‹ A travers la Saxe: souvenirs et étudesChapitre 7 sur 11 · UNE UNIVERSITE · texte numérisé non relu

UNE UNIVERSITE

qu'à l'Angleterre, l'honneur de s'occuper d'elle, et je ne vois aucun cours d'histoire européenne ou comparée qui puisse servir d'atténuation ou d'excuse. Espérons que tous les semestres ne se ressemblent pas en ce point à l'Université de Leipzig. Une autre singularité du programme des études historiques, c'est qu'on n'y voit figurer qu'un seul cours d'histoire littéraire, et naturellement c'est la littérature allemande qui en fait les frais. Il n'est pas fort surprenant après cela que la jeunesse d'outre-Rhin soit plutôt disposée à lever la tcte vers les nuages ou à faire la pirouette qu'à s'incliner respectueusement quand elle entend prononcer les noms de Corneille ou de Voltaire, Par compensation, il existe un cours d'archéologie, c'està-dire d'histoire de l'art, fait par M. Overbeck, à deux pas du Musée de la ville. Le quatrième et dernier groupe, auquel appartiennent les sciences sociales, est te moins important de tous, bien que, certainement, il ne soit pas le moins utile. J'y signalerai un cours de politique constitutionnelle et administrative, un cours de statistique comparée des grandes puissances, un cours d'économie politique, deux cours d'agronomie et un cours technique de sylviculture. En résumé, les travaux d« la Faculté de philosophie, qui commencent à six heures du matin et ne sont terminés qu'à neuf heures du soir, se succèdent sans aucune interruption durant toute la journée, car, même d'une beucf à deux heures, te moment immuable du dîner germanique, un professeur de chimie tient ses fourneaux allumés et sauve l'honneur de la

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corporation. De midi à une heure, par exemple, ses collègues ne font pas moins de douze lectures simultanées.

Permettez-moi maintenant, cher lecteur, de vous introduire pour quelques instants dans le fond même du sanctuaire, c'est-à-dire dans une salle de cours. Si vous n'avez pas d'objection, nous visiterons de préférence un cours de la Faculté de droit. Nous aurons de la sorte le plaisir de faire la connaissance de deux des jurisconsultes tes plus éminentsde l'Allemagne contemporaine : M. Albrecht et M. de Wâchter. 11 est neuf heures du matin. Près de la porte close attendent quelques jeunes gens enveloppés dans leurs châles gris. La femme dapedell vient de harponner et de faire tinter ta cloche qui sert à annoncer aux professeurs qu'une heure nouvelle a sonné. Voici la porte qui s'ouvre. Le professeur sort le premier, suivi par un flot d'élàves qui nous cèdent ta place. Nous attendrons encore quelques minutes M. Albrecht, car les cours ne commencent guère qu'après un quart d'heure de grâce ou de retard, et, de la sorte, ne durent que tes trois quarts de leur durée officielle. La salle n'est point un amphithéâtre où s'étagent des gradins circulaires. C'est une grande pièce un peu nue et surtout très haute, où, sur un sol uni, une rangée de tables très simples succède invariablement à une rangée de bancs non moins simples. Du plafond tombent, à la façon de grandes lianes, de très minces conduits de gaz, qui relèvent leur bec effilé à un mètre environ au-dessus de la tête du travailleur. Un

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UNE UNIVERSITÉ ALLEUANCE. 3l3

poêle en fonte complète le mobilier de la salle. Le bois des tables, jadis moiré par le rabot du menuisier, ne présente plus à sa surface qu'un amas confus d'enuilles et d'inscriptions déposées çà et là au hasard par la trop libre fantaisie des canifs rageurs, des poinçons atrabilaires et des plumes nonchalamment errantes. L'une de ces tables, placée décote et, pour ainsi dire, en service extraordinaire, est réservée au dépôt des casquettes et des châles dégrafés. Mais soudain le silence se fait autour de nous : M. Albrecht vient d'entrer. Les plumes s'humectent d'encre et la leçon commence.

Comme le semestre d'été n'en est encore qu'à sa troisième semaine, les préliminaires historiques du cours ne sont pas achevés. Nous entendrons par conséquent traiter de la situation faite aux princes allemands par la dissolution du saint empire. Le professeur dicte quelques lignes, puis développe ce qu'il vient de faire écrire par une causerie familière, pleine de faits et de chiffres, mais sans prétention aucune à l'éloquence ou aux applaudissements. Vous assisteriez à un cours d'histoire littéraire ou de philosophie, que ce serait, très probablement, la même simplicité de parole , le même dédain pour la vaine pompe des lieux communs habilement exploités, la même application à éliminer de l'improvisation courante tout ce qui n'est pas. une vérité positive et utile. Dans les Universités allemandes on ne songe plus guère, en un mot , à emboucher la trompette classique de la déclatnation, et la rhétocique, c'est-à-dire le talent de

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parler beaucoup pour ne rien dire, y est abandonnée aux oraUuri de tabagifs politiques. La cloche fatale cependant tinte de nouveau au dehors. Les papiers se rassemblent, les buvards se replient , les encriers te ferment. Le professeur tourne précipitamment en conclusion le développement entamé, descend de ta modeste estrade 0(1 sa chaire est placée, prend son chapeau et sort. 11 va revenir dans dis minutes, pour faire son cours non public. Une fenêtre s'ouvre cependant, Un ou deux cigares s'allument, les conversations s'engagent en attendant le retour du maître. Notre voisin charme les loisirs de ce court intermède en dévorant un épais volume que bien d'autres, à en juger d'après la couverture, ont déjà lu avant lui. Penches-vous un peu pour en connaître le titre. Hélas ! ce ne sont ni les Pandectee ni les Instituts : c'est tout simplement le Chevalier iffiarmental ^ en français bien entendu.

11 ne tiendrait qu'à nous d'entendre M. AIbntchi enseigner privatim de même que nous l'avons entendu enseigner publiée. Si le famulus venait nous trouver pour nous demander la raison ou l'escuse de notre présence, les deux mots magiques : ivir Hospitiren le feraient retc^ner à sa place. L'hospitalité de l'AlUmagQe ne cesse pas au seuil de ses Univ«isités, quoique bien peu de personnes profitent, soit A L.eipzig soit ailleurs, de ce droit de fréquentation continue ou intermittente. C'est en effet l'un des traits ks pluf caractéristiques des établistemeûts d'initructio» suparieûfis (Wtr^-^D ds pit wrvir «u'à «ud-

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pister l'éducation de l'adolescence, tandis que, chez nous, c'est beaucoup plus à la population instruite de nos grandes villtt qu'aux candidats ù la licence que s'adressent leg professeurs de Faculté. Coninie M. Albrecht tarde décidément à rentrer, si vous 1* voulez bien , nous ne l'attendrons pas. D'ailleurs sa manière d'enseigner nous est connue maintenant. Revenons plutôt à onze heures, quand M. de Wiichter arrivera. Ce second cours ne fera que confirmer les impressions laissées par le premier. Point d'emphase ni de tirades à effet, lien que ce que les Anglais appellent un peu brutalement matler of fact^ des faits, rien que des faits. M. de Wltchter parle debout adossé contre le tableau noir qui se trouve derrière toutes les chaires. A travers des lunettes d'or, il suit de l'œil des feuillets manuscrits étalés sur un pupitre exhaussé à dessein, et dicte en même temps de petits fragments, la quintessence du cours, que les élèves recueillent, goutte par goutte, sur leur» cahiers, et qu'accompagne immédiatement un inlé* ressant commentaire. A propos de l'histoire du droit pénal, qui fait l'objet de ce cours, M. de Wftchter raconte une foule d'anecdotes horriblement curieuses suris brigandage féodal, sur ca qu'on appelle en aile-' mand le droit du poing. Les mœurs criminelles du temps de G&tz de Berlichingen et de Hant Sachs lui fournissent mille récits aussi piquants qu'effroyables, et un sourire vient éclairer son visage un peu froid, lorsque les faits qu'il rapporte deviennent comiques & force d'être atroces.

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C'est précisément au sortir d'une leçon du savant président de la première assemblée générale des jurisconsultes allemands que je me suis trouvé transporté un peu par enchantement, et beaucoup par curiosité, au milieu du Convict. Convict est une abréviation de convictorium. Nous dirions tout simplement en français réfectoire. Dans celui-ci, on sert chaque jour le repas gratuit des étudiants pauvres. Il y a des places toutefois qui n'y sont pas entièrement gratuites, car l'étudiant doit payer au bout de la semaine une somme qui flotte entre 45 et 75 centimes. Cette rétribution plus que modique n'empêche pas, comme on le pense bien, les demandes d'admission d'affluer, et, comme de juste aussi, les places ou les demi-places vacantes sont toujours accordées aux étudiants les plus laborieux parmi ceux dont la famille est le plus dénuée de ressources.' Des dotations qui remontent au seizième siècle ont permis de créer les premières tables qu'on désigne encore aujourd'hui par le nom de leurs fondateurs. Environ deux cent cinquante jeunes gens trouvent U fous les jours, à une heure età sept heures du soir, un repas frugal, mais assuré. Chaque table compte douze couverts. La vaisselle est en étain : c'est presque de la vaisselle plate. Quatre énormes verres d'eau marquent les quatres coins cardinaux de la table et se tiennent à la disposition des gosiers altérés. Tout autour fument, sur quatre lignes, douze écuelles ou assiettes remplies jusqu'aux bords d'une soupe légère, mais assez chaude pour qu'on ne songe point

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à ses autres qualités. Un plat de viande flanquée de légumes compose le second et dernier service. Au moment où cette proie s'abat sur la table, toutes les fourchettes se lèvent à la fois et planent dans l'air pour saisir de leurs pointes aiguës une tranche aussi large et aussi succulente que possible. Aux tables bien ordonnées, une convention préalable supprime les inconvénients de cette rivalité toujours un peu confuse et quelquefois pleine de périls en attribuant à chacun à tour de rôle le droit du premier choix. Le menu se reproduit dans le même ordre toutes les semaines. Le rôti y fait trois apparitions. Un amalgame de sel gris et de poivre sert au besoin à stimuler les palais blasés; mais l'excellent appétit et la belle humeur de la vingtième année assaisonnent bien mieux que toutes les épices de l'Inde les diverses préparations culinaires de ce Prytanée à l'usage de la jeunesse universitaire. Au ix>ut de sept à huit minutes sacrifiées à la gourmandise, les mieux endentés commencent déjà à escalader les bancs, en saluant leurs camarades d'un gesegnete mahl:{eit et en emportant avec eux le reste du .îcAjï'iTrîirorf qu'ils n'ont pas eu le temps de finir. Un bourdonnement persistant sert d'accompagnement musical à ce banquet où viennent si volontiers s'asseoir tous les jours vingt ou vingt-cinq douzaines d'adolescents enivrés d'appétit et de bonne santé. Ce concert joyeux va quelquefois jusqu'à prendre les proportions d'un tumu4te inoSensif, mais opiniâtre à dessein. Le jour oh j'ai eu le plaisir de dîner à Leipsîg à la table du roi de Saxe, j'ai vu un pauvre

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diable, le grand panetier ou Ttcayer tranchant du r^T fçctojre, bien embarrassé. Il s'agisEait d'annoncer que le lendemain le repas du soir serait avancé d'une heure, C'était une bonne nouvelle, puisqu'on devait satisfaire une heure plus tôt aux légitimes exigences de l'estomac. Mais cet âge est sans pitié , et te brouhaha redoubla d'intensité, rien que pour intimider l'inexpérience de l'orateur. Après tout, les majoritée parlementaires ne se refusent pas bjuiour» ce malin plaisir, quand elles s'entendent dire des vérités désagréables. Il but être indulgent pour la jeunesse.

Nous voici m milieu d'elle : restoni-y encore quelques instants. Les rapports des étudiants avec l'Université et leur vie en dehors de l'Université méritent bien quelques mots de plus.

L'inscription des nouveaux venus se fait, en génériil, après les vacances de Pâques. C'est le semestre d'été, et non cejui d'hiver, qui amène le plus grand nombre de recrues. Cela tient i ce que l'année classique hoit à Pâques dnns tous les étatplis&ements d'instruction sePWldaire ou supérieure. Un certificat d'études délivré, après examen, aux élèves des gy>nnasia leur permet de se fsiire inscrire sur les registres de l'Université qu'il leur plaît de choisir, et cette inscription leur confère immédiatement le titre dg student. C'est alors que tommeivre vraiment pour eux la période des fortes études, eu mfgtte temps que celle dgs études spéciales. Au^symnase, l'étudiant n'a appris eo quelque sorte que U gymoastiq^je de l'esprit. Il sait beaucoup de l^tiOi au amm ^uttpt dç

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grcç, parfois un peu d'hébreu, médiocrement d'histoire et pas du toqt de philosophie. Je ne compte pa^ le français et l'anglais, qu'il lit couramment. C'est à peine, au reste, s'il a de di x-sept à dix-huit ans. Mais, une fois sur le seuil de l'Université, il découvre que la science, comme les chemins de fer, a ses embranchements, et force lui est de choisir entre les quatre directions du carrefour où il se trouve, c'est-à-dire entre les quatre Facultés. Son choix fait, il se mettra en quête d'un professeur illustre dans U science à laquelle il désire être initié, et, où que soit ce professeur) il ira se faire inscrire parmi ses élèves, au moins pendant une année ou un semestre, C'est Thahitude, en effet, de changer de maîtres et de condja ciples autant que possible, atin d'élargir de bonne heure les horizons de l'esprit. Tel jeune philologue, par exemple, qui, dans ces dernières années, avait étudié à Bonn sous la direction de M. Rietschl, s'en allait, le printemps suivant, à Berlin pour s'y soumettre à la discipline intellectuelle de Bopp. Une fois le diplôme de docteur conquis, l'étudiant en philosophie voit devant lui tant de carrières ouvertes, ^ue bien souvent il perd un temps précieux à en choisir une. L'enseignement, l'industrie, l'agriculture, la politique, le journalisme, les lettres sollicitent en sens contraire ses préférences. Les étudiants des autres Facultés sont plus heureux : ils ont au moins devant eux une route tracée à l'avance par l'Université de concert avec l'Etat. Au bout de trois ans, et à la iUite d'un exxmen unique, mais sévère et co.mplet,

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les étudiants de la Faculté de droit reçoivent le titre d'accessist, et plus tard celui d'auditor : ce sont désormais des jurisconsultes surnuméraires au service de l'Etat, auxquels écherra la succession des avocats, baillis, magistrats, receveurs qui viendront à mourir. L'Etat, en un mot, fait sa provision périodique d'employés parmi les jeunes gens qui sortent de l'Université, ce qui vaut bien toutautant que de les prendre de la main de l'ami d'un ami qui connaît le protégé et daigne étendre sur lui une main favorable. Les médecins obtiennent également, par une sorte de concours, les places laissées vacantes dans le corps médical,.qui est encore limité en Allemagne. Quant aux étudiants en théologie, en attendant une paroisse, ils reçoivent le titre de candidat. Un assez grand nombre de candidats deviennent précepteurs particuliers dans des familles nobles vivant à la campagne. La troisième page des gazettes aristocratiques est remplie de demandes et d'offres de jeunes théologiens provisoirement voués à la pédagogie et livrables, à Pâques ou à Noël, pour la Sîlésie ou le Brandenburg. Comme la nomination du pasteur appartient encore, dans la plupart des villages, au propriétaire du château, la férule du précepteur se change tôt ou tard en bâton pastoral, et, si rccclésiastique de l'endroit ne promet point de mourir assez vite, son successeur désigné peut du moins compter .sur l'appui d'une famille puissante pour obtenir ailleurs un poite évangélique.

On a beaucoup parlé de la turbulence de l'étudiant allemand, de son humeur batailleuse et de ses

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prouesses de buveur. Depuis un assez grand nombre d'années déjà, la plupart des gouvernements germaniques ont accumulé ordonnances sur ordonnances pour mettre enfin un terme à ces folies de mauvais goût et à cet enthousiasme passionné pour l'indiscipline. L'un des plus grands mérites de l'éducation allemande, c'est, sans contredit, de ne jamais sacrifier la liberté de l'élève, enfant ou adolescent, aux besoins prétendus de son instruction, et de ne pas punir le péché de jeunesse d'une incarcération qui peut varier de neuf à dix ans. Mais cette liberté sans entraves a été trop longtemps gaspillée, dans les Universités de l'Allemagne, en pures excentricités et en rixes aussi inutiles que déplorables. Il fut un temps où tout étudiant était tenu, sous peine de se faire une mauvaise réputation, de tailler, tous les huit jours, le nez à une dizaine de ses camarades. En i8i5, à Iéna,en une seule semaine, on put compter jusqu'à 147 duels, et, en un seul jour, 35. Or, il y avait en tout dans la ville 35o étudiants. Notez que ces féroces matamores devaient tous être, l'année suivante, de modestes ecclésiastiques ou de petits bureaucrates, en somme les gens les plus pacifiques du monde. Aujourd'hui, on n'a certes pas encore réussi â déraciner partout ces traditions que je ne saurais appeler chevaleresques, et les membres de la Burschenschaft qui consentent à l'abolition du duel n'ont pas encore pu faire prévaloir leur opinion sur la routine sanglante et ridicule qui s'est jierpétuée au seio de chaque Landsmannschaft. A léna, à Hçidelberg, on ^encontre encore, et en

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trop grand nombre, dei vétérans de cinquième ou de siiiàme année, plus chevelus qu'Absalon, dont le visage est moitié lunettes et moitié cicatrices, et qui, pour l'absorption du liquide national, rendraient des points au tonneau des Danaldes. Le ventre lesté par vingt-cinq ou trente verres de bière, de la capvité au moins d'un demi-sheko, l'esprit excité par des discussions de philosophie et de politique transcendante, ces aimables et courageux jeunes gens s'en vont par bandes, suivis chacun du chien avec lequel ils ont lié une amitié fraternelle, rosser quelque veilleur de nuit dans une rue solitaire, et détruire à coups de pierres la plus grande quantité de réverbères possible. Il s'ensuit quelquerois mort d'homme, comme cela est arrivé à Bonn, dans l'affaire du malheureux Ott; maia ce n'est pas là une considération qui soit de nature à toucher beaucoup l'âme d'aussi féroces bretteurs. Heureusement, dans les grandes villes, comme Berlin et Leipzig, ce vieux type tend à disparaître, et j'en fats mon compliment à la jeunerae allemande. Sans doute , il est encore de mode de dégainer parfois la rapière et de se balafrer un peu, tout en se tutoyant énormément. Sans doute, on aperçoit encore plus d'une entaille lancée à travers le frtmt ou la joue d'un apprenti médecin par le sabre d'un futur orientaliste. Tout cela n'empécho point de constater à l'Université de Leipzig un progrés des plus teuibles. J'y ai vu des étudiants de mœurs élégantes et de mise soignée, modestes et point spadassins, aimables compagnons et travailleurs appliqués, hâtes assidus, non de

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la salle d'armes, oii l'on parle argot en buvant et en dégainaot, mais bien des sociétés philologiques, oii, sous la direction d'un professeur, l'on s'exerce â parler latin ou hébreu, et qui, s'ils appartiennent par hasard à une corporation, ne conservent, comme signe distiller de leur agrégation, qu'un simple ruban de couleurs variées, un arc-en-ciel de deuï pouces de large, lequel te porte sur ia poitrine, entre l'habit et le gilet. Nedésespéronsdoncpasde l'avenir, firutalité et courage n'ont jamais été synonymes, et c'est là une vérité trop élémentaire pour qu'on ne la comprenne pas quelque jour dans les Universités de l'Allemagne.

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C'est un dimanche matin, aux premières heures d'une belle et lumineuse journée d'été, tjue j'ai fait mon entrée dans la gracieuse capitale de la Sase royale, la Florence allemande, s'il faut en croire une proverbiale et flatteuse comparaison. La villeétait en pleine émigration dominicale, en fuite précipitée et l'oyeuse vers la campagne. Les petits garçons, déguisés en jeunes magyars et sautillant comme des balles élastiques, faisaient fièrement sonner sur leur dos la boîte de zinc yert nominalement destinée à recevoir les produits d'une herborisation problématique et provisoirement garnie de substantielles tartines. Les jeunes filles, en chapeau de paiUe paré sur le devant d'un bouquet de bergère, en corsage de mousseline blanche ou en robe teintée de rose, les bras nus et les épaules modestement dégagées, semblaient elles- » peine effleurer le sol. Derrière s'avançait,

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sérieux et imperturbable, une décoration en faïence peinte à la boutonnière, le père des pétulants petits Hongrois et des élégantes Suissesses, donnant affectueusement le bras à la compagne fidèle de ses bons et de ses mauvais jours. A côté d'eux, dans chaque direction, des véhicutes de toute espèce, découverts pour la journée, passaient au ^rand trot, emportant des bandes de touristes entassés tes uns sur les autres, et l'on eût cherché vainement sur le siège d'un cocher de fiacre le petit drapeau chaîné de faire silencieusement au public ses offres de service.

A chaque instant, le vide augmentait dans la ville. Une heure plus tard, la solitude y était presque complète. Les boulangeries, les seules boutiques qui ne fussent point barricadées de volets, exposaient sans succès à la gourmandise du passant des couches superposées de friandises, oti les fruits se combinaient avec la pâte de vingt manières différentes. Il était bien rare que le doigt d'un affamé ou d'une ménagère imprévoyante vint heurter au fwtit guichet vitré qui met le marchand en communication directe avec la rue. A peine çà et là, le long de ces magasins à visage de bois, une blanchisseuse en retard fuyait d'un pas rapide, la mine effarée, portant. à bras tendu, au bout d'une longue perche, quelque chef-d'œuvre empesé de la dernière heure, chef-d'œuvre impatiemment, désespérément attendu, et bien recommandé pourtant à la plus ponctuelle exactitude. A de longs intervalles, on apercevait encore sur un trottoir désert, à travers les espaces abandonnés des rues et des places, D,g,t,ioflb,GoogIe

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tantôt une villageoise richement endimanchée et coiffée sur la nuque d'une petite calotte à fond brodé; tantôt uo mineur de Frgyberg facilement reconnaissable à sa courte blouse de toile noire à taille étroite, ornée sur les manches de deux m^teaux en sautoir; tantôt un garde forestier de la Suisse saxonne, habillé d'une tunique aussi Verte que les forêts contiées à sq surveillance, et armé d'un couteau de chasse à manche en corne de cerf. C'était le village qui s'en venait à la ville, tandis que la ville se sauvait au villaj^e. Mais ces braves gens, à leur tour, ne tardèrent pas à disparaître dans les restaurations ou dans les musées, et vers onze heures il ne restait plus que deux endroits oii vous eussiez pu encore découvrir quelques visages humains, â savoir les deux remises de la Schlossgasse et de \'Augustasplat\ oCi stationnent les chaises à porteur et qui servent en même temps d'écurie aux çhevauï à deus jambes, aux centaures tarifés, dont la profession est de s'atteler à ces cercueils perpendieutaires.

Une notable partie de !a population, cependant, fl'avaitpas encore pris la clef des champs, et il restait dans la ville au moins un lieu où une véritable foule humaine se pressait entre des murs à peine assez distants pour la contenir : c'était l'église catholique. La grand'messe dans l'église catholique de Dresde est un peu, pour les habitants et les étrangers, le spectacle à la mode, le rendez-vous comme il faut du dimanche matin. Je n'apprendrai à personne que la Saxe est protestante; miis ce qu'on sait moins peut-

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être, c^est que la femille royale qui la gouverne est catholique. Aux yeux du pare de Maurice de Saxe, la couronne de Pologne valait bien une abjucation. Dresde contient d'ailleurs un certain nombre de Eamilles catholiques. Si vous ajoutez à ce premier chifin celui des Polonais, des Autriv-hiens et des fiavarois qui figurent toujours pour une forte part dans la po7 pulatLm âottante de la ville, vous pourrez me croire quand je vous dirai que j'eus la plus grande difficulté à pénétrer jusqu'au milieu de l'église. La double colonnade qui sépare la nef des bas côtés était littéralemen:^ un promenoir, un boulevard, si vous vcHilez, où une tbule, habillée conformément aux plus récentes gravures de modes, se serrait étroitement les coudes, à l'effet d'apercevoir dans la tribune royale, à droite et au-dessus du maître autel, la tête grisonnante et expressive du roi Jean, 4 àôté duquel se dissimulait de son tsieux, sous un voile épais, la reine Amélie. Sans les rangées de fjdéjes pieusement agenouillés sur les bancs de la nef, les hommes à droite et Ips femmes à gauche, on aurait pu se croire à l'opéra' chez le roi plutôt qu'à l'église aveclui. Les Suisses en livFéegrise marquée aux armes du cliâteag , les balcons, j'allais dire les loges, de l'étage supérieur gartjis de 4JUUS penchées sur la balustrade, la pnmpe tout ita- IJAnne des cérég^inies, la profusion ^s marbras et le luxe des ^rures resplendissant sur des fond» blanchis au lait de chaux, surtout les molles et voluptmmfs baroaonies incessamment lancées dans l'esm^s par unit aimée d$ violons aM»qu«J)i dp tÇfflfis i

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autre se mariaient d'invisibles voix humaines, tout cela rappelait le théâtre et ne paraissait destiné qu'à caresser alternativement les oreilles et les yeux. Les coups de Toudre intermittents de l'orgue dominaient à peine le concert suave et la sonorité veloutée des instruments à cordes, et la menace de la colère divine passait, sans l'ébranler, sur le cœur des dandies tout entiers aux agréables émotions d'un dilenantisme profane.

Le moment n'eût pas peut-être été mal choisi pour visiter la ville, rendue en quelque sorte à elle-même, et n'ayant plus charge d'habitants. Mon regard n'aurait pas eu à redouter la distraction du mouvement humain, et il m'eût été impossible de voir dans la cité autre chose que la cité seule. Mais la nostalgie de la campagne est un mal qui se gagne facilement. Je ne résistai pas à l'envie de suivre tout d'abord la population de Dresde à travers les champs et les bois du voisinage, et remis au lendemain le plaisir de faire la connaissance de Dresde même. J'aurais eu bien tort de ne pas céder à cette tentation : tous ces environs sont charmants. Je ne parle pas seulement des environs immédiats, des quinconces de tilleuls où l'on va savourer en plein air et à petites gorgées une tasse de café, tout efi écoutant, l'aiguille ou le cigare au bout des doigts, un andante amoureux de Mozart ou une valse brillante de Gung'l, des salles de danse champêtres où des Therpsycoros échappées des cuisines de la ville se livrent à de joyeux ébats avec des Achilles en congé

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de dix heures, ni même des prairies où la population virile s'essaye aux arts de la guerre sur la personne et aux dépens d'un oiseau de bois. C'est au delà de cette banlieue de jardins et de brasseries qu'il faut aller pour découvrir l'ensemble de ce beau site et embrasser d'un regard l'hémicycle de collines bien boisées au pied duquel coule l'Elbe et qui semble, comme une écharpe verte, fermer à Dresde le chemin de l'Orient. Des villas prîncières disputent â la culture de la vigne la partie inférieure de ces versants dont le dos, hérissé de pointes d'échalas, produit à l'œil le même effet qu'une immense herse retournée. Tous ces parcs, véritables étagères de terrasses à l'italienne, descendent jusqu'au bord de l'eau et remontent se perdre sous les bois Supérieurs, sous la verdure épinglée des épicéas et des sapins. C'est ià, dans le silence ami de ces paisibles retraites, que Weber a composé son immortel FreyschUt^. C'est là aussi, c'est au bas de ces pentes fertiles, au bord de ce fleuve bleu que Ksrher est né et que Schiller a écrit le Camp de Wallenstein et Don Carlos. Le génie de l'homme a consacré ces lieux. Ma journée s'y passa tout entière, et la nuit me surprit encore sur ces riants coteaux, occupé à regarder une dernière fois la silhouette de Dresde courqnnée par la coupole de la Frauenkircke, dont le bel ovale se détachait en noir intense sur l'azur avivé du couchant.

L'hôtel où j'étais descendu se trouvait dans la Schlossgasse : il tétait naturel que je commençasse par la Schlossgasse le cours de mes excursions à

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ttàvërS 19 ville; Aussi bien cetie rue n'est pas seulettierit là ttit pal- m l'an entre au château royal : elle eit ert mertit tehip* là gtandé artère de Dresdej qu'elle tbûfié fiëhpendicUlai rement à l'Elbe. Uiie demi-Heure de promChade sur les trottoirs animés de cette longue et lar;*é toîe, qtli cbrtimcficè dssez singulièrement par Un tUfinel â triple totlte dé oré d'un joli portail renalsSattte^ suffit a me contaîncre <Jue la ville de Tieck n'avait pas cessé d'être l'une des cites de plai- S:incej l'une des capitales intellectuelles les plus justement célèbres de rAllemajçne cen teindrai ne. Toùtd'ahord, vingt signes divers vous j rappellent à chac|tiË instant la praicimité du palais et répandent dans l'air jenesaisquelparlum monarchique. Ce sont de 5 officiers qui passent lé Sabre sods le bras, tout chamarrés de :orures et agitant au moindre mouvement les plumes de coq fixées en [nanache du sommet de Ifeur Shakd mi de IfcUr tricorne. Puis des équipages^ des livrées, qui Vont et viennent, portant invariablementj ctJrtime HtteestatnpilkayfnboHqug', la couronné (■ovalCj dont l'image, si vous n'j prence gardée finira par s'Incruster dans la rétine dé votre œil. /». joutez à cela la distinction des passants,- la fraîcheur et le bbn goQt liés toilettes; l'absence presque absolue de fClis JJauvre<i nti rhal tëtusj l'allure tranquille et régulière dés flàneut-s, la rareté extt-ême des visages affairés ou inquiets, une bonhorilie souriante et je né sais quel air de léte en pernianencé sur toutes tes phtsionomlcs. N'en veila-t-il pM assez pour twhir tes miewrs raffinées et l'aisartcc an peu paresseuse

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d'une population d'élite r Cela n'est rien pourtant encore, d côté des révélations décisives, du témoignage unanime des magasins. D'un bout à l'autre de la rue, les étalages de bijouterie et d'orfèvrerie, d'objets d'ivoire sculpté, de porcelaines, de cigares de la Havane ou de Brème {adfiuc sub judice lis esï), d'étoffes ' tissées par des doigts de fée, de parfumerie parisienne, de monnaies étrangères, de comestibles do luxe et de nouveautés de toute sorte se succèdent sans interruption. Et n'allez pas oublier, je vous prie, tes boutiques des libraires, les plus élégantes et les plus nombreuses dé toutes. Derrière les glaces de ces caravansérails de la typographie européenne, les caractères recttlignes de l'alphabet russe disputent aux majuscules gothiques de la langue germanique le privilège de décorer les couvertures multicolores des publications étalées sous le regard du passant. Notez enfin que la librairie, ne se borne pas ici au seul commerce des livres; toutes les reproductions possibles d'objets d'art^ sur carton ou sur papier, sont également de sa compétence. Aussi, partout apercevez - VOUS) parmi les livres et les brochures, des photographies de toute dimension, des portraits-caries représentant les artistes ou les écrivains chers à la Saxe royale, des estampes destinées à rappeler pour la vie à l'étranger ce qu'il a vu à Dresde et autour de Dresde, enfin des albums tout préparés pour recevoir ces collections. Il semblerait, en vérité, que la ville entière ne vive que de la multiplication des chefsd'œuvre de son musée et des jolies vues de ses

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environs. Et le fait est qu'on n'y fabrique guère de véritables marchandises, si ce n'est des chapeaux de paille et des eaux minérales artificielles.

Une fois la Schlossgasse dûment arpentée de haut en bas, le voyageur qui veut connaître Dresde n'a rien de mieux à faire que de s'enfoncer à l'aventure dans les rues voisines de VAltstadt qui versent constamment leur tribut de promeneurs, sinon de voitures, dans la circulation de cette voie médiane. C'est là qu'il faut venir contempler le vieux Dresde, j'entends la capitale des rois de Pologne, la ville d'Auguste le Fort, telle que le dix-huitième siècle l'avait faite. Le trait caractéristique de Dresde, en effet, c'est d'être, avant tout, une ville du dis-huitième siècle, et d'exprimer exactement les beautés et les défauts de l'architecture de cette époque. Vous y chercheriez donc vainement ces façades en encorbellements superposés, si fréquentes dans toutes les villes allemandes du moyen âge, ces tourelles en poivrière, ces toits prolongés jusqu'au premier çu jusqu'au second étage afin de faciliter la chute et la fonte des neiges, tout ce qui, en un mot, est le propre des constructions bourgeoises de l'âge féodal. Ce n'est pas à dire pour cela que vous ne rencontrerez jamais dans une rue de Dresde des pignons carrés en saillie sur toute la hauteur de la maison, ou bien encore de laides devantiires terminées par des étages en décroissance successive. Vous y découvrirez même plus d'une fois des pilastres décorés d'enfants, de vases, d'arabesques et de fleurs, dans le goût du seizième siècle italien.

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Mais, en somme, ce qui frappera partout votre regard, ce qui attirera le plus souvent votre attention, mécontente ou charmée, ce seront les toitures étroites et courtes posées sur le faite des hautes maisons comme un bonnet de police, les cartouches de pierre sculptée, les guirlandes de roses relevées par les deux bouts, les nymphes couchées au milieu de tous les attributs d'une mythologie, galante, les enfants et les anges joufflus à physionomie espiègle, les lyres et les carquois, les flûtes champêtres et ïes flèches entrelacées à l'aide de nœuds de ruban, les grappes de raisin et les gerbes de fleurs, les coquillages enroulés et les feuillages frisés, les volutes prétentieusement contournées, en un mot, toutes les fioritures, tous les enjolivements de cet art tourmenté, auquel on a donné le surnom de rococo et qui fut l'inspiration du siècle dernier. Il y a, en vérité, des carrefours à Dresde oti l'on s'étonne de ne pas se voir à soi et aux autres des culottes de soie et des souliers à boucles d'argent. On s'y sent comme dépaysé dans l'avenir.

Cette physionomie de la ville, qui accuse nettement son âge, n'a rien de surprenant pour quiconque tonnait son histoire. Deux causes fort différentes ont à peu près également contribué à renouveler Dresde de fond en comble dans l'espace d'un siècle'; le luxe de ses princes et la fureur de ses ennemis. Avec leurs goûts de magnificence et leurs habitudes de prodigalité, les trois Auguste ne pouvaient manquer de s'occuper de l'embellissement de leur résidence royale, et de nouvelles constructions s'élevaient, en effet, de '9' D,g,t,ioflb,GoogIe

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toutes parts dans Dresde, quand éclata là fatale guerre db Setrt ans. Heureusement les irionùtnents fiouteaujt ({talent en pierre de taillcj et^ en 1760^ comme, pTus tard) en iSi^t Ils purent résister au bombardement et à l'incendie: Mais les maisons particulières n'eurent pas le même bonheurj et la ville se vit, en quelque sorte^ obligée de liquider avec son passé. De \A soti aspect uniforme et son harmonie pittoresque.

Purmi ces dui-ables monuments dus au illx-huitiemc siècle, deux surtout mËritent ilne mention spéciale : reglise catholique, ordinairement appelée l'église de la eouri et l'Églite protestante, nommée, je ne sais tJ-op pourquoi) l'église des femmesm'est-U pas étrângéj en vérité; que ce dix-huitième siècle, de flrofane mémoire et de mcéurs si légères, ait donné )ei dus deux cultes ses dcbi plus beaut temples? L'église catholique^ construite de ijig à 1736^ sous la direction de l'Italien Chiaveri, n'est malheureusement pas pliis à l'extérieur qa'à rintérteur d'un geât irréprochable, et les fcàinis oïl les apôlresj perchés sur une double ligne au bord de sOn double toit) ont l'air de ehdrlatans en plein vent, qui n'ont pas dû aptirer beaucoup de pécheurs aux pieds de Dieu. J'aime mieux, je l'avose, le bel édifice construit pur l'architecte saxon Geoi^ Bahr^ qui mourut d'une chute avant d'avoir pu achever l'œuvre A laquelle, depuis 1726,11 avait voué sa vici Sans doute, sa eotipole, vue de près, fait i il volontairement songer à un ^ros œuf inséré tant bien que mdl dans un coquetier quadrqn-

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gutaire. Mais, à ce compte-là, les plus belles coupoles de Florence n'échapperaient pas au ridicule d'une comparaison avec les produits renommée de la pâtisserie savoisienne.

Le château royal remonte n une époque beaucoup plus reculée que ces deux églises. Une aile seule, dévorée par un incendie, a été reconstruite sous le règne d'Auguste II; mais elle ne présente aucun intérêt artistique. Il Taut bien reconnaître que la royauté en SaXe est fort modestement logée, et que la maison du souverain, vue de l'extérieur, ressemble plutôt à une caserne qu'à un palais. Aussi Auguste l*' avaît-il songé à abandonner la vieille burg de ses pères, et à transporter le principe monarchique dans quelque monument de plus noble apparence que cette agglomération de bâtiments vulgaires^ entassés sans ordre et sans symétrie au pied d'une tour verdâtre. De cette pensée naquit le Zwinger^ ce quadrilatère bizarre, composé de deux côtés droits et de deux côtés semicirculaires, avec sis pavillons s'élevant aux coins et auniessus des galeries basses^ On a trop souvent critiqué avec une verve moqueuse cette excentricité architecturale et décorative de l'architecte Pôpelmann, pour qu'il soit besoin de lancer ici une pierre de plus contre ce colîHchet, contre ce Trianon qu'on dirait sorti d'une fabrique de porcelaine, et qui, du reste, n'a jamais été achevé, du moins d'après le plan primitif. Il est impossible de nier que la grâce y est presque toujours maniérée, et que l'afféterie, à peu prés partout, y a chassé le naturel. Qu'on s'indigne donc

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tant qu'on voudra contre une telle profusion d'aigles et de couronnes, contre ces têtes de femmes coiffées de soucis aussi gros qu'elles, contre ces cariatides aux visages ridicules et hideux : Je n'y mets point obstacle. Mais cela était-il une raison suffisante pour fermer le quadrilatère à trois faces du Ztvinger par une montagne de pierres visiblement imitée du palais Pitti? C'est pourtant ce qu'a fait M. Semper, un architecte de grand talent, qui, à Dresde, est le parrain de tous les monuments nouveaux, comme M. de Ktenze à Munich et M. Schinkel à Berlin. Je crains que M. Semper ne se soit'Iatssé entraîner beaucoup trop loin par l'horreur de ce qu'on appelle fort à tort, outre-Rhin, le goût fran<|ais. Dans tout problâme à résoudre, il y a des données dont il faut tenir compte. Disons-le franchement : l'architecte de la belle synagogue et du magnifique théâtre de Dresde a été mal inspiré cette fois. La barricade titanesque en pierres taillées à bossage qu'il a élevée, et qui s'efforce vainement de masquef le péché mignon des anciens rois du pays, ne réussit qu'à former avec ce rez-de-chaussée en fer à cheval une antithèse aussi inattendue que fâcheuse.

Un petit boulevard assez désert et plus tortueux encore fait le tour de la Vieille-Ville proprement dite, et, tout en marquant la place de ses anciennes ■ fortifications, la sépare, comme par un liseré de verdure, de ses trois faubourgs. La Seevorstadty qui se trouve entre les deux autres , à l'extrémité dé la Schlossgeisse prolongée, contient d'élégants et vastes

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hôtels terminés d'hier et pour l'ornement desquels le mouleur a appelé le statuaire à son secours. Dans ce quartier aristocratique et tranquille, chaque balcon , ombragé par un tendido oblique, s'est transformé en un bocage d'arbustes en fleurs, et c'est à peine si , dans ces massifs épais de fuchsias qui laissent pleuvoir des gouttes de sang vermeil, vous réussirez à découvrir la jolie brodeuse qui s'y cache immanquablement auprès de sa table à ouvrage. 11 ya notamment, de ce côté de la ville, un square de toute beauté. A dix minutes de distance se trouvent le parc royal et la nouvelle ménagerie. Les deux autres faubourgs adjacents appartiennent aux classes pauvres. Au delà enfin de la Weîsseritz, un modeste affluent de l'Elbe dont l'embouchure marque la limite de la ville, s'élève une sorte d'appendice de Dresde, un faubourg extramuros, Friedrichstadt, que le viaduc du chemin de fer, établi à la suite de la MartenbrUcke, achève de séparer de la métropole. On pourrait assez justement définir cette annexe de la ville l'asile privilégié des misérables et des înBrmes. La famille royale, l'édilité locale, le clergé protestant et le clergé catholique ont engagé là, comme sur un champ de bataille, une lutte aussi généreuse qu'acharnée contre la maladie, le dénùment et l'ignorance. Il n'y a guère un prince ou une princesse de la maison dâ Saxe qui n'ait tenu à y perpétuer son souvenir par la fondation de quelque maison charitable et qui, par ses bienfaits posthumes, n'aie assuré à son prénom les éternelles bénédictions des déshérités de la sociétés L'hospice da

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331 HUIT iOUKS A DKBSbli.

là villej qu'on remarque avdBt toUt le resté dans cB quartier philanthropique^ n'est rien moins qtl'iiti ancien pdiais dont le comte de Bruhl avait ttâté le plaii et que Napoléon avait choisi pour sa résidence. Utie cascade, qui ^ à ce que raconte là tradition^ atiràtt coûté le quart d'un milHonj fait encore entendre àax hôtes étonnés de ces tristes demeures le murmure de ses eaux incessamment épanchées.

Ce n'est pas toutefois uniquement dans cet âilgle fofmé par l'Elbtet la Weisseritz que les maisons de refuge j les orphelinats^ les malsons de correction, les hospices se disputent l'enfknce et la vlalltesse abandonnées à la misèrei Dresde He compte pas ttibins de solsante^neuf établissements de bienfaisance, au nombre desquels se trouvent^ entre autres, deux éjolêS normales devinées, l'une à Former de jeunes servantes, et la seconde à l'apprentissage des inBrmïËres. L'établissement consacre aux sourds^muets a beaucoup fait parler de lui, durant ces dernières années, à l'occasion des nouvelles méthodes qui y Ont été essayées par un habile et intelligent directeur. Il n'est pas enlin jusqu'aux animaux qui ne ressentent eux aussi, dans une certaine mesure, les bienfaits de l'assistance publique. A l'école vétérinaire,lesbétea utiles sont reçues et soignées en cas de maladie : c'est un hô' pital de bestiaux.

L'Altstadt) qui occupe avec ses diverses dépendances toute la rive gauche de t'I'.lbe, n'est toutefois que la moitié de Dresde. La Nettstadt, située sur la rive droite et qui, malgré son nom de Ville-Neuve,

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HUIT JOURS A DRi^SCE. 339

n'CBt pas beaucoup plus fleure que la Yieille-Vilie^ compUte le périmètre de la cité ou, si l'on veutj en forme le second hémisphère; Mon aprés-niidi fut entitfeitient consacrée à parcourir cette autre tnoitié de la capitale saxonne. Après une demi-heure employée à lire les journaux surl« chai'mante terrasse â laquelle est resté Attache le nom du ministre de BrUhl^ je quittai, quoiqu'à regret^ éenc succursale fashlonable de la tour de Babel oU je beau monde slave mêle tous «ti ididniesàtoUs les patois de laraceanglo-sasonne. Confbl-mérnent à l'ordonnance administrative, je suivis le côté droit du vitux pont qui, depuis un siècle, sert de tl^it d'union CnirS les deux «illes. Je marchai Vivement pdur ne pas tue laisser arrêter par les mille sédUctîotis des paysages rapprodiés Ou lointains qui sollicitaient la faveur d'un moment de contemplation. Au bout du pont entin, je me trouvai à l'entrée de U Grande Allée^ c'est-à-dire du large boulevard qui coupa en deux la Neustadt et la réunit A son prolongementtrj4ttf[>n«;ii(/l.

A vfâi dire, la Ville-Neuve n'est pas moins la ré« pétition que le pendant de la Vieille-Ville. Partout tes fenêtres persistent à s'encadrer dans des enroulements fk chicorées reliées, vers le haut, par une sorte de bouquet; les amours^ aus joues rebondies^ s'obstinent à vous présenter des guirlandes sur leurs bras} les toits de tuiles rougeâtres continuent â laisser à découvert jusqu'aux mansardes des maisons. La statue équestre et jadis dorée d'Auguste le Fort, l'Hôtel de Ville, le Ministère de le guerre, qui vous

accueillent dés votre entrée dans ce quartier, vous diront assez vite quel siècle l'a construit. A cinq minutes de distance, le Palais japonais lèverait tous vos doutes, s'il pouvait vous en rester un seul. Le Palais japonais est la grande curiosité historique et monumentale de ce côté-ci de l'eau. Nous aurions trop b«au jeu si nous voulions insister sur le faste préfentieuîc et le mauvais goût de cette vaste construction dont le toit métallique, aux coins relevés en pointe, semble rongé par une rMiille verdâtre. On sait quels ravages la passion des choses du Céleste- Empire a causés dans toute l'Allemagne du dix-huitième siècle. Mais pour les électeurs de Saxe l'épidémie s'est compliquée encore , jusqu'au point de devenir le Japon-morbus. Les drôleries de toute espèce qui se trouvent réunies à Pillnitz, sur la terre et sur l'onde, car îl y a aussi des jonques, sont le triste résultat de cette monomanie. Les successeurs des rois de Pologne , devenus simples rois de Saxe, ont cherché, en installant la bibliothèque publique dans ce jouet en pierre de taille, à faire oublier aux contribuables d'aujourd'hui les folies réalisées aux dépens de la gent taillable et corvéable du temps jadis. D'autres collections y ont été également installées, et les jardins qui s'étendent à côté restent ouverts tous les jours. Le reste de la Ville- Neuve appartient aux débarcadères des chemins de fer et à la garnison. La ligne de Leipzig vient s'y souder à la ligne de Silésie, ce qui cause à un Français la surprise de faire son entrée dans Dresde

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par le nord-ouest, exactement comme s'il arrivait de Pologne ou de Russie, et l'expose à prendre la ville, en quelque sorte, au rebours. De l'autre côté de la Grande Allée sont les casernes, l'école des cadets, l'école d'artillerie, le corps de garde, ta place de la parade. Le ministre de la guerre a toute son armée sous la main et, sans quitter sa robe de chambre, il peut, à toute heure de la journée, surveiller ses dragons d'azur surmontés d'un casque homérique et ses fantassins bleu de turquoise coifies du shako français.

Le faubourg, moitié ville et moitié campagne, qui doit son nom et sa fondation au roi Antoine, com^ mence à la place de Bautzen, sur laquelle un puits ■ artésien entretient une fontaine d'eau chaude. Audelà de cette prairie circulaire, ornée de beaux vases de marbre, s'élancent, dans toutes les directions, vers laSilésieetla Bohême, de larges routes transformées, peu â peu, en boulevards par l'addition incessante d'habitations nouvelles. Nous sommes ici dans le quartier agreste et idyllique de la cité. On y vit en plein air, sans cesser d'y vivre à la ville. Plus de muraille à pic, surchargée d'astragales ou de cariatides, et bien alignée avec ses voisines, juste au bord de la voie publique. Une maisonnette carrée , blanchie à la chaux ou enluminée d'une teinte fraîche comme une aquarelle, s'élève au milieu ou dans le fond de chaque jardin, à demi enfouie dans la verdure. Le long de la route, un portique à l'italienne dont les piliers carrés supportent un toit de vignes folles,

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le tapissé de fetlllleâ d'aristolocheS de couleur, complète les charmes urbaine et perpëtcelle a laquelle ier à décembre, lihè Famille tout î-*ous eti été, vers trois heures, îttages néo-grécs et de ces jardins r-rose. Vous y verrez partout, sur e rouge â ramages blancs, un pot au milieu d'un service â café en le, et c'est encore à travers une haie de fleurs qu'arrivera â vos oreilles le babil charmant qui se fait autour de la cafetière.

Les Heurs, en Allemagne, sont plus encore peutêtre qu'en France des compagnes de tous les instants, j'allais dire des amies muettes et intelligentes, qui savent comprendre sans pouvoir parlet.. Vi*re au milieu d'elles n'est pas assez pour tios voisins d'outre-Rhin : ils ert emportent avec eli* jusque dans la tombe. C'est sur un lit de fleurs, en effet, que sont déposées les tristes et froides dépouilles de tous cebx que l'on a aimés, et il n'est pas un parent, pas un ami qui n'envoie sa couronne ou son bouquet pour parer le eercUeil, II nous suffirait d'entrer dans le cimetière situé à côté du chemin de fer de Silésiê pour nvoir une preuve de plus de ce gdût un peu païen que l'Allemagne semble attacher, ttlSme aptes la Vie terrestre, fl des brillantes et éphémères productions de la belle saison. Ce cimetière n'est lui-rtiéme qu'une sorte de grattd jardin décoré de nombreux monuments de marbre, et d'oU s'ejhalent d»ec riloihs de

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HUIT taVHS Jt «ItRSIiR. 34?

tristesse qu'ailletirs la fseftsée He l'étetnitB et 18 ttié-

laneelicdil repos divin. Parmi Its monuments de te

chatfip de Heots, vous chercherez peut-être celui de

Weber. Ses restes ont bien (té rdpportéS de Londres

& Dresde, mais ils dorment IcUI-d

l'autre rive du fleuve. La nécropt

Ville-Neuve vous montrera en r

des morts d'une époqut très reçu

vingt-sept hgurcs en haut i^Ëlief.

lement y visiter la station morlui

davre doit rester déposé un certain laps de temps

avant qu'on ne procède à l'inhumation.

Je ih'étais attardé un peu ddns VAntonstatSt. La nuit tombait lorsque je songeai â regagner l'Altstadt et i me rendre sur la terrasse à l'élégante rotonde du Belvédtre oti l'on devait exécuter un charmant choeur dé LahengHh; l'Ëpithalame des jeunes lilles qui escortfcilt Eisa de Brabant jusqu'à sa chambre nuptiale. Mais je ne traversai plus Ib pont d'un pds aussi rapide et d'un regard aussi dédaigneux que l'après-dînée. Les eau*, qui tournoyaient au-dessous de moi entre les arches du pont, s'éclairaient déjd des nuances livides d'un beau crépuscolfe et des gondoles chargées de musiciens pronienaient de joyeuses mélo dics â travers la clarté bleue de la nuit naissantei Le ciel, crevé de laides déchirures d la Véronêse^ s'embrasait à l'occident d'une lueur todgeâtré; et sur celte belle bande de pburpf-e se dessinait la ligne sombre et sinueuse de la perspective tcrrcalré: Bientôt les feu* du gaz jaillirent un à un^ et cependant presque

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simaltanément, de l'obscnrité de plus en pins profonde. De longues traînées de flammes, d'immenses serpents de feu s'enfoncèrent sous les eaux le lang des deux quais et des deux }X}nts, et le fleuve, ne lut plus qu'un miroir mobile de vif-ai^ent reflétant fidèlement l'illumination de la ville. A droite, presque au pied de l'église catholique, à l'endroit oti jadis s'étaient établis les artistes italiens chargés de la construire, des étages de terrasses et de galeries suspendues, décorées d'oriflammes et brillamment éclairées, laissaient voir des rangées de tables occupées par des citadins ou des étrangers, heureux de prendre au bord de l'eau leur repas du soir. Sur la gauche, le rempart du comte de Briihl présentait à la brise la masse assombrie de ses plantations étoilées çà et là par les feux des réverbères. Le zéf^yi favorable m'apportait du Belvédère des fragments de mélodies. L'Elbe elle-même semblait prendre plaisir à entendre ces doux accords suspendus dans l'air, tant je la voyais mettre de mauvaise volonté à s'engouffrer sous le pont, A l'instant où le dernier bateau à vapeur de la Bohême déposa les derniers touristes de taSuitse saxonne sur la rive qu'éclairaient des brasiers de résine ardente secouée au vent dans des poches de fer,toutàcoup des flammes de Bengale, allumées je ne sais oti, vinrent compléter l'effet de cet embrasement inopiné, et prêter pour quelques instants aux deux façades de la ville, si j'ose dire ainsi, le prestige d'une coloration féerique. Puis tout retomba dans le vide de la nuit.victorieuse, et j'arrivai

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au pavillon du bout de la twrasse beaucoup trop tard pour entendre le beau passage de Richard Wagner. Je me dédommageai de mon mieux en écoutant les agréables gaucheries et les hardiesses grammaticales du français de convention que gazouillaient, à une table de distance, deux jeunes Polonaises au visage rond et enfantin, de complicité avec une Allemande aux tresses noires etaux joues roses, qui éniiettait du pain bis dans un grand verre de bière, le tout à Tusage d'une petite sœur et de deux petits frères, ravis d'aise devant les seuls préparatifsde cet étrange breuv^e.

Une journée m'avait suffi pour prendre une idée de la disposition topographîque et de la physionomie générale de la ville. Mais ce n'était là encore qu'un plaisir préparatoire, qu'un simple à-compte sur les jouissances légitimement espérées. Le voyageur, en effet, qui, à Dresde, n'aurait vu que la ville exté- • rieure, n'aurait vu, pour ainsi dire, que l'envers de Dresde. C'est le dedans de la cité, ce sont ses collections artistiques, ses expositions de peinture, ses représentations dramatiques, la célébrité européenne de ses artistes et de ses écrivains qui attirent, chaque année, vers elle tant d'étrangers, épicuriens délicats, sensibles avant tout à la bonne fortune des émotions admiratives, et qui chercheraient peut- être en vain ailleurs un nombre égal de trésors de l'art accumulés sur un plus petit espace. C'est aussi à l'intérieur de Dresde que je consacrai tout le reste de ma semaine.

A China principium. Le Palais japonaic, outre la

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34^ HUIT JOURS à DKESDE.

l^fljliothËquP) un calainet ie numisjgutique it des antfgujtés ii)térB«s«ntes, contient encore un musée de pprceiujpe;. C'est en Saxe, on le sait, que le seci;|tr de U por<:el4ine, pQDDU depuis des siècles par les pei^plfs de l'exfrépie Orient, a été découvert, il y a à peu pfès ceff): cipqy^nte «ns, par un alchimiste, Bâttiger. L^ pprfel^ii)^ n'«Fl donc p^s seulement ici une industrie artistique, c'eït une gloire nationule- Grâce aux ii)t}oiiit){9bles ptëpes drporcelaine rangées par ordre chronologique qui imposent cette encyclopédie de la pitramique, on peut suivre 'un k un les progrès des divers successeurs de Bûttiger, et contemgier encore dans Im^ naïve grosBiéretê les preroiets produite de la manufacture de M^issen- Plus d'une fois, h^n^ doute, dans ces du-n^ uf salle», on surprendra l'i^tiste en flijgrant délit de mauvais goût ou en velléité de reproijiJ^ious sculpturales; mais, pour une . ambitieuse pf ppppgble ^nMlive de statue équestre, pour une aggloipiir^tipfi confuse de personnages destines à figurer u^ie fcénç historique, pour un bouquet de fleurs qui ces» d'étrp joli i force de vouloir devenir t^olossâl, que de merveilles d'exécution £t taimf de ^entjtiiçnt! L4» groupes shdmpètres surtout mat

adorables de grâce et de souplesse. Oui, voil^ bfSB Lubin le pied sur sa bêche, Colette cueillant des rpsfS d^ns son tablier, Jeannotébi^ut-'bant un mouvement 4e danse, une invitation à la bourrée en ^ de Bafft Matl)urjn souriant i M»thurine le verre à la main. Certes, Us sont bien ^n^re MR peu lourdauds, ces (gentils pp.ysanB fit çe^ poqpet^ vill^gsçtises de quatre

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pouces 4e hiiut; mais n'est-ce pas ainsi que la nature ks jï f^its, et le moyen, je vous prie, de paraître léger quand on a des sabots à ses pieds ? J'aime moins les marquis galants et tes belles jinncesses. Le tufttas dont sont vêtus ceux-là a beau miroiter comme ta gorge d'un pigeon, les dentelles doqt celles-ci sont couvertes ont beau Repasser en ténuité la mousseline même la plus légèr^ la raideur me semble chez eux désagréable et invraisemblable- Les gens de cour ont l'échiné plij^ souple. Quelques beaux produits de'la fabrique de Sèvres, donnés par Napoléon il son malheureux allié, prédéric-AMguste III, surtout de très nombreux ^^ ^r^S cijrieus échantillons de l'art chir nois et jappfi^s complètent cette collection , qui n'a paçde rivale gu monde- Pour peu que vous soyez sinqlogug, vous temtfrquereî, non sans sourire, de«x grands plats jaunes sur lesquels une inscription menace de l3 ppjf}§ dp mon quiconque essayerait de les détourner d? l'office impériale du frère aîné de la lune. Il y a ppcore deux épprmes yases du Japon auxquels se raftat^tie iiiiç légende historique. Us ont coûté jadis à l'électeur de Saxe deps régiments de dragons, Ijvrés, en Change, avec aunes et bagages, au ^eçpnd roi de Prusse, à Frédéric-Guillaunie Irr, grand amat^iir, conintf l'on sait, de toutes les beltfl porcelaipf s de ^j^ plêéh ^l> chair et en os.

Le Cr^ffÇS Ge^^ôlb^, ei» français I» Va^^VsrtSt qui pccupe, dans le e^^teau royal, une partie du rez-dcr chaussée, fait assez naturellement suite 4 1$ cpllectjpfi de porcelaines du palais japonais. Unec^rte d'entrée,

en

qui coûte deux thaler£,et s'est valable que pour six personnes au plus, sert de lampe magique pour pénétrer dans cette caverne d'AJadin : il n'eût pas été prudent de laisser entrer une foule compacte dans une galerie qui vaut environ vingt millions de francs. La leçon donnée à l'empereur de la Chine par le voleur- de vaisselle déjà nommé n'a pas été perdue pour les rois de Saxe. Le Grlines Gejvôlbe peyt se définir un écrin ea huit salles dont il faut deux heures pour foire le tour. Le bronze, l'ivoire, la corne, le corail, l'ambre, l'albâtre , la nacre , la cire , l'agate , l'onyx , les coquillages, les perles, tous les métaux précieux, toutes les pierres fines, les œufs d'autruche, les barbes de hérisson, l'écorce, l'aubier, le cœur des bois les plus rares et les plus djirs y ont été tourmentés et combinés de mille manières par la patience la plus ingénieuse, la plus opiniâtre, la plus surprenante, afin de produire des petits riens qui sont des chefs-d'œuvre à leur manière. On y rencontre des scènes bibliques sculptées sur bois , un Enée et un Anchîse taillés en plein ivoire, une frégate hollandaise, un enlèvement de Proserpine, on Satan précipité dans l'enfer avec les anges déchus, tout cela également en ivoire; un portrait en mosaïque d'Auguste le Fort; une multitude de hanaps et de vases à boire de toutes les jauges possibles et dont quelques-uns sont munis d'un mécanisme automatique; un œuf d'or contenant une poule d'or, laquelle, à son tour, renferme une couronne d'or d'où se retire un cachet d'or qui recèle lui-mérfle un anneau d'or; des figurines grotesques ou fantas-

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ques; des émaux et des camées du travail le plus parfait; de splendides parures en saphirs, en émeraudes et en rubis; la couronne, le sceptre et le globe des rois de Pologne; deux bagues ayant appartenu à Luther, des décorations en diamants, des armes de luxe, enfin un lingot d'argent sculpté par Dingllnger, l'un des artisans-magiciens qui ont le plus contribué à enrichir les vitrines de la Voûte-Verte, sculpture renommée à juste titre, sur laquelle cent trente personnages représentent la cour du grandmogol AurengZeib.Dinglingerypassa huit ans avec toute sa famille et quatorze ouvriers. Qu'on admire donc à loisir ce bazar de bimbeloterie archéologique, cet entassement catalogué de tours de force microscopiques exécutés sur un brin de n'importe quoi, où le bric-à-brac cherche à s'élever au niveau et même au faîte de l'art, oa l'infiniment petit est devenu la condition préalable de la beauté, où l'excès de richesse et surtout l'excès de travail se condensent et s'effacent sous le plus petit volume possible. Le dirai-je cependant en toute sincérité ? Je laisse volontiars, quant à moi, le monopole des extases et l'arrière-tristesse des regrets étouffés aux connaisseurs et aux experts qui parcourent cette salle enchantée, le corps penché sur les glaces et la loupe à l'œil. A mon sens, la patience, qui est toujours une vertu, n'est pas nécessairement de l'art, et Je me sens de force à regarder un joli travail en filigrane sans demander qu'on m'apporte une lyre. Je ne saurais trop, par exemple, engager l'empereur de la Chine, si jamais il me fait

3^ HUIT laVftS f DRESDE.

l'spaitfjé fie- lirp ce pgtit livre, ^ yepîr passer ufie saison 4 Presdç- Ou i^ Fpe trompe fort, o\i bien le Palais jifponais et la Voifte-Verte sprm\ tout à fait dg sofl

L'adi)aii^ble, rinjjoniparab]^ \f^t çstt)^ti>lL|e ^e DffiMÇj PÇrspifBÇ ne pem s'y pppaper, c'est sjt galerip de peinture. Qifoique l'iui des plus anpîefis d^ T^U- TQpç, ce nm^â cependant ne ^^te guère qi}e d'ui) ^fèfle : il p'y a que notre l^ouvre gui ^it le drojt de sf dire ^n ^îné. 11 jouit donp, bien j^VJie encorç, du titre de vicf-doyen det; pinacothèques puropéeiincs. PeRdSPt la première moilié rfy (iiï-^Hitièipe siècL-, Içç é)eçt^)jrs (j^ Saxe ne poss^idai^iit à. Dresiije qi|'un sifpplB « çilJ^itî^t |) fjc tijblf^yïj çtiminp Ip dernier cjcs çofiitçi de l'pmpire. Encore ce ; cabjpet » était il instiillé dans une écupiç abai>don()ée. Poiiri^nç collection dç çh efjrdœi4vrp, t'4{<)'t Rebuter bjen humblem^pt. I^i Aqgustp IIJ ijj le coinle 4? BfUhl n'étaiçflt {iqipi^s ^ ^ coiiteptet d'un 4^n)j;luKe aussi pifoya^lç. Lç rqi d'ailleurs, à ce qu'il paraît, n'ajni^il paii mpins sinçèreip^nt )ps ^rts que le fas^. On a prétendu qu'il nf voyageait janjais sans emporter qvec |ui la Madeleine du Corrége. Ce qu'il y a de cgrtaip, c'est que nul présent n'était miepx accueilli de lif* qu'un bpn tableap, La reine, naturellecnent an cp^rant de cette royale préférence, avait pris l'habitude de faire acheter, aux foires de Pâques et de Saint- Michel, deux toiles aussi remarquables qj^e possible qu'eflp offrait à son magnifique et trop volage époux \$r jour de sa fétp ou û l'anniversaire de sa naiiisancc.

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HUIT iàùks k DREsbÉ:. 351

tJtie aririéé, lasse de ne f)as mettft plus ttîfiiâgiHIlIbft dariS Sa tendresse, et cfàignaht ptôBàBlemëHf fiblifsdti tableaii le sort &\i pâte d'arjgbtlleâ, élit Ëitt l'Idée de le téhiplacer par iiHë êâhne. ffiàis uhe tilnMe saHà H-î^Ie {:tossJUIt, uhe tânhé fditfc- d'uh j6Ht a'ESpagH«i et dont ^delqùe BéîivëiiUto CeUirii avait tiàfelê la fto'fjiHée, Uhe tahrie éhfih digrîe de tout pbtrtt dtl fbl dt Pologne, i^tie lé joatUiei- de la ct^a^ rèÉ^tftritttUHdalt chaudem^ht^ Et que tâiitea les dertidisèltea d'horihëUt adrhiraierit a l'ùnanittiHô. Le toi (ffif VA catiiie d'dne tiiain distraite, et, les jeux btillaiits dt cohvditlsc et d'espérailce, demanda oti était son tablCad, Je Misse & pertSer Si la [iauvre tëihe fut déçUË.

Le toHltè de Brhhl était-il, lui aUSsi^ Utl attldttuf sincère, Slrton an cOHnàiSsèui- émérlie? Je ne sais, mais il est certain qu'il mit Une sorte de passîoh ù Otgahisët d'ah bout a FaUtte de l'EurbpBj aU profit de la galerie ëlËétbfale et ItiVale^ une vërltable chasse atix tableaUJj uHé bdttiie, tltie tazéia dont les résultats furent des plus hèdfea*. Une vague rumeur lui appi-ËHdit-éllë tju'll y avait quelque part uH fiHftce éHdettéi des ihoilieB Èiràres, un collecfitJrtneur malade: vite iin agérit Secret m accrédité était eïpëdlé soit eu Hollatldè Sblt en tfullË dvet misslbn dé rapporter â toiit prli( lê§ dëtibutijes of^ihies dtl hiusée^ d« cOUtèht où du mëHBèfld; Là pNniiere des inStruttions dohhées à \à di|>IëlTlàtiË sÉt<tonnë Sehibialt être de gtil!!tïr âvét: tihe )?iltiéHcé et une astdce félltfes les

Hiëlddtes titeaaitffîs d'emplettes artistiques: Pendant tdié dléaihé d'atJftéëSj tle 1^44 it 1794, ttfut es qui lut

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352 HUIT JOURS A MESBE.

i vendre en fait de toiles de maîtres fut enlevé pour l'électeur. Un seul coup de filet, qui coûta cent mille sequins à la Saxe, y amena la collection tout entière du duc de Modène. L'histoire de cette négociation remplirait à elle seule un volume. Il fallut que l'envoyé saxon se déguisât à Ferrare et à Modène pour visiter les tableaux à vendre : on redoutait une émeute sur le seul bruit du projet de vente. Puis, au dernier moment, il y eut des repentirs, des hésitations, des paroles reprises, des surenchères et des gratifications indéfiniment ajoutées les unes aux autres. Quatre ans plus tard, eni 748, Prague et la Bohême livrèrent à leur tour, en une seule fois, soixante-neuf tableaux à la galerie naissante. La Vierge de Holbein y était arrivée dès 1743 : la Madone de Raphaël devait l'y suivre en 17S3. Sur ces entrefaites, le bâtiment nouveau, destiné à recevoir l'ensemble des acquisitions faites ou à faire, se trouva achevé. Un conservateur fut nommé et un catalogue rédigé. Le musée de Dresde était fondé.

S'il ne s'est guère enrichi depuis que de quelques tableaux espagnols achetés à Londres à la mort de Louis- Philippe, il a en revanche échappé à de grands dangers et à de terribles ennemis. Je ne parle pas seulement des vols quf y ont été commis, en partie par des factionnaires et des pompiers. L'un de ces vols cependant avait fait disparaître pendant quelques jours un Corrége inestimable, et ce fut seulement le zèle de Riedel, alors directeur du musée, qui le fit retrouver. La guerre de Sept ans avait menacé

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de devenir bien autrement fatale à ce panthéon dédié à tous les dieux de la peinture. Heureusement, le roi Auguste, par simple précaution, avait fait transporter à l'avance les plus précieux de ses achats dans l'imprenable torteresse de Kônigslein. Bien lui en prit d'avoir adopté cette sage mesure; un an plus tard, mainte bombe prussienne tombait sur la galerie, et il y eut sept blessés parmi les chefs-d'œuvre de second ordre qu'on y avait laissés. La paix une fois signée, on retira de la forteresse le dépôt confié à la fidélité éprouvée de ses murs; maïs tous ces beaux échantillons de l'art de peindre avaient manqué d'air dans les caisses où on les avait renfermés. La prison rocheitse qu'on leur avait donnée était trop humide pour des hôtes aussi délicats. La chaleur exceptionnelle de quelques étés ajouta bientôt encore aux craintes qu'on avait pu concevoir pour la conservation de certaines toiles. Un Italien célèbre en ce genre de travaux, Palmaroli, qu'on fit venir à prix d'or au commencement de ce siècle, reçut la périlleuse mission de retoucher d'une main discrète tous les endroits altérés ou en train de s'altérer. Les juges les plus compétents conviennent qu'il s'est tiré à son honneur d'une tâche difficile, et qu'il a pour longtemps conjuré tout danger.

Un événement plus mémorable parmi les vicissitudes qu'a traversées la galerie de Dresde, événement qui, en quelque sorte, les termine à jamais, c'est son installation définitive en 1854 dans le vaste et indestructible parallélipipéde élevé par M. Semper en avant du Zjvinger, Il était temps que le gouveme-

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354 ""'■'" '"""S * TiBESDê.

ment sax6n se décidât â celte !HdiS|ieHsablè défiehst. L'insuffisance de l'édifice oti dépUis liri Siècle vivaient dans une pétiortibrè et uH dësbrdrÉ égàlectititit regrettables tant de Rubens, de Cortège, de Renibraiidt, de TitJeil, rassemblés â si grands frais aux cjtiatrfc cdins de l'Europe, devenait de jour en jour (jIus sensible. L'Cxfetîipie de la Bivière rie permettait p!uS d'ailleurs d'hésitef : l'éiiiiilation irtternationaîe en Alletnaglie, le point d'honnéUr artistique di royaume â rdyâlitfle a aussi son bon côté. Les chdtnbrés tbtêreilt, tn (845, un crédit d'uii dèmi-miUion de thalers. Grâce è cttte gfosse Somme, Dresde possède aujourd'hui uri m'iiséë («6dèle:^ét M. Viafdot peijl Se déâisfef- âanS crâifttt des justes reproches adreisés jadis pat- Itil tant à l'ahcitn local qli'â l'ancieri-liçreti

La gdléhie dé Drtsdé est.ouVCrté qdatre jOurs par setiiaine au public. Lé lundi et le mercredi ^ on peut également f eritrer^ moyennant cidi] neugroscheii ; le Samedi Seulêfnefltj elle reste fermée : c'est le jour du balayage. Un vestibule et un escalier, moitié en tilar'bre et moitié en stuc, reçoivent tout d'abord le vîàitetir. De$ le premier pas dans ce piirîjtyie ceim de folié bss-reltefs et plafonné de peintures en grisaille, on se Sent dans le royaume du beau. Uri entresol s'ouvre sur le palier autour duquel tournent eïi sens inverse les larges et somptueuses marches de l'escalier. C« entrësOl, qu'on aurait te' plus grand toirt de supposer, d'après son nom, bas et obscur, «ontrent, *itre uTi»co!ïectioh iWâgnifitiue de pavares et de piwt«l8, parmi lesi^eh (if^ure la B*ite Ckùeoh-

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HUIT JÔufcs A DRESbk. 3H

tiérè tiettnbisfc de Lidf^fd, uii grand ftdftiBfi; «e ^^ties de Dresde tt de ses èriVlrons par Canalétldi dés pas^ tbraléS et des passages de DIfetricH, et quantité de pàttraits du di* -huitième siècle par RoSalba Catrifctâ. Le pfcmicr étage, le btl étagt, comtné i'OH dit en tlllematid, se compose de trois nefs parallèles divisées en catnpdrtiftients du rridyétt de cloîsorts trëHsvèrsaléS. La ntf dii milieu, beaucdup plus Idrge qfae )êâàUt^ts, ne comprend en tout quë ât* grandes «àtlËâj M ctiiitè desquelles se ttôiivè une coupole. Lëi itiuts de cette CdUpbleSBnt di-nésdfe dbUze tapis, ddHt si» ont été exécutés d'après des dtSsins attribues a Qufcntih MeSsyfj Ht Ici si* flUtres^ d'après lel cartbns dt Raphàfil qu'otï petit tdir tricdre aUjdurd'Iiyi ddns les grcriltrg Hjjabx de Hâmptbhcoùrt. En descendant les quelques degrés 'qui mènent à tcttë refonde, dtl tttJUTËj d'un eetëj tes grandes œurrei de l'école itillittlnej et de l'abtfëj celles de l'écolfe fldffldndé. Dans ces llx grandes salles, là lumière tdmbe d'en haut; d'un plafond vitré; lés deut petites nefs latérales^ du conti^irej sont éclairées de cdté par de belles ffenétres. Une de tes nefs, celle on abèutit l'escalier d'hdnneui-j cSt restée »ide : elle compte sur l'art de ratetiir et sur l'avenir de l'srt. La sOronde se décompose en vingt et uti cabinets, au bout desquels tiennent s'ajdtner en retour d'équtrre trois salles de itioyenHe grandeur. Cette espèce dé long corridor, entrecoupé de refends, a reçu lOUs les tabtbaUK italiens et Bamâhds de petite dKSetiDieht le tnettti fretin des chefs-d'œuvre de la galerie. Ad-de;*u8

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356 HUIT JOURS A DRESI>E.

enfin de la galerie proprement dite, il existe un -second étage où l'on a réuni un nombre considérable de tableaux plus ou moins modernes. On y rencontrera notamment des Poussin et des Raphaël Mengs à côté de compositions dues au pinceau d'artistes de la Saxe contemporaine. Ce serait un tort grave de ne pas parcourir aussi cette arrière-garde, qui termine dignement le défilé des deux mille deux cent dix-sept toiles portées sur le catalogue.

La décoration intérieure est partout d'une riche et élégante simplicité. Un beau papier ponceau moiré dispute aux tableaux le soin de couvrir la nudité des murs, tandis que des portières en damas lie de vin dissimulent les angles supérieurs des passages ouverts au public. Des baguettes d'or, sobrement distribuées, rehaussent le ton clJir des lambris. Des grilles de fonte à dessins symétriques indiquent l'endroit où de bienfaisantes bouffées de chaleur s'exhalent en hiver sous les pieds du passant. Par exemple, peu ou point de ces divans circulaires où l'on commence par s'ensevelir sous prétexte d'admiratloQ et où l'on ne tarde pas à s'assoupir à force de bien-être; trois ou quatre chaises, d'une dureté prévoyante et sage, composent le mobilier habituel des salles et des cabinets. Il n'y a d'exception que pour les deux salons que j'appellerais volontiers le sanctuaire de Holbein et le sanctuaire de Raphaël, et où, sur un véritable autel, la Vierge de Bdle et la Madone Sixtine invitent au recueillement et presque à la prière.

On ne pourrait faire tout au plus à l'administration de la pinacottiÈque de Dresde que deux chicanes bien légères, d'abord pour avoir mis sous verre certains tableaux flamands, et ensuite pour avoir placé dans la première salle les œuvres de mauvais augure de Ribera, lo Spagnoletto. Admire qui voudra les ombres savantes et l'exactitude anatomique de ce peintre. Le réalisme hideux de ses suppliciés séniles et malpropres, toujours en tête-à-téte avec le bourreau, me le rend insupportable. L'art véritable a mieux à faire qu'à reproduire des phénomènes de vivisection humaine ou d'hallucination mystique dans une obscurité bitumineuse. Les figures osseuses de ces vieillards émaciés et abêtis vous poursuivent encore, comme une vision sinistre, en face des divines images de l'école florentine et des profanes beautés du Titien ou de Rubens. Qu'on m'accroche ces échappés du charnier à la porte d'un établissement de bains, comme' enseigne : ils serviront du moins à répandre après eux ce beau goût de la propreté qu'ils oax si peu connu de leur vivant. Je regrette également qu'on ait cru devoir protéger quelques toiles à l'aide d'une glace. Outre que l'effet du coloris se trouve plus ou moins faussé par l'apposition de cette sorte de vernis réfractif, il devient quelquefois, grâce à lui, assez difficile de voir le tableau. Vous cherchez, par exemple, le Cimetière juif Aa Ruysdaël dans l'intérieur du cadre qui doit le contenir, et, pendant deux minutes, sur le verre énigmatique auquel vous cherchez à dérober son secret, vous ne découvrez que le reflet du

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358 litiif Jouks A tfltEsbË.

théâtre de Dresde, qUi est erttré par là croisée tout exprès pbiiF se poser illrle Cimetière juif eile cacher â vos regdhdi. J'ai peihé â trdiré que cette arniiiré de verre soit assez JndJspreriSable â la cotise rïàtJdti de ce beali pdySa^e et dé ses voisins polir justifier tiiie me- Èure de prudence qui a fjoiir résultat certain d'en dén^tiirér lé sens et là tonalité pittoresques.

On n'àttetid pas de moi sans doute qiie je m'arrête, le livret â la itiaih, devant cHtlcntie des œuvres 'maîtresses de ce temf)le de là peititUre. Ce H'est pas eh une semaine qu'on apprend à coiinâltre comme il faut la galerie de Dresde, ni en dix pages qu'on en petit parter avec quelque détail. I.a description d'dïlleurs reste impuissante devant Une telle diversité de génie, devant cesintèrprétatiotiS si opposées et totîtés cÈpendaHtsJ fid&leSde la nature adîtnéè ou irianimée, devant ces extrêmes dé l'art qui n "ont rien de com- ■ffiuti qu'une ëgale beauté. Chdturte de ces toiles sdtgneusement numérdtées est comme iiNepâge de l'histoire de la peintUrej et c'est, d'Uh bdut à l'aùtr», avec une respecttieuse lenteut- qu'il fàUt étudier ce livre incomparable. Gotnttietit cependant iie pas tapt^elei , dans cette rapide esquisse de Dresde, certains monuments de l'art qtii valent à eu* seuls le vbyàge et qui font partie en qiietqUe iortb du patrimoine de l'Eurdpe artiste? Cdttlhientnepastidmtneraumoiris, •en passant, li Madotté Sli^Ktlt, tette visltiii idéale, cette merveilleuse âppàritlorl du ciel â la terre, cette mère eitfantirie dtjnt le t€gard semble épancher sur le trinride une inépuisable «iurce dt thasteté et de ten-

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HUIT^j^UI^S 4 DREGpf!. 359

dresse; k Vierge 4f #^'pj p'us froide pt plus rigide, quoique blonde, douçp çt b<:)nDe pourptnt, puisqu'elle a pris dgns ses ^ras (^ p)us jeutie de; enfants de la famille dji bourg|pestre Ji^çpb I^çyer prqstçrnép à sef pieds, le p^re et le fjls ^în^ d'f]if côté, \^ qi^èrg «]; les filles de l'autre; ^ ^ui( 4'è CP^rége, à-Jfiifçe ou plutôt illuminée par la lumjâre surnaturelle que le corp^ de l'enfant pQi}veati-pé projette i^Uf tous les vjgages curieusement penchés autour de lui; la Madeleine au désert, du même peintre, adorable pécheresse voluptueusement couchée sur un livre qu'elle presse de ses seins tout ep le dévorant du regard, livre raystérîeuit et qui, je le L-raips bien, vient du cabinet de lecture; la Chasse au liot\ de R^beps, tput embrasée du coloris flamboyant des régions tropicales; |e Poi trait t^e Rembrandt, peiri par lui-même, c'est tout dire, dans un moment de boqabance et d'allégresse conju- |[ale, car l'artiste tient sa femfne assise sur ses gepoux et sou^ve de sa maîp restée libre un large verre de vin ifioitssçux ; la fanjille cqjtalc d'Angleterre^ par Van Dyck, une des plps belles collectiojis de portraits qui soient sorties de ce pinceau aijssi ferme ijii'élégant, aussi djstingu^ que souple, ausgi riche qi^p précis; la Chasse de Ruysdaëj, o^ des hêtres séculaires se pressent sous up dqjs dp nuages grisâtres pouf donner l'impressioij es^cte, m^is un peu triste, de la végétation puissante et frpidp des huipidçs plaines (i]X Nord; Je Christ à la monnaie, du Titien, qui ne contient q.ue deux bustes, que deux télés, ntais si expressives et si puissantes qu'on ne pourra plus les

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oublier; la Femme à la girouette, du même, peinture épigrammatique sans doute et dont le symbolique attribut ne serait probablement pas non p4us déplacé çntre les mains des blanches Vénus et des Vénitiennes mollement couchées qui lui font cortège; le Mariage de sainte Catherine, le Sacrifice d'Abraham, d'André del Sarto; V Adoration des Mages, Moïse sauvé des eaux, par Paul Véronèse; sans compter encore deux magnifiques Claude Lorrain, soixante-trois Wouwer'mans, quarante-six Kranach..? Mais, en vérité, je n'en finirais pas, si je voulais épuiser la nomenclature de toutes les œuvres capitales dont le nom est partout et qui ne sont qu'ici .

A la suite de cette exposition permanente où le médiocre est presque introuvable, il y a quelque péril pour l'école des Beaux-arts de Dresde à organiser chaque année sur la terrasse du Brdhl une exposition temporaire destinée à faire connaître au public les productions les plus nouvelles des ateliers de la ville et des écoles rivales. li n'en serait que plus injuste de notre part de passer complètement sous silence une institution qui témoigne d'un courage aussi honorable et d'une application aussi continue. L'école des Beaux-arts de Dresde remonte jusqu'au règne d'Auguste- II, rt aujourd'hui, par conséquent, ne compte pas moins d'un sîâde et demi d'existence. Ouverte à Porigine aux seuls peintres, elle s'est peu à peu élargie et développée. Sa seule classe d'architecture, tant à Leipzig qu'à Dresde, ne compte guère moins maintenant de cent élèves, bon an mal an.

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HUIT lOUttS A DKESDE. 36l

La Russie et jusqu'à rAmérique lui envoient même, au moins de temps à autre, un modeste contingent dç disciples. Tous les ans, elle distribue des récompenses au nombre desquelles figurent des mentions honorables, des médailles d'argent et d'ofj enfin un grand prix de Rome. Deux autres sociétés contribuent, non - seulement à rendre l'exposition annuelle de l'Académie (ce mot français signifie en allemand Ecole) aussi brillante que possible, mais encore à entretenir dans la ville le goût de la beauté et des arts plastiques. Ce sont le Cercle des artistes libres et le Cercle des amis des arts. Grâce à ce concours des autorités artistiques et de l'initiative privée, en 1860, seulement du'3o juin au 3o septembre, on avait pu exposer au jugement du public, dans ce camp volant de l'art contemporain, 885 ouvrages dus aux élèves de V Académie, 391 ajoutés par les artistes indigènes et 194 envoyés par des étrangers. Le nombre des visiteurs s'élevait à 24,275, et le pipduit de la vente de 63 peintures ou dessins, à 7,590 thalers. Tous frais payés, une somme d'environ 4,000 francs était restée entre les mains de la commission, naturellement pour servir à l'achat d'une ou deux des œuvres les plus remarquées.

362 HUIT JOURS A DRBSDE.

talogue n'en compte que 829. Celui de i865, à la fin d'août, n'en énuméralt plus même que 728. Faut-il ajouter que les chefs-d'œuvre étaient bien rares? Soyons sincère, et disons qu'ils étaient totalement, absolument absents. Les élèves de la section d'architecture Étaient peut-être les seuls qui eussent fourni à ce pêle-mêle de timides essais quelques projets ingénieux de constructions. L'architecture parait être décidément l'un des arts les plus favorables au génie de l'Allemagne. Si le sens de la couleur et la fougue de l'invention pittoresque lui semblent refusés pour longtemps encore, par contre elle possède une aptitude singulière pour approprier aux besoins de la vie moderne les antique'^ modèles de l'âge classique. Il faut bien dire aussi, à la décharge de l'^cndémie de peinture de Dresde, que depuis longtemps le nom de ses maîtres ne figure plus au catalogue que sur la liste des commissaires de l'exposition et non pas sur celle des exposants. La vieillesse a ralenti leur ardeur en même temps que la mort éclaircissaii leurs rangs.

Une grande force d'ailleurs leur a toujours manqué, l'unité du but. La place que Dresde avait su se faire dans la pentarchie des écoles de l'Allemagne contemporaine ^ait, en quelque sorte, une place mixte. A Munich et à Berlin, la peinture dite historique est de rigueur, et chaque artiste implore du gouvernement une muraille vide pour y peindre sa fresque plus ou moins humanitaire. A Dûsseldorf et à Vienne, on se contente du genre, de scènes comi-

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Huit loutts a drEsde. 363

ques ou naïves dont on va chercher l'inspiration et l'accent dans les plaines de la Westphalie ou dans' les gorges du Tyrol. L'école de Dresde, elle, invitée, ramenée continuellement aussi par les riants paysages de la vallée de l'Elbe à l'étude et à l'interprétation d'une nature tempérée et moyenne, semblait d'un autre côté poussée par le tempérament artistique de ses principaux maîtres vers les plus hautes ambitions de l'art. Sans parler de l'illustre Rietschel, qui, dans cette brillante pléiade d'artistes, représentait la sculpture avec un éclat dont Berlin était jaloux, il y avait là encore une étoile de première grandeur, M, Schnorr de Carolsfeld, le peintre des Ntebelungen, que Dresde avait enlevé à Munich pour lui confier la direction de sa galerie. Puis venaient M. HUbner, M Bendemanrr, et quelques autres amis encore de l'art héroïque. Quelle étrange surprise n'était-ce donc pas de rencontrer à côté de ces talents superbes un dessinateur aussi coquettement et aussi sincèrement familier que M. Ludwig Riehter? Nul doute que ce défaut de cohésion, que ces tiraillements plus ou moins latents n'aient dû nuire au développement régulier et aux légitimes espérances de l'école de Dresde. Nul doute non plus qu'à l'heure présente elle ne soit entrée dans cette pérlbde de calme qui précède les transformations décisives et les coups de maître. Il y a à Dresde près de deux cents peintres, Il est impossibh qu'un art cultivé avec tant de zèle ne finisse pas par porter des fruits d'or.

Les lettres , on le pense bien , comptent aussi dans

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304 HtJ'T JOURS A DRESDE.

la Florence des bords de l'Elbe plus d'un vaillant soldat qui lutte ea leur honneur. Sans doute le temps n'est plus où Tieck, par ses lectures, attirait la fine fleur rie la société et toute la colonie étrangère de la ville dans son modeste salon de VAltmarkt, et il faut bien que nous renoncions, vous et moi, au plaisir de passer une soirée en si bonne compagnie, les yeus fixés sur le visage spirituel et mobile du poëte. Tiedge aussi a disparu depuis longtemps de Dresde et de ce monde. Que de perles encore dans ces dernières années, et que de cruelles lacunes aujourd'hui! C'est d'abord Karl Gutzkow qui quitte les rives de l'Elbe pour celles de l'Ilm, déjà en proie à une sombre et opiniâtre mélancolie. Un peu plus tard, ce sera Auerbach, le plus célèbre sans contredit et le plus considérable des citoyens de la république littéraire de Dresde, Berthold Auerbach, le peintre homérique des mœurs saines et cordiales de la Forêt- Noire, arraché par la reine de la Sprée à la reine de l'Elbe. Puis la mort viendra réclamer sa dîme. Julius Haramer, Otto Ludwig succomberont tour à tour. Hier presque, c'était Wolfsohn, un écrivain connu par plus d'un succès au théâtre, que Dresde perdait dans la force de l'âge. Et cependant la mort ou la Prusse auront beau fairç, elles auront beau dépeupler de concert la capitale du roi Jean et la frapper dans ses affections les plus chères, dans son orgueil de capitale littéraire, elles ne lui feront jamais perdre la passion des choses de l'esprit. A Dresde comme àWeimar, e dans toutes les villes allemandes où un prince

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éclairé a su former une fois un faisceau de puissantes intelligences, le souci de la culture littéraire survivra toujours à la disparition des grands noms, des personnalités illustres du pays, et la population semblera avoir hérité, de ces hôtes immortels, le don de s'intéresser toujours aux travaux de la pensée. Il y a d'ailleurs je ne sais quelle attraction mystérieuse qui finit, tôt ou tard, par amener les hommes nouveaux là oîi se trouvent les grands souvenirs du passé. Ajoutez à cela les ressources et les agréments de toute espèce que Dresde offre à ses habitants, et vous comprendrez aisément que les écrivains de talent ne lui manqueront jamais. Au moment où j'écris ces lignes, il y a encore â Dresde, en attendant les grands hommes que l'avenir réserve sans doute à sa noble fierté de capitale littéraire, plus d'un nom célèbre en Europe. Je citerai au hasard le docteur Carus, un savant hors ligne, le docteur Weber, l'infatigable bibliothécaire, M. Hettner, à qui l'on doit un tableau comparé du mouvement des idées en France , en Allemagne et en Angleterre au dixhuitième siècle, M. Gustav Kûhne, M. Feodor Wehl, écrivains distingués et justement appréciés dans leur pays. La diplomatie elle-même ne dédaigne pas de prendre part à la vie intellectuelle' de la ville, et j'ai pu voir jouer une agréable comédie écrite par un futur ambassadeur russe qui n'est rien moins que le fils de Kotzebue et qui a la modestie de se cacher sous le pseudonyme ingénieux d'Augustsohn. Il n'y a pas enfin jusqu'au château royal où n'ait

pénétré U louable contagion du dilettantisme littéraire. Le roi Jean a préludé par une remarquable traduction de Dante aux prosaïques travauK du gouvernement, et plusieurs des comédies inscrites sur le répertoire des théâtres allemands comme pièces de conversation , c'est-à-dire en qualité de comédies oU l'élégance des mœurs doit être mise en relief par la finesse du dialogue, sont l'œuvre d'une princesse qui touche au roi de bien près.

11 n'y a pas à Dresde d'Académie littéraire, pas plus dans le sens allemand que dans le sens fran^'ais 4u mot. L'établissement d'instruction supérieure de la Saxe royale, c'est l'Université de Leipzig, et4]uant à ce qui est des Sociétés d'encouragement littéraire, limitées & un certain nombre de membres et s'occupant uniquement de distribuer un certain nombre de récompenses, Dresde n'en a jamais eu , que je sache. Cela ne veut pas dire que les écrivains qui y ont élu domicile ne soient point habitués à se réunir et à s'entendre pour poursuivre en commun la réalisation d'un projet utile. Le droit d'association, qui s'exerce à toutes les fins et sous toutes les formes outre- Rhin, surtout le plaisir si naturel et le profit si légitime que chaque bon esprit tire nécessairement d'un commerce régulier d'idées avec ses pairs, ont fait naître partout, chez nos voisins, des cercles littéraires et scientifiques. Ces cercles à Dresde sont au nombre de plus de soixante. Le Cercle littéraire proprement dit n'existe encore que dtpuis deux ans, mais les autres remontent à une époque beaucoup

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plus ancienne. Telle est, notamment, la Société des antiquaires qui dute de 182 5 et qui comptées moyenne deux cents membres. Elle a pour président •le prince Georges et pour lieu de réunion le palais royal du Grand Jardin où se trouve aussi un musée d'antiquités. La Société dite Filohgia a pour but d'apprendre à parler les langues étrangères, principalement le français, l'anglais et l'italien, au moyen de conversations suivies : c'est une école polyglotte et pratique. L'Englisk club ne lui fait concurrence que pour la connaissance exclusive de la langue et de la littérature anglaises. L'Académie d'histoire naturelle, fondée en i652 â Scliweinfurt par patente impériale, et que préside aujourd'hui le docteur Carus, est la plus vénérable et la plus âgée sans contredit de toutes les associations savantes que possède Dresde à l'heure qu'il est. L'histoire naturelle a aussi une autre patronne dans la société VIsis, créée en 1834 et qui tient ses séances ou fait ses leçons tantôt dans le jardin botanique et tantôt dans l'un des pavillons du Zminger. Les théologiens, les sténographes, les arpenteurs, les professeurs, les médecins, les économistes ont également le choix entre deux affiliations rivales. Les disciples d'Af)ollon et d'Orphée sont bien plus heureux ou bien plus embarrassés encore, en présence des vingt et une sociétés musicales qui se disputent chaque ténor nouveau. Il existe enfin jusqu'à une Académie de modeSy instituée en i85i, et qui se propose pour but le perfectionnement indéfini des vêtements de l'espèce

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humaine. Cette ligue, formée au nom du bon goût et de l'hygiène contre les modes du jour, ne se compose pas de moins de deux cent quarante personnes , et compte des succursales à Berlin, à Londres, à New- Vork, à Paris, à Saint-Pétersbourg, à Prague, à Heidelberg et à Vienne. Mais, je le répète, ce qui ne permet pas de confondre tous ces clubs érudits ou artistiques de Dresde et de l'Allemagne contemporaine avec les institutions analogues, c'est que l'accès en est ouvert â quiconque désire en faire partie et le mérite, si bien qu'aucune jouissance de vanité triomphante et exclusive n'y reste attachée à l'oisiveté superbe d'un petit nombre d'élus. Les intérêts d'une certaine science et la communauté d'un certain goût sont les seuls et honorables mobiles qui fondent ces libres associations, sans prétention aucune, mais non pas sans activité, et qui pourraient prendre pour devise le vieux proverbe : qui se ressemble s'assemble. En revanche, les conférences, les causeries, les expositions, les expéditions archéologiques ou botaniques, les congrès annuels, et, s'il faut tout dire même, les festins et les bals s'y succèdent tour à tour. Au lieu d'encourager, et surtout de décourager, on agit soimême. Les lettres et les sciences ne s'en portent pas plus mal.

Ce qui contribue puissamment encore à maintenir à l'ordre du jour, dans la capitale du royaume de Saxe, les plus hautes questions de l'art et de l'idéal, c'est son théâtre. Pour être tout à fait exact, il faudrait dire le premier de ses deux théâttes;car Dresde

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a aussi son petit théâtre, son Palais-Royal, qui , une fois la belle saison venue, quitte l'intérieur de la ville pour un coin du Grand Jardin. C'est là que je l'ai visité. A vrai dire, ce second théâtre de Dresde, bien qu'installé sous les ombrages séculaires d'un parc magnifique, ne saurait se comparer, pour le luxe ou . la distinction, avec le théâtre de KroU, l'orgueil et le rendez-vous des Berlinois. Ce n'est même pas tout à fait un théâtre d'été, car on n'y est pas réellement en plein air, comme dans la plupart des établissements dramatiques du même genre. Ce n'est qu'un cirque mal dos, où l'on a laissé, exprès sans doute, beaucoup de courants d'air. Les enfants ne payent que demi-place, mais les oiseaux entrent gratis. Les plus hardis volent contre les quinquets; les plus positifs cherchent des miettes sur la scène, dans la salle, parfois sur la tête du souffleur. Ce qui attire ce public ailé, c'est que ce théâtre, comme tous les théâtres d'été que possède l'Allemagne, est en même temps un réfectoire. On y écoute tout en soupant. Devant certaines banquetles s'élève même une sorte de pupitre qui ne sert pas le moins du monde à prendre des notes ou à sténographier les bons mots du vaudeville qu'on joue, mais bien à recevoir un topfchen de bière flanqué de tranches de ivUrstcken. Le spectateur se rassasie donc, ce qui ne l'empêche pas de rire pendant que le farceur de l'endroit fait le Prussien ou le juif, et chante de malicieux couplets à la Kladderadatsck sur les événements du jour. Le repas fini, on allume son cigare, tandis qu'un garçon, sorti

des coulisses, emporte votre assiette, déjà occupée par une demi-douzaine de moineaux. Naturellement on ne joue pas toujours des chefs-d'œuvre sur ce théâtre, où le parfum du jambon n'est combattu que par la fumée du tabac. Parfois cette collation dramatique se compose d'un unique morceau de résistance, d''aaeposse en quatre ou cinq actes. D'autres jours le nombre des platss'élève jusqu'à troisou quatre: ce sont de simples sandwiches, qui ont reçu le nom de^cÂM'anA' et nedépa^sen t jamais un acte. Ces farces ou ces bluettes n'ont sans doute rien de commun avec la bonne comédie. Néanmoins j'aime autant voir un peuple attablé devant ces saynètes qu'applaudissant aux prouesses d'un virtuose d'abattoir qui vient de fendre d'un coup de sabr-e le squelette d'un mouton. D'ailleurs la juste crainte de la trichinose ne peut manquer de ramener de plus en plus l'attention des spectateurs sur la partie non gastronpmique du répertoire.

Mais laissons de côté le petit théâtre de Dresde pour nous occuper exclusivement de ce qu'il convient d'appeler quand même le théâtre de Dresde, je yeux dire celui de la cour. Nulle part peut-être ailleurs on ne trouverait une scène capable de soutenir le parallèle avec celle-ci. Non point que le luxe ne puisse encore en être dépassé, ou qu'il p'y ait pas d'autre exemple d'une direction aussi éclairée et aussi noblement inspirée. Ce qui rend unique en Europe, . à mon arjs, le théâtre de Dresde, c'est que tous les genres y sont admis sur le même pied, et représentés avec une égale perfection, depuis Orphée aux Enfers

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jusqu'à Œdipe à Colorie^ depuis les] drames de Caldéron jusqu'aux comédies de M. Labiche. N'oublions pas d'ajouter que la peinture n'y concourt pas moins que la musique à varier et à accroître les jouissances qu'y vient chercher le spectateur. C'est proprement le temple des arts réunis.

L'édifice, que rappellera un peu notre futur Opéra, est dû encore au même architecte que le Nouveau Musée, Semper Semper est une plaisanterie latine qui ne peut manquer d'avoir cours dans les écoles d'architecture de Dresde et de Leipzig. Inauguré le 12 avril 1841, ce beau théâtre, auquel on ne peut reprocher que sa couleur un peu sombre, s'élève, complètement isolé, sur une place qui est presque une plaine et que ferment, d'une part, le JVowvfiuuMwjee, et de l'autre, l'église catholique. Des frises, exécutées par Rietschel et Hiihnel , en garnissent la partie supérieure. L'une représente Oreste poursuivi par les Furies, une autre, le Triomphe de Bacchus, une troisième, l'Influence de la Musique. Quelques statues, placées beaucoup moins haut, indiquent d'une manière plus précise la destination du monument. Dans ce cénacle symbolique, Schiller et Gœthe personnifient le drame allemand, Aristophane et Molière, le génie comique, Shakespeare et Sophocle, la tragédie, Gluck et Mozart, la musique. Des deux côtés da théâtre, deux espèces de pavillons ou marquises permettent aux équipages de déposer, â l'abri des injures de l'atmosphère, leur précieux contenu, c'est-à-dire â«s dames en toilette plus que printa-

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nîère et des courtisans en culottes courtes. Une vaste rotonde, â laquelle on accède par quelques degrés, forme la façade principale du théâtre, et, grâce au corridor semi-circulaire qui borde cette rotonde, vous pouvez pénétrer sans peine jusqu'à la place que vous avez choisie. Le prix moyen d'un fauteuil d'orchestre est d'un thaler. Je dis prix moyen, parce que les théâtres allemands ont en général trois prix : le grand, le moyen et le petit, et que la même place peut se payer plus ou moins cher, suivant l'intérêt de la représentation et l'afïlucnce présumée des spectateurs. En revanche, la location d'une place n'entraîne aucun surcroît de dépense. Dès dix heures, le caissier ouvre son bureau dans une espèce de cave qui donne sur la place, et jusqu'à deux heures, vous pouvez obtenir de lui un billet sans qu'il vous en coûte un pfennig de plus qu'à l'ouverture de la salle. Par exemple, les accapareurs seraient immédiatement invités par un gendarme à venir admirer l'intérieur du corps de garde gréco-romain situé à deux pas, et M. de Kônneritz, de même que le docteur Pabst, les deux administrateurs du théâtre, rougiraient à la seule pensée d'entretenir, de compte à demi avec des va-nu-pieds, une hausse aussi artificielle que honteuse.

Une fois le corridor en hémicycle traversé, des ouvreuses, ou plutôt des ouvreurs, vous indiqueront votre place sans vous tendre la main. La mendicité est défendue chez le roi de Saxe. La salle peut contenir dix-huit cents personnes et compte quatre étages.

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La loge royale, entourée de riches rideaux de soie pourpre, que retient par le haut une couronne dorée, occupe le milieu de la seconde galerie, et fait directement face à la scène. Au-dessous, s'étend un amphithéâtre, puis le parterre ou sperrsttif, puis l'orchestre ou cercle. Les loges du second rang sont soutenues par des cariatides enfantines d'une grâce exquise, et surmontées d'une espèce de coquillage qui les fait un peu ressembler à une niche. Une louable sobriété a présidé à l'application des dorures. On a tenu évidemment à ce que rien n'affichât une prétention de mauvais goût et une richesse de mauvais aloi. La toile, à elle seule, n'est rien moins qu'un abrégé de l'histoire de l'art dramatique. Je ne parle pas de la vaste et assez incompréhensible allégorie reproduite, d'après Tieck, par le pinceau de M. Htibner, et qui occupe les trois quarts de sa surface,. C'est au bas, et comme sur la marge de cette sorte de fresque, qui a tort de ne rien représenter de plus pour le vulgaire qu'un bureau de nourrices, que se trouve la poétique trop hardie à laquelle je fais allusion. Le peintre y a réuni, en effet, d'après le programme de l'école romantique , les types les plus célèbres consacrés par les chefs-d'œuvre du drame et de la comédie modernes. C'est assez dire que cette toile contient dans ses plis de grosses discussions et peut-être même quelques tempêtes littéraires. Ni Corneille ni Racine, par exemple, n'ont fourni le moindre personnage à cette glorieuse galerie, et tout le contingent de Molière s'y réduit à Monsieur Purgon, à Scapin et à Har-

pagon. La patrie de Schiller en serait-elle venue au* jourd'hui à ne plus comprendre Akeste, le modèle même de l'honnête homme et l'expression la plus pure de cette rare et sublime loyauté que rien ne décourage ?

Voilà pour l'édifice. Maintenant, à l'architecte va succéder le poëte, et vous allez vous sentir entraîné, précipité dans le tourbillon des émotions dramatiques, vous allez vous indigner ou vous abandonner aux mouvements d'une ardente et enthousiaste sympathie, vous allez, en un mot, ressentir le contre-coup de toutes les grandes passions et de tous les beaux sentiments qui, tout à l'heure, se produiront sur la un pouvait douter que le théâtre enloins dans les villes royales et prin- ;ver à la hauteur d'une institution e, c'est à Dresde que je l'enverrais, volontiers reconnaître et abjurer son erreur. Deux ou trois soirées passées dans cette admirable salle auraient bientôt prouvé à l'incrédule qu'une représenutlon dramatique peut être tout autre chose qu'un divertissement vulgaire qui remplace, à l'occasion, la partie de piquet, et prête un utile concours aux forces digestives de rcstomac. Ce n'est pas seulement l'éducation du sens .esthétique qui se fait ici, c'est celle de l'homme tout entier. Shakespeare, Gœthe, Lessing, Schiller sont comme les professeurs ordinaires de cet établissement d'instruction supérieure et de perfectionnement moral. Les crises terribles, les tempêtes qu'ils déchaînent

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sur la scène ne sont destinées qu'à changer, qu'à purilîer l'atmosphère où nous vivons, et, pour peu que le spectateur ait encore une âme sensible au prestige du bien, jamais il ne traversera en vain ce refuge privilégié de l'idéal en exil qui s'appelle le théâtfe de la cour de Saxe.

Depuis un quart de siècle, deux acteurs ont surtout contribué à la prospérité artistique et financière de cette grande entreprise de progrès social : ce sont MM- Dawison ex Devrient. Emil Devrient, qui porte dignement un nom illustre bien avant lui dans les annales de la dramaturgie allemande, n'appartient malheureusement plus que par le titre de membre ' ■ honoraire à la scène qui fut si le ses triomphes. Grâce toutefois ( prise d'y donner chaque année ui tations, toujours très suivies, j'ai pièce de M. Gutzkow, dans unn l'on ne saurait croire quels étonnants, quels incroyables retours de jeunesse avait su y retrouver ce vétéran émérite de l'art. Les rôles cogniques ou simplement enjoués conviennent .beaucoup moins, m'assure-t-on, à la nature un peu sérieuse et médiocrement flexible de son talent. Le Verre d'eau^ notamment, où il représente l'inépuisable, l'actif, k spirituelBolinabroke, ne me parait point du tout lui convenir. Au contraire, le rôle du marquis de Posa, dans Don Carlos, semble écrit exprès pour mettre en relief ses facultés oratoires et son accent de persuasioq«haleureuse. Aussi est-c&5ous ce costume,

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justement préféré à tant d'autres, que vous pourrez le voir au buifet, dans la collection des portraits des artistes les plus célèbres du théâtre. A l'heure qu'il est, Dawlson n'est plus également pour le théâtre de Dresde qu'un grand souvenir et un pensionnaire en retraite, ce qui ne l'empêche pourtant point de promener encore, à travers l'Allemagne, les restes, toujours jeunes, d'un admirable génie d'interprétation dramatique ou comique. On imaginerait difhcilement une souplesse plus grande, une variété plus merveilleuse d'aptitudes que celle de cet éminent comédien, qui seniMe avoir véritablement hérité du fameux secret de Protée, tant il possède l'art de se faire un masque significatif et vivant, une physionomie tou- ' jours nouvelle et toujours aussi puissante. Aujourd'hui Bénédict, dans Much ado about nothing, demain Franz Moor, dans les Ràuber, après-demain, Hans Wurst ou Harpagon, Bogumill Dawison ne se ressemblait à lui-même que parce qu'il restait toujours égal à lui-même, c'est-à-dire excellent et parfait. Les personnes qui ont eu le bonheur de le voir dans le Gladiateur de Ravenne affirment que jamais l'ignominie césarienne n'a été exprimée d'une maruère plus féroce sur un visage plus livide. Et vingt-quatre heures après , dans une comédie de Shakespeare, c'était le cavalier le plas originalement et le plus follement amoureux.

Tant que ces deux artistes sans rivaux outre-Rhin luttèrent côte à côte sur la scène de Dresde, le difficile pour rintendance royale fut de leur trouver des

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partenaires de l'autre sexe qui pussent se mesurer avec eux. On avait beau multiplier les appels et les tentatives : c'était toujours du côté de la barbe que restait la toute -puissance, car le Hanovre gardait sous une clef d'or Madame Seebach, qui est à peu près unanimement considérée comme la Rachel de l'Allemagne contemporaine. Tout ce que put faire le gouvernement saxon, ce fut de conquérir tour à tour pour son théâtre, dans ces dernières années, d'abord Madame Bulyoski, Hongroise de naissance, mais Allemande aujourd'hui par la juste notoriété que lui a acquise son talent, et ensuite Madame Fanny Janauschek, une tragédienne du plus grand mérite, que de déplorables intrigues ont malheureusement réussi à éloigner de cette scène, où personne ne la remplace. Malgré ces pertes récentes, la troupe dramatique de Dresde n'en demeure pas moins encore en état de rivaliser avec celle de Berlin, et elle compte parmi sa jeune garde des deux sexes des artistes de la plus rare valeur, tels que Mademoiselle Ulrich et M. Lemaîstre, auxquels il ne manque que d'avoir quarante ans pour être des célébrités de premier ordre. Au reste, il n'y a point à Dresde de comparse qui ne soit un véritable acteur, et le rôle le plus médiocre y trouve toujours un interprète très supérieure son insignifiance. Souhaitons seulement que l'Ecole de déclamation, qui forme une annexe du Conservatoire de la ville,fassedisparaître de cette scène, comme de toutes les scènes de l'Allemagne, ce geste trivial dont les reines elles-mêmes ne dédaignent pas de se servir

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sur !e théâtre pour écarter une idée inacceptable, et qui n'est bon tout au plus qu'à chasser les mouches importunes.

Le brillant épanouissement de la littérature dramatique de tous les temps et de tous les pays sur la scène royale de Dresde n'empêche cependant en ^cune façon l'opéra, l'opéra-comique et l'opéra-bouffe d'y fleurir également. Ce serait, au surplus, quelque chose comme un crime artistique que de négliger la musique dans un théâtre auquel se rattache si directement le souvenir de Weber, etoti Richard Wagner, lui aussi, a tenu longtemps le bâton de chef d'orchestre. Toutefois, l'avouerai-je? Je premier opéra que j'entendis à Dresde me plut médiocrement, et cependant, ce n'était rien moins que le Trouvère, ce long cri de colère, cette énergique et fougueuse imprécation lancée à la face de l'Autriche par un Italien de génie. Malheureusement, les passions violentes d'un peuple indigné de son esclavage ne sont point faites pour être comprises par une nation qui vit dans l'abondance d'une foule de biens, et surtout dans l'habitude d'une aimable impassibilité. La manière dont Leonora, Manrico, Azucena et le comte exprimaient l'impétuosité de leur amour ou l'intensité de leur haine ne différait guère de la façon dont on se porte outre-Rhin des toasts réciproques dans les banquets industriels ou scientifiques. Je derais être plus heureux deux jours après, juste l'avantveille de mon départ de Dresde, Ce jour-U, on donnait Rien^i, l'une des premières œuvres de Richard

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Wagner. Naturellement beaucoup mieux écrite que celles de Verdi pour l'organe de chanteurs allemands, cette pièce était non- seulement exécutée avec un ensemble irréprochable, mais encore conformément aux intentions et aux indications de l'auteur. Toutefois, ce n'est point dansRien:^! qu'il faudrait venir étudier et juger l'auteur de Tannhàuser : on ne peut que l'y pressentir. Dans cette œuvre de transition, il y a certains passages qui rappelleraient plutôt /«$ /fu^uenots qu'Eurfantke. La recherche de la vérité psychologique poursuivie avec toutes les ressources de la science et de l'inspiration musicales, l'abondance des récitatifs et l'originalité violente de certaines harmonies y laissent encore une large place à ces mélodies faciles et originales que l'auditeur aime à emporter avec lui du théâtre. N'en déplaise aux ennemis par ouï-dire de Tannhàuser et de Lohengrin, la salle ce soir-là était comble, bien que la chaleur fût accablante et que les artistes en ébuUition chan> tassent devant un public en fusion. Si j'avais pu m'attendre à cette affluence, j'aurais eu bien soin de ne pas mettre le pied en cette étuve, si harmonieuse qu'elle pût être. Mars un critique d'art, qui a passé sa vie à mener dans une grande revue l'enterrement bi-mensuel de la musique contemporaine, m'avait donné depuis longtemps la conviction que la musique di Richard Wagner ne comptait, au delà du Rhin, que trois admirateurs ; Liszt, son gendre, M. Hans de BUlow, et son docte ami, le D' Brendel, et j'avais espéré naïvement entendre chanter Rien\i pour moi

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tout seul. Depuis, à Munich, il m'est arrivé de rester à la porte pendant qu'on chantait Tannhàuser.

Je touchais au terme de mon trop court séjour à Dresde, au terme de cette mémorable semaine tout entière consacrée aux pures voluptés de l'admiration, quand j'appris par le journal que la chambre des députés allait clore sa session. L'idée me vint d'aller y passer une heure. J'étais bien aise de savoir ce que peut coûter au royaume de Saxe l'épicurisme intellectuel au milieu duq^uel l'on vit dans sa capitale. Malheureusement il était trop tard pour que la discussion orale pût m'apprendre quelque chose là-dessus. Le banc des orateurs ministériels (le banc de la défense) était vide, et messieurs les mandataires de la nation se -distribuaient les uns aux autres leur photographie. Toutefois une bonne pensée n'est jamais perdue, et je tins à satisfaire mafuriosîté avant mon départ. Il ne me fut pas bien difficile de me procurer un de ces gros livres de ménage politique qui se nomment un budget. J'y ai appris que la Saxe royale avait, pendant la dernière période triennale, dépensé en moyenne par an 12 millions 3 56 mille thalers. Or, le budget étant en équilibre et la population se composant en tout de 2 millions 225 mille habitants, le chiffre de la contribution par tête se trouve être seulement de 5 thalers 16 silbergroschen, c'est-à-dire de 20 francs 75 centimes, par conséquent environ dix francs de moins qu'en Prusse et quarante francs de moins qu'en France. Mais comme l'Etat a ses domaines, ses forêts, plus un certain nombre d'entre-

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prises industrielles ou commerciales en pleine prospérité, il suffit en partie lui-même à ses besoins, et, en réalité, l'ensemble des impôts directs payés par le pays ne s'élève qu'à 3 millions gS mille thalers: c'est moins d'un thaler par personne. Heureuse Saxe I

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Le succès de la Suisse auprès des touristes lui a suscité plus d'une concurrence. Le roi de BaTière, à lui seul, règne sur deux petites Suites de convention, dont l'une se trouve dans le Palatinat, c'est-à-dire à notre frontière, et l'autre dans la Franconie, tout à l'autre bout de son royaume. On n'a encore découvert dans la Saxe qu'une seule de ces miniatures helvétiques, mais la Suisse saxonne, par ses grâces modestes et romantiques, ne peut manquer d'éveiller dans l'âme de ses visiteurs une douce surprise et un intérêt sympathique.

Veuillez noter quen parlant de découverte à propos de ce petit monde de beautés naturelles, je ne fais que constater une stricte vérité. Il y a un siècle, chercher une Suisse en Saxe eût été une pure folie, etj si va»s eussiez persisté à en demander le chemin, on vous eût conduit dans une maison de santé. Il existe au musée de Dresde deux collections des plus belles vuss

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de l'électorat de Saxe. L'une est de Thiele, un artiste allemand; l'autre de Canaletto, le neveu et le disciple du peintre ordinaire de S. A. la ville de Venise. Or, c'est à peine si la Suisse saxonne leur a fourni quelques sujets, tandis qu'ils puisaient à pleiaes mains des motifs de tableaux dans des régions également voisines de la capitale, mais considérées aujourd'hui comme fort inférieures en beauté. Au reste, c'est un fait bien acquis à l'histoire du pittoresque et surtout à celle des variations du goût, qu'on n'a commencé à apprécier cette agréable merveille du territoire saxon que dans les dernières années du dix-huitième siècle. Deux humbles pasteurs évangéliques, s'étant épris du joli pays oti ils vivaient dans la paix de l'âme, eurent l'idée de le décrire. C'était une manière d'inviter les étrangers à venir en partager, ne fût-ce qu'en passant, la possession et l'amour avec eux. En i8o3, parut le premier guide à travers la Suisse saxonne qui, avant de recevoir ce brillant surnom, s'appelait tout simplement ^mj«cr Hockland. Puis vint l'organisation poétique de la contrée. On dirigea plus spécialement les touristes sur certains points, on chercha à donner quelque régularité à leur marche età leuradmiration auparavant indécises, on bâtit des hôtels, on enrégimenta des ciceroni, on fixa des tarifs. Peu à peu il arriva à la jeune Suisse ce qui était arrivé à la Suisse véritable ; les Anglais s'y mirent. A l'heure qu'il est, pendant la belle saison, la vogue de ce riant massif de collines boisées ne cesse d'y attirer,du printemps à l'automne, des nuées d'étrangers. Je ne vous

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donnerai jamais le conseil de vous y aventurer pendant les vacances de la Pentecôte. Vous trouveriez tout Berlin et tout Dresde sur ce fortuné coin de terre, et vous auriez bien des chances pour coucher une nuit ou deux à la belle étoile, sur la porte des auberges remplies jusqu'au grenier. A toute autre époque de l'année, vous y passerez une des plus jolies semaines de votre vie.

La Suisse saxonne, qui est donc à la Suisse pour de bon ce qu'un sonnet est à un poëme, ou encore ce que le petit bout d'une lorgnette est au gros bout de la même lorgnette, se tompose d'un groupe de montagnes peu élevées qui se tiennent achevai sur l'Elbe. De là vient que cette verdoyante région se pourrait assez exactement comparer à une feuille dont le fleuve et ses affluents figureraient les nervures. Quoi qu'il en soit de la justesse de cette comparaison oréo-hydrographique, en fait, l'essentiel pour le visiteur est de savoir que les vallées à parcourir et les cimes à escalader se font assez naturellement suite les unes aux autres, d'abord sur la rive droite, puis sur la rive gauche. On n'aura donc qu'à suivre une ligne, sans doute un peu onduleuse, mais du moins continue, et qu'à traverser une seule fois le fleuve, à peu prés à moitié chemin, pour tirer de la Suisse saxonne le meilleur de ce qu'elle peut donner en fait d'agréments rustiques et de jouissances pittoresques. Le prejiiier guide venu, livre ou homme, saura du reste échelonner sans peine sur votre itinéraire toutes les curiosités de première classe.

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Une porte de rochers, beaucoup trop basse pour avoir droit à l'épithàte de triomphale, nous livre d'abord sur la rive droite l'entrée d'une gorge des plus âpres et des plus fraîches. Un tambour- major ferait une belle grimace, s'il se voyait obligé de réduire momentanément sa majestueuse personnalité aux proportions de ce trou de belette. Bon gré mal gré, il faut commencer pars'inclinerdevant la Suisse saxonne, si l'on veut y pénétrer. Cette concession faite à la politesse ou à la nécessité recevra du reste sa récompense immédiate. Levez hardiment la tête que vous venez de baisser, 6 fier Sîcambre parti le matin de Pillnitz. Vous êtes en plein règne minéral, au fond d'une crevasse géologique, dans une égratignure que s'est faite notre planète en bas âge, un jour que sa nourrice s'était absentée. Voyez des deux côtés ce» monstres inertes de grès auxquels la nature s'est amusée â donner des attitudes menaçantes, des équilibres obliques, des accoudements sinistres, et qu'un kobold moqueur a barbouillés de soufre. Vainement ces lourdes masses tendent les unes vers les autres leurs arêtes saillantes et leurs angles rentrants : elles ne sauraient plus se remboîter. Parcourons donc sans crainte le sentier en s qui, dans ce corridor sauvage évidc à peu près comme un v, côtoie le lit d'un modeste torrent, maintenant en congé pour cause de sécheresse. Aussi bien des vestiges humains, les plus rassurants du monde, nous redisent â chaque instant que nous ne sommes point seuls ici. J'en atteste ces bouts decigare qui jonchent le sable si fin, si moeUeux,

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si blond et partout saupoudre d'aiguilles desséchées d'arbres verts, que nous foulons â présent sous nos pieds et dont vous vous souviendrez plus tard avec rarcnnaîssance, lorsque votre pied glissera sur des surfaces de grés mal taillé. Admirez par conséquent en toute sécurité ces pierres géantes, sur lesquelles grisonne et verdoie une végétation d'apparence malsaine, une lèpre de fougères, de lichens, de ronces, d'arbrisseaux même, et dont les parois laissent suinter une humidité qui les ronge. Tous ces rochers sont creusés, fouillés, feuilletés, sciés, lissés, tournés. L'effort obstiné et patient d'une simple goutte d'eau a eu raison de l'apparente indestructibilité de ces monolithes vieux comme le monde et qui semblent jeunes comme lui. Ailleurs, ce sont des pans entiers de muraille qu'un bâillement antédiluvien du sol a détachés et portés en avant de la masse principale; un miracle de toutes les minutes en maintient seul les différentes couches dans leur superposition séculaire. Donnez-vous le plaisir de voir un rayon de soleil s'infiltrer dans la chambre noire formée par une de ces fissures. Donnez-vous aussi la peine d'attendre en silence qu'un coup de vent passe sur la tête des forêts voisines ou seulement sur la cime des rares sapins qui, du fond delà ravine sinueuse où vous êtes, semblent s'allonger le plus possible sur la pointe du pied pour arriver à découvrir le ciel cl à res^rer un peu en liberté. Ne croirait-on pas entendre la grande voix de la mer? Au carrefour prochain, la vue d'une marchande de cerises vous rappellera au sentî-

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ment de la réalité! L'ironie du hasard a ménje voulu que je "suivisse une demi-heure, le long des zigzags du plus piétiné des abîmes, deux ménagères prussiennes qui s'entretenaient, non sans quelque vivacité de langage, des récents perfectionnements apportés par le dix-neuvième siècle à la distillation du café, il serait superflu de faire venir son notaire avant de pénétrer dans un gouffre où de semblables questions sont à l'ordre du jour. N'y restons cependant pas trop longtemps; les ombres en sont glacées.

La Bastei, à'iaquelle on arrive après une heure de marche, est la plus classique des hauteurs de la Suisse saxonne. L'étranger qui n'a que quelques heures pour vérifier par lui-même la réputation du pays se hâte d'accourir à la Bastei. C'est aussi le premier point dominant qu'on rencontre en venant de Dresde, et il suffit de l'atteindre pour voir la Suisse saxonne à peu près tout entière à ses pieds. De là, sans avoir des ailes, vous en pouvez embrasser l'étendue à vol d'oiseau. Cet observatoire naturel n'est, â proprement parler, qu'une pointe fort aiguë de rocher qui s'avance audacieusement dans le vide, et qu'on a sagement entourée d'une solide balustrade. Autrement, je ne vous conseillerais pas de vous aventurer sur ce cap suspendu dans l'espace. Des chiffres ne représenteraient que fort mal l'impression d'altitude vertigineuse qu'on éprouve sur cette terrasse étroite en forme de langue, d'où le regard tombe d'aplomb sur l'Elbe, occupée justement à décrire au-dessous un

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demi-cercle d'une précision presque mathématique. Qu'il suffisedesavoirque, duboutdecé bec de roche, le sillage des bateaux à vapeur ne parait pas sensiblement plus large que ne le serait le sillage d'un cygne vu de près. Tandis que je me penchais avec précaution pour analyser les premiers symptômes d'un étourdis sèment impunément provoqué, je ne pus m'empécher de détourner une partie de mon attention sur la singulière récréation à laquelle se livraient cinq ou six jeunes Anglais, mes seuls compagnons sur cette dalle aérienne. Vous n'avez point oublié, n'est-ce pas? le passe-temps favori de quelques-uns des élégants vicomtes de notre grand siècle, toutes les fois qu'une rencontre, fortuite ou cherchée, les avait mis en présence d'un-fcassin d'eau plus ou moins limpide ? Vous voyez déjà d'ici, j'en suis sûr, les cercles concentriques produits sur la surface du bassin par ce joli jeu. Or, c'était précisément cette vieille tradition d'une partie de l'aristocratie française que mes grands garçons avaient reprise, â six cents pieds au-dessus de l'Elbe. Les plus adultes de ces futurs riflemen ajoutaient à l'étrangeté de leurs démonstrations admiratives, en faisant de la gymnastique, presque du trapèze, au-dessus de la balustrade. Je laissai sans regret ce groupe de longs jeunes gens portant des cols rabattus sur de maigres échines et tout l'azur du ciel dans le regard, et revins au chalet qui sert de restaurant et d'auberge. Il y avait là des marchands de verres de Bohême, des marchandes de dentelles, plus un véritable marché aux fruits et un véritable

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marché aux fleurs. Comme un orchestre d'ophicléïdes jouait avec fureur le quadrille d'Orphée aux Enfers,

ce qu'évidemment je n'étais pas venu chercher à la Bastei, je me réfugiai à la hâte sur le beau viaduc qui en forme tout ensemble le complément et l'issue.

Ce viaduc en pierres de taille appuie sur de simples pointes de rocher ses arches inégales, d'une audacieuse élévation. Tout ce que les rochers du voisinage offraient de faces accessibles à la témérité des passants a été couvert peu à peu de noms allemands, anglais, russes ou polonais, et la postérité n'ignorera pas le jour qui a vu passer Ludwig en compagnie de Rudolph sur ce sentier en maçonnerie. J'allai m'asseoir sur un banc placé au bout d'une espèce de jetée latérale. La perspective étendue à mes pieds enserrait dans ses plis successifs des moissons et des hameaux à perte de vue. Du fond des vallées seulement sortaient des forêts et des rochers. Mais, au-dessus du plateau sans limites visibles, se dressaient des entassements de grès, de dimensions grandioses et de forme carrée ou oblongue. L'imagination en eût fait volontiers des sarcophages monstrueux , dispersés dans un cimetière dé Titans et enveloppés par l'ombre naissante comme par un crêpe funéraire. Plus près de moi, les flèches des pins, vus d'en haut, fourmillaient sous mon regard. L'abîme où mes yeux plongeaient n'était qu'une agglomération ascendante et descendante de pointes aiguës. Tout à côté, ma libre fantaisie se plaisait à voir des armées d'a^^res donnant l'assaut à des garnisons de divinités ëgyp-

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tiennes. Souvent il arrivait qu'un des assaillants réussissait à s'établir sur le dos même de l'ennemi. Alors, s'y cramponnant de toute l'étreinte de ses racines crispées, il semblait appeler les autres à lui. Mais souvent aussi le vaillant guerrier à aigrette verdoyante perdait l'équilibre et chancelait sur le dieu informe auquel il n'avait pu que s'accrocher un instant. Le gros des assîégeanis cependant, mieux inspiré par la prudence, se contentait de se tenir en force, en attendant l'occasion propice, au pied de ces vénérables cousins granitiques d'isis etd'Osiris, et abandonnait sans envie aux tirailleurs perdus de l'armée la gloire inutile d'arriver tout seuls au but pour tomber, l'instant d'après, à la renverse. Là, par exemple, ott les géants de pierre s'étaient décidés à se départir de leur magnanime immobilité pour opérer une sortie, le plus brave d'entre la multitude innombrable des pins ou des épicéas n'osait plus repa-. raitre, et quelques bruyères seules se montraient sur la pente rocheuse oCi l'éboulement avait eu lieu.

On peut A l'avance partager en deux classes les menues curiosités qui méritent , sur la rive droite comme, au reste, sur la rive gauche de l'Elbe, d'attirer le touriste au delà de la Bastei ; les points de vue et les fonds de vallée. C'est vous dire que vous descendrez sans cesse pour remonter de même. A Hockstein et à Hohnstein, vous retrouverez bien à peu de chose prés les mêmes forêts et les mêmes sommets ; mais vous savez mieux que moi que le plus petit changement de direction suffit pour transformer cam-

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plétement le plus vaste panorama. Ne dédaignez donc pointées occasions multiples défaire variera l'infini, sous vos yeux, les horizons de la Suisse saxonne. Deux montagnes jumelles, le grand et le petit Winterberg, passent pour les deux points culminants sur cette rive. L'ascension n'en a rien aujourd'hui de pénible, quoiqu'elle ait fatigué jadis un électeur de Saxe qui était en même temps roi de Pologne. D'ailleurs, de petits chevaux font le métier d'y porter les personnes peu ingambes. Le plus élevé des deux frères Winterberg, les colosses de cette Suisse pour rire, n'est rien moins cependant qu'un mont de basalte, mais ce mont de basalte a le tort très grave de porter, en guise de couronne, un bois de hêtres. Or, que peut faire un bois de hêtres au sommet d'une montagne, sinon niasquer la vue ? Le gouvernement saxon, qui se préoccupe plus des touristes que la plupart de nos sous-préfets, a heureusement fait élever une tour en planches qui domine le bois de hêtres et bien autre chose encore. Il est fâcheux qu'il soit à peu prés impossible de rester assez longtemps sur cette tour pour y faire le dénombrement des hauteurs voisines ou lointaines et contempler un à un les massifs de rochers énormes qui émergent inopinément du sein de forêts immenses. Les vents tes plus taquins et les plus brusques dans leur violence accourent là de tous les points cardinaux à la fois, et c'est à qui vous enlèvera le plus promptement votre chapeau. Par prudence, on redescend immédiatement, I«^fommodité de Tobservatoire a pour compensation

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