de Vienne et de Heidelberg viennent immédiatement ensuite par ordre d'ancienneté. Celles de Cologne et d'Erfurt auraient encore le droit de préséance sur celle de Leipzig, si rfles n'avaient été supprimées. Ce ne fut qu'en 1409 que les études univers itaÎTes s'ouvrirent à Leipzig. Le fanatisme religieux, déchaîné en Bohême par les prédications de Jean Huss, avait dégénère en persécutions contre une notable partie de la population académique de Prague. Incapables de lutter et las de soutfrir, professeurs et étudiants se décidèrent à porter ailleurs leur savoir et leur zèle. Justement, il y av^t parmi les premiers un Saxon originaire de Zwickau. Il entraîna ses collègues et deux mille étudiants vers son pays. Le margrave Frédéric le Belliqueux reçut favorablement cette pacifique émigration, qui apportait avec elle la flamme sacrée de la science. Il logea ses hôtes de son mieux dans deux maisons de Leipzig, et trouva moyen d'y installer provisoirement une vingtaine de cours. La création d'une Université n'était pas alors du ressort de l'Empereur, mais bien de celui de la papauté. On demanda une bulle à Rome en faveur de l'établissement nouveau. Le 7 septembre 1409, Alexandre V la signa à Pise. Le i3 novembre de la même année, elle était ouverte à Leipzig, devant un notaire impérial, dans une assemblée

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solennelle de princes, de docteurs et de prélats. L'évéque de Merseburg y était nommé ch; ncelier de l'Université. La buile contenait, en outre, l'éloge des mœurs et de la culture intellectuelle de la ville : il s'agit, qu'on ne l'oublie pas, du quinzième siècle. Trois semaines plus tard, dans un réfectoire du cloître, avaient lieu ta lecture de la charte du prince et la nomination du recteur. L'Université de Leipzig était fondée T l'essaim d'abeiUes dispersé en Bohême avait trouvé en Saxe, sur un rameau complaisant, une hospitalité définitive.

L'histoire du développement de cette naissante institution est à peu près l'histoire de la boule de neige. D'année en année, l'Université s'enrichit et s'étend davantage. D'année en année, les donations s'ajoutent aux donations, et des cours nouveaux s'ouvrent aussitôt à côté des cours anciens. D'année en année, les papes comblent leur jeune protégée de nouvelles prébendes et de nouvelles bénédictions. Les princes de la maison de Saie détachent sans cesse des portions de leur propre domaine pour en grossir le sien. Une foule de particuliers testent en sa faveur, et ne lui prescrivent que ta condition d'un emploi charitable. On cite même un aubergiste de la ville qui lui a laissé, en mourant, un témoignage de sa libéralité et de son goût pour les bonnes études. Toutes les mains, en un mot, s'ouvraient, à Leipzig ou dans la contrée, en faveur de l'Université, si bien qu'à force de la préserver de la misère, on lu fit excessivement riche. Un seul trait de plume d'un souverain saxon lui adjugea en une

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UNE UNIVERSITÉ ALLEMANDE. SgS

fois les revenus emphytéotiques de trois villes et de quarante-deux villages. C'était, dans les demien temps du moyen âge, une chAtelaine fort puissante que l'Université de Leipzig, et, longtemps encore après la belle époque de la chevalerie et du brigandage, elle exerçait dans toute leur plénitude ses droits de seigneurie féodale. En plein dix-huitiéme siècle, à l'occasion de la mort d'un recteur, tous les paysans éublis sur les terres de ses villages reçurent l'ordre de se rendre â Leipzig, en costume de deuil, pour assister aux funérailles, et, pendant quatre semaines, dans chaque paroisse, les cloches durent sonner, une heure entière, te glas funèbre.

Une Université aussi riche ne pouvait manquer de prendre une place considérable dans la vie intellectuelle du pays. Mais il faudrait écrire une histoire comparée des Universités allemandes pour avoir occasion de mettre en lumière le rôle spécial de celle de Leipzig et les résultats les plus mémorables de son initiative scientifique. Elle fut notamment l'une des premières à embrasser la doctrine de la rétormation religieuse, et même ce fut là encore pour elle une source nouvelle d'enrichissement, car les dépouilles de maint couvent lui échurent en partage. Au dixseptième siècle, on la retrouve liguée, avec ses voisines de Wittenbei^ et d'Iéna, pour donner le signal de la suppression du pennaltsmus, c'est-à-dire de l'odieux ensemble de corvées et d'avanies que l'étudiant devait supporter pendant toute sa première année d'études, et qui faisaient de lui Hesclave abruti de tyrans plus ou

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296 UNE UNIVERSITÉ ALLEK&KDE.

moins corrupteurs. Lorsque Goethe arriva à Leipzig pour y étudier le droit , l'Université jouissait d'une grande réputation dans toute l'Allemagne. Les noms de Gottsched, de Gellert, d'Ernesti y attiraient de tous les cercles de l'empire non-seulement des étudiants, mais aussi des écrivains et des amis des lettres, désireux de prend repart au mouvement intellectuel dont ce grand établissement était le centre. On peut commodément et non sans plaisir, à l'aide de quelques pages de Vérité et Poésie, mieux encore peut-être, à l'aide du livre récent publié par le baron de Eiedermann sous le titre de Gœthe et Leipzig, vivre quelques heures de l'existence académique telle qu'elle était à Leipzig au moment où Gœthe s'y livrait, avec toute la fougue de ses dix-huit ans, à la double volupté d'aimer et d'apprendre.

Cette somptueuse indépendance, au milieu de laquelle et par laquelle l'Université de Leipzig s'était élevée à un haut degi^ d'influence et de célébrité, ne pouvait guère, en notre. siècle, continuer d'échapper à la surveillance administrative. Une période nouvelle a commencé, depuis cinquante ans, dans l'histoire de cette florissante institution, et son antique autonomie est loin d'être aujourd'hui ce qu'elle était jadis. Deux prétextes, deux causes plutôt, ont surtout provoqué et légitimé l'intervention gouvernementale dans ses affaires : d'une pijrt , l'anomalie un peu choquante de la juridiction exceptionnelle du sénat académique, et, de l'autre, l'énormité accablante de ses charges pécuniaires, Si grande», en eflét, que soient

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ies ressources et ^opulence apparente d'une corporation ou d'un particulier, du moment oQ les dépenses l'emportent sur les recettes, la balance devient impossible et la faillite est plus ou moins imminente. C'est dans ce cas précisément que se trouvaient les finances de l'Université vers 1825. Elles ne pouvaient plus suffire sans une subvention. On l'accorda volontiers, à la seule condition d'en contrôler l'emploi. Mais l'Etat, sauf le respect que je lui dois, est un peu comme la lice de La Fontaine. Laissez-lui prendre un pied chez vous.... Le fonctionnaire désigné par •le, ministre pour gérer les biens de l'Université était d'abord responsable de sa gestion envers ellemême. Au bout de quelques années, il dut rendre ses comptes directement à l'Etat. L'Université garda l'usufruit, mais perdit l'administration de ses propriétés. Sans cesser d'être une personne légale, elle était devenue une personne mineure, l'une des pupilles innombrables de la bureaucratie germanique. Déjà quelques années avant que ce remède énergique n'eût été apporté à ses embarras financiers, avait commencé le retour à l'Etat de ses privilèges judiciaires. Ces pouvoirs, qui confinaient au droit de législation, car le sénat choisissait, comme le préteur romain, les lois qu'il lui convenait d'appliquer, constituaient, dans une société organisée d'après le principe de l'égalité civique, un anachronisme trop saillant pour qu'il fût possible d'en respecter indéfiniment l'antiquité. Dès i8i3, la juridiction pénale de l'Université avait été suppilmée.' En 1822, son droit de

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igS VUK UXrVERSITÉ ALLEMANDE.

police fut également rendu à l'autorité locale. Mais sa compétence civile ne fut absorbée que beaucoup plua lentement par l'Etat. En 1 839, les autorités universitaires l'enerçaient encore, sans aucune restriction, sur les propriétés rurales de l'Université. A cette époque, le ministère imagina de supprimer le tribunal particulier qui prononçait entre elle et ses fermiers; il fut remplacé par un juge unique que nommèrent de concert l'Etat et l'Université. Ce n'est qu'en i8S5 qu'elle a achevé de perdre sur set domaines le droit de juridiction seigneuriale. Quant aux étudiants, de tout temps exclusivement justiciables du corps académique, ils sont rentrés, depuis i635, dans le droit commun, à l'époque où se fit une réforme générale de l'administration de la justice dans le royaume de Saxe. Toutefois, si l'Etat, non content de s'instituer tuteur de la fortune de l'Université, a encore confisqué à son profit ses anciens privilèges judiciaires, en revanche il lui a laissé son indépendance pédagogique tout entière. Disons-le bien haut', cette liberté absolue des études sérieuses est une des gloires de l'Allçmagne contemporaine et l'une des causes les plus évidentes de sa prépondérance scientifique en Europe. Si la pensée s'y développe avec une admirable et inces-. santé fécondité depuis bieiitôt un siècle, cela tient avant tout à ce qu'on a le bop sens de lui laisser la facilité d'expansion dont elle a besoin. Faire approuver tout programme de cours par un commissaire de police, ce n'est Jamais, je veux le croire du moins, embarrasser le commissaire de police, mais

c'est, assurément, rendre un détestable service à l'éducation publique et outrager la dignité de la pensée.

Telle qu'elle est actuellement, la fortune de l'Université de Leipzig est évaluée à environ trois millions de thalers, en d'autres termes, à plus de onze millions de francs. Ce capital consiste en immeubles et en sommes d'argent prêtées sur hypothèque ou même engagées dans l'industrie. L'administration en doit être assez compliquée, si l'on songe au chiffre considérable des petits legs successivement échus à l'Unî- . versité et surtout à l'extrême diversité des obligations attachées à chacun d'eus. Les recettes produites psr ce vaste ensemble de valeurs mobilière! ou immobilières s'élèvent en moyenne à peu près â i5o mille thalers, auxquels il faut ajouter la contribution de l'Etat qui, en i858, était de 44 mille thalers. Nous sommes loin d'avoir en France cinq Facultés de province qui, réunies, dépensent chaque année audelà d'un demi-million de francs. Un tel budget semble au premier abord dépasser de beaucoup les besoins réels de l'Université. Mais il ne faut pas oublier qu'elle consacre déjà, par exçmple, plus de 40 mille francs à donner le manger et }e boire à ses étudiants pauvres et qu'elle leur distribue plus du dQubte en espèces. Un grand nombre de pensions et d'établissements de bienfaisance sont également à sa charge. L'intendant de cette fortune ti Iç titre de Rentmeister. Ses pouvoirs toutefois ne M>nt pa» illimités. Même «ncpre aujourd'hyi, dan? cerîaiq» ca»

d'une gravité exceptionnelle, pour placer sur hypothèque, pour faire bâtir, il faut à ses décisions la sanction d'un comité de finances composé de professeurs. Les bureaux de l'intendance sont installés auprès de VÂugusteum. Je crois cependant qu'une partie de cette comptabilité ressort directement du ministère de l'instruction publique et a son siège à Dresde, A tout prendre, cette constitution universitaire, malgré les restrictions apportées â ses anciennes franchises, est encore regardée comme l'une des plus libérales de l'Allemagne, et, en prenant possession du rectorat il ya quelques années, M. le docteur lioscber, dans un . discours d'apparat ob il comparait l'enseignement supérieur en Angleterre à l'enseignement supérieur en France, pouvait dire justement que c'est en définitive à Leipzig qu'il faut chercher outre-Rhin une institution universitaire comparable à celles d'Oxford et de Cambridge. Le nombre des étudiants, il est vrai, a sensiblement diminué. 11 a été de 1757 pendant l'année scolaire 1822-1823, et, pendant celle de 1 857 à 1 858, il n'était plus que de 85o. Mais il serait tout à lait Injuste de mettre cette décadence sur le . compte des réformes accomplies au nom de la centralisation administrative. La prospérité de la ville a causé tout le dommage. Où la vie est chère, il ne faut pas s'attendre à voi r affluer une~jeunesse dont le cœur est toujours beaucoup plus riche que k bourse.

L'organisation pédagogique de l'Ecole supérieure (Hochschule), dont nous nous occupons, date de 1 83o. Les principales modifications apportées au planpri-

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UNE UNIVERSITÉ ALLEMANDE. 3oi

mitif ont été mises en pratique en 1847 et i85i. L'ordre hiérarchique amène d'abord le Rector , nommé maintenant pour un an. Il a pour suppléant, le cas échéant, l'Exrector. Vient ensuite le commissaire du gouvernement, fonctionnaire extra-nniversitaire, en quelque sorte, que, depuis la malheureuse affaire de Karl Sand, tous les Etats ont pris l'habitude de préposer à la surveillance de chaque Université. Ce sont là les trois magistrats communs à l'Universîté tout entière, laquelle se divise, à Leipzig, comme partout ailleurs, en quatre Facultés ; celle de théologie, celle de philosophie, celle de médecine et celle de jurisprudence. Le lecteur comprendra tout de suite qu'en Allemagne l'importance relative de la Faculté de théologie ne se doit point mesurer sur celle de nos Facultés du même nom. Chez nous, l'éducation ecclésiastique s'achève à peu près â huis-clos dans les séminaires, tandis qu'outre-Rhin le clergé se recrute exclusivement dans les rangs des étudiants de la Faculté de théologie. La Faculté de philosophie est également beaucoup plus importante que son nom ne le ferait supposer : c'est à la fois une de nos Facultés de sciences et une de nos Facultés de lettres. A Leipzig, les études de la Faculté de philosophie sont aussi quelquefois appelées études générales et non pas études philosophique' . Cette dénomination convient beaucoup mieux à un ensemble de cours oti la linguistique coudoie l'agronomie. Pour relier entre elles des choses si diverses, ce n'est point assez que le souvenir des traditions de l'Université de Paris.

303 UNE UNIVERSITÉ ALtEHANDE.

Chaque Faculté a un doyen à sa tête. Si je n'oublie personne, la Faculté de théologie compte onze professeurs, celle de philosophie, quarante, celle de médecine, vingt-neufj celle de jurisprudence, dix-huit. Il y a donc en tout â Leipzig quatre-vingt-diï-huit professeurs.

Ils se répartissent en trois classes très distinctes. Il y a d'abord les professores ordinarit, au nombre de quarante-deux , dont vingt-trois occupent des chaires dites d'ancienne fondation. Viennent ensuite les professores extraordinarii : ce sont en généjal des étoiles déjà brillantes du monde scientifique, des hommes d'un talent éprouvé et jeunes encore, pour lesquels on s'empresse d'élever une chaire provisoire, en attendant une vacance. Le traitement de chaque professeur ordinaire ou extraordinaire est variable. Il en est à Leipzig qui reçoivent de l'Etat, dit-on, jusqu'à quatre mille thalers par an. A ces 1 5,000 francs, il faut ajouter la contribution des élèves qui s'élève quelquefois jusqu'à dix thalers (37 fr. 5o) par semestre et qui appartient tout entière au professeur. Depuis i85i, pour figurer dans les assemblées générales, dans les grands conseils universitaires où sont élus le recteur et le député qui repçésente spécialement l'Université dans la seconde chambre du royaume de Saxe, il suffit d'être professeur extraordinaire. Mais un privilège que les professeurs ordinaires ont gardé tout entier, c'est celui de composer à eux seuls un conseil plus re»treint, en possession du droit de conférer certaines

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UNE UNIVERSITÉ AIXBUANDE. 3o3

favçors et de pourvoir A certains emplois. Un comité supérieur, oîi siègent le recteur, l'ex-recteur et les quatre doyens, assistés d'un petit nombre de professeurs désignés soit par leurs collègues, soit par le ministre, a remplacé l'ancien sénat académique dans la plupart de ses attributions. Sous la présidence de chaque doyen se réunit encore une sorte de conseil de Faculté qui se compose de tous les professeurs ordinaires de la Faculté et qui prononce sur les affaires de son ressort particulier, notamment sur les demandes de promotion au iloctorat.

Au degré inférieur de l'échelle académique, nous trouvons enfin le privât docent, le volontaire de l'enseignement supérieur, le débutant dans le plus noble et le ).lus utile de tous les arts, celui de répandre la vérité de vive voix. Le privât docent ne reçoit, il est vrai, aucune espèce de traiteraenti il n'a pour vivre, s'il est pauvre, que la contribution éventuelle apportée par les étudiants que son talent ramène chaque semestre devant sa chaire. Il n'a même pas le droit de séance dans lesassemblées universitaires. Il n'en goâte pourtantpas moins, dans toute sa plénitude, la pure et haute satisfaction d'çxercerune inBuence bienfaisante; lisent sa propre pensçe germer en silence, croître et multiplier dans de jeunes esprits auxquels appartient l'avenir; il s'éclaire lui-même de la lumière qu'il répand autour de lui; il vit 'et il fait vivre : quel plus noble emploi de l'existence pour une âme virile ! Et que lui en a-t-il coûté pour obtenir l'auionsation d'élever sa Claire à côté de celles d'hommes éminents,

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ses maîtres d'hier et ses collègues d'aujourd'hui? Rien de plus qu'une discussion publique sur un sujet de son chois. Après quoi, on l'a déclaré habilitirt, capable d'enseigner, et, de simple docteur, il est devenu docent, c'est-à-dire membre du corps enseignant. A lui maintenant de se faire un nom. Soyez certain que, dès qu'il en aura un, les princes se le disputeront pour leurs Universités et luil^âtiront des ponts d'or, enguirlandés de rubans soi-disant honorifiques, pour venir jusqu'à eux. Ces dernières joies terrestres sont assurément d'un ordre peu élevé. Mais l'activité dans l'indépendance! quel bien inestimable ! Notez d'ailleurs qu'en Allemagne la vie intime forme presque toujours une charmante et douce contre-partie à la vie intellectuelle, et que la famille s'y unit à merveille à la science. Le cœur et l'esprit vivent fraternellement, sans se faire tort l'un à l'autre, chez ces érudits de profession que l'Europe croit tout entiers absorbés par leurs études, et qui leur dérobent pourtant une bonne part de leur temps au profit de leurs affections. Le calme heureux de la vie domestique délasse ces vaillantes intelligences de l'énergie et de la continuité de leurs efforts, Streben und aiirken, voilà leur devise en tant qu'homm». Bene vtxit qui hene latuit, voilà leur idéal comme pères de famille. De temps en temps cependant, aux anniversaires de leur vie privée ou de leur vie académique, quelque solennité touchante vient troubler la modestie et la paix ordinaire de leur retraite. C'est un potentat qui les visite, c'est une ciuvre d'art que

UNE UNIVERSITÉ ALLEMANDE. 3o5

leur apportent en corps collègues et amis, c'est une promenade aux torches et une sérénade qu'organisent leurs élèves. Longtemps encore après leur mort, la maison, oU ils ont vécu obscurément au milieu des leurs, se parera de guirlandes et de lierre aux jours de féie publique. En vérité, je ne sais rien de plus enviable que la douceur laborieuse et féconde d'une telle vl», rien de plus digne d'ambition que l'ascendant moral et durable de tels hommes. Que de fois aussi n'a-t-on pas déjà vu en Allemagne des esprits du plus grand mérite abandonner bien volontiers à qui s'en reconnaît le goût le gouvernement des hommes, et préférer aux plus hauts postes de l'Etat une simple chaire d'Université. M. Friedrich de Raumer avait pour beau-père un premier ministre. Un ministère secondaire lui fut offert à lui-même, à un âge oti la passementerie officielle a de bien puissantes séductions. Il demanda la faveur d'être envoyé à Breslau comme professeur. Il savait que, dans son pays, on peut connaître le vrai bonheur, et même gagner son buste par-dessus le marché, sans avoir jamais eu autour du front l'auréole ministérielle.

Je me suis attardé un peu à louer le sort des professeurs d'Université en Allemagne; il est grand temps de parler de leurs travaux. Quand on veut se mettre au courant des études dans une Université d'outre- Rhin et savoir au juste quels sont les cours qui s'y font, on a toujours deux moyens très simples d'information immédiate : d'abord, le programme complet des cours, ijue voqs ne manquerez point de trouver

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3o6 UNR UNIVERSITÉ ALLRHANbR.

SOUS la forme d'une mince brochure dans la loge de l'appariteur; ensuite, la chronique universitaire, affichée le long des murs, et ob les autorités académiques portent à ta connaissance de la jeunesse studieuse tout ce qui peut l'intéresser. A Berlin, presque tous ces documents sont en latin. A Leipzig, la langue nationale semble préférée, et c'est à peine si j'ai pu y recueillir deux formules latines qu'on me permettra de reproduire au bas de cette page (i). D'or-

( I ) Voici, en premier.lieu, une sentence d'exclusion prononcée par le sdnal académique d'Iéna et exposée à Leipzig pour l'instruction du passant r

Quandoquidem, tu,

Hermarme Schneidewind,

Verna Hamioverane,

(Economies studiose, non solum incredibili morum rusticitate, non est satis, imo vero spurcitie, sed eiiam rara inter studiosos litMi»rum ignavia grassatus es in unum viatorum nostrorum, hominem innoxium itiandataque a magistratu patientia inermem, proînde causa cognita in biennîum te relegavimus ab oppido a^roque tenensi, ut triale quîdem, sed salubre enemplum es«B juventuti nostraj, alias probissimœ. Huic pœnie, quanquam magnœ, haiîc insuper notam adjecimus, ut petulantia tua ac perversitas a nobis nunciarelur régis tui consiiio, ne intra acadcmicos federatarum Universitatum fines, ut assoiet, tantx instilentiœ ignominia delitescerct, sed lalius eliam in patrii tua manaret. D. lenœ XVI m. Marlii a. MDCCCLXI.

B -G. t ET8T,

H. T. {hoc lempore) Prorector,

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dinaire, le sujet et l'heure de chaque cours sont àrrits de la main dayamulus, ou, si vous aimez mieux, de l'aide de camp du professeur. Les autographes cependant ne sont pas non plus d'une extrême rareté. J'aperçois également sous des grilles en fil de ier quelques diplômes récemment délivrés, ou du moins des copies imprimées de ces diplômes. Puis viennent, à la suite des annonces purement officielles, des kyrielles de demandes et d'offres mercantiles, inscrites chacune sur un carré de papier apposé contre la muraille à grand renfort de pains ^ cacheter. Ici, c'est un squelette complet qu'un étudiant en médecine propose aux amateurs; là, c'est un cahier de leçons de droit toutes rédigées, qu'un futur jurisconsulte

Commililonibus ornatissimis

Augusius-FerdinanduE Mobius

Aitronomi» et mechanices P. O. [Profeuor ordinarius.)

Lectionum «earum per instans setnescre festivum hic eril

Pubitce binis diebus hora IV elementa geometrise analytics esponam;

Prïvatin) lisdem diebus hora V theoriam superficierum secundi ordinis docebo ;

Gratis dcnique diebus Lunte et Jovis hora VHl figurarum symmetricarum diversa gênera et proprielates tradam.

Iniiium lectionum publicarum faciam die XX Aprills,

— — privatarum — — XXIV Aprilis.

— — gr.iti^; habcndarum — XXV Aprilis.

Auditorium est in habitatione mea prope observatorium sita. Datum die XV Aprltit, anno SalutJs MDCCCLXI».

3qS UNE UNIVERSITÉ ALLEMANDE.

met en vente pour les paresseux; plus loin, t'est un bouquiniste à pris réduits qui se recommande au public universitaire. Un grillage à part contient la liste des logements à louer en ville, liste singulièrement longue à l'époque de l'année oti nous sommes, car la foire vient de finir et le semestre ne feit que. commencer.

C'est en présence de ces tableaux noirs couverts de petits papiers et le programme semestriel des cours à la main, qu'on peut se faire une idée de la variété incroyable des études dans toute Université d'outre- Rhin. J'ai dit plus haut qu'à Leipzig on comptait quatre-vingt-diï-huit professeurs; mais le fait est que le corps enseignant de l'Université est encore plus nombreux. Si j'ai compris dans mes calculs les professeurs d'orgue et d'harmonie, en revanche, je n'y ai point fait entrer le maître d'armes et le maître de danse dont je rencontre les noms tout à la fin du programme. Ces maîtres d'arts d'agrément ne sont pas les seuls auxiliaires de l'Université qui ne fassent point partie de ce qu'on appelle proprement, en langage universitaire, l'Académie. Les professeurs de langues vivantes, qui n'ont que le titre de îector, et non celui de prof essor, sont également dans ce cas, malgré la réalité des services qu'ils peuvent rendre aux élèves. Tout me po«e aussi à croire que des professeurs accrédités de calligraphie, de gymnastique, d'équ ira tien, peut-être même de sténographie, se tiennent à Leipzig, comme dans presque toutes les Universités, à la disposition des étudiants. Le nombre des

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UN1£ UNIVERSITÉ ALLEMANDE. 3og

professeurs dépasse donc, en réalité, la centaine. Or, la règle veut que chacun fesse au moins deus cours : l'un public et gratuit ; l'autre, particulier, et auquel les élèves ne sont admis qu'en payant. Or, si le premier de ces deux cours ne se compose, en général, que de deux leçons par semaine, le second très souvent en comprend jusqu'à six. Calculez maintenant, si bon vous semble, d'après ces simples données, la prodigieuse quantité de notions de toute espèce qui forme le total de l'enseignement effectif.

Je ne donnerai ici qu'un aperçu de l'activité de la section littéraire de la Faculté de philosophie. Le prospectus de l'Université en partage les cours en quatre séries. Les sciences purement philosophiques composent le premier groupe. J'y remarque des couf s d'encyclopédie générale et méthodique, d'introduction à la logique, de morale, de philosophie de l'histoire, de philosophie du langage, de pédagogie, de poétique. J'en compte, en outre, deux sur la psychologie, deux sur l'histoire de la philosophie, deux sur diverses périodes tout à fait spéciales et modernes de la même histoire, deux sur le droit naturel, plusieurs sur la musique, enfin des leçons d'esthétique littéraire à propos de la poésie shakespearienne. Le second groupe embrasse les sciences philologiques. Les langues de l'extrême antiquité et de l'extrême Orient en fournissent la matière principale. M. Fleischer explique le Coran, et M. Nobbe, la Vie d'AgricoIa. M. Brockhaus traduit une comédie indienne, et M. Fritesche, deux pièces d'Aristophane en même

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3lO UNK UNIVERSITE

temps que les odes de Pindare. Un autre professeur fait â la fois un cours de turc et un cours de persan. La syntaxe de la langue hébraïque et celle de la langue grec^e sont exposées dans deux cours différents par deux professeurs distincts. Et ne croyez pas au moins que l'allemand soit oublié. Un professeur spécial enseigne la grammaire nationale, c'est-à-dire l'art de parler et d'écrire correctement en allemand, et, non content de donner sur ce vaste sujet quatre leçons par semaine, il interprète encore deux fois, d'un dimanche à l'autre, les poésies du minnesànger Wahher von der Vogelweide. Il existe même une conférence dirigée pitr un autre professeur, dont la tâche consiste â lire et à apprécier les pièces de vers ainsi que les essais en pro>e qu'il plaît à chacun de lui apporter; figurez-\ous le sonnet d'Oronle à l'état d'hydre. Dans le troisième groupe, se trouvent réunies les sciences historiques. Ici, je regrette d'avoir à constater une grande pauvreté au milieu même d'une excessive abondance. Les anciens n'ont pas sans doute le droit de se plaindre : l'histoire grecque et l'histoire romaine courent à pleins bords sur le programme universitaire. Celle du peuple hébreu est, à elle seule, l'objet d'un cours à part. Quant à l'Allemagne, elle s'est réservée, comme de juste, la part du lion. Outre les cours d'histoire germanique générale, il y en a jusqu'à deux qui ont pour sujet exclusif le rôle particulier joué par la Saxe dans les annales de l'empire. Ce que je regrette, en revanche, c'est qu'on n'ait fait â auvune autre nation, pas plus jL la Fraoqs

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