‹ A travers la vie (notes de littérature)Chapitre 12 sur 22 · HENRI DE LAPOMMERAYE III · texte numérisé non relu

HENRI DE LAPOMMERAYE III

avec le vague espoir — compensation incertaine de maux certains — d'être dédommagé plus tard, dans un monde meilleur dont l'existence n'est pas même démontrée, c'est se condamner à un métier de dupe? Or, si dans la vie les nouvelles désagréables sont aux autres comme dix est à un, nous mettre à même de recevoir ces nouvelles plus rapidement et en plus grand nombre, c'est nous mettre à même de soufFrir plus souvent.

Les chemins de fer, la poste, les communications établies d'un bout du monde à l'autre, les journaux où tous les bruits de la terre se répercutent, tout cela en élargissant l'horizon de notre existence personnelle, en établissant des relations entre d'autres vies et la nôtre, en nous forçant de nous intéressera des êtres et à des événements contre lesquels la distance semblerait devoir nous protéger, tout cela ne fait que multiplier nos soucis, nos préoccupations, nos désenchantements et nos peines. Toutes les vibrations de notre âme aboutissent à une douleur, et les mahométans qui cherchent « le bonheur dans la stupidité », c'est-à-dire dans l'anéantissement de leur être intellectuel et sensible^ dans l'absence de tout tressaillement, sont peut-être les seuls sages vraiment dignes de ce nom! Avec sa rage

de savoir, Thomme civilisé est un animal imbécile qui s*empêche lui-même d'être heureux. Tout ce qu'on dira là-dessus ne servira de rien. Le matin à notre réveil, et le soir à notre coucher, il nous faut quatre grandes pages de renseignements, de cancans et de commérages que nous lisons le plus sérieusement du monde afin d'être assurés que tout ici-bas n'est pas pour le mieux et que nous dansons sur un volcan, avec des abîmes de tous les côtés. C'est une habitude prise, et les habitudes, les mauvaises surtout, ne se perdent pas facilement.

Si l'on se place à un autre point de vue, au point de vue littéraire, l'évolution du journalisme a eu pour conséquence de chasser des journaux presque tous les écrivains et les penseurs. Elle a déterminé le triomphe de l'article improvisé, bâclé, conçu à la diable et écrit de même sur l'article réfléchi et ciselé. Elle a inauguré l'ère du compte rendu, assuré l'avènement du reporter qui est une des personnalités les plus prétentieuses, les plus encombrantes et les plus détestables de ce temps. Elle a appris à des milliers de plumes à parler pour ne rien dire, à écrire vingt lignes quand vingt mots auraient suflfî. Elle a perfectionné chez les bourgeois ce goût si sûr qui

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