‹ A travers la vie (notes de littérature)Chapitre 21 sur 22 · PHILOCLÈS · texte numérisé non relu

PHILOCLÈS

liatîons, des déboires, des crève-cœur, des avanies qui attendent un jeune homme, un inconnu, auteur d'une pièce en vers et désireux de la faire représenter.

Quoiqu'il en soit, le ThilocVes de M. Mario de la Tour n'a vu le jour que grâce à un de ces théâtres spéciaux et particuliers que l'on appelle parfois assez méchamment des théâtres à côté. Les directeurs de ces théâtres-là sont presque toujours jeunes, c'est-à-dire enthousiastes et confiants. Dédaignés par leurs grands confrères, — subventionnés ou non, — ils se vengent de ces mépris pour notre plus grand bien, en offrant de temps en temps à une belle œuvre l'hospitalité qu'on lui refuse ailleurs.

Ce qui me plaît avant tout et par-dessus tout dans le drame de M. Mario de la Tour, c'est sa simplicité tout à fait antique.

Dans la première partie, nous voyons le grand poète Philoclès hué par les Athéniens, raillé, honni, maltraité par la foule jalouse, haineuse et stupide; condamné à l'exil par les pouvoirs publics, complices comme toujours de la sottise populaire; abandonné par Stratylis, l'amante fidèle et dévouée qui ne pardonne pas au penseur d'aimer son œuvre plus

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que tout et qui — dans ce temps-là, déjà! — a des velléités de préférer un homme d'argent sans génie à un homme de génie sans argent; menacé de l'esclavage par l'âpreté de ses créanciers impayés; songeant à la mort, la désirant presque, car il sait bien que la bêtise et la vilenie humaines désarmeront devant son cadavre et qu'on reconnaîtra au poète mort le génie que l'on refiise au poète vivant, Agatharcos, un de ses créanciers, aussi rapace au fond que les autres, car il n'arrive à la pitié que par un calcul d'intérêt parfaitement égoïste, s'attendrit sur le piteux état de Philoclès et résout de lui venir en aide. Pour permettre au malheureux, épuisé par les privations et l'insomnie, de reposer un peu, il lui remet un philtre merveilleux qui, saturé d'eau, lui procurera un sommeil bienfaisant; qui, pur, le plongerait dans une léthargie profonde, ayant toutes les apparences de la mort. Une idée germe aussitôt dans le cerveau de Philoclès, une curiosité s'éveille en lui : fairelemort pourexpérimenterses espérances, pour vérifier quel sort le destin leur réserve, pour tenter de savoir si, un jour, il possédera enfin cette gloire qu'il aime furieusement, de tout son être, de toutes ses forces et à laquelle il a toujours sacrifié tout. Il vide le flacon et le rideau tombe.

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Lorsqu'il se relève sur la deuxième partie du drame, nous sommes dans TAcropole. Les Athéniens — par un revirement d'opinion et de conscience un peu bien brusque — ont déifié mort le poète qu'ils voulaient bannir vivant. Sur la scène déserte, au faîte d'un sarcophage de pourpre, il est étendu parmi les fleurs, les branches de laurier et les palmes.

Dans la couUsse, le peuple, les pleureurs, les pleureuses, des jeunes filles, tous enfin célèbrent et chantent les louanges de Philoclès, c le grand poète », a le merveilleux génie », a le prodige éblouissant », etc. L'Archonte-Roi mêle sa voix à celle de la foule, et renchérissant sur tous, profldet au mort des apothéoses sans fin. Soudain, les fleurs qui recouvrent le sarcophage se soulèvent, (hiloclès s'éveille lentement. Il promène autour de lui ses regards avides et ravis, puis, dans un long monologue, il raconte le bonheur qu'il a éprouvé à voir se réaliser son rêve, son désir :

O prodige! â bonheur indicible! ô stupeur!

La fraîcheur de la nuit dissipe ma torpeur.

résurrection sublime dans la gloire!

Maintenant tu n'es plus un fantôme illusoire, . Ce peuple, ces encens, ces lauriers inouïs, Ce pompeux appareil de triompJje où je suis, Tout u que tnon regard extasié contemple Existe! Et Von dirait que le ciel est tnon temple!

Brusquement une inquiétude l'envahit :

Mais ttton cœur bail O doute affreux I Soudain effroi !

Ne vas-tu pas, vivant, te retirer de moi?

fille du trépas que feus par sortilège.

Vivre et te posséder, (^ est presque un sacrilège.

Ne t* enfuiras-tu pas, me laissant le remords

D'avoir volé le bien mystérieux des morts ?

Je tremble de te perdre en renaissant,..

Une fois cette crainte entrée dans la cervelle de Philoclès, on devine aisément, étant donné son farouche et insatiable amour de la gloire, le dénouement : le poète se tue pour ne pas redevenir un homme et pour rester un dieu :

O gloire / n* ouvre pas dans V aurore ton aile; Je t*ai, je veux Savoir sans répit, éternelle ! Ne sois pas Vinjidèle amante d'une nuit.

Qui ne vous connaît plus dès que le matin luit! Et puisque c'est la loi monstrueuse et fatale De n'accorder qu'aux morts ta beauté triomphale. Que ce fer à jamais consacre nos atnours, Dormons l'éternité pour t'etnbrasser toujours!

Tel est le drame de M. Mario de la Tour. Il est, comme on le voit, d'une extrême simplicité, d'une simplicité qui rappelle le faire large et grandiose des tragiques grecs.

La formule d'art à laquelle appartient ThilocVes n'est pas de mode aujourd'hui. Elle est

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délaissée, abandonnée, et c'est dommage, car c'est la formule des anciens classiques, cette formule qui a vu naître, qui a fait naître peutêtre, tant de chefs-d'œuvre. Peu de faits, pas d'intrigue. Le simple, logique et rigoureux développement d'une situation créée directement par les passions des personnages. L'analyse, avec le moins de complication possible, d'un état d'âme et sa mise en scène, à l'exclusion absolue de tout hors-d'œuvre inutile. Telle est l'essence de cette formule qui, si le talent de l'écrivain ne la trahit pas, communique à toute œuvre littéraire quelque chose de cette pureté de lignes, de cette majesté simple et calme, de cette sérénité magnifique que nous admirons dans la statuaire grecque prêtant aux dieux de l'Olympe des formes humaines et divines à la fois, ou plutôt, prêtant aux dieux de l'Olympe des formes humaines, mais de façon telle que nous reconnaissions immédiatement le dieu sous son enveloppe terrestre.

Somme toute, la sensation que produit en nous le Thiloclès de M. Mario de la Tour, est d'un ordre tout spécial. Elle rappelle, comme je l'ai dit, celle qu'on cueille dans la fréquentation des poètes grecs, et ne peut se rapprocher

dans notre littérature que de celle provoquée par la lecture de tragédies comme les Érinnyes de Leconte de Lisle, ou de vers comme ceux d'André Chénier. Elle est attique et ne ressemble en rien aux agitations que nous imposent violemment les lettres contemporaines. Elle est douce, quoique profonde, délicieuse et délicate. Elle est littéraire et d'un caractère élevé, très noble. On dirait une caresse qui chatouillerait voluptueusement toutes les intellectualités de notre cerveau.

Il est plus difficile de conquérir le public en l'intéressant avec une gravure qu'en l'intriguant avec un rébus. A une époque où l'amour du bizarre et du compliqué règne en maître souverain, il faut, lorsqu'on ne veut pas circonvenir l'attention par les embrouillaminis d'une intrigué inextricable ou baroque, la forcer par la puissance de la pensée et du style.

La tâche est ardue, car ils sont rares, même parmi les gens intelligents, ceux à qui une idée juste et grande, bien exprimée, un beau vers bien frappé, font courir entre les épaules un frisson de plaisir. Les dégustateurs de littérature soncpeu nombreux, et on risque fort en écrivant pour leur satisfaction à eux qui sont la minorité.

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de faire bâiller les autres, cette majorité avec laquelle, en dépit de tout, il faut toujours compter. Le margarîtas ante porcos de TÊvangile est en art cruellement vrai. Je n'en persiste pas moins toutefois à estimer que ThilocVes, représenté dans un grand théâtre, devant le gros public, aurait obtenu un succès très mérité et fourni une carrière très honorable.

Très sobre, ce drame n'a, il est vrai, pour soutenir l'intérêt, ni les savantes machinations des intrigues à la d'Ennery, ni le concours des personnages connus et aimés de la foule : personnage sympathique, personnage spirituel, jeune fille pure et calomniée, jeune premier sortant de l'École Polytechnique, et tutti quanti. Philoclès, lui-même, qui est à lui seul toute la pièce, car tout se rapporte constamment à lui et les autres personnages ne sont à ses côtés que des comparses, — Philoclès lui-même n'est qu'à demi attendrissant, considéré dans son individualité propre. Il est un peu fou, car l'amour de la gloire poussé au point extrême où il le pousse, confine à l'idée fixe qui est toujours le point initial de la folie; et un peu égoïste, car il ne songe jamais qu'à lui, toujours et uniquement soucieux de repaître sa soif de célébrité, ne s'inquiétant pas du

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bonheur ni du repos de la femme qui est près de lui. Je reconnais très volontiers qu'il fallait, pour rendre possible la deuxième partie du drame, pousser au paroxysme dans l'âme de Philoclès l'amour de la gloire, et je reconnais très volontiers aussi que M. Mario de la Tour a mis son héros debout avec une puissance et une sûreté de main peu ordinaires, mais il n'en est pas moins vrai qu'à y regarder de près, Philoclès, tout grand poète et tout malheureux qu'il est, demeure un monsieur peu sympathique. C'est un ambitieux et un monomane. Ce qu'il nous montre de son cœur ne vaut pas ce que nous entendons dire de son esprit, et s'il nous plaît par quelque chose, c'est beaucoup moins par ses sentiments que par les idées et les beaux vers qu'il débite. Malheureusement pour lui, les idées et les vers sont de M. Mario de la Tour, et Philoclès, sans eux, me paraît mériter peu notre sollicitude. N'offrant au public ni faits à commenter, ni personnages à qui s'attacher, le drame n'en est pas moins très intéressant, mais son intérêt est ailleurs et plus haut. D'abord, dans la composition du personnage principal, dans l'analyse et la synthèse de son caractère, dans le relief que M. Mario de la Tour a donné à cette figure, im-

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posante par Fimpétuosité et la frénésie de sa passion inepte, mais dont nous n'apercevons pas la vanité lorsque Philoclès vante et célèbre sa chimère. Tel est l'empire d'un sentiment profond : il en impose à tous, il aveugle tout le monde, même ceux qui ne le partagent point. — Ensuite, dans les pensées exprimées et la façon dont elles le sont. Les vers de M. Mario de la Tour sont des vers de poète. Us sont clairs et précis. Ils ont de la vigueur, de la sonorité et du mouvement. On pourrait leur appliquer ce que M. François Coppée me disait un jour à propos des vers de Victor Hugo : ce II en est parmi eux qui durent vingt-quatre heures. » L'éloge, pour être formidable, n'en serait pas moins mérité. Ce n'est pas cependant à Victor Hugo que l'on songe en lisant les alexandrins de M. Mario de la Tour, c'est encore à Leconte de Lisle. Ses vers ont souvent l'allure magnifique, l'ampleur magistrale de ceux de l'auteur des Êrinnyes. Ils frappent notre esprit et s'imposent à lui par leur force plus qu'ils ne le séduisent par leurs grâces. La métrique de M. Mario de la Tour est d'ailleurs savante, et il sait tirer de l'alexandrin tout ce qu'il peut donner. C'est pour cela sans doute que maints passages de son drame laissent dans la mémoire

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du lecteur mieux qu'un vague souvenir. Ses tirades ont de la vie. Plusieurs d'entre elles, sans parler du long monologue de la deuxième partie, sont des morceaux achevés, comme on en trouve dans les anthologies, témoin celle-ci, où Philoclès reproche superbement à Athènes son injustice et sa versatilité :

Les vivants, deii ainsi qu'Athènes les honore!

En son ingratitude et son iniquité

Voilà comment agit cette auguste cité,

JSSr €mivre de houe, elle insulte, lapide

Qukmtqm verni la voir plus grande et plus splendide.

Que d'aèdes Ami; ée sê^, de héros,

La trouvèrent rMk ttfkmÊàtmi èmrrmuxl

D'un jour à l'autre, on les amdomm, «i ks exde

Comme des criminels en Thrace ou dans qudqve Ue.

Rois en haillons courbés sous le poids des revers.

Ils offrent un spectacle horrible à l'univers.

En proie à l'injustice, à la faim, aux huées.

Ils vont, morius, les bras levés vers les nuées.

Et dans leur solitude et leur affliction

Ils envieraient ta roue infernale, Ixionï

Oui, tous comme Socrate ont leur ciguë à boire !

Mais dès qu'ils ont franchi le Styx expiatoire,

La justice se lève et, prise de remords.

Vient d'une aube tardive éblouir leurs yeux morts.

M. Mario de la Tour excelle à rythmer des vers qui font image. Ce dernier alexandrin :

Vient d'une aube tardive éblouir leurs yeux morts,

frappe vivement l'imagination et l'esprit, tant

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par sa robuste concision que par la justesse même de la pensée. Les vers sur l'exil sont encore dans ce genre un des meilleurs passages du drame :

Vexiî où la clarté des îx>ri:(ons hintains.

L'exil où Vhomme en proie aux ténébreux deslins Entre comme en un gouffre, m un vaste mysthe, Cest Vélargisseittent suprême l Cest la terre Sans bornes pour patrie offerte à V exilé.

Il n*a plus d'autre toit que le ciel étoile Et par delà les mers, forme soudain plus grande, Il se drape de brume auguste et de légende.

Il est certain que ces derniers vers dénotent, chez M. Mario de la Tour, une réelle puissance d'évocation. Ils font mieux que raconter, ils font voir.

On pourrait aussi détacher du Thiloclès un certain nombre d'alexandrins qui prouvent dans leur concision, tout aussi bien que les tirades dans leurs développements, que M. Mario de la Tour sait penser et écrire. Les amateurs d'aphorismes et d'axiomes trouveront à glaner dans son drame. Les vers frappés comme des médailles y abondent, et le métal employé par M. Mario de la Tour est en général exempt de tout alliage impur. Je connais peu de pensées plus mélancoliquement exquises que celle-ci, sur la gloire :

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Eîk est aussi lafltur aux pétales d* aurore Qu*on voit sur les tombeaux tardivement êclorc;

peu de plus ingénieuses que cette autre :

La tombe laisse entrer par d'invisibles fentes Le Juste flamboiement des gloires triomplxintes ;

peu de plus consolantes que cette dernière :

Mourir, c'est dans son rêve atigustement renaître.

L'acteur Brémont, dont je me trouvais le voisin de fauteuil à la répétition générale de Thiloclès, m'a assuré que M. Mario de la Tour a aujourd'hui quelque vingt-cinq ans, et qu'il a écrit son drame il y a six ou sept ans, c'est-à-dire aux environs de la dix-huitième année. Le fait me surprend, car Thiloclès se recommande surtout par la sobriété dans le dessin, la virilité de l'inspiration et l'énergie du style; or, ces qualités — si hautes que je n'en sais pas qui le soient plus — ne sont guère en général les qualités propres aux jeunes gens. La jeunesse a l'exubérance, l'imagination, son étincellement radieux, mais elle n'a pas la sérénité, la force calme, et les deux vers fameux :

Si Von voit de la flamme aux yeux des jeunes gens. Dans les yeux des vieillards on voit de la lumière.

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